LETTRE V.

St.-Maurice, 18 Août, I.

J'attendais pour vous écrire que j'eusse un séjour fixe. Enfin je suis décidé: je passerai l'hiver ici. Je ferai auparavant des courses peu considérables; mais dès que l'automne sera avancée, je ne me déplacerai plus.

Je devais traverser le canton de Fribourg, et entrer dans le Valais par les montagnes; mais les pluies m'ont forcé de me rendre à Vevay par Payerne et Lausanne. Le temps était remis lorsque j'entrai à Vevay, mais quelque temps qu'il eût fait, je n'eusse pu me résoudre à continuer ma route en voiture. Entre Lausanne et Vevay le chemin s'élève et s'abaisse continuellement, presque toujours à mi-côte, entre des vignobles assez ennuyeux à mon avis dans une telle contrée. Mais Vevay, Clarens, Chillon, les trois lieues depuis St.-Saphorin jusqu'à Villeneuve surpassent ce que j'ai vu jusqu'ici. C'est du côté de Rolle qu'on admire le lac de Genève; pour moi je ne veux pas en décider, mais c'est à Vevay, à Chillon surtout, que je le trouve dans toute sa beauté. Que n'y a-t-il dans cet admirable bassin, à la vue de la dent de Jamant, de l'aiguille du Midi et des neiges du Velan, là devant les rochers de Meillerie, un sommet sortant des eaux, une île escarpée, bien ombragée, de difficile accès; et, dans cette île, deux maisons, trois au plus! je n'irais pas plus loin. Pourquoi la nature ne contient-elle presque jamais ce que notre imagination compose pour nos besoins? Ne serait-ce point que les hommes nous réduisent à imaginer, à vouloir ce que la nature ne forme pas ordinairement; et que, si elle se trouve l'avoir préparé quelque part, ils le détruisent bientôt?

J'ai couché à Villeneuve, lieu triste dans un si beau pays. J'ai parcouru, avant la chaleur du jour, les collines boisées de St.-Tryphon, et les vergers continuels qui remplissent la vallée jusqu'à Bex. Je marchais entre deux chaînes d'Alpes d'une grande hauteur: au milieu de leurs neiges, je suivais une route unie le long d'un pays abondant, qui semble avoir été dans des temps reculés presqu'entièrement couvert par les eaux.

La vallée où coule le Rhône depuis Martigny jusqu'au lac, est coupée à-peu-près au milieu par des rochers couverts de pâturages et de forêts, qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui ne sont séparés que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en grande partie couverts de bois de châtaigniers surmontés par des sapins. C'est dans ces lieux un peu sauvages, qu'est ma demeure sur la base de l'aiguille du Midi. Cette cime est l'une des plus belles des Alpes: elle en est aussi l'une des plus élevées, si l'on ne considère pas uniquement sa hauteur absolue, mais aussi son élévation, visible, et l'amphithéâtre si bien ménagé qui développe toute la majesté de ses formes. De tous les sommets dont des calculs trigonométriques, ou les estimations du baromètre ont déterminé la hauteur, je n'en vois aucun, d'après le simple aperçu des cartes et l'écoulement des eaux, dont la base soit assise dans des vallées aussi profondes; je me crois fondé à lui donner une élévation apparente à-peu-près aussi grande qu'à aucun autre sommet de l'Europe.

A la vue de ces gorges habitées, fertiles, et pourtant sauvages, je quittai la route d'Italie qui se détourne en cet endroit pour passer à Bex, et me dirigeant vers le pont du Rhône, je pris des sentiers à travers des prés tels que nos peintres n'en font guère. Le pont, le château et le cours du Rhône en cet endroit, forment un coup-d'œil très-pittoresque: quant à la ville, je n'y vis de remarquable qu'une sorte de simplicité. Son site est un peu triste, mais de la tristesse que j'aime. Les montagnes sont belles, la vallée est unie; les rochers touchent la ville et semblent la couvrir; le sourd roulement du Rhône remplit de mélancolie cette terre comme séparée du globe, et qui paraît creusée et fermée de toutes parts. Peuplée, cultivée, chargée de fruits et de vignes, elle semble pourtant affligée et embellie de toute l'austérité des déserts, lorsque des nuages noirs l'obscurcissent, roulent sur les flancs de ses montagnes, en brunissent les sombres sapins, se rapprochent, s'entassent, s'arrêtent immobiles, et semblent la recouvrir toute entière comme un toit ténébreux: ou lorsque dans un jour sans nuages, l'ardeur du soleil s'y concentre, en fait fermenter les vapeurs invisibles, agite d'une ardeur importune ce qui respire sous le ciel aride, et fait de sa solitude trop belle, un amer abandon.

Les pluies froides que je venais d'éprouver en passant le Jorat, qui n'est qu'une butte auprès des Alpes, et les neiges dont j'ai vu se blanchir alors les monts de la Savoye, au milieu de l'été, m'ont fait projetez plus sérieusement à la rigueur, et plus encore à la durée des hivers dans la partie élevée de la Suisse. Je désirais réunir les beautés des montagnes et la température des plaines. J'espérais trouver dans les hautes vallées quelques pentes exposées au midi, précaution bonne pour les beaux froids, mais très-peu suffisante contre les mois nébuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Décidé pourtant à ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien dédommagé de ces inconvénients si je pouvais avoir pour hôtes de bons montagnards, dans une simple vacherie, à l'abri des vents froids, près d'un torrent, dans les pâturages et les sapins toujours verts.

L'événement en a décidé autrement. J'ai trouvé ici un climat doux; non pas dans les montagnes, à la vérité, mais entre les montagnes. Je me suis laissé entraîner à rester près de St.-Maurice. Je ne vous dirai point comment cela s'est fait; et je serais très-embarrassé s'il fallait que je m'en rendisse compte.

Ce que vous pourrez d'abord trouver bizarre, c'est que l'ennui profond que j'ai éprouvé ici pendant quatre jours pluvieux, a beaucoup contribué à m'y arrêter. Le découragement m'a pris: j'ai craint pour l'hiver, non pas l'ennui de la solitude, mais l'ennui de la neige. Du reste j'ai été décidé involontairement, sans choix, et par une sorte d'instinct qui semblait me dire que tel était ce qui arriverait.

Quand on vit que je songeais à m'arrêter dans le pays, plusieurs personnes me témoignèrent de l'empressement d'une manière obligeante et simple. Le propriétaire d'une maison fort jolie et voisine de la ville fut le seul avec qui je me liai. Il me pressa d'habiter sa campagne, ou de choisir entre d'autres, dont il me parla, et qui appartenaient à ses amis. Mais je voulais une situation pittoresque, et une maison où je fusse seul. Heureusement je sentis à temps, que si j'allais voir ces diverses demeures, je me laisserais engager par complaisance, ou par faiblesse, à en prendre une, quand même elles seraient toutes fort éloignées de ce que je désirais. Alors le regret d'un mauvais choix ne m'aurait laissé d'autre parti honnête à prendre que de quitter tout-à-fait l'endroit. Je lui dis franchement mes motifs, et il me parut les goûter assez. Je me mis à parcourir, les environs, à visiter les sites qui me plaisaient davantage, et à chercher une demeure au hasard, sans m'informer même s'il y en avait dans ces endroits-là.

Je cherchais depuis deux jours: et c'était dans un pays où près de la ville on trouve des lieux reculés comme au fond des déserts, et où par conséquent je n'avais destiné que trois jours à des recherches que je ne voulais pas étendre au loin. J'avais vu beaucoup d'habitations dans des lieux qui ne me convenaient point, et plusieurs sites heureux sans bâtiments, où dont les maisons de pierre et de construction misérable, commençaient à me faire renoncer à mon projet, lorsque j'aperçus un peu de fumée derrière de nombreux châtaigniers.

Les eaux, l'épaisseur des ombrages, la solitude des prés de toute cette pente me plaisaient beaucoup: mais elle est inclinée vers le nord, et comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m'y serais pas arrêté sans cette fumée. Après avoir fait bien des détours, après avoir passé des ruisseaux rapides, je parvins à une maison isolée à l'entrée des bois et dans les prés les plus solitaires. Un logement passable, une grange en bois, un potager fermé d'un large ruisseau, deux fontaines d'une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la terre partout inclinée, des haies vives, une végétation abondante, un pré universel prolongé sous les hêtres épars et sous les châtaigniers jusqu'aux sapins de la montagne: tel est Charrières. Dès le même soir je pris des arrangements avec le fermier; puis j'allai voir le propriétaire qui demeure à Montey, une demi-lieue plus loin. Il me fit les offres les plus obligeantes. Nous convînmes aussitôt, mais d'une manière moins favorable pour moi que sa première proposition. Ce qu'il voulait d'abord, n'eût pu être accepté que par un ami; et ce qu'il me força d'accepter, eût paru généreux de la part d'une ancienne connaissance. Il faut que cette manière d'agir soit comme naturelle dans quelques lieux, surtout dans certaines familles. Lorsque j'en parlai dans la sienne à St.-Maurice, je ne vis point que cela surprît personne.

Je veux jouir de Charrières avant l'hiver. Je veux y être pour la récolte des châtaignes, et j'ai bien résolu de ne pas perdre la tranquille automne.

Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la châtaigneraie, d'une partie des prés et des vergers. Je laisse aux fermiers l'autre partie des pâturages et des fruits, le jardin potager, l'endroit destiné au chanvre, et surtout le terrain labouré.

Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée. Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les recoins les plus solitaires. La mousse y nuit à la récolte des foins; les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit; l'on n'y a ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône; tout y est sauvage et abandonné: on n'a pas même débarrassé un endroit resserré entre les rocs, où les arbres renversés par le vent et consumés de vétusté, arrêtent la vase et forment une sorte de digue: des aunes et des coudriers y prirent racine, et rendent ce passage comme impénétrable. Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris; il en sort tout rempli d'écume pour former un bassin naturel d'une grande pureté. De-là il s'échappe entre les rocs; il roule sur la mousse ses flots précipités; et, beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de sapin.

On dit que les loups chassés par l'abondance des neiges, descendent, en hiver, chercher jusques-là les os et les restes des viandes qu'il faut à l'homme même dans les vallées pastorales. La crainte de ces animaux a longtemps laissé cette demeure inhabitée. Pour moi ce n'est pas les loups que j'y craindrai. Que les hommes me laissent libres, du moins près de leurs antres!

St.-Maurice, 26 Août, I.

Un instant peut changer nos affections, mais ces instants sont rares.

C'était hier: j'ai remis au lendemain pour vous écrire; je ne voulais pas que ce trouble passât si vite. J'ai senti que je touchais quelque chose dans le vide. J'avais comme de la joie, je me suis laissé aller; il est toujours bon de savoir ce que c'est.

N'allez pas rire de moi, parce que j'ai fait tout un jour comme si je perdais la raison. Il s'en est peu fallu, je vous assure, que je n'aie été assez simple pour ne pas soutenir ma folie un quart-d'heure.

J'entrais à St.-Maurice. Une voiture de voyage allait au pas, et plusieurs personnes descendaient aussi le pont. Vous savez déjà que de ce nombre était une femme. Mon habillement français me fit apparemment remarquer; je fus salué. Sa bouche est ronde; son regard......... pour sa taille, pour tout le reste, je ne le sais pas plus que je ne sais son âge: je ne m'inquiète pas de tout cela: il se peut même qu'elle ne soit pas très-jolie.

Je n'ai point examiné dans quelle auberge ils allaient, mais je suis resté à St.-Maurice. Je crois que l'aubergiste, (c'est chez lui que je vais toujours) m'aura mis à la même table parce qu'ils sont Français: il me semble qu'il me l'a proposé. Vous pensez bien que je n'ai pas fait chercher quelque chose de délicat pour le dessert afin de lui en offrir.

J'ai passé le reste de la journée près du Rhône. Ils doivent être partis ce matin; ils vont jusqu'à Sion: c'est le chemin de Leuck, où l'un des voyageurs va prendre les bains. On dit que la route est belle.

C'est une chose étonnante que l'accablement où un homme qui a quelque force laisse consumer sa vie, pendant qu'il faut si peu pour le tirer de sa léthargie.

Croyez-vous qu'un homme qui achève son âge sans avoir aimé, soit vraiment entré dans les mystères de la vie, que son cœur lui soit bien connu, et que l'étendue de son existence lui soit dévoilée! Il me semble qu'il est resté comme en suspens; et qu'il n'a vu que de loin ce que le monde aurait été pour lui.

Je ne me tais pas avec vous, parce que vous ne direz point: le voilà amoureux. Jamais ce sot mot, qui rend ridicule celui qui le dit ou celui de qui on le dit, ne sera dit de moi, je l'espère, par d'autres que par des sots.

Quand deux verres de punch ont écarté nos défiances, ont pressé nos idées, dans cette impulsion qui nous soutient, nous croyons que désormais nous allons avoir plus de force dans le caractère et vivre plus libres; mais le lendemain matin nous nous ennuyons un peu plus.

Si le temps n'était pas à l'orage, je ne sais comment je passerais la journée: mais le tonnerre retentit déjà dans les rochers, le vent devient très-violent; j'aime beaucoup tout ce mouvement des airs. S'il pleut l'après-midi, il y aura de la fraîcheur, et du moins je pourrai lire auprès du feu.

Le courrier qui va arriver dans une heure, doit m'apporter des livres depuis Lausanne où je suis abonné; mais s'il m'oublie, je ferai mieux, et le temps se trouvera passé de même; je vous écrirai, pourvu que j'aie seulement le courage de commencer.

St.-Maurice, 3 Septembre, I.

Je suis monté hier jusqu'à la région des glaces perpétuelles, sur la dent du Midi. Avant que le soleil parût dans la vallée, j'étais déjà parvenu sur le massif de roc qui domine la ville, et je traversais le replain[15]en partie cultivé, qui le couvre. Je continuai par une pente rapide, à travers d'épaisses forêts de sapins dont plusieurs parties furent couchées par d'anciens hivers: ruines fécondes, vaste et confus amas d'une végétation morte et reproduite de ses vieux débris. A huit heures j'atteignis le sommet découvert qui surmonte cette pente, et qui forme le premier degré remarquable de la musse étonnante dont la cime restait encore si loin de moi. Alors je renvoyai mon guide, je m'essayai avec mes propres forces; je voulais que rien de mercenaire n'altérât cette liberté alpestre, et que nul homme de la plaine n'affaiblît l'austérité d'une région sauvage. Je sentis s'agrandir mon être ainsi livré seul aux obstacles et aux dangers d'une nature difficile, loin des entraves factices et de l'industrieuse oppression des hommes.

Je voyais avec une sorte de fermeté voluptueuse, s'éloigner rapidement le seul homme que je dusse trouver dans ces vastes précipices. Je laissai à terre montre, argent, tout ce qui était sur moi, et à-peu-près tous mes vêtements, et je m'éloignai sans prendre soin de les cacher. Ainsi, direz-vous, le premier acte de mon indépendance fut au moins une bizarrerie; et je ressemblai à ces enfants trop contraints, qui ne font que des étourderies lorsqu'on les laisse à eux-mêmes. Je conviens qu'il y eut bien quelque puérilité dans mon empressement de tout abandonner, et dans accoutrement nouveau; mais enfin j'en marchais plus à mon aise, et tenant le plus souvent entre les dents la branche que j'avais coupée pour m'aider dans les descentes, je me mis à gravir avec les mains la crête de rocs qui joint ce sommet secondaire à la masse principale. Plusieurs fois je me traînai entre deux abîmes dont je n'apercevais pas le fond. Je parvins ainsi jusqu'aux granits.

Mon guide m'avait dit que je ne pourrais pas m'élever davantage. Je fus en effet arrêté longtemps; mais enfin je trouvai, en redescendant un peu, des passages plus praticables; et les gravissant avec l'audace d'un montagnard, j'arrivai à une sorte de bassin rempli d'une neige glacée et encroûtée que les étés n'ont jamais fondue. Je montai encore beaucoup; mais, parvenu au pied du pic le plus élevé de toute la dent, je ne pus en atteindre la pointe dont l'escarpement se trouvait à peine incliné, et qui m'a paru passer d'environ cinq cents pieds le point où j'étais.

Quoique j'eusse traversé peu de neiges, comme je n'avais pris aucunes précautions contre elles, mes yeux fatigués de leur éclat et brûlés par la réflexion du soleil de midi sur leur surface glacée, ne purent bien discerner les objets. D'ailleurs beaucoup des sommets que j'apercevais me sont inconnus: je n'ai pu être certain que des plus remarquables. Depuis que je suis en Suisse, je ne lis que de Saussure, Bourrit, Tableaux de la Suisse, etc., mais je suis encore fort étranger dans les Alpes. Je n'ai pu néanmoins méconnaître la cime colossale du Mont-Blanc qui s'élevait sensiblement au-dessus de moi; celle du Velan; une autre plus éloignée, mais plus haute, que je suppose être le Mont-Rosa; et la dent de Morcle, de l'autre côté de la vallée, vis-à-vis, près de moi, mais plus bas, par de-là les abîmes. Le bloc de granit que je ne pouvais monter nuisait beaucoup à la partie la plus frappante peut-être de cet immense tableau. C'est derrière lui que s'étendaient les longues profondeurs du Valais, bordées de l'un et de l'autre côté par les glaciers de Sanetz, de Lauter-brunnen et des Pennines, et terminées par les dômes du Gothard et du Titlis, les neiges de la Furca, les pyramides du Schreckhorn et du Finster-aar-horn.

Mais cette vue des sommets abaissés sous les pieds de l'homme: cette vue si grande, si imposante, si éloignée de la monotone nullité du paysage des plaines, n'était pas encore ce que je cherchais dans la nature libre, dans l'immobilité silencieuse, dans l'air pur. Sur les terres basses, c'est une nécessité que l'homme naturel soit sans cesse altéré; en respirant cette atmosphère sociale si épaisse, si orageuse, si pleine de fermentation, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels gémissements de l'anxiété et des douleurs. Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est plus immense; où l'air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente: là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel: là, l'homme retrouve sa forme altérable mais indestructible; il respire l'air sauvage loin des émanations sociales; son être est à lui comme à l'univers: il vit d'une vie réelle dans l'unité sublime.

Voilà ce que je voulais éprouver; ce que je cherchais du moins. Incertain de moi-même dans l'ordre de choses arrangé à grands frais par d'ingénieux enfants[16], je suis monté demander à la nature pourquoi je suis mal au milieu d'eux. Je voulais savoir enfin si mon existence est étrangère dans l'ordre humain, ou si l'ordre social actuel s'éloigne de l'harmonie éternelle, comme une sorte d'irrégularité ou d'exception accidentelle dans le mouvement du monde. Enfin je crois être sûr de moi. Il est des moments qui dissipent la défiance, les prévenions, les incertitudes; et où l'on connaît ce qui est, par une impérieuse et inébranlable conviction.

Qu'il soit donc ainsi. Je vivrai misérable et presque ridicule sur une terre assujettie aux caprices de ce monde éphémère; opposant à mes ennuis cette conviction qui me place intérieurement auprès de l'homme tel qu'il serait. Et s'il se rencontre quelqu'un d'un caractère assez peu flexible pour que son être formé sur le modèle antérieur, ne puisse être livré aux empreintes sociales: si, dis-je, le hasard me fait rencontrer un tel homme, nous nous entendrons; il me restera; je serai à lui pour toujours; nous reporterons l'un vers l'autre nos rapports avec le reste du monde; et, quittés des autres hommes dont nous plaindrions les vains besoins, nous suivrons, s'il se peut, une vie plus naturelle, plus égale. Cependant qui pourra dire si elle serait plus heureuse, sans accord avec les choses, et passée au milieu des peuples souffrants?

Je ne saurais vous donner une idée juste de ce monde nouveau; ni vous exprimer la permanence des monts, dans une langue des plaines. Les heures m'y semblaient à-la-fois et plus tranquilles et plus fécondes: et comme si le roulement des astres eût été ralenti dans le calme universel, je trouvais dans la lenteur et l'énergie de ma pensée, une succession que rien ne précipitait et qui pourtant devançait son cours habituel. Quand je voulus estimer sa durée, je vis que le soleil ne l'avait pas suivie; et je jugeai que le sentiment de l'existence est réellement plus pesant et plus stérile dans l'agitation des terres humaines. Je vis que malgré la lenteur des mouvements apparents, c'est dans les montagnes, sur leurs cimes paisibles, que la pensée, moins pressée, est plus véritablement active: l'homme des vallées consume, sans en jouir, sa durée inquiète et irritable; semblable à ces insectes toujours mobiles qui perdent leurs efforts en vaines oscillations, et que d'autres, aussi faibles mais plus tranquilles, laissent derrière eux dans leur marche directe et toujours soutenue.

La journée était ardente, l'horizon fumeux, et les vallées vaporeuses. L'éclat des glaces remplissait l'atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l'air que je respirais. A cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n'était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l'œil se repose et s'arrête. Là l'éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l'immensité sans bornes; au milieu de l'éclat du soleil et des glacières, chercher d'autres mondes et d'autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits; et par-dessus l'atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne.

Insensiblement des vapeurs s'élevèrent des glacières et formèrent des nuages sous mes pieds. L'éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes, quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs; de filets de neige éclatante retenus dans les fentes de leurs aspérités, rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux du Mont-Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile, sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes; il s'éleva rapidement, il vint droit à moi, c'était le puissant aigle des Alpes, ses ailes étaient humides et son œil farouche; il cherchait une proie, mais à la vue d'un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut en se précipitant dans les nuages. Ce cri fut vingt fois répété; mais par des sons secs, sans aucun prolongement, semblables à autant de cris isolés dans le silence universel. Puis tout rentra dans un calme absolu; comme si le son lui-même eût cessé d'être, et que la propriété des corps sonores eût été effacée de l'univers. Jamais le silence n'a été connu dans les vallées tumultueuses: ce n'est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n'exprimera, que l'imagination n'atteindra pas. Sans les souvenirs apportés des plaines, l'homme n'y pourrait croire qu'il soit hors de lui quelque mouvement dans la nature; le cours même des astres lui serait inexplicable; et jusqu'aux variations des vapeurs tout lui semblerait subsister dans le changement même. Chaque moment présent lui paraissant continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de la succession des choses; et les perpétuelles mutations de l'univers seraient à sa pensée un mystère impénétrable.

Je voudrais avoir conservé des traces plus sûres non pas de mes sensations générales dans ces contrées muettes, elles ne seront point oubliées, mais des idées qu'elles amenèrent et dont ma mémoire n'a presque rien gardé. Dans des lieux si différents, l'imagination peut à peine rappeler un ordre de pensées que semblent repousser tous les objets présents. Il eût fallu écrire ce que j'éprouvais; mais alors j'eusse bientôt cessé de sentir d'une manière extraordinaire. Il y a dans ce soin de conserver sa pensée pour la retrouver ailleurs, quelque chose de servile, et qui tient aux soins d'une vie dépendante. Ce n'est pas dans les moments d'énergie que l'on s'occupe des autres temps ou des autres hommes: on ne penserait pas alors pour des convenances factices, pour la renommée, ou même pour l'utilité publique. On est plus naturel, on ne pense pas même pour user du moment présent: on ne commande pas à ses idées, on ne veut pas réfléchir, on ne demande pas à son esprit d'approfondir une matière, de découvrir des choses cachées, de trouver ce qui n'a pas été dit. La pensée n'est pas active et réglée, mais passive et libre: on songe, on s'abandonne; on est profond sans esprit, grand sans enthousiasme, énergique sans volonté; on rêve, on ne médite point. Ne soyez pas surpris que je n'aie rien à vous dire après avoir eu pendant plus de six heures des sensations et des idées que ma vie entière ne ramènera peut-être pas. Vous savez comment fut trompée l'attente de ces hommes du Dauphiné qui herborisaient avec J.-J. Ils parvinrent à un sommet dont la position était propre à échauffer un génie poétique: ils attendaient un beau morceau d'éloquence; l'auteur de Julie s'assit à terre, se mit à jouer avec quelques brins d'herbe, et ne dit mot.

Il pouvait être cinq heures lorsque je remarquai combien les ombres s'allongeaient, et que j'éprouvai quelque froid dans l'angle ouvert au couchant où j'étais resté longtemps immobile sur le granit. Je n'y pouvais prendre de mouvement: la marche était trop difficile sur ces escarpements. Les vapeurs étaient dissipées; et je vis que la soirée serait belle, même dans les vallées.

J'aurais été dans un vrai danger si les nuages se fussent épaissis; mais je n'y avais pas songé jusqu'à ce moment. La couche d'air grossier qui enveloppe la terre m'était trop étrangère dans l'air pur que je respirais, vers les confins de l'éther: et toute prudence s'était éloignée de moi, comme si elle n'eût été qu'une convenance de la vie factice.

En redescendant sur la terre habitée, je sentis que je reprenais la longue chaîne des sollicitudes et des ennuis. Je rentrai a dix heures: la lune donnait sur ma fenêtre. Le Rhône roulait avec bruit: il ne faisait aucun vent; tout dormait dans la ville. Je songeai aux monts que je quittais, à Charrières que je vais habiter, à la liberté que je me suis donnée.

St.-Maurice, 14 septembre, I.

Je reviens d'une course de plusieurs jours dans les montagnes. Je ne vous en dirai rien; j'ai bien d'autres choses à vous apprendre. J'avais découvert un site étonnant, et je me promettais d'y retourner plusieurs fois, car il n'est pas loin de St.-Maurice. Avant de me coucher, j'ouvris une lettre; elle n'était point de votre écriture: le mot pressée, écrit d'une manière très-apparente, me donna de l'inquiétude. Tout est suspect à celui qui n'échappe qu'avec peine à d'anciennes contraintes. Dans mon repos, tout changement devait me répugner; je n'attendais rien de favorable, et je pouvais beaucoup craindre.

Je crois que vous soupçonnerez facilement ce dont il s'agit. Je fus frappé, accablé; puis je me décidai à tout négliger, à tout surmonter, à abandonner pour toujours ce qui me rapprocherait des choses que j'ai quittées. Cependant après bien des incertitudes, plus sensé ou plus faible, j'ai cru voir qu'il fallait perdre un temps pour assurer le repos de l'avenir. Je cède; j'abandonne Charrières, et je me prépare à partir. Nous parlerons de cette malheureuse affaire.

Ce matin je ne pouvais supporter la pensée d'un si grand changement; et même je me mis à délibérer de nouveau. Enfin j'allai à Charrières prendre d'autres dispositions et annoncer mon départ. C'est là que je me suis décidé irrévocablement. Je voulais écarter l'idée de la saison qui s'avance, et des ennuis dont je sens déjà le poids. J'ai été dans les prés; on les fauchait pour la dernière fois. Je me suis arrêté sur un roc pour ne voir que le ciel, il se voilait de brumes. J'ai regardé les châtaigniers, j'ai vu des feuilles qui tombaient. Alors je me suis rapproché du ruisseau, comme si j'eusse craint qu'il ne fût aussi tari; mais il coulait toujours.

Inexplicable nécessité des choses humaines! Je vais à Lyon. J'irai à Paris, voilà qui est résolu. Adieu. Plaignons l'homme qui trouve bien peu, et à qui ce peu est encore enlevé.

Enfin, du moins, nous nous verrons à Lyon.

Lyon; 22 Octobre, I.

Je partis pour Méterville le surlendemain de votre départ de Lyon. J'y ai passé dix-huit jours. Vous savez quelle inquiétude m'environne, et de quels misérables soins je suis embarrassé sans avoir rien de satisfaisant à m'en promettre. Mais attendant une lettre qui ne pouvait arriver qu'au bout de douze à quinze jours, j'allai passer ce temps à Méterville.

Si je ne sais pas rester indifférent et calme au milieu des ennuis dont je dois m'occuper, et dont l'issue paraît dépendre de moi; je me sens au moins capable de les oublier absolument dès que je n'y puis rien faire. Je sais attendre avec sécurité l'avenir quelque alarmant qu'il puisse être, dès que le soin de le prévenir ne demandant plus mon attention présente, je puis en suspendre le souvenir et en détourner ma pensée.

En effet je ne chercherais pas, pour les plus beaux jours de ma vie, une paix plus profonde que la sécurité de ce court intervalle. Il fut pourtant obtenu entre des sollicitudes dont le terme ne saurait être prévu: et comment? par des moyens si simples qu'ils feraient rire tant d'hommes à qui ce calme ne sera jamais connu.

Cette terre est peu considérable, et dans une situation plus tranquille que brillante. Vous connaissez ses maîtres, leurs caractères, leurs procédés, leur amitié simple, leurs manières attachantes. J'y arrivai dans un moment favorable. On devait le lendemain commencer à cueillir le raisin d'un grand treillage exposé au midi et qui regarde les bois d'Armand. Il fut décidé à souper que ce raisin destiné à faire une pièce de vin soigné, serait cueilli par nos mains seules, et avec choix, pour laisser quelque jours à la maturité des grappes les moins avancées. Le lendemain, dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette; et j'allais le premier au fonds du clos commencer la récolte: je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt; j'aimais cette lenteur; je voyais à regret quelqu'autre y travailler: elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis d'une herbe humide; je choisissais les moins unis, les plus difficiles: et les jours coulaient ainsi dans l'oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d'automne. Et quand le soir était venu, on versait du thé dans du lait encore chaud; on riait des hommes qui cherchent le plaisir, on se promenait derrière de vieilles charmilles, et l'on se couchait content. J'ai vu les vanités de la vie, et je porte en mon cœur l'ardent principe de ses plus vastes passions. J'y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales, et celui de l'ordre philosophique: j'ai lu Marc-Auréle, il ne m'a point surpris; je conçois les vertus difficiles, et jusqu'à l'héroïsme des monastères. Tout cela peut animer mon âme, et ne la remplit pas. Cette brouette que je charge de fruit et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu'elle voiture paisiblement mes heures, et que son mouvement utile et lent, sa marche mesurée conviennent à l'habitude ordinaire de la vie.

Paris, 20 juin, seconde année.

Rien ne se termine: les misérables affaires qui me retiennent ici se prolongent chaque jour; et plus je m'irrite de ces retards, plus leur terme devient incertain. Les faiseurs d'affaires pressent les choses avec le sang froid de gens à qui leur durée est habituelle, et qui d'ailleurs se plaisent dans cette marche lente et embarrassée digne de leur âme astucieuse, et si commode pour leurs ruses cachées. J'aurais plus de mal à vous en dire s'ils m'en faisaient moins: au reste vous savez mon opinion constante sur ce métier que j'ai toujours regardé comme le plus plat et le plus funeste. Un homme de loi me promène de difficultés en difficultés: croyant que je dois être intéressé et sans droiture, il marchande pour sa partie; il pense, en m'excédant de lenteurs et de formalités, me réduire à donner ce que je ne puis accorder, puisque je ne l'ai pas. Ainsi après avoir passé six mois à Lyon malgré moi, je suis encore condamné à en passer davantage peut-être ici.

L'année s'écoule: en voilà une encore à retrancher de mon existence. J'ai perdu le printemps presque sans murmure, mais l'été dans Paris! Je passe une partie du temps dans les dégoûts inséparables de ce qu'on appelle faire ses affaires: et quand je voudrais rester en repos le reste du jour, et chercher dans ma demeure une sorte d'asile contre ces longs ennuis, j'y trouve un ennui plus intolérable. J'y suis dans le silence au milieu du bruit; et seul je n'ai rien à faire dans un monde turbulent. Il n'y a point ici de milieu entre l'inquiétude et l'inaction; il faut s'ennuyer si l'on n'a des affaires et des passions. Je suis là, ne sachant que faire, dans ma chambre ébranlée du retentissement perpétuel de tous les cris, de tous les travaux, de toute l'inquiétude d'un peuple actif. J'ai sous ma fenêtre une sorte de place publique remplie de charlatans, de faiseurs de tours, de marchandes de fruits et de crieurs de tous genres. Vis-à-vis est le mur élevé d'un monument public; le soleil l'éclaire depuis deux heures jusqu'au soir: cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu; et les plus beaux jours sont pour moi les plus pénibles. Un colporteur infatigable répète les titres de ses journaux: sa voix dure et monotone semble ajouter à l'aridité de cette place brûlée du soleil: et si j'entends quelque blanchisseuse chanter à sa fenêtre sous les toits, je perds patience et je m'en vais. Voici trois jours qu'un pauvre estropié et ulcéré se place au coin d'une rue tout près de moi, et là il demande d'une voix élevée et lamentable durant douze grandes heures. Imaginez l'effet de cette plainte répétée à intervalles égaux pendant les beaux jours fixes. Il faut que je reste dehors tout le jour jusqu'à ce qu'il change de place. Mais où aller? je connais ici très-peu de monde; ce serait un grand hasard que dans si peu de personnes il y en eût une seule à qui je convinsse: aussi ne vais-je nulle part. Pour les promenades publiques il y en a de fort belles à Paris; mais pas une où je puisse rester une demi-heure sans ennui.

Je ne connais rien qui fatigue tant nos jours que cette perpétuelle lenteur de toutes choses. Elle retient sans cesse dans un état d'attente: elle fait que la vie s'écoule avant que l'on ait atteint le point où l'on prétendait commencer à vivre. De quoi me plaindrai-je pourtant? combien peu d'hommes ne perdent pas leur vie! Et ceux qui la passent dans les cachots construits par la bienfaisance des lois! Mais comment peut-il se résoudre à vivre celui qui supporte dans un cachot vingt années de jeunesse? il ignore toujours combien il y doit rester encore: si le moment de la délivrance était proche! J'oubliais ceux qui n'oseraient finir volontairement: les hommes ne leur ont pas au moins permis de mourir. Et nous osons gémir sur nous-mêmes!

Paris, 27 juin, II.

Je passe assez souvent deux heures à la bibliothèque: non pas précisément pour m'instruire, ce désir-là se refroidit sensiblement; mais parce que ne sachant trop avec quoi remplir ces heures qui pourtant coulent irréparables, je les trouve moins pénibles quand je les emploie au dehors, que s'il faut les consumer chez moi. Des occupations un peu commandées me conviennent dans mon découragement: trop de liberté me laisserait dans l'indolence. J'ai plus de tranquillité entre des gens silencieux comme moi, que seul au milieu d'une population tumultueuse. J'aime ces longues salles, les unes solitaires, les autres remplies de gens attentifs, antique et froid dépôt des efforts et de toutes les vanités humaines.

Quand je lis Bougainville, Chardin, Laloubère, je me pénètre de l'ancienne mémoire des terres épuisées, de la renommée d'une sagesse lointaine, ou de la jeunesse des îles heureuses: mais oubliant enfin et Persépolis, et Benarès, et Tinian même, je réunis les temps et les lieux dans le point présent où les conceptions humaines les perçoivent tous. Je vois ces esprits avides qui acquièrent dans le silence et la contention, tandis que l'éternel oubli, roulant sur leurs têtes savantes et séduites, amène leur mort nécessaire, et va dissiper en un moment de la nature, et leur être, et leur pensée, et leur siècle.

Les salles environnent une cour longue, tranquille, couverte d'herbe, où sont deux ou trois statues, quelques ruines, et un bassin d'eau verte qui paraît ancienne comme ces monuments. Je sors rarement sans m'arrêter un quart-d'heure dans cette enceinte silencieuse. J'aime à rêver en marchant sur ces vieux pavés que l'on a tirés des carrières, pour préparer aux pieds de l'homme une surface sèche et stérile. Mais le tem et l'abandon les remettent en quelque sorte sous la terre en les recouvrant d'une couche nouvelle, et en redonnant au sol sa végétation et des teintes de son aspect naturel. Quelquefois je trouve ces pavés plus éloquents que les livres que je viens d'admirer.

Hier, en consultant l'Encyclopédie, j'ouvris le volume à un endroit que je ne cherchais pas, et je ne me rappelle pas quel était cet article: mais il s'agissait d'un homme qui, fatigué d'agitations et de revers, se jeta dans une solitude absolue par une de ces résolutions victorieuses des obstacles, et qui font qu'on s'applaudit tous les jours d'en avoir eu un de volonté, forte. L'idée de cette vie indépendante n'a rappelé à mon imagination ni les libres solitudes de l'Imaüs, ni les îles faciles de la Pacifique, ni les Alpes plus accessibles et déjà tant regrettées. Mais un souvenir distinct, m'a présenté d'une manière frappante, et avec une sorte de surprise et d'inspiration, les rochers stériles et les bois de Fontainebleau.

Il faut que je vous parle davantage de ce lieu un peu étranger au milieu de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors comment je m'y suis fortement attaché.

Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j'étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une année ce fut à Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes chez ces mêmes personnes qui demeurèrent alors au pied de la forêt, vers la rivière. J'avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans lorsque je vis Fontainebleau. Après une enfance casanière, inactive et ennuyée, si je sentais en homme à certains égards, j'étais enfant à beaucoup d'autres. Embarrassé, incertain; pressentant tout peut-être, mais ne connaissant rien; étranger à ce qui m'environnait, je n'avais d'autre caractère décidé que d'être inquiet et malheureux. La première fois je n'allais point seul dans la forêt; je me rappelle peu de ce que j'y éprouvais, je sais seulement que je préférai ce lieu à tous ceux que j'avais vus, et qu'il fut le seul où je désirai de retourner. L'année suivante, je parcourus avidement ces solitudes; je m'y égarais à dessein, content lorsque j'avais perdu toute trace de ma route et que je n'apercevais aucun chemin fréquenté. Quand j'atteignais l'extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces rochers dans l'éloignement. Je retournais aussitôt, je m'enfonçais dans le plus épais du bois; et quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j'éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l'âge facilement heureux. Je n'étais pas gai pourtant: presque heureux, je n'avais que l'agitation du bien-être. Je m'ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j'étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dans l'ombre; je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée; et quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l'aurore. J'aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais; j'aimais les collines couvertes de bruyère; j'aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux; j'aimais bien plus ces sables vastes et mobiles, dont nul pas d'homme ne marquait l'aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j'entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m'arrêtais, j'étais assez bien, et pour un moment je ne cherchais plus rien. C'est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m'attristait déjà et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J'aime le bouleau; j'aime cette écorce blanche, lisse et crevassée; cette tige agreste; ces branches qui s'inclinent vers la terre; la mobilité des feuilles; et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.

Temps perdus, et qu'on ne saurait oublier! Illusion trop vaine d'une sensibilité expansive! Que l'homme est grand dans son inexpérience: qu'il serait fécond, si le regard froid de son semblable, si le souffle aride de l'injustice ne venait pas sécher son cœur! J'avais besoin de bonheur. J'étais né pour souffrir. Vous connaissez ces jours sombres, voisins des frimas, dont l'aurore elle-même épaississant les brumes, ne commence la lumière que par des traits sinistres d'une couleur ardente sur les nues amoncelées. Ce voile ténébreux, ces rafales orageuses, ces lueurs pâles, ces sifflements à travers les arbres qui plient et frémissent, ces déchirements prolongés semblables à des gémissements funèbres: voilà le matin de la vie: à midi, des tempêtes plus froides et plus continues; le soir, des ténèbres plus épaisses: et la journée de l'homme est achevée.

Le prestige spécieux, infini, qui naît avec le cœur de l'homme, et qui semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour: j'allai jusqu'à croire que j'aurais des désirs satisfaits. Ce feu subit et trop impétueux, brûla dans le vide, et s'éteignit sans avoir rien éclairé. Ainsi, dans la saison des orages, apparaissent pour l'effroi de l'être vivant, des éclairs instantanés dans la nuit ténébreuse.

C'était en mars: j'étais à Lu.** Il y avait des violettes au pied des buissons et des lilas, dans un petit pré bien printanier, bien tranquille, incliné au soleil de midi. La maison était au-dessus, beaucoup plus haut. Un jardin en terrasse ôtait la vue des fenêtres. Sous le pré, des rocs difficiles et droits comme des murs: au fonds, un large torrent; et par de-là, d'autres rochers couverts de prés, de haies, et de sapins! Les murs antiques de la ville passaient à travers tout cela: il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la lune éclairait: des cors se répondaient dans l'éloignement; et la voix que je n'entendrai plus....! Tout cela m'a trompé. Ma vie n'a encore eu que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et non pas celui de Lu?**

28 juillet, II.

Enfin je me crois dans le désert. Il y a ici des espaces où l'on n'aperçoit aucune trace d'hommes. Je me suis soustrait pour une saison, à ces soins inquiets qui usent notre durée, qui confondent notre vie avec les ténèbres qui la précèdent et les ténèbres qui la suivent, ne lui laissant d'autre avantage que d'être elle-même un néant moins tranquille.

Quand je passai, le soir, le long de la forêt, et que je descendis à Valvin, sous les bois, dans le silence, il me sembla que j'allais me perdre dans des torrents, des fondrières, des lieux romantiques et terribles. J'ai trouvé des collines de grès culbutés, des formes petites, un sol assez plat et à peine pittoresque: mais le silence, et l'abandon, et la stérilité m'ont suffi.

Entendez-vous bien le plaisir que je sens quand mon pied s'enfonce dans un sable mobile et brûlant: quand j'avance avec peine, et qu'il n'y a point d'eau, point de fraîcheur, point d'ombrage? Je vois un espace inculte et muet; des roches ruineuses, dépouillées et ébranlées: et les forces de la nature assujetties à la force des temps. N'est-ce pas comme si j'étais paisible, quand je trouve, au-dehors, sous le ciel ardent, d'autres difficultés et d'autres excès que ceux de mon cœur.

Je ne m'oriente point: au contraire, je m'égare quand je puis. Souvent je vais en ligne droite, sans suivre de sentiers. Je cherche à ne conserver aucun renseignement, et à ne pas connaître la forêt, afin d'avoir toujours quelque chose à y trouver. Il y a un chemin que j'aime à suivre: il décrit un cercle comme la forêt elle-même, en sorte qu'il ne va ni aux plaines ni à la ville; il ne suit aucune direction ordinaire; il n'est ni dans les vallons, ni sur les hauteurs; il semble n'avoir point de fin; il passe à travers tout, et n'arrive à rien: je crois que j'y marcherais toute ma vie.

Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous; et vous plaisantez déjà de ma prétendue solitude: mais vous vous trompez; vous me croyez à Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout cela. Je n'aime pas plus les maisonschampêtresde ces pays-ci que leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris; j'y eusse trouvé l'un et l'autre.

Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre remplie de l'agitation qui me presse quelquefois.

Un jour que je parcourais ces bois-ci, je vis, dans un lieu épais, deux biches fuir devant un loup. Il était assez près d'elles; je jugeai qu'il les devait atteindre, et je m'avançai du même côté pour voir la résistance, et l'aider s'il se pouvait. Elles sortirent du bois dans une place découverte, occupée par des roches et des bruyères; mais lorsque j'arrivai je ne les vis plus. Je descendis dans tous les fonds de cette sorte de lande creusée et inégale, où l'on avait taillé beaucoup de grès pour les pavés: je ne trouvai rien. En suivant une autre direction pour rentrer dans le bois, je vis un chien, qui d'abord me regardait en silence, et qui n'aboya que lorsque je m'éloignai de lui. En effet, j'arrivais presqu'à l'entrée de la demeure pour laquelle il veillait. C'était une sorte de souterrain fermé en partie naturellement par les rocs, et en partie par des grès rassemblés, par des branches de genévriers, de la bruyère et de la mousse. Un ouvrier qui, pendant plus de trente ans avait taillé des pavés dans les carrières voisines, n'ayant ni bien ni famille, s'était retiré là pour quitter, avant de mourir, un travail forcé, pour échapper aux mépris et aux hôpitaux. Je lui vis un lit et une armoire: il y avait auprès de son rocher quelques légumes dans un terrain assez aride; et ils vivaient lui, son chien et son chat, d'eau, de pain et de liberté. J'ai beaucoup travaillé, me dit-il, je n'ai jamais rien eu; mais enfin je suis tranquille, et puis je mourrai bientôt. Cet homme grossier me disait l'histoire humaine. Mais la savait-il? Croyait-il d'autres hommes plus heureux? Souffrait-il en se comparant à d'autres? Je n'examinerai point tout cela. J'étais bien jeune. Son air rustre et un peu farouche, m'occupait beaucoup. Je lui avais offert un écu; il l'accepta, et me dit qu'il aurait du vin: ce mot là diminua de mon estime pour lui. Du vin! me disais-je; il y a des choses plus utiles: c'est peut-être le vin, l'inconduite qui l'auront mené là, et non pas le goût de la solitude. Pardonne, homme simple, malheureux solitaire! Je n'avais point appris alors que l'on buvait l'oubli des douleurs. Maintenant je suis homme, je connais l'amertume qui navre, et les dégoûts qui ôtent les forces: je sais respecter celui dont le premier besoin est de cesser un moment de gémir. Je suis indigné quand je vois des hommes à qui la vie est facile, reprocher durement à un pauvre qu'il boit du vin, et qu'il n'a pas de pain. Quelle âme ont donc reçue ces gens-là qui ne connaissent pas de plus grande misère que d'avoir faim?

Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément à la bibliothèque. Son idée rapide me livra à tout le sentiment d'une vie réelle, d'une sage simplicité, de l'indépendance de l'homme dans une nature possédée.

Ce n'est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici: et que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie l'homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier St.-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d'un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d'un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre, ou donner à un demi-arpent de terre entouré d'un ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d'un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d'une paroisse champenoise.

Seulement, puisque je suis condamné à toujours attendre la vie, je m'essaie à végéter absolument seul et isolé: j'ai mieux aimé passer quatre mois ainsi, que de les perdre à Paris dans d'autres puérilités plus grandes et plus misérables. Je veux vous dire, quand nous nous verrons, comment je me suis choisi un manoir, et comment je l'ai fermé; comment j'y ai transporté le peu d'effets que j'ai amenés ici sans mettre personne dans mon secret; comment je me nourris de fruits et de certains légumes; où je vais chercher de l'eau; comment je suis vêtu quand il pleut; et toutes les précautions que je prends pour rester bien caché, et pour que nul Parisien, passant huit jours à la campagne, ne vienne ici se moquer de moi.

Vous rirez aussi, mais j'y consens; car votre rire ne sera point comme le leur; et j'ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l'avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues: quand, après une lieue labourée et déserte, j'aperçois cent chaumières entassées, odieux amas dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les planchers, les toits humides, et jusqu'aux hardes et aux meubles, ne paraissent qu'une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d'avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix morale et des espérances religieuses; je vois pour patriarche, un prêtre avide, sinistre, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l'on ne vénère pas, que l'on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console pas les bons: et pour tout signe d'espérance et d'union, ce signe de crainte et d'abnégation; ce gibet sanctifié, étrange emblème, triste reste d'institutions antiques et grandes que l'on a misérablement perverties.

Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui ne se doutent même pas qu'on puisse le voir d'une autre manière.

Triste et vaine conception d'un monde meilleur! Indicible extension d'amour! Regret des temps qui coulent inutiles! Sentiment universel[17], soutiens et dévore ma vie: que serait-elle sans ta beauté sinistre? C'est par toi qu'elle est sentie: c'est par toi qu'elle périra.

Que quelquefois encore, sous le ciel d'automne, dans ces derniers beaux jours que les brumes remplissent d'incertitude, assis près de l'eau qui emporte la feuille jaunie, j'entende les accents simples et profonds d'une mélodie primitive. Qu'un jour, montant le Grimsel ou le Titlis, seul avec l'homme des montagnes, j'entende sur l'herbe courte, auprès des neiges, les sons romantiques que connaissent les vaches d'Underwalden et d'Hasly: et que là, une fois avant la mort, je puisse dire à un homme qui m'entende: Si nous avions vécu!

Fontainebleau, 31 juillet, II.

Quand un sentiment invincible nous entraîne loin des choses que l'on possède, et nous remplit de volupté, puis de regrets, en nous faisant pressentir des biens que rien ne peut donner, cette sensation profonde et fugitive n'est qu'un témoignage intérieur de la supériorité de nos facultés sur notre destinée. C'est cette raison même qui le rend si court, et le change aussitôt en regret: il est délicieux, puis déchirant. L'abattement suit toute impulsion immodérée. Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès des désirs, ni cette surabondance des facultés: nous ne jouirions plus du plaisir d'être au-delà de nos destinées, d'être plus grand que ce qui nous entoure, plus fécond que nous n'avons besoin de l'être. Dans l'occasion de ces voluptés mêmes que nos conceptions pressentaient si ardemment, nous resterons froids et souvent rêveurs, indifférents, ennuyés même; parce qu'on ne peut pas être d'une manière effective plus que soi-même: parce que nous sentons alors la limite irrésistible de la nature des êtres, et qu'employant nos facultés à des choses positives, nous ne les trouvons plus pour nous transporter au-delà, dans la région supposée des choses idéales soumises à l'empire de l'homme réel.

Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales? C'est ce que je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n'est point, semble-t-il davantage selon la nature de l'homme que ce qui est? La vie positive est aussi comme un songe; c'est elle qui n'a point d'ensemble, point de suite, point de but. Elle a des parties certaines et fixes: elle en a d'autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu'on a vu. Ainsi, dans le sommeil, on pense en même temps des choses vraies et suivies, et d'autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais comment, aux premières. Le même mélange compose, et les rêves de la nuit, et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment du réveil viendrait enfin.....

Fontainebleau, 7 août, II.

M. R*. que vous connaissez, disait dernièrement: quand je prends ma tasse de café j'arrange bien le monde. Je me permets aussi ces sortes de songes; et lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes heureux. Je vous l'assure, il me semble qu'ils pourraient l'être. Je ne veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe; je ne veux pas tout réformer: ces sortes d'hypothèses ne mènent à rien, dites-vous, puisqu'elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce qui existe nécessairement; prenons le tel qu'il est, en arrangeant seulement ce qu'il y a d'accidentel. Je ne veux pas des espèces chimériques, ou nouvelles; mais, voilà mes matériaux, d'après eux je fais mon plan selon ma pensée.

Je voudrais deux points; un climat fixe, des hommes vrais. Si je sais quand la pluie fera déborder les eaux, quand le soleil séchera mes plantes, quand l'ouragan ébranlera ma demeure, c'est à mon industrie à lutter contre les forces naturelles contraires à mes besoins: mais quand j'ignore le moment de chaque chose, quand le mal m'opprime sans que le danger m'ait averti, quand la prudence peut me perdre, et que les intérêts des autres confiés à mes précautions m'interdisent l'insouciance, et jusqu'à la sécurité, n'est-ce pas une nécessité que ma vie soit inquiète et malheureuse? N'en est-ce pas une que l'inaction succède à des travaux forcés, et que, comme l'a si bien dit Voltaire, je consume tous mes jours dans les convulsions de l'inquiétude, ou dans la léthargie de l'ennui.

Si les hommes sont presque tous dissimulés, si la duplicité des uns force au moins les autres à la réserve, n'est-ce pas une nécessité qu'ils joignent au mal inévitable que plusieurs cherchent à faire aux autres en leur propre faveur, une masse beaucoup plus grande de maux inutiles? N'est-ce pas une nécessité que l'on se nuise réciproquement, malgré soi, que chacun s'observe et se prévienne, que les ennemis soient inventifs, et que les amis soient prudents? N'est-ce pas une nécessité qu'un homme de bien soit perdu dans l'opinion par un propos indiscret, par un faux jugement; qu'une inimitié, née d'un soupçon mal fondé, devienne mortelle; que ceux qui auraient voulu bien faire soient découragés; que de faux principes s'établissent; que la ruse soit plus utile que la sagesse, la valeur, la magnanimité; que des enfants reprochent à un père de famille de n'avoir pas fait ce qu'on appelle une rouerie, et que des Etats périssent pour ne s'être pas permis un crime? Dans cette perpétuelle incertitude, je demande ce que devient la morale; et dans l'incertitude des choses, ce que devient la sûreté: sans sûreté, sans morale, je demande si le bonheur n'est pas un rêve d'enfant?

L'instant de la mort resterait inconnu: il n'y a pas de mal sans durée; et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre des malheurs. Il est bon d'ignorer quand tout doit finir; car on commencerait rarement ce que l'on saurait ne pas achever. Je veux donc que chez l'homme, à-peu-près tel qu'il est, l'ignorance de la durée de la vie ait plus d'utilité que d'inconvénients; mais l'incertitude des choses de la vie n'est point comme celle de leur terme. Un incident que vous n'avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues contrariétés: pour la mort elle anéantit votre plan, elle ne le dérange pas; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de ceux qui restent en peut être contrarié: mais c'est avoir assez de certitude que d'avoir celle de ses propres affaires; et je ne veux pas imaginer des choses tout-à-fait bonnes selon l'homme. Le monde que j'arrange me serait suspect s'il ne contenait plus de mal, et je ne supposerais qu'avec une sorte d'effroi une harmonie parfaite: il me semble que la nature n'en admet pas de telle.

Un climat fixe, et surtout des hommes vrais, inévitablement vrais, cela me suffit. Je suis heureux, si je sais ce qui est. Je laisse au ciel ses orages et ses foudres; à la terre les boues, les sécheresses; au sol la stérilité; à nos corps leur faiblesse, leurs besoins, leur dégénération; aux hommes leurs différences et leurs incompatibilités, leur inconstance, leurs erreurs, leurs vices mêmes, et leur nécessaire égoïsme; au temps sa lenteur et son irrévocabilité: ma cité est heureuse si les choses sont réglées, si les pensées sont connues. Il ne lui faut plus qu'une bonne législation: et, si les pensées sont connues, il est impossible qu'elle ne l'ait pas.

Fontainebleau, 9 août, II.

Parmi quelques volumes d'un format commode que j'apportai ici je ne sais trop pourquoi, j'ai trouvé le roman ingénieux de Phrosine et Mélidor. Je l'ai parcouru, j'en ai lu et relu la fin. Il est des jours pour les douleurs: nous aimons à les chercher dans nous, à suivre leurs profondeurs, et à rester surpris devant leurs proportions démesurées: nous essayons, du moins dans les misères humaines, cet infini que nous voulons donner à notre ombre avant qu'un souffle du temps l'efface.

Ce moment déplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au milieu des voluptés mystérieuses! Dans ces brouillards ténébreux, tant d'amour, tant de pertes et d'affreuses vengeances! et ce déchirement d'un cœur trompé quand Phrosine, cherchant à la nage le roc et le flambeau, entraînée par la lueur perfide, périt épuisée dans la vaste mer!...

Je ne connais pas de dénouement plus beau, de mort plus lamentable. Le jour finissait, il n'y avait point de lune: il n'y avait point de mouvement; le ciel était calme, les arbres immobiles. Quelques insectes sous l'herbe, un seul oiseau éloigné chantaient dans la chaleur du soir. Je m'assis, je restai longtemps: il me semble que je n'eus que des idées vagues. Je parcourais la terre et les siècles; je frémissais de l'œuvre de l'homme. Je reviens à moi, je me trouve dans ce chaos; j'y vois ma vie perdue; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Rugi! si j'avais eu là vos abîmes![18]

La nuit était déjà sombre. Je me retirai lentement; je marchais au hasard, j'étais rempli d'ennui. J'avais besoin de larmes, mais je ne pus que gémir. Les premiers temps ne sont plus: j'ai les tourmentes de la jeunesse, et n'en ai point les consolations. Mon cœur encore fatigué du feu d'un âge inutile, est flétri et desséché comme s'il était dans l'épuisement de l'âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux; mais pour moi tout a passé: je n'ai ni joie, ni espérance, ni repos: il ne me reste rien, je n'ai plus de larmes.

Fontainebleau, 12 août, II.

Que de sentiments augustes! Que de souvenirs! Quelle majesté tranquille dans une nuit douce, calme, éclairée! Quelle grandeur! Cependant l'âme est accablée d'incertitudes. Elle voit que le sentiment qu'elle a reçu des choses la livre aux erreurs: elle voit qu'il y a des vérités, mais qu'elles sont dans un grand éloignement. On ne saurait comprendre la nature, à la vue de ces astres immenses dans le ciel toujours le même.

Il y a là une permanence qui nous confond: c'est pour l'homme une effrayante éternité. Tout passe; l'homme passe; et les mondes ne passent pas? La pensée est dans un abîme entre les vicissitudes de la terre et les cieux immuables.[19]

Fontainebleau, 14 août, II.

Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire; je le vois se lever pour un beau jour; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces, parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet: un sentiment de ce bonheur qui était possible, m'agite avec force, me pousse et m'oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir: puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable.

Fontainebleau, 17 août, II.

Même ici, je n'aime que le soir. L'aurore me plaît un moment: je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long! J'ai bien une terre libre à parcourir; mais elle n'est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses; les roches petites et monotones; la végétation n'y a pas en général cette force, cette profusion qui m'est nécessaire; on n'y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles: c'est une terre des plaines. Rien ne m'opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l'ennui augmente: c'est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux? Point du tout: souffrir ou être malheureux, ce n'est pas la même chose; jouir ou être heureux, ce n'est pas non plus une même chose.

Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l'avenir dont je n'attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n'ai pas joui. Mais il y a dans moi une inquiétude qui ne me quittera pas; c'est un besoin que je ne connais pas, que je ne conçois pas, qui me commande, qui m'absorbe, qui m'emporte au-delà des êtres périssables..... Vous vous trompez, et je m'y étais trompé moi-même: ce n'est pas le besoin d'aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l'amour qu'il a tant désiré; mais il y a l'infini entre ce que je suis, et ce que j'ai besoin d'être. L'amour est immense, il n'est pas infini. Je ne veux point jouir; je veux espérer, je voudrais savoir! Il me faut des illusions sans bornes, qui s'éloignent pour me tromper toujours. Que m'importe ce qui peut finir? L'heure qui arrivera dans soixante années est là tout auprès de moi. Je n'aime point ce qui se prépare, s'approche, arrive, et n'est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe. Je voudrais être toute intelligence, et que l'ordre éternel du monde..... Et, il y a trente ans, l'ordre était, et je n'étais point!

Accident éphémère et inutile, je n'existais pas, je n'existerai pas: je trouve avec étonnement mon idée plus vaste que mon être; et, si je considère que ma vie est ridicule à mes propres yeux, je me perds dans des ténèbres impénétrables. Plus heureux, sans doute, celui qui coupe du bois, qui fait du charbon, et qui prend de l'eau bénite quand le tonnerre gronde! Il vit comme la brute? Non: mais il chante en travaillant. Je ne connaîtrai point sa paix, et je passerai comme lui. Le temps aura fait couler sa vie; l'agitation, l'inquiétude, les fantômes d'une puérile grandeur égarent et précipitent la mienne.

Fontainebleau, 18 août, II.

Il est pourtant des moments où je me vois plein d'espérance et de liberté; le temps et les choses descendent devant moi avec une majestueuse harmonie; et je me sens heureux, comme si je pouvais l'être: je me suis surpris revenant à mes anciennes années; j'ai retrouvé dans la rose les beautés du plaisir et sa céleste éloquence. Heureux! moi? Cependant je le suis; et heureux avec plénitude, comme celui qui se réveille des alarmes d'un songe pour rentrer dans une vie de paix et de liberté; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, âpres dix ans, la sérénité du ciel; heureux comme l'homme qui aime... celle qu'il a sauvée de la mort! Mais l'instant passe: un nuage devant le soleil intercepte sa lumière féconde; les oiseaux se taisent; l'ombre en s'étendant, entraîne et chasse devant elle et mon rêve et ma joie.

Alors je me mets à marcher; je vais, je me hâte pour rentrer tristement: et bientôt je retourne dans les bois parce que le soleil peut paraître encore. Il y a dans tout cela quelque chose qui tranquillise et qui console. Ce que c'est? je ne le sais pas bien: mais quand la douleur m'endort, le temps ne s'arrête point; et j'aime à voir mûrir le fruit qu'un vent d'automne fera tomber.

Fontainebleau, 27 août, II.

Combien peu il faut à l'homme qui veut seulement vivre: et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours! Celui-là serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu'il est trop difficile: mais faut-il donc qu'il reste toujours seul? La paix elle-même est un triste bien si on n'espère point la partager.

Je sais que plusieurs trouvent assez de permanence dans un bien du moment; et que d'autres savent se borner à une manière d'être sans ordre et sans goût. J'en ai vu se faire la barbe devant un miroir cassé. Les langes des enfants étaient étendus à la fenêtre: une de leurs robes pendait contre le tuyau du poêle: leur mère les lavait auprès de la table sans nappe, où étaient servis sur des plats recousus, du bouilli réchauffé avec des petits oignons, et les restes du dindon du dimanche. Il y aurait eu de la soupe grasse si le chat n'eût pas renversé le bouillon. On appelle cela une vie simple: pour moi je l'appelle une vie malheureuse, si elle est momentanée; je l'appelle une vie de misère, si elle est forcée et durable; mais si elle est volontaire, si l'on ne s'y déplaît pas, si l'on compte subsister ainsi, je l'appelle une existence ridicule.

C'est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des richesses; mais avec unménageet point d'argent, il faut ou ne rien sentir, ou avoir un force inébranlable; or je doute qu'avec un grand caractère on se soumette à une telle vie. On supporte tout ce qui est accidentel; mais c'est adopter cette misère que d'y plier pour toujours sa volonté. Ces stoïciens là manqueraient-ils du sentiment des choses convenables qui apprend à l'homme que vivre ainsi n'est point vivre selon sa nature? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d'un moine mendiant, à la grossière pénitence d'un Fakir, qu'à la fermeté, qu'à l'indifférence philosophique.

Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité elle-même. Mais ces gens dont je parle, n'ont pas un miroir de vingt sous, et ils vont au spectacle: ils ont de la faïence écornée, et des habits de fin drap: ils ont des manchettes bien plissées à des chemises d'une toile grossière: s'ils se promènent, c'est aux Champs-Elysées; ces solitaires y vont voir les passants, disent-ils: et pour voir ces passants, ils vont s'en faire mépriser et s'asseoir sur quelques restes d'herbe parmi la poussière que l'ait la foule. Dans leur flegme philosophique ils dédaignent ces convenances arbitraires, et mangent leurs brioches, à terre, entre les enfants et les chiens, entre les pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l'homme en jasant avec les bonnes et les nourrices: là ils méditent une brochure, où les rois seront avertis des dangers de l'ambition; où le luxe de la bonne société sera réformé; où tous les hommes apprendront qu'il faut modérer ses désirs, vivre selon la nature, manger des gâteaux de Nanterre et boireà la fraîche.

Je ne veux pas vous en dire plus. Si j'allais vous mener trop loin dans la disposition à plaisanter certaines choses, vous pourriez rire aussi de la manière bizarre dont je vis dans ma forêt: car il y a bien quelque puérilité à se faire un désert auprès d'une capitale. Il faut que vous conveniez pourtant qu'il reste encore de la distance entre mes bois près de Paris, et un tonneau dans Athènes: et je vous accorderai de mon côté que les Grecs, policés comme nous, pouvaient faire plus que nous des choses singulières, parce qu'ils étaient plus près des anciens teins. Le tonneau fut choisi pour y mener publiquement, et dans la maturité de l'âge, la vie d'un sage. Cela est bien extraordinaire; mais l'extraordinaire ne choquait pas excessivement les Grecs. L'usage, les choses reçues ne formaient point leur code suprême. Tout chez eux pouvait avoir son caractère particulier: et ce qu'il était rare d'y rencontrer, c'était une chose qui leur fût ordinaire et universelle. Comme un peuple qui fait, ou qui continue l'essai de la vie sociale, ils semblaient chercher l'expérience des institutions et des usages, et ignorer encore qu'elles étaient les habitudes exclusivement bonnes. Mais nous à qui il ne reste plus aucun doute là-dessus, nous qui avons, en tout, adopté le mieux possible, nous faisons bien de consacrer nos moindres manières, et de punir de mépris l'homme assez stupide pour sortir d'une trace si bien connue. Au reste, ce qui m'excuse sérieusement, moi qui n'ai nulle envie d'imiter les cyniques, c'est que je ne prétends point me faire honneur d'un caprice de jeune homme; ni, au milieu des hommes, opposer directement ma manière à la leur, dans des choses que le devoir ne me prescrit point. Je me permets une singularité indifférente par elle-même, et que je juge m'être bonne à certains égards. Elle choquerait leur manière de penser: il me semble que c'est le seul inconvénient qu'elle puisse avoir, et je la leur cache afin de l'éviter.


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