LETTRE XLVII

Lyon, 18 août, VI.

Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles dans la région des songes. Pressentiments, propriétés secrètes des nombres, pierre philosophale, influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie, toutes chimères déclarées telles par la certitude une et infaillible. Vous avez l'empire; on ne saurait mieux user du sacerdoce suprême. Cependant je suis opiniâtre comme tous les hérésiarques: il y a plus, votre science certaine m'est suspecte, je vous soupçonne d'être heureux.

Supposons un moment que rien ne vous réussit: vous souffrirez alors que je vous expose jusqu'où vont mes doutes.

On dit que l'homme conduit et gouverne, que le hasard n'est rien. Tout cela se peut: voyons pourtant si ce hasard ne ferait pas quelque chose. Je veux que ce soit l'homme qui fasse toutes les choses humaines: mais il les fait avec des moyens, avec des facultés; d'où les a-t-il? Les forces physiques, ou la santé, la justesse et l'étendue de l'esprit, les richesses, le pouvoir composent à peu près ces moyens. Il est vrai que la sagesse ou la modération peuvent maintenir la santé, mais le hasard donne et quelquefois rétablit une forte constitution. Il est vrai que la prudence évite quelques dangers, mais le hasard préserve à tout moment d'être blessé ou mutilé. Le travail améliore nos facultés morales ou intellectuelles; le hasard les donne, et souvent il les développe, ou les préserve de tant d'accidents dont un seul pourrait les détruire. La sagesse fait parvenir au pouvoir un homme dans un siècle; le hasard l'offre à tous les autres maîtres des destinées vulgaires. La prudence, la conduite élèvent lentement quelques fortunes; tous les jours le hasard en fait rapidement. L'histoire du monde ressemble beaucoup à celle de ce commissionnaire qui gagna cent louis en vingt ans de courses et d'épargnes, et qui ensuite mit à la loterie un seul écu, et en reçut soixante-quinze mille.

Tout est loterie. La guerre n'est plus qu'une loterie pour presque tous, à l'exception du général en chef, qui cependant n'en est rien moins que tout à fait exempt. Dans la tactique moderne, l'officier qui va être comblé d'honneurs et élevé à un grade supérieur, voit auprès de lui le guerrier aussi brave, plus savant, plus robuste, oublié pour jamais dans le tas des morts.

Si tant de choses se font par hasard, et que pourtant le hasard ne puisse rien faire; il y a dans la nature, ou une grande force cachée, ou un nombre de forces inconnues qui suivent des lois inaccessibles aux démonstrations des sciences humaines.

On peutprouverque le fluide électrique n'existe pas. On peut prouver qu'un corps aimanté ne saurait agir sur un autre sans le toucher; et que la faculté de se diriger vers tel point de la terre est une propriété occulte et par trop péripatéticienne. On avait prouvé que l'on ne pouvait voyager dans les airs, que l'on ne pouvait brûler des corps éloignés de soi, que l'on ne pouvait précipiter la foudre ou allumer des volcans. On sait encore aujourd'hui que l'homme qui fait un chêne, ne peut pas faire de l'or. On sait que la lune peut causer les marées, mais non pas influer sur la végétation. Il est prouvé que tous les effets des affections de la mère sur le fœtus sont des contes de vieilles, et que tous les peuples qui les ont vus, ne les ont pas vus. On sait que l'hypothèse d'un fluide pensant n'est qu'une impiété absurde; mais que certains hommes ont la permission de faire avant déjeuner une sorte d'âme universelle ou de nature métaphysique, que l'on peut rompre en autant d'âmes universelles que bon semble, afin que chacun digère la sienne.

Il estcertainqu'un Châtillon reçut, selon la promesse de saint Bernard, cent fois autant de terres labourables à la charrue d'en haut, qu'il en avait donné ici-bas aux moines de Clairvaux. Il est certain que l'empire du Mogol est dans une grande prospérité, quand son maître pèse deux livres de plus que l'année précédente. Il est certain que l'âme survit au corps, excepté s'il est écrasé par la chute subite d'un roc, car alors elle n'a pas le temps de s'enfuir[38]; et il faut qu'elle meure là. Tout le monde a su que les comètes sont dans l'usage d'engendrer des monstres, et qu'il y a d'excellentes recettes pour se préserver de cette contagion. Tout le monde convient qu'un individu de ce petit globe où rampent nos génies impérissables, a trouvé les lois du mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous sommes admirablement certains, et c'est pure malice, si tous les temps et tous les peuples s'accusent mutuellement d'erreur.

Pourquoi chercher à rire des Anciens qui regardaient les nombres comme le principe universel. L'étendue, les forces, la durée, toutes les propriétés des choses naturelles ne suivent-elles pas les lois des nombres? Ce qui est à la fois réel et mystérieux, n'est-il pas ce qui nous avance le plus dans la profondeur des secrets de la nature? N'est-elle pas elle-même une perpétuelle expression d'évidence et de mystère, visible et impénétrable, calculable et infinie, prouvée et inconcevable, contenant tous les principes de l'être et toute la vanité des songes? Elle se découvre à nous et nous ne la voyons pas; nous avons analysé ses lois, et nous ne saurions imaginer ses procédés; elle nous a laissé prouver que nous remuerions un globe, mais le mouvement d'un insecte est l'abîme où elle nous abandonne. Elle nous donne une heure d'existence au milieu du néant; elle nous montre et nous supprime; elle nous produit pour que nous ayons été. Elle nous fait un œil qui pourrait tout voir; elle met devant lui toute la mécanique, toute l'organisation des choses, toute la métaphysique de l'être infini: nous regardons, nous allons connaître; et voilà qu'elle ferme à jamais cet œil si admirablement préparé.

Pourquoi donc, ô hommes qui passez aujourd'hui! voulez-vous des certitudes? et jusques à quand faudra-t-il vous affirmer nos rêves pour que votre vanité dise: «Je sais»? Vous êtes moins petits quand vous ignorez. Vous voulez qu'en parlant de la nature, on vous dise comme vos balances et vos chiffres: ceci est, ceci n'est pas. Eh bien, voici un roman: sachez, soyez certains.

Le Nombre... Nos dictionnaires définissent le nombre une collection d'unités: en sorte que l'unité qui est le principe de tous les nombres, devient étrangère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre langue n'ait pas un mot qui comprenne l'unité, et tous ses produits plus ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le mot nombre veut dire cela: et puisque j'ai un songe à vous conter, je vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous envoyer par le courrier de demain.

Ecoutez: c'est de l'Antiquité; mais elle ne savait pas le calcul des fluxions[39].

Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de toute propriété, de toute agrégation; il est la loi de l'univers organisé.

Sans les lois des nombres, la matière serait une masse informe, indigeste; elle serait le Chaos. La matière arrangée selon ces lois est le Monde. La nécessité de ces lois est le Destin; leur puissance et leurs propriétés sont la Nature: et la conception universelle de ces propriétés est Dieu.

Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.

Je me hâte; et vous me saurez gré de tant de discrétion, car je pourrais suivre la filiation de toutes les idées cabalistiques et religieuses. Je rapporterais aux nombres les religions du feu; je prouverais que l'idée même de l'Esprit pur est le résultat de certains calculs; je réunirais dans un même enchaînement tout ce qui a pu asservir ou flatter l'imagination humaine. Cet aperçu d'un monde mystérieux ne serait pas sans intérêt; mais il ne vaudrait pas l'odeur numérique exhalée de sept fleurs de jasmin que le souffle de l'air va porter et perdre dans le sable sur votre terrasse de Chessel.

Cependant sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout phénomène est nombre ou proportion. Les formes, l'espace, la durée, sont des effets, des produits du nombre; mais le nombre n'est produit, n'est modifié, n'est perpétué que par lui-même. La musique, c'est-à-dire la science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique elle-même, la musique des sons, source des plus fortes impressions que l'homme puisse éprouver, est fondée sur les nombres.

Si j'étais versé dans l'astrologie, je vous dirais bien d'autres choses; mais enfin toute la vie n'est-elle pas réglée sur les nombres: sans eux, qui saurait l'heure d'un office, d'un enterrement; qui pourrait danser, qui saurait quand il estbon couper les ongles?

L'Unité est assurément le principe, comme l'image de toute unité; et dès lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout achèvement, de la perfection, de l'ensemble. Ainsi tout nombre complexe est un, ainsi toute perception est une, ainsi l'univers est un.

Un est aux nombres engendrés, comme le rouge est aux couleurs, ou Adam aux générations humaines. Car Adam était le premier, et le mot Adam signifie rouge. C'est ce qui fait que la matière du grand œuvre doit se nommer Adam lorsqu'elle est poussée au rouge, parce que la quintessence rouge de l'univers est comme Adam qu'Adonaï forma de quintessence.

Pythagore a dit: «Cultivez assidûment la science des nombres; nos vices et nos crimes ne sont que des erreurs de calcul.» Ce mot si utile, et d'une vérité si profonde, est sans doute ce qui peut être dit de mieux sur les nombres. Mais voici ce que Pythagore n'a point dit[40].

Sans Un, il n'y aurait ni deux, ni trois: l'unité est donc le principe universel. Un est infini par ce qui sort de lui: il produit coéternellement deux et même trois, d'où vient tout le reste. Quoique infini, il est impénétrable; il est assurément dans tout; il ne peut cesser, nul ne l'a fait; il ne saurait changer: de plus il n'est ni visible, ni bleu, ni large, ni épais, ni lourd: c'est comme qui dirait... plus qu'un nombre.

Pour Deux, c'est très différent. S'il n'y avait pas deux, il n'y aurait qu'un. Or, quand tout est un, tout est semblable; quand tout est semblable, il n'y a pas de discordance; là où il n'y a pas de discordance, là est la perfection: c'est donc deux qui brouille tout. Voilà le mauvais principe, c'est Satan. Aussi, de tous nos chiffres, le chiffre deux est celui qui a la forme la plus sinistre, l'angle le plus aigu.

Cependant sans deux, il n'y aurait point de composition, point de rapports, point d'harmonie. Deux est l'élément de toute chose composée en tant que composée. Deux est le symbole et le moyen de toute génération. Il y avait deux chérubins sur l'Arche, et les oiseaux ont deux ailes: ce qui fait de deux le principe de l'élévation.

Trois réunit l'expression de l'ensemble et celle de la composition; c'est l'harmonie parfaite. La raison en est palpable, c'est un nombre composé qui ne peut être divisé que par un. De trois points placés dans des rapports égaux, naît la plus simple des figures. Cette figure triple n'est pourtant qu'une, ainsi que l'harmonie parfaite. Et, dans la sagesse orientale, la puissance qui créa, Brahma; la puissance qui conserve, Vitsnou; et la puissance qui détruira, Routren; ces trois puissances réunies, n'est-ce pas Trimourti? Dans Trimourti, ne reconnaissez-vous pas trois, c'est ce qui fait Chiven, l'Etre suprême.

Dans les choses de la terre, trente-trois, nombre exprimé par deux trois, n'est-il pas celui de l'âge de perfection pour l'homme? et l'homme, qui est bien la plus belle œuvre de Chiven, n'a-t-il pas eu trois âmes autrefois?

Trois est le principe de perfection: c'est le nombre de la chose composée, et ramenée à l'unité, de la chose élevée à l'agrégation, et achevée par l'unité. Trois est le nombre mystérieux du premier ordre: aussi y a-t-il trois règnes dans les choses terrestres; et pour tout composé organique trois accidents, formation, vie, décomposition.

Quatre ressemble beaucoup au corps, parce que le corps a quatre facultés. Il renferme aussi toute la religion du serment: comment cela? je l'ignore, mais puisqu'un maître l'a dit, sans doute ses disciples l'expliqueront.

Cinq est protégé par Vénus: car elle préside au mariage, et cinq a dans sa forme quelque chose d'heureux qu'on ne saurait définir. De là vient que nous avons cinq sens, et cinq doigts; il n'en faut pas chercher d'autres raisons.

Je ne sais rien sur le nombre Six, sinon que le cube a six faces. Tout le reste m'a paru indigne des grandes choses que j'ai rassemblées sur d'autres nombres.

Mais Sept est d'une importance extrême. Il représente toutes les créatures; ce qui le rend d'autant plus intéressant qu'elles nous appartiennent toutes, droit divin transféré depuis longtemps et que prouvent la bride et le filet, malgré ce qu'en disent quelquefois les ours, les lions, les serpents. Cet empire a manqué être perdu par le péché; mais il faut mettre deux sept ensemble, l'un détruira l'autre; car le baptême étant aussi là-dedans, soixante-dix-sept signifie l'abolition de tous les péchés par le baptême, comme saint Augustin l'a démontré aux académies d'Afrique.

On voit facilement dans Sept, l'union de deux nombres parfaits, de deux principes de perfection; union complétée en quelque sorte et consolidée par cette unité sublime qui lui imprime un grand caractère d'ensemble, et qui fait que sept n'est pas six. C'est là le nombre mystérieux du second ordre; ou si l'on veut, le principe de tous les nombres très composés. Les divers aspects de la lune l'ont prouvé, et en conséquence on a choisi le septième jour pour celui du repos. Les fêtes religieuses rendirent ainsi ce nombre sacré chez tous les peuples. De là l'idée des cycles septenaires, liée à celle du grand Cataclysme. «Dieu a imprimé partout dans l'univers le caractère sacré du nombre sept», dit Joachitès. Dans leciel étoilé, tout a été fait par sept. Toute la mysticité ancienne est pleine du nombre sept: c'est le plus mystérieux des nombres apocalyptiques, des nombres du culte mithriaque et des mystères d'initiation. Sept étoiles du génie lumineux, sept Gâhanbards, sept Amschaspands ou anges d'Ormusd. Les Juifs ont leur semaine d'année; et le carré de sept était le vrai nombre de leur période jubilaire. On remarquait que, du moins pour notre planète et même pour notre système planétaire, le nombre sept était le plus particulièrement indiqué par les phénomènes naturels. Sept planètes du premier ordre[41]; sept métaux[42]; sept odeurs[43]; sept saveurs; sept rayons de lumière; sept tons; sept articulations simples de la voix humaine[44].

Sept années font une semaine de la vie; et quarante-neuf la grande semaine. L'enfant qui naît à sept mois peut vivre. A quatorze soleils, il voit: à sept lunes il a des dents: à sept ans les dents se renouvellent; et l'on fait commencer alors le discernement du bien et du mal. A quatorze ans, l'homme peut engendrer: à vingt et un, il est parvenu à une sorte de maturité qui a fait choisir ce temps pour la majorité politique et légale. Vingt-huit est l'époque d'un grand changement dans les affections humaines et dans les couleurs de la vie. A trente-cinq, la jeunesse finit. A quarante-deux, la progression rétrograde de nos facultés commence. A quarante-neuf, la plus belle vie est à sa moitié, quant à la durée extrême, et à son automne pour les sensations: on aperçoit les premières rides physiques et morales. A cinquante-six, commence la vieillesse. Soixante-trois est la première époque de la mort naturelle. (Je me rappelle que vous blâmez cette expression: nous dirons donc, mort nécessaire, mort amenée par les causes générales du déclin de la vie.) Je veux dire que si l'on meurt de vieillesse à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit ans, on meurt d'âge à soixante-trois: c'est la première époque où la vie finisse par les maladies de la décrépitude. Beaucoup de personnages célèbres sont morts à soixante-dix ans, à quatre-vingt-quatre, à quatre-vingt-dix-huit, à cent quatre (ou cent cinq). Aristote, Abélard, Héloïse, Luther, Constantin, chah Abbas, Nostradamus[45]et Mahomet moururent à soixante-trois; et Cléopâtre sentit bien qu'il fallait attendre vingt-huit jours pour mourir après Antoine.

Neuf! Si l'on en croit les hordes mongoles et plusieurs peuplades de la Nigritie, voilà le plus harmonique des nombres complexes. C'est le carré du seul nombre qui ne soit divisible que par l'unité: c'est le principe des productions indirectes: c'est le mystère multiplié par le mystère. On peut voir dans leZend-Avestacombien neuf était vénéré d'une partie de l'Orient. Dans la Géorgie, dans l'Iranved, tout se fait par neuf: les Avares et les Chinois l'ont aimé particulièrement. Les musulmans de la Syrie comptent quatre-vingt-dix-neuf attributs de la divinité; et les peuples de la partie orientale de l'Inde connaissent dix-huit mondes, neuf bons, neuf mauvais.

Mais le signe de ce nombre a la queue en bas, comme une comète qui sème[46]des monstres; et neuf est l'emblème de toute vicissitude funeste: en Suisse, particulièrement, les bises destructives durent neuf jours. Quatre-vingt-un, ou neuf multiplié par lui-même, est le nombre de la grande climatérique[47]; tout homme qui aime l'ordre doit mourir à cet âge, et Denis d'Héraclée donna en cela un grand exemple au monde.

J'avoue que dix-huit ans passe pour un assez bel âge; et pourtant c'est la destruction multipliée par le mauvais principe: mais il y a moyen de s'entendre. Dans dix-huit ans il y a deux cent seize mois, nombre très funeste et très compliqué. On y voit d'abord quatre-vingt-un multiplié par deux, ce qui est épouvantable. Dans l'excédent cinquante-quatre, on trouve un serment et Vénus. Quatre et cinq réunis, ressemblent donc fort au mariage, état qui séduit à dix-huit ans; qui n'est bon à rien pour l'un et l'autre sexe, vers quarante-cinq ou cinquante-quatre ans; qui ne laisse pas d'être ridicule à quatre-vingt-un; et qui peut, en tout temps, par ses plaisirs même, altérer, désoler, dégrader la nature humaine d'après les horreurs attachées au culte du nombre cinq. Qu'y a-t-il de pire que d'empoisonner sa vie par une jouissance de cinq? c'est à dix-huit ans que ces dangers sont dans leur force; il n'est donc point d'âge plus funeste. Voilà ce qu'on ne pouvait découvrir que par les nombres; et c'est ainsi que les nombres sont le fondement de la morale.

Que si vous trouvez dans tout cela quelque incertitude, repoussez le doute, redoublez de foi; voici maintenant ce que disait la première lumière des premiers siècles[48]. Dix est justice et béatitude résultant de la créature qui est sept, et de la Trinité qui est trois. Onze, c'est le péché parce qu'il transgresse dix ou la justice. Vous voyez le plus haut point du sublime; après quoi il faut se taire: saint Augustin lui-même n'en a pas su davantage.

S'il me restait assez de papier, je vous prouverais l'existence de la pierre philosophale. Je vous prouverais que tant d'hommes savants et célèbres n'étaient pas des radoteurs: je vous prouverais qu'elle n'est pas plus étonnante que la boussole; qu'elle n'est pas plus inconcevable que le chêne provenu du gland que vous avez semé; mais qu'il l'est, ou qu'il devrait l'être, que des étourdis, qui en finissant leurs humanités ont fait un madrigal, décident que Sthall, Becher, Paracelse, ont mérité les petites maisons.

Allez voir vos jasmins: laissez mes doutes et mes preuves. Je cherche un peu de délire, afin de pouvoir au moins rire de moi: car il y a un certain repos, un plaisir, bizarre si l'on veut, à considérer que tout est songe. Cela peut distraire de tant de rêves plus sérieux, et affaiblir ceux de notre inquiétude.

Vous ne voulez pas que l'imagination nous entraîne, parce qu'elle nous égare: mais quand il s'agit des jouissances individuelles de la pensée, notre destination présente ne serait-elle pas dans les écarts? Tous les hommes ont rêvé; tous en ont eu besoin: quand le génie du mal les fit vivre, le génie du bien les fit dormir et songer.

Méterville, 1erseptembre, VI.

Dans quelque indifférence que l'on traîne ses années, il arrive pourtant que l'on aperçoive le ciel dans une nuit sans nuages. On voit les astres immenses; ce n'est pas une fantaisie de l'imagination, ils sont là sous nos yeux: on voit leurs distances bien plus vastes, et ces soleils qui semblent montrer des mondes où des êtres différents de nous naissent, sentent et meurent.

La tige du jeune sapin est auprès de moi, droite et fixe, elle s'avance dans l'air, elle semble n'avoir ni vie ni mouvement; mais elle subsiste, et si elle se connaît elle-même, son secret et sa vie sont dans elle; elle croît invisiblement. Elle est la même dans la nuit, et dans le jour; elle est la même sous la froide neige, et sous le soleil des étés. Elle tourne avec la terre; elle tourne immobile parmi tous ces mondes. La cigale s'agite pendant le repos de l'homme, elle mourra: le sapin tombera; les mondes changeront. Où seront nos livres, nos renommées, nos craintes, notre prudence, et la maison que l'on voudrait bâtir, et le blé que la grêle n'a pas couché? Pour quel temps amassez-vous? pour quel siècle est votre espérance? Encore la révolution d'un astre, encore une heure de sa durée, et tout ce qui est vous ne sera plus: tout ce qui est vous, sera plus perdu, plus anéanti, plus impossible que s'il n'eût jamais été. Celui dont le malheur vous accable, sera mort. Celle qui est belle, sera morte. Le fils qui vous survivra sera mort.

Vous avez rassemblé les moyens des arts[49]; vous voyez sur la lune comme si elle était près de vos télescopes; vous y cherchez du mouvement; il n'y en a point; il y en a eu, mais elle est morte. Et le lieu, le globe où vous êtes sera mort comme elle. A quoi vous arrêtez-vous? Vous auriez pu faire un mémoire pour votre procès, ou finir une ode dont on eût parlé demain au soir. Intelligence des mondes! qu'ils sont vains les soins de l'homme! Quelles risibles sollicitudes pour des incidents d'une heure! Quels tourments insensés pour arranger les détails de cette vie qu'un souffle du temps va dissiper! Regarder, jouir de ce qui passe, imaginer, s'abandonner; ce serait là tout notre être. Mais, régler, établir, connaître, posséder; que de démence!

Cependant celui qui ne veut point s'inquiéter pour des jours incertains, n'aura pas le repos qui laisse l'homme à lui-même, ou le délassement qui peut distraire de ces dégoûts qu'on préfère à la vie tranquille: il n'aura pas, quand il la voudra, la coupe pleine de café ou de vin qui doit écarter pour un moment le mortel ennui. Il n'y aura point d'ordre et de suite dans ce qu'il sera forcé de faire; il n'y aura pas de sécurité pour les siens. Parce que sa pensée aura embrassé le monde dans ses hautes conceptions, il arrivera que son génie, éteint par la langueur, n'aura plus même ces hautes conceptions: parce que sa pensée aura cherché trop de vérités dans la nature des choses, il ne sera plus donné à sa pensée elle-même de se maintenir selon sa propre nature.

On ne parle que de réprimer ses passions, et d'avoir la force de faire ce qu'il faut: mais, au milieu de tant d'impénétrabilité, montrez donc ce qu'il faut. Pour moi, je ne le sais pas, et j'ose soupçonner que plusieurs autres l'ignorent. Tous les sectaires ont prétendu le dire, et le montrer avec évidence; leurs preuves surnaturelles nous ont laissés dans un doute plus grand. Peut-être une connaissance certaine et un but connu, ne sont-ils ni selon notre nature, ni selon nos besoins. Cependant il faut vouloir. C'est une triste nécessité, c'est une sollicitude intolérable d'être toujours contraint d'avoir une volonté, quand on ne sait sur quoi la régler.

Souvent je me repose dans cette idée que le cours accidentel des choses et les effets directs de nos intentions ne sauraient être qu'une apparence, et que toute chose humaine est nécessaire et déterminée par la marche irrésistible de l'ensemble des choses. Il me semble que c'est une vérité dont j'ai le sentiment: mais quand je perds de vue les considérations générales, je m'inquiète et je projette comme un autre. Quelquefois au contraire, je m'efforce d'approfondir tout ceci, pour savoir si ma volonté peut avoir une base, et si mes vues peuvent se rapporter à un plan suivi. Vous pensez bien que dans cette obscurité impénétrable, tout m'échappe, jusqu'aux probabilités elles-mêmes: je me lasse bientôt; je me rebute; et je ne vois rien de certain, si ce n'est peut-être l'inévitable incertitude de ce que les hommes voudraient connaître.

Ces conceptions étendues qui rendent l'homme si superbe, et si avide d'empire, d'espérances et de durée, sont-elles plus vastes que les cieux réfléchis sur la surface d'un peu d'eau de pluie qui s'évapore au premier vent? Le métal que l'art a poli reçoit l'image d'une partie de l'univers; nous la recevons comme lui.—Mais il n'a pas le sentiment de ce contact.—Ce sentiment a quelque chose d'étonnant qu'il nous plaît d'appeler divin. Et ce chien qui vous suit, n'a-t-il pas le sentiment des forêts, des piqueurs et du fusil, dont son œil reçoit l'empreinte en en répercutant les figures? Cependant après avoir poursuivi quelques lièvres, léché la main de ses maîtres, et déterré quelques taupes, il meurt; vous l'abandonnez aux corbeaux, dont l'instinct perçoit les propriétés des cadavres, et vous avouez qu'il n'a plus ce sentiment.

Ces conceptions dont l'immensité surprend notre faiblesse, et remplit d'enthousiasme nos cœurs bornés, sont peut-être moins pour la nature que le plus imparfait des miroirs pour l'industrie humaine: et pourtant l'homme le brise sans regret. Dites qu'il est affreux à notre âme avide de n'avoir qu'une existence accidentelle; dites qu'il est sublime d'espérer la réunion au principe de l'ordre impérissable: n'affirmez rien de plus.

L'homme qui travaille à s'élever, est comme ces ombres du soir qui s'étendent pendant une heure, qui deviennent plus vastes que leurs causes, qui semblent grandir en s'épuisant; et qu'une seconde fait disparaître.

Et moi aussi j'ai des moments d'oubli, de force, de grandeur; j'ai des besoins démesurés;sepulchri immemor! Mais je vois les monuments des générations effacées; je vois le caillou soumis à la main de l'homme, et qui existera cent siècles après lui. J'abandonne les soins de ce qui passe, et ces pensées du présent déjà perdu. Je m'arrête étonné: j'écoute ce qui subsiste encore; je voudrais entendre ce qui subsistera: je cherche dans le mouvement de la forêt, dans le bruit des pins, quelques-uns des accents de la langue éternelle.

Force vivante! Dieu du monde! j'admire ton œuvre, si l'homme doit rester; et j'en suis atterré, s'il ne reste pas.

Méterville, 14 septembre, VI.

Ainsi, parce que je n'ai point d'horreur pour vos dogmes, je serais près de les révérer? Je pense que c'est tout le contraire. Vous avez, je crois, projeté de me convertir: et vous n'avez pas ri!

Dites-moi, me savez-vous quelque intérêt à ne pas admettre vos opinions religieuses? Si je n'ai contre elles ni intérêt, ni partialité, ni passion, ni éloignement même: quelle prise auront-elles pour s'introduire dans une tête sans systèmes, et dans un cœur que le remord ne leur préparera jamais.

C'est l'intérêt des passions qui empêche d'être chrétien. Je dirais volontiers que voilà un argument bien misérable. Je vous parle en ennemi: nous sommes en état de guerre, vous en voulez un peu à ma liberté. Si vous accusez les non-crédules de n'avoir pas la conscience pure, j'accuserai les crédules de n'avoir pas un zèle sincère. Il résultera de tout cela de vains mots, un bavardage répété partout jusqu'à la satiété, et qui jamais ne prouvera rien.

Et si j'allais vous dire qu'il n'y a de chrétiens que les méchants, puisqu'il n'y a qu'eux qui aient besoin de chimères pour ne pas voler, égorger, trahir. Certains chrétiens dont l'humeur dévote et la croyance burlesque ont dérangé le cœur et l'esprit, se trouvent toujours entre le désir du crime et la crainte du diable. Selon la méthode vulgaire de juger des autres par soi-même, ils sont alarmés dès qu'ils voient un homme qui ne se signe point: il n'est pas des nôtres, il est contre nous; il ne craint pas ce que nous craignons, donc il ne craint rien, donc il est capable de tout; il n'a pas les mains jointes, c'est qu'il les cache; il y a sûrement un stylet dans l'une et du poison dans l'autre.

Je n'en veux point à ces bonnes gens: comment croiraient-ils que l'ordre suffise, le désordre est dans leurs idées? D'autres parmi eux me diront: Voyez tout ce que j'ai souffert, d'où aurais-je tiré ma force, si je ne l'avais pas reçue d'en haut?—Mon ami, d'autres ont souffert davantage, et n'ont rien reçu d'en haut: il y a encore cette différence qu'ils n'en font pas tant de bruit, et ne se croient pas bien grands pour cela. On souffre, comme on marche. Quel est l'homme qui peut faire vingt mille lieues? Celui qui fait une lieue par jour et qui vit soixante ans. Chaque matin ramène des forces nouvelles; et l'espérance éteinte, laisse encore un espoir vague.

Les lois sont évidemment insuffisantes. Eh bien, je veux vous montrer des êtres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indomptés; qui vivent au milieu de vous, non seulement sans frein religieux, mais même sans lois; dont les besoins sont souvent très mal satisfaits; qui rencontrent ce qu'on leur refuse, et ne font pas un mouvement pour l'arracher: et parmi eux, trente-neuf au moins sur quarante mourront sans avoir nui, tandis que vous prônez l'effet de la grâce, si, parmi vos chrétiens, il y en a dans ce cas, trois sur quatre.—Où sont ces êtres miraculeux, ces sages?—Ne vous fâchez point; ce ne sont pas des philosophes, ce n'est pas du tout des êtres miraculeux, ce n'est pas des chrétiens; c'est tout bonnement ces dogues qui ne sont ni muselés, ni gouvernés, ni catéchisés, et que vous rencontrez à tout moment, sans exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe sacré.—Vous plaisantez.—De bonne foi que voulez-vous qu'on fasse autre chose.

Toutes les religions s'anathématisent, parce qu'aucune ne porte un caractère divin. Je sais bien que la vôtre a ce caractère, mais que le reste de la terre ne le voit point, parce qu'il est caché: je suis comme le reste de la terre, je discerne fort mal ce qui est invisible.

On ne dit pas que la religion chrétienne soit mauvaise; mais que pour la croire, il faut la croire divine, ce qui n'est pas aisé. Elle peut être fort belle, comme ouvrage humain; mais une religion ne saurait être humaine, quelque terrestres que soient ses ministres.

Pour la sagesse, elle est humaine; elle n'aime pas à s'élever dans les nues pour retomber en débris; elle exalte moins les têtes, mais elle ne les expose point à l'oubli des devoirs par le mépris de ses lois démasquées. Elle ne défend point d'examen, et ne craint point d'objections; il n'y aura pas de prétexte pour la méconnaître; la dépravation du cœur reste seule contre elle; et si la sagesse humaine était la base des institutions morales, son empire serait à peu près universel, puisqu'on ne pourrait se soustraire à ses lois sans faire par là même un aveu formel de sa turpitude.—Nous ne convenons pas de cela; nous n'approuvons pas la sagesse.—C'est que vous êtes conséquents.

Je laisse les hommes de parti qui font semblant d'être de bonne foi, et qui vont jusqu'à se faire des amis pour qu'on sache qu'ils les ont convertis: je reviens à vous qui êtes vraiment persuadé, et qui voudriez me donner ce repos que je n'aurai point.

Je n'aime pas plus que l'on soit intolérant contre la religion qu'en sa faveur. Je n'approuve guère davantage ses adversaires déclarés, que ses zélateurs fanatiques. Je ne décide pas que l'on doive se hâter, dans certains pays, de détromper un peuple qui croit vraiment, pourvu qu'il ait passé le moment des guerres sacrées, et qu'il ne soit déjà plus dans la ferveur des conversions. Mais quand un culte est désenchanté, je trouve ridicule qu'on prétende ramener ses prestiges: quand l'arche est usée, quand les lévites embarrassés et pensifs autour de ses débris, me crient: n'approchez pas, votre souffle profane les ternirait; je suis obligé de les examiner, pour voir s'ils parlent sérieusement.—Sérieusement? Sans doute; et l'Eglise qui ne périra point, va rendre à la foi des peuples, cette antique ferveur dont le retour vous paraît chimérique?—Je ne suis pas fâché que vous en fassiez l'expérience: je n'en conteste point le succès; et je le désirerais volontiers; ce serait un fait curieux.

Puisque c'est toujours àeuxque je finis par m'adresser, il est temps de fermer une lettre qui n'est pas pour vous. Nous garderons chacun nos opinions sur ce point; et nous nous entendrons très bien sur les autres. Les manies superstitieuses et les écarts du zèle, n'existent pas plus pour un véritable homme de bien, que les périls tant exagérés de ce qu'ilsappellent ridiculement athéisme. Je ne désire point que vous renonciez à cette croyance; mais il est très utile qu'on cesse de la regarder comme indispensable au cœur de l'homme; car si l'on est conséquent, et qu'on prétende qu'il n'y a pas de morale sans elle, il faut rallumer les bûchers.

Lyon, 22 juin, septième année.

Depuis que la mode n'a plus cette uniformité locale qui en faisait aux yeux de tant de gens une manière d'être nécessaire, et à peu près une loi de la nature; chaque femme pouvant choisir la mise qu'elle veut adopter, chaque homme veut aussi décider celle qui convient.

Les gens qui entrent dans l'âge où l'on aime à blâmer, ce qui n'est pas comme autrefois, trouvent de très mauvais goût que l'on n'ait plus les cheveux dressés au-dessus du front, le chignon relevé et empâté, la partie inférieure du corps tout à nu sous une voûte d'un noble diamètre, et les talons juchés sur de hautes pointes. Ces usages vénérables maintenaient une grande pureté de mœurs; mais depuis, les femmes ont perverti leur goût, au point d'imiter les seuls peuples qui aient eu du goût: elles ont cessé d'être plus larges que hautes; et ayant quitté par degrés les corps ferrés et baleinés, elles outragent la nature jusqu'à pouvoir respirer et manger quoique habillées.

Je conçois qu'une mise perfectionnée choque ceux à qui plaisait la roideur ancienne, la manière des Goths; mais je ne puis les excuser de mettre une si risible importance à ces changements qui étaient inévitables.

Dites-moi si vous avez trouvé de nouvelles raisons de ce que nous avons déjà remarqué ensemble sur ces ennemis déclarés des mœurs actuelles. Ce sont presque infailliblement des hommes sans mœurs. Les autres, s'ils les blâment, n'y mettent du moins pas cette chaleur qui m'est suspecte.

Personne ne sera surpris que les hommes qui se sont joué des mœurs parlent ensuite debonnes mœursavec exclamation; qu'ils en exigent si sévèrement des femmes, après avoir passé leur vie à tâcher de les leur ôter; et qu'ils les méprisent toutes, parce que plusieurs d'elles ont eu le malheur de ne les pas mépriser eux-mêmes. C'est une petite hypocrisie dont je crois même qu'ils ne s'aperçoivent pas: c'est davantage encore et bien plus communément, un effet de la dépravation de leurs goûts, des excès de leurs habitudes, et du désir secret de trouver une résistance sérieuse pour avoir la vanité de la vaincre: c'est une suite de l'idée que d'autres ont probablement joui des mêmes faiblesses, et de la crainte qu'on leur manque à eux-mêmes, comme ils sont parvenus à faire manquer à d'autres en leur faveur.

Lorsque les années font qu'ils n'ont plus d'intérêt à introduire le mépris de tous les droits, l'intérêt de leurs passions, qui fut toujours leur seule loi, commence à les avertir qu'on violera ces mêmes droits à leur égard. Ils ont contribué à faire perdre les mœurs sévères qui les gênaient, ils déclament maintenant contre les mœurs libres qui les inquiètent. Ils prêchent bien vainement; des choses bonnes recommandées par de tels hommes, tombent dans le mépris, au lieu d'en recevoir une nouvelle autorité.

Aussi vainement quelques-uns disent que s'ils s'élèvent contre des mœurs licencieuses, c'est qu'ils en ont reconnu les dangers: cette cause, quelquefois réelle, n'est pas celle à laquelle on croit, parce qu'on sait bien qu'ordinairement l'homme qui a été injuste quand cela lui était commode pendant l'âge des passions, ne devient juste ensuite que par des motifs personnels. Sa justice, plus honteuse que sa licence même, est encore plus méprisée, parce qu'elle est moins franche.

Mais que des jeunes gens soient choqués subitement et avant la réflexion, par des choses dont la nature est de plaire à leurs sens, et qu'ils ne pourraient improuver naturellement, qu'après y avoir pensé: voilà, à mon avis, la plus grande preuve d'une dépravation réelle. Je suis surpris que des gens sensés regardent cela comme une dernière voix dela nature qui se révolteet qui rappelle au fond des cœurs ses lois méconnues. La corruption, disent-ils, ne peut franchir de certaines bornes: cela les rassure et les console.

Pour moi, je crois voir le contraire. Je voudrais savoir ce que vous en penserez, et si je serai seul à voir ainsi; car je n'assure point que ce soit la vérité, je conviens même que beaucoup d'apparences sont contre moi.

Ma manière de penser là-dessus ne pouvait guère résulter que de ce que j'éprouve personnellement: je n'étudie pas, je ne fais pas d'observations systématiques; j'en serais assez peu capable. Je réfléchis par occasion; je me rappelle ce que j'ai senti. Quand cela me conduit à examiner ce que je ne sais pas par moi-même, c'est du moins en cherchant mes données dans ce qui m'est connu avec plus de certitude, c'est-à-dire dans moi: ces données n'ayant rien de supposé ou d'hypothétique, servent à me découvrir plusieurs choses dans ce qui leur est analogue ou opposé.

Je sais qu'avec le vulgaire des hommes il y a des inconvénients à ce que gâte la bêtise de leurs idées, la brutalité de leurs sensations, et la fade suffisance qui abuse de tout ce qui n'avertit pas que l'on sera réprimé. Je ne dis point que les femmes dont la mise paraît trop libre, soient tout à fait exemptes de blâme: celles d'entre elles qui n'en méritent pas un autre, oublient du moins qu'on vit parmi la foule, et cet oubli est une imprudence. Mais ce n'est point d'elles qu'il s'agit; je parle de la sensation que la légèreté de leurs vêtements peut faire sur les hommes de différents caractères.

Je cherche pourquoi des hommes qui se permettent tout, et qui, loin de respecter ce qu'ils appellent pudeur, montrent jusque dans leurs discours qu'ils ne connaissent pas même les lois du goût, pourquoi des hommes qui ne raisonnent point leur conduite et qui s'abandonnent aux fantaisies de l'instant présent, s'avisent de trouver de l'indécence à des choses où je n'en sens point, et où la réflexion même ne blâmerait que l'inconvenance du moment. Comment en trouvent-ils à des choses qui par elles-mêmes et lorsqu'elles ne sont point déplacées, paraissent toutes simples à d'autres, et qui plairaient même à ceux qui aiment une pudeur réelle et non l'hypocrisie ou la superstition de la pudeur.

C'est une erreur funeste de mettre aux mots et à la partie extérieure des choses, une importance si grande; il suffira d'être familiarisé avec ces fantômes par quelque habitude, même légitime, pour cesser d'en mettre aux choses elles-mêmes.

Lorsqu'une dévote qui ne pouvait à seize ans souffrir qu'on l'embrassât dans des jeux de société; qui, mariée à vingt-deux, n'envisageait qu'avec horreur la première nuit, reçoit à vingt-quatre son directeur dans ses bras; je ne crois pas que ce soit tout à fait hypocrisie de sa part. J'y vois beaucoup plus la sottise des préceptes qui lui furent donnés. Il peut y avoir chez elle de la mauvaise foi, d'autant plus qu'une morale fausse altère toujours la candeur de l'âme, et qu'une longue contrainte inspire le déguisement et la duplicité. Mais s'il y a de la fausseté dans son cœur, il y a bien plus encore d'ineptie dans sa tête. On lui a rendu l'esprit faux, on l'a retenue sans cesse dans la terreur des devoirs chimériques; on ne lui a pas donné le moindre sentiment des devoirs réels. Au lieu de lui montrer la véritable fin des choses, on l'a habituée à tout rapporter à une fin imaginaire. Les rapports ne sont plus sensibles; les proportions deviennent arbitraires; les causes, les effets sont comptés pour rien; les convenances des choses sont impossibles à découvrir. Elle n'imagine pas même qu'il puisse exister une raison du mal et du bien, hors de la règle qu'on lui a imposée, et dans d'autres rapports que les relations obscures entre ses habitudes les plus secrètes et la volonté impénétrable des intelligences qui veulent toujours autrement que l'homme.

On lui a dit: «Fermez les yeux; puis marchez droit devant vous, c'est le chemin du bonheur et de la gloire; c'est le seul; la perte, l'horreur, les abîmes, l'éternelle damnation remplissent tout le reste de l'espace.» Elle va donc aveuglément, et elle s'égare en suivant une ligne oblique. Cela devait arriver: Si vous marchiez les yeux fermés, dans un espace ouvert de toute part, vous ne retrouveriez point votre première direction, lorsqu'une fois vous l'auriez perdue, et souvent même vous ne sauriez pas que vous la perdez. Si donc elle ne s'aperçoit point de son erreur, elle se détourne toujours davantage, elle se perd avec confiance. Si elle s'en aperçoit, elle se trouble et s'abandonne; car elle ne connaît pas de proportions dans le mal, elle croit n'avoir rien de plus à perdre, dès qu'elle a perdu cette première innocence qu'elle estimait seule et qu'elle ne saurait retrouver.

On a vu des filles simples se maintenir avec ignorance dans la sagesse la plus sévère, et avoir horreur d'un baiser comme d'un sacrilège; mais s'il est obtenu, elles pensent qu'il n'y a plus rien à conserver, et se livrent uniquement, parce qu'elles se croient déjà livrées. On ne leur avait jamais dit les conséquences plus ou moins grandes des diverses choses. On avait voulu les préserver seulement contre le premier pas, comme si l'on eût eu la certitude que ce premier pas ne serait jamais franchi, ou que l'on serait toujours là pour les retenir ensuite.

La dévote dont je parlais, n'évitait pas des imprudences, mais elle redoutait un fantôme. Il s'ensuivra naturellement que lorsqu'on lui aura dit à l'autel, de coucher avec son mari, elle l'égratignera les premiers jours, et quelque temps après couchera avec un autre qui lui parlera du salut et des mortifications de la chair. Elle était effrayée quand on lui baisait la main, mais c'était par instinct; elle s'y fait, et ne l'est plus quand on jouit d'elle. C'était son ambition d'être placée au ciel parmi les vierges; mais elle n'est plus vierge; cela est irrémédiable, que lui importe le reste? Elle devait tout à Jésus son époux céleste, et à l'exemple que la Sainte Vierge donna. Maintenant elle n'est plus la suivante de la Vierge, elle n'est plus épouse céleste; un homme l'a possédée, si un autre homme la possède aussi, quel grand changement cela fera-t-il? Les droits d'un mari font très peu d'impression sur elle; elle n'a jamais réfléchi à des choses si mondaines; il est très possible même qu'elle les ignore; et il est très certain, du moins, qu'elle n'en est pas frappée, parce qu'elle n'en sent pas la raison.

A la vérité, elle a reçu l'ordre d'être fidèle; mais c'est un mot dont l'impression a passé, parce qu'elle appartenait à un ordre de choses sur lequel elle n'arrête pas ses idées, sur lequel elle rougirait de s'entretenir avec elle-même. Dès qu'elle a couché avec un homme, ce qui l'embarrassait le plus est fait; et s'il arrive qu'en l'absence de son mari, un homme, plus saint que lui, ait l'adresse de répondre à ses scrupules dans un moment de désirs ou de besoins, elle cédera comme elle a cédé en se mariant; elle jouira avec moins de terreur que lors de ses premières jouissances, parce que c'est une chose qui n'est plus nouvelle, et qui fait un moins grand changement dans son état. Comme elle ne s'inquiète point d'une prudence terrestre, comme elle aurait horreur de porter des précautions dans le péché, de l'attention et de la réflexion dans un acte qu'elle permet à ses sens, mais dont son âme écarte la souillure; il arrivera encore qu'elle sera enceinte, et que souvent elle ignorera, ou doutera si son mari est le père de l'enfant dont elle le charge. Si même elle le sait, elle aimera mieux le laisser dans l'erreur, pourvu qu'elle ne prononce pas un mensonge, que de l'exposer à se mettre dans une colère qui offenserait Dieu, que de s'exposer elle-même à médire du prochain en nommant son séducteur.

Il est très vrai que la religion, mieux entendue, ne lui permettrait pas une pareille conduite: et je ne parle ici contre aucune religion. La morale, bien conçue par tous, ferait les hommes très justes, et dès lors très bons et très heureux. La religion, qui est la morale moins raisonnée, moins prouvée, moins persuadée par les raisons directes des choses; mais soutenue par ce qui étonne, mais affermie, mais nécessitée par une sanction divine; la religion,bien entendue, ferait les hommes parfaitement purs. Si je parle d'une dévote, c'est parce que l'erreur morale n'est nulle part plus grande et plus éloignée des vrais besoins du cœur humain que dans les erreurs des dévots. J'admire la religion telle qu'elle devait être; je l'admire comme un grand ouvrage. Je n'aime point qu'en s'élevant contre les religions, on nie leur beauté, et l'on méconnaisse ou désavoue le bien qu'elles étaient destinées à faire. Ces hommes ont tort: le bien qui est fait, en est-il moins un bien pour être fait d'une manière contraire à leur pensée? Que l'on cherche des moyens de faire mieux avec moins; mais que l'on convienne du bien qui s'est fait autrement, car enfin il s'en est fait beaucoup. Voilà quelques mots de ma profession de foi: nous nous sommes crus, je pense, trop éloignés l'un de l'autre en ceci.

Si vous voulez absolument que je revienne à mon premier objet par une transition selon les règles, vous me mettrez dans un grand embarras. Mais quoique mes lettres ressemblent beaucoup trop à des traités, et que je vous écrive en solitaire qui parle avec son ami comme il rêve en lui-même, je vous avertis que j'y veux conserver toute la liberté épistolaire quand cela m'arrange.

Ces hommes dont les jouissances inconsidérées ou mal choisies, ont perverti les affections, et abruti les sens, ne voient plus, je crois, dans l'amour physique que les grossièretés de leurs habitudes: ils ont perdu le délicieux pressentiment du plaisir. Une nudité les choque, parce qu'il n'y a plus chez eux d'intervalle entre la sensation qu'ils en reçoivent, et l'appétit brut auquel se réduit toute leur volupté. Ce besoin réveillé dans eux, leur plairait encore en rappelant du moins ces plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu'embrasés; mais comme ils n'ont pas conservé la véritable pudeur, ils ont laissé les dégoûts se mêler dans les plaisirs. Comme ils n'ont pas su distinguer ce qui convenait, d'avec ce qui ne convenait pas, même dans l'abandon des sens, ils ont cherché de ces femmes qui corrompent les mœurs, en perdant les manières; et qui sont méprisables, non pas précisément parce qu'elles donnent le plaisir, mais parce qu'elles le dénaturent, parce qu'elles le détruisent en mettant la licence à la place de la liberté. Comme en se permettant ce qui répugne à des sens délicats, et en confondant des choses d'un ordre très différent, ils ont laissé s'échapper les séduisantes illusions; comme leurs imprudences ont été punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur de la volupté avec les incertitudes du désir. Leur imagination n'est plus allumée que par l'habitude: leurs sensations plus indécentes qu'avides, leurs idées plus grossières que voluptueuses, leur mépris pour les femmes, preuve assez claire du mépris qu'ils ont eux-mêmes mérité, tout leur rappelle ce que l'amour a d'odieux, et peut-être ce qu'il a de dangereux. Son charme primitif, sa grâce si puissante sur les âmes pures, tout ce qu'il a d'aimable et d'heureux n'est plus pour eux. Ils sont parvenus à ce point qu'il ne leur faut que des filles pour s'amuser sans retenue, et avec leur dédain habituel; ou des femmes très modestes qui puissent leur en imposer encore quand aucune délicatesse ne les contient plus, et qui, n'étant pas des femmes à leur égard, ne leur donnent point le sentiment importun de ce qu'ils ont perdu.

N'est-il pas visible que si une mise un peu libre leur déplaît, c'est que leur imagination dégradée et leurs sens affaiblis ne peuvent plus être émus que par une sorte de surprise? Ce qui fait leur humeur chagrine, c'est le dépit de ne plus pouvoir sentir dans des occasions ordinaires et faciles. Ils n'ont plus la faculté de voir que les choses qui ont été cachées et qui sont découvertes subitement: comme un homme presque aveugle n'est averti de la présence de la lumière qu'en passant brusquement des ténèbres à une grande clarté.

Quiconque entend quelque chose aux mœurs, trouvera que la femme méprisable est celle qui, scrupuleuse et sévère dans ses habitudes visibles, prépare pendant plusieurs jours de réflexions, le moyen d'en imposer à un mari qui met son honneur ou sa satisfaction à la posséder seul. Elle rit avec son amant; elle plaisante son mari trompé: je mets au-dessus d'elle une courtisane, qui conserve quelque dignité, quelque choix, et surtout quelque loyauté dans ses mœurs trop libres.

Si les hommes étaient seulement sincères; malgré leurs intérêts personnels, leurs oppositions et leurs vices, la Terre serait encore belle.

Si la morale qu'on leur prêche était vraie, conséquente, jamais exagérée; si elle leur montrait la raison des devoirs en conservant leurs justes proportions; si elle ne tendait qu'à leur fin réelle: il ne resterait dans chaque nation autre chose à faire que de contenir une poignée d'hommes, dont la tête mal organisée ne pourrait reconnaître la justice.

On pourrait mettre ces esprits de travers avec les imbéciles et les maniaques: le nombre des premiers ne serait pas grand. Il est peu d'hommes qui ne soient pas susceptibles de raison; mais beaucoup ne savent où trouver la vérité parmi ces erreurs publiques qui affectent de porter son nom; si même ils la rencontrent, ils ne savent comment la reconnaître à cause de la manière gauche, rebutante et fausse dont on la présente.

Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimériques, l'incertitude absorbent notre temps, et nos facultés, et nos volontés; comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires empêchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et ceux qui auraient un but invariable.

Quand il n'y a plus de principe dans le cœur, on est bien scrupuleux sur les apparences publiques et sur les devoirs d'opinion: cette sévérité déplacée est un témoignage peu suspect des reproches intérieurs. «En réfléchissant, dit J.-J., à la folie de nos maximes qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.»

Peut-être est-ce un avantage d'avoir peu joui: il est bien difficile que des plaisirs tant répétés, le soient toujours sans mélange et sans satiété. Ainsi altérés ou seulement affaiblis par l'habitude qui dissipe les illusions, ils ne donnent plus cette surprise qui avertit d'un bonheur auquel on ne croyait pas, ou qu'on n'attendait pas: ils ne portent plus l'imagination de l'homme au-delà de ce qu'il concevait: ils ne l'élèvent plus par une progression dont le dernier terme est devenu trop connu: l'espérance rebutée l'abandonne à ce sentiment pénible d'une volupté qui s'échappe, à ce sentiment du retour qui, si souvent, est venu la refroidir. On se souvient trop qu'il n'y a rien au-delà; et ce bonheur jadis tant imaginé, tant espéré, tant possédé, n'est plus qu'un amusement d'une heure et le passe-temps de l'indifférence. Des sens épuisés, ou du moins satisfaits, ne s'embrasent plus à une première émotion; la présence d'une femme ne les étonne plus; ses beautés dévoilées ne les agitent plus d'un frémissement universel; la séduisante expression de ses désirs ne donne plus à l'homme qu'elle aime une félicité inattendue. Il sait quelle est la jouissance qu'il obtient; il peut imaginer qu'elle finira; sa volupté n'a plus rien de surnaturel: celle qu'il possède n'est plus qu'une femme; et lui-même a tout perdu, il ne sait plus aimer qu'avec les facultés d'un homme.

Il est bien l'heure de finir; le jour commence. Si vous êtes revenu hier à Chessel, vous allez, en ce moment, visiter vos fruits. Pour moi qui n'ai rien de semblable à faire, et qui suis très peu touché d'un beau matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je ne suis point fâché quand le jour paraît, d'avoir encore une nuit tout entière à passer, afin d'arriver sans peine à l'après-midi dont je me soucie peu.

Paris, 2 septembre, VII.

Un nommé saint Félix, qui fut ermite à Franchard[50], a, dit-on, sa sépulture auprès de ce monastère sous laRoche qui pleure. C'est un grès dont le cube peut avoir les dimensions d'une chambre de grandeur ordinaire. Selon les saisons, il en suinte, ou il en coule goutte à goutte, de l'eau qui tombe sur une pierre plate un peu concave: et comme les siècles l'ont creusée par l'effet insensible et continu de l'eau, cette eau a des vertus particulières. Prise pendant neuf jours, elle guérit les yeux des petits enfants. On y apporte ceux qui ont mal aux yeux, ou qui pourraient y avoir mal un jour; au bout de la neuvaine, plusieurs sont en bon état.

Je ne sais trop à quel propos je vous parle aujourd'hui d'un endroit auquel je n'ai point songé depuis longtemps. Je me sens triste, et j'écris. Quand je suis d'une humeur plus heureuse, je parviens à me passer de vous; mais dans les moments sombres, je vous cherche. Je sais bien des gens qui prendraient cela fort mal; c'est leur affaire: assurément ils n'auront pas à se plaindre de moi, ce n'est pas eux que je chercherai dans ma tristesse. Au reste, j'ai laissé ma fenêtre ouverte toute la nuit; et la matinée est tranquille, douce et nébuleuse: je conçois que j'aie pensé à ce monument d'une religion mélancolique dans les bruyères et les sables de la forêt. Le cœur de l'homme si mobile, si périssable, trouve une sorte de perpétuité dans cette communication des sentiments populaires qui les propage, les accroît, et semble les éterniser. Un ermite grossier, sale, stupide, fourbe peut-être, et inutile au monde, appelle sur son tombeau toutes les générations. En affectant de se vouer au néant sur la terre, il y trouve une vénération immortelle. Il dit aux hommes: «Je renonce à tout ce que prétendent vos désirs, je ne suis pas digne d'être l'un de vous»; et cette abnégation le place sur l'autel, entre le pouvoir suprême et toutes les espérances des hommes.

Les hommes veulent qu'on aille à la gloire avec fracas, ou avec un détour hypocrite; en les massacrant, ou en les trompant; en insultant à leur malheur, ou à leur crédulité. Celui qui les écrase est auguste, celui qui les abrutit est vénérable. Tout cela m'est fort égal, quant à moi. Je me sens très disposé à mettre l'opinion des sages avant celle du peuple. Posséder l'estime de mes amis et la bienveillance publique, serait un besoin pour moi; une grande réputation ne serait qu'un amusement; je n'aurai point de passion pour elle, j'aurais tout au plus un caprice. Que peut faire au bonheur de mes jours une renommée qui, pendant que je vis, n'est presque rien encore, et qui s'agrandira quand je ne serai plus rien? C'est l'orgueil des vivants qui prononce avec tant de respect les grands noms des morts. Je ne vois pas un avantage bien solide à servir dans mille ans aux passions des divers partis, et aux caprices de l'opinion. Il me suffit que l'homme vrai ne puisse pas accuser ma mémoire; le reste est vanité. Le hasard en décide trop souvent, et les moyens m'en déplaisent plus souvent encore: je ne voudrais être ni un Charles XII, ni un Pacôme. Chercher la gloire sans l'atteindre est trop humiliant; la mériter et la perdre est triste peut-être; et l'obtenir n'est pas la première fin de l'homme.

Dites-moi si les plus grands noms sont ceux des hommes justes. Quand nous pouvons faire des choses bonnes, faisons-les pour elles-mêmes; et si notre sort nous éloigne des grandes choses, n'abandonnons pas du moins ce que la gloire ne récompensera point: laissons les incertitudes, et soyons bons dans l'obscurité. Assez d'hommes, cherchant la renommée pour elle-même, donneront à l'état une impulsion peut-être nécessaire dans les grands Etats: pour nous, cherchons seulement à faire ce qui devrait donner la gloire, et soyons indifférents sur ces fantaisies du destin qui l'accordent souvent au bonheur, la refusent quelquefois à l'héroïsme, et la donnent si rarement à la pureté des intentions.

Je me sens depuis quelques jours un grand regret des choses simples. Je m'ennuie déjà à Paris: ce n'est pas que la ville me déplaise absolument, mais je ne saurais jamais me plaire dans des lieux où je ne suis qu'en passant. Et puis voici cette saison qui me rappelle toujours quelle douceur on pourrait trouver à la vie domestique, si deux amis, à la tête de deux familles peu nombreuses et bien unies, possédaient deux foyers voisins au fond des prés, entre des bois, près d'une ville, et loin pourtant de son influence. On consacre le matin aux occupations sérieuses: et la soirée est pour ces petites choses, qui intéressent autant que les grandes, quand celles-ci n'agitent pas trop. Je ne désirerais point maintenant une vie tout à fait obscure et oubliée dans les montagnes: je ne veux plus des choses si simples; puisque je n'ai pu avoir très peu, je veux avoir davantage. Les refus obstinés de mon sort ont accru mes besoins: je cherchais cette simplicité où repose le cœur de l'homme, je ne désire maintenant que celle où son esprit peut aussi jouer un rôle. Je veux jouir de la paix, et avoir le plaisir d'arranger cette paix. Là où elle règne universellement, elle serait trop facile; et trouvant tout ce qu'il faudrait aux désirs du sage, je ne trouverais pas de quoi remplir les heures d'un esprit inquiet. Je commence à projeter, à porter les yeux sur l'avenir, à penser à un autre âge: j'aurais aussi la manie de vivre!

Je ne sais si vous faites assez d'attention à ces riens, qui rapprochent, qui lient tous les individus de la maison, et les amis qui viennent s'y joindre; à ces minuties qui cessent d'en être, puisqu'on s'y attache, qu'on s'empresse pour elles, et qu'on se hâte d'y courir ensemble. Lorsque aux premiers jours secs après l'hiver, le soleil échauffe l'herbe où l'on est tous assis; ou lorsque les femmes chantent dans une pièce sans lumière, tandis que la lune luit derrière les chênes; n'est-on pas aussi bien que rangés en cercle pour dire avec effort des phrases insipides, ou encaissés dans une loge à l'opéra où l'haleine de deux mille corps d'une propreté et d'une santé plus ou moins suspecte, vous met tout en sueur. Et ces soins amusants et répétés d'une vie libre! Si, en avançant en âge, nous ne les cherchons plus, nous les partageons du moins; nous voyons nos femmes les aimer, et nos enfants en faire leurs délices. Violettes que l'on trouve avec tant de jouissance, que l'on cherche avec tant d'intérêt! fraises, mûrons[51], noisettes; récolte des poires sauvages, des châtaignes abattues; pommes de sapin pour le foyer d'automne! douces habitudes d'une vie plus naturelle! Bonheur des hommes simples, simplicité des terres heureuses!... Je vous vois; vous me glacez. Vous dites: j'attendais une exclamation pastorale. Vaut-il mieux en faire sur les roulades d'une cantatrice?

Vous avez tort: vous êtes trop raisonnable; quel plaisir y avez-vous gagné? Cependant j'ai bien peur de devenir assez tôt raisonnable comme vous.

Il est arrivé. Qui?Lui. Il mérite bien de n'être pas nommé: je crois qu'il sera des nôtres un jour, il a une forme de tête... Vous rirez peut-être aussi de cela: mais vraiment la direction du nez forme, avec la ligne du front, un angle si peu sensible!... Comme vous voudrez; laissons cela. Mais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste, vous m'accorderez qu'il n'est pas un radoteur. Je soutiens que de trouver le caractère et surtout les facultés des hommes dans leurs traits, c'est une conception du génie, et non pas un écart de l'imagination. Examinez la tête d'un des hommes les plus étonnants des siècles modernes. Vous le savez; en voyant son buste j'ai deviné que c'était lui. Je n'avais nul autre indice que le rapport de ce qu'il avait fait avec ce que je voyais. Heureusement je n'étais pas seul, et ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Après des siècles on pourra connaître assez bien le caractère, les inclinations, les moyens naturels; mais on sera toujours exposé à l'erreur pour cette partie du caractère, que les causes accidentelles modifient, sans avoir le temps ou le pouvoir d'altérer sensiblement les traits. De tous les ouvrages sur ce sujet difficile, les fragments de Lavater forment, je crois, le plus curieux[52]: je vous le porterai; nous l'avons parcouru trop superficiellement à Méterville, il faut que nous le lisions de nouveau. Je n'en veux rien dire de plus aujourd'hui, parce que je prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup disputer.

Paris, 9 octobre, VII.

Je suis très content de votre jeune ami. Je pense qu'il sera aimable homme, et je me crois sûr qu'il ne sera pas un aimable. Il part demain pour Lyon. Vous lui rappellerez qu'il laisse ici deux personnes dont il ne sera pas oublié. Vous devinez bien la seconde: elle est digne de l'aimer en mère; mais elle est trop aimable pour n'être pas aimée d'une autre manière, et il est trop jeune pour prévenir et éviter ce charme qui se glisserait dans un attachement d'ailleurs si légitime. Je ne suis point fâché qu'il parte: vous êtes prévenu, vous lui parlerez avec prudence.

Il me paraît justifier tout l'intérêt que vous prenez à lui: s'il était votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet âge: et lui, il n'a plus de père! Votre fils et sa mère devaient périr avant l'âge. Je n'évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs nous attristent sans nous déchirer: leur amertume profonde, mais adoucie par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire; elle nous ramène à nos longues habitudes; elle plaît à nos cœurs avides d'émotions, et qui cherchent l'infini jusque dans leurs regrets. Votre fille vous reste; bonne, aimable, intéressante comme ceux qui ne sont plus; elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos pertes, votre malheur n'est pas celui de l'infortuné, mais seulement celui de l'homme. Si ceux que vous n'avez plus vous étaient restés, votre bonheur eût passé la mesure accordée aux heureux. Donnons à leur mémoire ces souvenirs qu'elle mérite si bien, sans trop nous arrêter au sentiment des peines irrémédiables: conservez la paix, la modération que rien ne doit ôter entièrement à l'homme; et plaignez-moi de rester loin de vous en cela.

Je reviens à celui que vous appelez mon protégé. Je pourrais dire que c'est plutôt le vôtre; mais en effet vous êtes plus que son protecteur, et je ne vois pas ce que son père eût pu faire de mieux pour lui. Il me paraît le bien sentir, et je le crois d'autant plus qu'il n'y met aucune affectation. Quoique dans notre course à la campagne, nous ayons parlé de vous à chaque coin de bois, à chaque bout de prairie, il ne m'a presque rien dit des obligations qu'il vous a: il n'avait pas besoin de m'en parler, je vous connais trop; il ne devait pas m'en parler, je ne suis pasunde vos amis. Cependant je sais ce qu'il en a dit à madame T**** avec qui, je le répète, il se plaisait beaucoup, et qui vous est elle-même très attachée.

Je vous avais écrit que nous irions voir incessamment les environs de Paris: il faut vous rendre compte de cette course, afin qu'avant mon départ pour Lyon vous ayez une longue lettre de moi, et que vous ne puissiez plus me dire que cette année-ci je n'écris que trois lignes[53]comme un homme répandu dans le monde.

Il n'a pas tardé à s'ennuyer à Paris. Si son âge est curieux, ce n'est guère de cette curiosité qu'une grande ville peut longtemps alimenter. Il est moins curieux d'une médaille, que d'un château ruiné dans les bois: quoiqu'il ait des manières agréables, il laissera le cercle le mieux composé pour une forêt bien giboyeuse; et, malgré son goût naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plusvraide Hue, pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.

Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui nous est arrivé. D'abord il ne nous est rien arrivé: pour le reste, vous le verrez, mais pas encore; j'aime les écarts. Savez-vous qu'il serait très possible qu'un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir. C'est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre; mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.

Il n'est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d'aimer une capitale, attendu qu'une capitale n'est pas absolument naturelle à l'homme. Il lui faut un air pur, un beau ciel, une vaste campagne ouverte aux courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix laborieuse des fermes et des bois, lui plaît mieux que la turbulente mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu'un homme libre puisse se courber au travail de la terre: pour lui, il ne voit pas comment un homme peut s'enfermer dans une ville, et encore moins comment il aimera lui-même un jour ce qui le choque maintenant. Le temps viendra néanmoins où la plus belle campagne, quoique toujours belle à ses yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d'idées absorbera son attention; d'autres sensations se mettront naturellement à la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses simples, celui-ci s'effacera insensiblement dans son cœur: ce n'est pas parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu'il l'agitera davantage. Les relations de l'homme à l'homme excitent toutes nos passions; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous maintiennent dans une agitation si continue, que le repos après elle nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n'y a ni variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le sentiment de la vie rustique animent l'âme sans l'inquiéter; ils la rendent heureuse: les sollicitudes de la vie sociale l'agitent, l'entraînent, l'exaltent, la pressent de toute part; ils l'asservissent. Ainsi le gros jeu retient l'homme en le fatiguant; sa funeste habitude lui rend nécessaires ces alternatives d'espoir et de crainte qui le passionnent et le consument.

Il faut que je revienne à ce que je dois vous dire: cependant comptez que je ne manquerai pas de m'interrompre encore; j'ai d'excellentes dispositions à raisonner mal à propos.

Nous résolûmes d'aller à pied: cette manière lui convint fort, mais heureusement elle ne fut point du goût de son domestique: alors, pour n'avoir pas avec nous un mécontent qui eût suivi de mauvaise grâce nos arrangements très simples, je trouvai quelques commissions à lui donner à Paris, et nous l'y laissâmes, ce qui ne lui plut pas davantage... Je suis bien aise de m'arrêter à vous dire que les valets aiment la dépense. Ils en partagent les commodités et les avantages, ils n'en ont pas les inquiétudes: ils n'en jouissent pas non plus assez directement pour en être comme rassasiés, et pour n'y plus mettre de prix. Comment donc ne l'aimeraient-ils point? ils ont trouvé le secret de la faire servir à leur vanité. Quand la voiture du maître est la plus belle de la ville, il est clair que le laquais est un être d'une certaine importance: s'il a l'humeur modeste, au moins ne peut-il se refuser au plaisir d'être le premier laquais du quartier. J'en sais un qui a été entendu, disant: Un domestique peut tirer vanité de servir un maître riche, puisqu'un noble met son honneur à servir un grand roi, puisqu'il dit, avec un si plaisant orgueil, le roi mon maître. Cet homme aura lu dans l'antichambre, et il se perdra.

Je pris tout simplement dans les commissionnaires, un homme dont on me répondit. Il porta le peu de linge et d'effets nécessaires; il nous fut commode en beaucoup de choses, et ne nous gêna pour aucune. Il parut très content de se promener sans fatigue à la suite de gens qui le nourrissaient bien, et le traitaient encore mieux: et nous ne fûmes pas fâchés, dans une course de ce genre, d'avoir à notre disposition un homme avec qui on pouvait quitter, sans se compromettre, le ton des maîtres. C'était un compagnon de voyage fort serviable, fort discret; mais qui enfin osait quelquefois marcher à côté de nous, et même nous parler de sa curiosité et de ses remarques, sans que nous fussions obligés de le contenir dans le silence, et de le renvoyer derrière avec un demi-regard d'une certaine dignité.

Nous partîmes le quatorze septembre; il faisait un beau temps d'automne, et nous l'eûmes avec peu d'interruption pendant toute notre course. Ciel calme, soleil faible et souvent caché, matinées de brouillards, belles soirées, terre humide et chemins propres; le temps enfin le plus favorable, et partout beaucoup de fruits. Nous étions bien portants, d'assez bonne humeur: lui, avide de voir, et tout prêt à admirer; moi, assez content de prendre de l'exercice, et surtout d'aller au hasard. Quant à l'argent, beaucoup de personnages de roman n'en ont pas besoin; ils vont toujours leur train, ils font leurs affaires, ils vivent partout sans qu'on sache comment ils en ont, et souvent quoiqu'on voie qu'ils n'en doivent pas avoir: ce privilège est beau; mais il se trouve des aubergistes qui ne sont pas au fait, et nous crûmes à propos d'en emporter. Ainsi il ne manqua rien, à l'un pour s'amuser beaucoup, à l'autre pour faire avec lui une tournée agréable; et plusieurs pauvres furent justement surpris de ce que des gens qui dépensaient un peu d'or pour leur plaisir, trouvaient quelques sous pour les besoins du misérable.

Suivez-nous sur un plan des environs de Paris. Imaginez un cercle dont le centre soit le beau pont de Neuilly près de Paris, vers le couchant d'été. Ce cercle est coupé deux fois par la Seine, et une fois par la Marne. Laissez la petite portion comprise entre la Marne et la petite rivière de Bièvre: prenez seulement le grand contour qui commence à la Marne, qui coupe la Seine au-dessous de Paris, et qui finit à Antony sur la Bièvre: vous aurez à peu près la trace que nous avons suivie pour visiter, sans nous éloigner beaucoup, les sites les plus boisés, les plus jolis ou les plus passables d'une contrée qui n'est point belle, mais qui est assez agréable et assez variée.......................

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Voilà vingt jours assez bien passés, et qui n'ont coûté qu'à peu près onze louis. Si nous eussions fait cette course d'une manière en apparence plus commode, nous eussions été assujettis et souvent contrariés; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle nous eût donné moins d'amusement et de bonne humeur.


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