NOTES:[1]Je suis loin d'inférer de-là qu'un bon roman ne soit pas un bon livre. De plus, outre ce que j'appellerais les véritables romans, il est des écrits agréables ou d'un vrai mérite, que l'on range communément dans cette classe, tels queNuma,la Chaumière Ind., etc.[2]Le genre pastoral, le genre descriptif ont beaucoup d'expressions rebattues, dont les moins tolérables, à mon avis, sont les figures employées quelques millions de fois, et qui dès la première affaiblissaient l'objet qu'elles prétendaient agrandir. L'émail des prés, l'azur des cieux, le cristal des eaux; les lys et les roses de son teint; les gages de son amour; l'innocence du hameau; des torrents s'échappèrent de ses yeux, il fondit et inonda les assistants; contempler les merveilles de la nature; jeter quelques fleurs sur sa tombe: et tant d'autres que je ne veux pas condamner exclusivement, mais que j'aime mieux, ne point rencontrer.[3]Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.[4]Depuis les portes de Lyon l'on voit distinctement à l'horizon les sommets des Alpes.[5]On trouve souvent Lausanne avec un seul n; effectivement il n'y en avait qu'un dans l'ancien nomLausone; mais il y a deux n dans les actes de la ville moderne.[6]Ou petit Jura.[7]Je n'ai pas été surpris de trouver dans ces lettres plusieurs passages un peu romanesques. Les cœurs mûris avant l'âge, joignent aux sentiments d'un autre temps, quelque chose de cette force exagérée et illusoire qui caractérise la première saison de la vie. Celui qui a reçu les facultés de l'homme, est, ou a été ce qu'on appelle romanesque: mais chacun l'est à sa manière. Les passions, les vertus, les faiblesses sont à-peu-près communes à tous; mais elles ne sont pas semblables dans tous. Un homme par exemple, peut faire des chansons, ou des vers sur l'amour; mais il y mettra moins de Flore, de Nymphes et de flamme que les poètes des almanachs.[8]Le motVaudne veut point dire ici vallée, mais il vient du Celtique dont on a fait Welches: les Suisses de la partie allemande appellent le pays de VaudWelschland. Les Germains désignaient les Gaulois par le mot Wale; d'où viennent les noms de la principauté deGalles, du pays de Vaud, de ce qu'on appelle dans la Belgique paysWalon, de la Gascogne, etc.[9]De Genève ou Léman, et non pas lac Léman.[10]Ou Yverdon.[11]Ceci ne me serait pas juste, si on l'entendait de la rive septentrionale toute entière.[12]Ses besoins ne seront pas toujours aussi simples: et ce sera peut-être parce qu'il n'aura pas eu cela qu'il voudra davantage.[13]Appliquer à la sagesse cette idée que tout est vanité, n'est-ce pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu'à l'exagération?On entend par sagesse cette doctrine des sages, qui est sublime et pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonné de passer ses jours en recevant et en produisant le plus de bien possible, on ne peut en effet l'accuser de vanité. La vraie sagesse a pour objet l'emploi de la vie, l'amélioration de notre existence; et cette existence étant tout, quelque peu durable, quelque peu importante même qu'on la puisse supposer, il est évident que ce n'est point dans cette sagesse-là qu'O. trouve de l'erreur et de la vanité.[14]Cicéron ne fut point un homme ordinaire, il fut même un grand homme; il eut de très-grandes qualités, et de très-grands talents; il remplit un beau rôle; il écrivit très-bien sur des matières philosophiques: mais je ne vois pas qu'il ait eu l'âme d'un sage. O. n'aimait point qu'on en ait seulement la plume: Il trouvait d'ailleurs qu'un homme d'Etat rencontre l'occasion de se montrer tout ce qu'il est: il croyait encore qu'un homme d'Etat peut faire des fautes, mais ne peut pas être faible; qu'un père de la patrie n'a pas besoin de flatter; que la vanité est quelquefois la ressource presque inévitable de ceux qui restent inconnus, mais qu'un maître du monde ne peut en avoir que par petitesse d'âme. Je le soupçonne aussi de ne point aimer qu'un consul de Rome pleureplurimis lacrymis, parce que madame son épouse est obligée de changer de demeure. Voilà probablement sa manière de penser sur cet orateur dont le génie n'était peut-être pas aussi grand que les talents. Au reste, en interprétant son sentiment d'après la manière de voir que ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je m'aperçois que je lui prête tout-à-fait le mien. Je suis bien aise que l'auteur dede Officiisait réussi dans l'affaire de Catilina; mais je voudrais qu'il eût été grand dans ses revers.[15]Ce mot, qu'il serait difficile de remplacer par une expression aussi juste, a été adopté ici apparemment pour cette raison: comme il est usité dans les Alpes, je ne l'ai point changé.[16]Jeune homme qui sentez comme lui, ne décidez point que vous sentirez toujours de même. Vous ne changerez pas, mais les temps vous calmeront: vous mettrez ce qui est, à la place de ce que vous aimiez. Vous vous lasserez; vous voudrez une vie commode: ce consentement est très-commode. Vous direz: Si l'espèce subsiste, chaque individu ne faisant que passer, c'est peu la peine qu'il raisonne pour lui-même et qu'il s'inquiète. Vous chercherez des délassements; vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même: et vous passerez, en oubliant que vous n'avez pas vécu. Plusieurs ont enfin passé de même.[17]On a communément une idée trop étroite de l'homme sensible: on en fait un personnage ridicule, j'en ai vu faire une femme, je veux dire une de ces femmes qui pleurent sur l'indisposition de leur oiseau, que le sang d'une piqûre d'aiguille fait pâmer, et qui frémissent au son de certaines syllabes, comme serpent, araignée, fossoyeur, petite vérole, tombeau, vieillesse.J'imagine une certaine modération dans ce qui nous émeut, une combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de supériorité sur l'affection même qui nous commande; une gravité de l'âme, et une profondeur de la pensée; une étendue qui appelle aussitôt en nous la perception secrète que la nature voulut opposer à la sensation visible; une sagesse du cœur dans sa perpétuelle agitation; un mélange enfin, une harmonie de toutes choses qui n'appartient qu'à l'homme d'une vaste sensibilité; dans sa force, il a pressenti tout ce qui est destiné à l'homme; dans sa modération, lui seul a connu la mélancolie du plaisir, et les grâces de la douleur.L'homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans modération, consume dans des choses indifférentes, cette force presque surnaturelle. Je ne dis pas qu'il ne la trouvera plus dans les occasions du génie: il est des hommes grands dans les petites choses, et qui pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés comme fous par les sots et par plusieurs gens d'esprit, et ils seront prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui concevront d'eux, une haute opinion. Ils dégradent le génie en le prostituant à des choses tout-à-fait vulgaires, et parmi les derniers des hommes. Par-là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu'il n'a pas ses écarts; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au-dessus des hommes prudents, ingénieux, réguliers, toujours retenus, et souvent personnels.[18]Le mont Rugi est près de Lucerne; le lac est au pied de ses rocs perpendiculaires.[19]Les cieux ne sont pas immuables: chaque écolier dira cela.[20]Il faudrait pourtant sans doute en excepter les mœurs nationales chez les peuples qui ont eu des législateurs, comme les Spartiates, les Hébreux, les Péruviens, les Parsis.[21]Plusieurs savants prétendent que les Francs sont le même peuple que les Russes, et qu'ainsi ils sont originaires de cette contrée dont les hordes semblent destinées de temps immémorial, à dompter les nations, et à..... recommencer leur ouvrage.[22]La scène paraît être dans la partie élevée du Péloponèse. Ces peuples pasteurs étaient connus pour leurs mœurs simples et heureuses, entre Corinthe et Lacédémoue déjà très-changée. Il y a beaucoup de fictions sans doute dans ce qui a été dit des Arcadiens; mais l'Arcadie était dans la Grèce ce qu'est la Suisse dans l'Europe occidentale. Même sol, même climat, mêmes habitudes, autant que cette ressemblance peut exister dans des lieux éloignés et dans des siècles fort différents.Les Arcadiens avaient la manie de donner leurs hommes aux puissances voisines, et de les donner à la première venue, en sorte qu'ils se trouvaient quelquefois réduits à se battre les uns contre les autres. Voyez Thucidide, liv. 7.Ce service dans l'étranger considéré sous d'autres rapports, a fait plus de mal aux Suisses qu'il n'en avait fait aux Arcadiens. Les Arcadiens différaient beaucoup des peuples chez lesquels leur jeunesse servait. Mais les vallées suisses devaient différer plus encore des capitales de leurs voisins. Les mœurs modernes ne sont à-peu-près que des habitudes; elles n'ont pas la force, la sanction que des moyens perdus maintenant, donnaient aux Institutions anciennes. Les Suisses avaient donc doublement à craindre de perdre les leurs, lorsque la jeunesse dont l'audace, l'inexpérience et l'activité frondent si volontiers les vieux usages, rapporterait les manières brillantes des grandes villes dans des rochers trop rustiques à leurs yeux.Les Suisses ont été reconnus pour sages, parce qu'en effet ils ont eu des vues nationales lorsque les autres cabinets en avaient de ministérielles: mais pourquoi leurs guerres en Italie? Pourquoi?.... et surtout pourquoi ce service dans l'étranger? Pour entretenir le peuple dans l'art des guerriers, sans pourtant partager les fléaux de la perpétuelle agitation de, l'Europe. Ce motif, plausible, n'était pas suffisant: le temps en a fait voir les raisons, et elles seraient trop longues à dire. Pour remédier à un excédent de population. Telle est la faiblesse de notre politique: elle sait éluder les maux, mais non les réparer; elle n'ose surtout les prévenir.Comment les anciens de la Suisse n'empêchèrent-ils pas ce mal dont ils ne pouvaient ignorer les dangers et la honte? c'est qu'un peuple pauvre, au milieu des peuples qui aiment l'argent, et qui en ont, l'aime excessivement lui-même, dès qu'il commence à le connaître. C'est que dans les conseils et dans les assemblées des cantons, tandis que les affaires du second ordre étaient réglées par des hommes mûrs, qui formaient le gouvernement, les questions importantes passaient à la pluralité des voix dans le corps en qui résidait la souveraineté. Or le souverain y était principalement composé de jeunes gens plus ou moins surpris de conduire l'Etat, ou plus avides de courses, de dangers et d'honneurs, que d'une prospérité obscure et tranquille; de jeunes gens plus occupés de montrer leur pouvoir, et d'entraîner les vieillards sous leurs lois, que de se soumettre eux-mêmes aux mœurs antiques et aux maximes que les vieillards voulaient conserver. C'est enfin que la Suisse n'avait pas une véritable diète; et que son union imparfaite, et troublée, selon les temps, soit par l'ambition de quelques-uns de ses confédérés, soit par l'opposition des religions, ne permettait guère de statuer sur ce qui eût paru attaquer l'indépendance individuelle des cantons.Quoique cette confédération mérite d'être respectée autant peut-être qu'aucune de celles dont l'histoire ait parlé, on pourrait observer que les cantons réunis en nombre suffisant, et à-peu-près délivrés de la crainte de l'Autriche, eussent dû revoir leurs constitutions dans une assemblée générale. En gardant chacun leur souveraineté et la différence de leurs lois, ils eussent consenti tous à régler selon l'intérêt commun, ce que l'intérêt de la patrie exigeait de tous. On eût réparé les fautes qu'avait faites une politique fausse ou personnelle. Ces hommes simples et d'un sens droit, ces magistrats d'alors qui avaient une patrie, et dont l'âme était pure, eussent achevé et consolidé le bonheur d'un pays, que sa situation, sa révolution très-heureuse, et d'autres circonstances destinaient au bonheur. Ils eussent senti, par exemple, que Berne, Fribourg, etc. eurent des vues étroites, lorsque pour réprimer la noblesse, ils la gênèrent en la laissant subsister: c'était entretenir exprès un ennemi intérieur. Admettre des nobles, et leur ôter des prérogatives que l'on réserve à d'autres, ce n'est pas les contenir, c'est les mécontenter: c'est préparer des troubles. Un corps dont la nature est de chercher et de vouloir les distinctions, qui ne peut cesser d'y prétendre, et dont l'existence est fondée sur elles, doit être ou expulsé ou réduit à une entière impuissance, ou enfin mis au-dessus de tout, si ce n'est par le pouvoir, au moins par les honneurs. Mais il est contradictoire de recevoir des nobles, et de leur interdire ce que la noblesse cherche nécessairement; de marquer la limite de leur élévation, tandis que la nature de la noblesse est de s'élever toujours; et d'exiger de ceux d'entre eux à qui on accorde du pouvoir, qu'ils renoncent aux titres que l'opinion met au-dessus, et pour lesquels seuls ordinairement les nobles, cherchent le pouvoir.Cette longue note s'écarte trop de son premier objet; il est temps de la terminer.[23]On sait que Cicéron a employé la même expression en parlant de l'amitié.[24]Dans l'état de malheur, la réaction doit être, plus forte; puisque la nature de l'être organisé le pousse plus particulièrement à son bien être comme à sa conservation.[25]Tout cela, quoique exprimé d'une manière positive, ne doit pas être regardé comme vrairigoureusement.[26]Il y a des hommes qu'elle aigrit; c'est ceux qui ne sont point méchants, et non pas ceux qui sont bons.[27]Les idées obscures ou profondes s'altèrent avec le temps, et on s'habitue à les considérer sous un autre aspect: lorsqu'elles commencent à devenir absurdes, le peuple commence à les trouver divines; lorsqu'elles le sont tout-à-fait, il veut mourir pour elles. Ce n'est que vingt siècles après qu'il aime autant travailler et boire.[28]Le mot char n'est pas usité en ce sens, du moins dans la plus grande partie de la France, où les charrettes à deux roues sont plus en usage. Mais en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi les chariots légers, les voitures de campagne à quatre roues qui y servent au lieu de charrettes.[29]Le clavecin des couleurs était ingénieux; celui des odeurs eût intéressé davantage.[30]Küheren allemand,Armaillienroman, homme qui conduit les vaches aux montagnes, qui passe la saison entière dans les pâturages élevés, et y fait des fromages. En général, les Armaillis restent ainsi quatre et cinq mois dans les Hautes-Alpes, entièrement séparés des femmes, et souvent mêmes des autres hommes.[31]Beccaria a dit d'excellentes choses contre la peine de mort: mais je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prétend que le citoyenn'ayant pu aliéner que la portion de sa liberté la plus petite possible, n'a pu consentir à la perte de sa vie: il ajoute quen'ayant pas le droit de se tuer lui-même, il n'a pu céder à la cité le droit de le tuer.Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures choses par des raisons seulement spécieuses. Lorsqu'un jour leur illusion se trouve évanouie, la vérité même qu'elles paraissaient soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réelle, il n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la législation morale et politique de l'antiquité n'avait été fondée que sur des principes évidents, sa puissance moins persuasive, il est vrai, dans les premiers temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée inébranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet édifice que l'on n'a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne serait utile que quand les années l'auraient cimenté, mais cette considération ne détruit point sa beauté, et ne dispense pas de l'entreprendre.On ne fait que douter, supposer, chercher, rêver; il pense et ne raisonne guère; il examine et ne décide pas, n'établit pas. Ce qu'il dit n'est rien, si l'on veut, mais peut mener à quelque chose. Si dans sa manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe, c'est surtout celui de ne dire que des vérités en faveur de la vérité même, et de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer; de ne pas confondre la bonté de l'intention avec la justesse des preuves, et de ne pas croire qu'il soit indifférent par quelle voie l'on persuade les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que l'ouvrage d'un jour. Cette manière de voir m'a parue d'une grande importance, et c'est principalement à cause d'elle que je publie ces lettres si vides sous d'autres rapports, et si vagues.[32]Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois avertir que l'on verra dans la suite la manière de penser d'un autre âge sur la même question. J'ai déjà lu le passage que j'indique: il blâme le suicide, et peut-être il scandalisera tout autant que celui-ci; mais il ne choquera que les mêmes personnes.[33]Ceci a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l'Histoire des voyages. Un Islandais a dit à un savant Danois, qu'il avait allumé plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant près de deux années.[34]Si O. avait lu davantage, et écrit plus tard, il aurait pu apprendre que Théodose fut bien plus grand que Trajan: cela se dit maintenant, en attendant qu'on le dise aussi de Constantin.[35]En lisant laDémonstration Evangélique.[36]Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu'il existe des choses inexplicables à l'homme, ou affirmer que l'explication inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est encore différent de dire, dans les ténèbres; je ne vois pas: ou de dire; je vois une lumière divine, vous qui me suivez, non-seulement ne dites point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes anathème.[37]«C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable: qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en faisais ainsi autrefois...... et à présent je trouve que j'étais pour le moins autant à plaindre moi-même.»Montaigne,Essais, liv. I, chap. 26.[38]On peut voir dans la 7eEpîtrede Sénèque cette opinion commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par lesquelles Sénèque la réfute.[39]On n'a pu avoir l'intention de plaisanter des sciences qu'il admirait, et qu'il ne possédait pas. Sans doute il désirait seulement que les vastes progrès modernes ne portassent pas si inconsidérément les demi-savants à mépriser l'Antiquité, à rire de ses conceptions profondes.[40]Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d'entre les disciples sont moins grands hommes que leur maître. Ils défigurent sa pensée, surtout quand le fanatisme superstitieux, ou l'ambition d'innover se joignent aux erreurs de l'esprit.Pythagore, ainsi que Jésus, n'a pas écrit (du moins les écrits de Pythagore, perdus maintenant, paraissent n'avoir pas été bien reconnus des Anciens eux-mêmes): les successeurs, ou prétendus tels, de l'un et de l'autre, ont montré qu'ils sentaient tout l'avantage de cette circonstance.Considérons un moment le nombre comme Pythagore paraît l'avoir entendu.Si depuis un lieu élevé et qui domine une vaste étendue, on discerne dans la plaine, entre les hautes forêts, quelques-uns de ces êtres qui se soutiennent debout; si l'on vient à se rappeler que les forêts sont abattues, que les fleuves sont dirigés, que les pyramides sont élevées, que la terre est changée par eux, on éprouve de l'étonnement. Le temps est leur grand moyen; le temps est une série de nombres. Ce sont les nombres rassemblés ou successifs, qui font tous les phénomènes, les vicissitudes, les combinaisons, toutes les œuvres individuelles de l'univers. La force, l'organisation, l'espace, l'ordre, la durée ne sont rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des propriétés des nombres; la réunion de ces moyens est la nature elle-même; cette harmonie sans bornes est le principe infini par lequel tout ce qui existe existe ainsi: et le génie de Pythagore vaut bien les esprits qui ne l'entendent pas.Pythagore paraît avoir dit que tout était fait selon les propriétés des nombres, mais non par leur vertu.Voyez dansDe mysteriis numerorumpar Bungo, ce que Porphyre, Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.VoyezLoisde Pythagore 2036, 2038, etc., dansVoyagesde Pythagore. On peut remarquer en parcourant ce volume de l'ancienne sagesse, ces trois mille cinq cents sentences ditesLoisde Pythagore, combien il y est peu question des nombres.[41]Apparemment cette époque est antérieure aux dernières d'entre les découvertes modernes: au reste neuf est comme sept, un nombre sacré.[42]Comme il en fallait sept, et qu'il était impossible de ne pas admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un caractère particulier, et différer des autres métaux par diverses propriétés, entre autres, par celle de rester dans un état de fusion, même à un degré de froid que l'on a cru longtemps passer le froid naturel de notre âge. Malheureusement la chimie moderne reconnaît un plus grand nombre de métaux; mais il est probable alors qu'il y en aura quarante-neuf, ce qui revient au même.[43]Linnaeus divisait les odeurs végétales en sept classes: de Saussure en admet une huitième; mais on voit bien qu'il ne doit y en avoir que sept pour la gamme.[44]Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens français en reconnaissent aussi sept, les troise, et les quatre autres.[45]Son tombeau est à Salon, petite ville à quatre lieues d'Aix. Il est dit dans l'épitaphe que Nostradamus (dont la plume fut divine à peu de chose près,penè divino calamo) vécut soixante-deux ans six mois et dix jours.[46]Voyez plus haut dans la même lettre.[47]Les climatériques d'Hippocrate sont les septièmes années, ce qui est analogue à ce qu'on a dit au nombre sept.[48]De l'Eglise.[49]On est enfin parvenu au point d'amener la lune à une proximité apparente de notre œil, plus grande que celle des montagnes que dans certains climats l'œil nu distingue parfaitement, quoiqu'elles soient éloignées de plus d'une journée de marche.[50]Dans la forêt de Fontainebleau.[51]Fruits de la ronce.[52]Essai sur la physiognomonie, etc., par J.-G. Lavater de Zurich, ministre.[53]Relatif à des lettres supprimées.[54]Freyburg, ville de franchises.[55]Nos jours, que rien ne ramène, se composent de moments orageux qui élèvent l'âme en la déchirant; de longues sollicitudes qui la fatiguent, l'énervent, l'avilissent; de temps indifférents qui l'arrêtent dans le repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la mollesse s'ils ont de la continuité. Il y a aussi quelques éclairs de plaisir pour l'enfance du cœur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur, il éveille, il agite; on le veut, on le cherche, on s'épuise; il est vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la décrépitude ne venaient avant lui.Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l'homme de bien: il s'agit seulement d'imposer à son cœur le repos que l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraie de n'avoir plus d'illusions; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est une erreur: il ne s'agit pas d'occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste, pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.C'est assez pour atteindre la nuit; le sommeil est naturel, quand on n'est pas agité.[56]Batzen, à peu près la septième partie de la livre tournois.[57]Voyez une note de lalettre LXXXIX[p. 423].[58]Petite contrée montueuse où l'on trouve des usages qui lui sont particuliers, et même quelque chose d'assez extraordinaire dans les mœurs.[59]La mélodie, si l'on prend cette expression dans toute l'étendue dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable de ces effets, dont la propriété est d'exciter en nous ce que nous appelons exclusivement un sentiment.[60]Rien n'indique quel lac ce peut être; ce n'est point celui de Genève. Le commencement de la lettre manque; et j'en ai supprimé la fin.[61]La plus grande différence sans opposition repoussante, comme la plus grande similitude sans uniformité insipide.[62]Notre industrie sociale a opposé les hommes que le véritable art social devait concilier.[63]Quelques-uns vantent leur froideur comme le calme de la sagesse; il en est qui prétendent au stérile honneur d'être inaccessibles: c'est l'aveugle qui se croit mieux organisé que le commun des hommes, parce que la cécité lui évite des distractions.[64]Ce qui doit exalter l'imagination, déranger l'esprit, passionner le cœur, et interdire tout raisonnement, réussit d'autant mieux qu'on y joint plus d'austérité: mais il n'en est pas des institutions durables, des lois temporelles et civiles, des mœurs intérieures, et de tout ce qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme dont la nature est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été oubliée. On a très bien observé dans l'homme ses affections multipliées, et en quelque sorte les incidents de son cœur; mais il reste à faire un grand pas au-delà. Il est si important que la considération de son utilité pourra entraîner à l'essayer; il est si difficile qu'en l'entreprenant on sera bien persuadé de ne faire qu'une tentative.[65]C'est dans l'amour que la déviation est devenue extrême chez les nations à qui nous trouvons des mœurs: et c'est ce qui concerne l'amour que nous avons exclusivement appelé mœurs.[66]J'ai mal usé du droit d'éditeur; j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses au moins inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci: c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité, ni la beauté de l'institution du mariage, ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.[67]Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en cela que de très simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir, nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse.[68]On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables, le sentiment et l'appétit. L'amour du cœur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras: le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion, n'est plus le même dans l'amour sans passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité.[69]Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et l'égorge. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que ordinairement il est ivre.[70]Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans partialité. Mais la difficulté d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas très grande en elle-même, et n'existe guère que dans la confusion présente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions différentes des nôtres, il n'y aurait peut-être point des esprits aussi instruits que parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide et surtout aussi trompée.[71]Voici une partie de ce que j'ai retranché du texte. L'on trouvera peut-être que j'eusse dû le supprimer entièrement. Mais je réponds pour cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pensée qu'on doive leur taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs: si jamais on peut me dire qu'il me soit arrivé de manquer à un seul devoir réel, non seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai pour toujours au droit d'écrire.«J'aurais peu de confiance dans une femme qui ne sentirait pas la raison de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglément et par l'instinct de la prévention. Il peut arriver qu'une telle conduite soit sûre, mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. J'estime davantage une femme que rien absolument ne pourrait engager à trahir celui qui reposerait sur sa foi, mais qui, dans sa liberté naturelle, n'étant liée ni par une promesse quelconque, ni par un attachement sérieux, et se trouvant dans des circonstances assez particulières pour l'y déterminer, jouirait de plusieurs hommes, et en jouirait même dans l'ivresse, dans la nudité, dans la délicate folie du plaisir.»[72]Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribué à nous vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde parce qu'on y est moins actif; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation, produit ces hommes remuants et agités, dont le reste du globe voit la manie avec un étonnement toujours nouveau.Rév.Je ne dis pas que dans l'état présent des choses, ce ne soit pas un allégement pour des individus, et même pour un corps de peuple, que cette activité valeureuse et spirituelle qui voit dans le mal le plaisir de le souffrir gaiement, et dans le désordre le côté burlesque que présentent toutes les choses de la vie. L'homme qui tient aux objets de ses désirs dit bien souvent: «Que le monde est triste!» Celui qui ne prétend plus autre chose que de ne pas souffrir, se dit: «Que la vie est bizarre!» C'est déjà trouver les choses moins malheureuses que de les trouver comiques: c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les contrariétés qu'on éprouve; et quand, afin de mieux rire, on cherche les dangers. Pour les Français, s'ils ont jamais Naples, ils bâtiront une salle de bal dans le cratère du Vésuve.[73]L'homme de bien est inébranlable dans sa vertu sévère; l'homme à systèmes cherche souvent des vertus austères.[74]Ceci ne peut s'entendre que du thermomètre de Fahrenheit. 145 degrés au-dessus de zéro, ou 113 au-dessus de la congélation naturelle de l'eau répond à 50 degrés et quelque chose du thermomètre dit de Réaumur: et 130 degrés au-dessous de zéro répond à 72 au-dessous de glace. On prétend qu'un froid de 70 degrés n'est pas sans exemple à la New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mêmes de la Gambie 50 degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde est, dit-on, de 38: et celle de la Guinée paraît tellement au-dessous de 50, que je doute qu'elle aille à ce point en aucun lieu, si ce n'est tout à fait accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-être faut-il aussi douter des 70 degrés de glace dans les contrées habitées quelconques; malgré qu'on ait prétendu les avoir vus à Jeniseick.Voici le résultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au 61edegré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur indiquait 31 degrés et demi. Le matin du 1erdécembre il descendit à 40; le même jour à 51; et le 7 décembre à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de 70 degrés soit dans la New-Zemble, soit dans les parties les plus septentrionales de la Russie qui sont beaucoup plus près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.[75]Allusion à Démocrite apparemment.[76]Thermomètre dit de Réaumur.[77]C'est une grande facilité pour un poète: celui qui veut dire tout ce qu'il imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.[78]Encore un aperçu vague et peut-être hasardé. Cette observation serait même inutile ici; mais elle ne l'est pas en général, et pour les autres passages auxquels elle ne peut se trouver applicable.[79]Il est bien probable que les autres parties de la nature seraient aussi obscures à nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans l'intérieur des êtres que nous rencontrons partout les bornes de nos conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que l'inconnu est lié au connu; nous voyons que nous sommes près de concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons point: ces bornes nous remplissent d'étonnement.[80]Avant la révolution de la Suisse.[81]Le motfrançaiseest trop général.[82]«O Eternel! Tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui lui reste dans la main de son frère.» Ce sont, je crois, les propres mots de M** dans le beau chapitreDieu, an 2440.[83]Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on désigne ainsi des savants, ou de grands écrivains; mais des folliculaires, des gens quifont le métier, ou, tout au plus ceux qui sont exactement ou seulement hommes de lettres. Un magistrat n'est pas un homme de loi. Montesquieu, Boulanger, Helvétius n'étaient pas des hommes de lettres: je sais plusieurs auteurs Vivants qui n'en sont pas.[84]Il est absurde et révoltant qu'il se charge de chercher les principes, et d'examiner la vérité des vertus, s'il prend pour règle de sa propre conduite les faciles maximes de la société, la fausse morale convenue. Aucun homme ne doit se mêler de dire aux hommes leurs devoirs et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment de l'ordre, s'il ne veut avant tout, non pas précisément la prospérité, mais la félicité publique; si l'unique fin de sa pensée n'est pas d'ajouter à ce bonheur obscur, à ce bien-être du cœur, source de tout bien, que la déviation des êtres altère sans cesse, et que l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a d'autres passions, et ne soumet pas à cette idée toute affection humaine; quiconque peut chercher sérieusement les femmes, les honneurs, les biens, l'amour même ou la gloire, n'est pas né pour la magistrature auguste d'instituteur des hommes.Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y vénérer la loi suprême de son cœur, est un méprisable charlatan. Ne vous irritez pas contre lui, n'allez pas haïr sa personne: mais que sa duplicité vous indigne; et, s'il le faut pour qu'il ne puisse plus corrompre le cœur humain, plongez-le dans l'opprobre; qu'il y reste.Celui qui sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes ses vues à l'ordre et à l'équité morale, ose parler de morale à l'homme, à l'homme qui a comme lui l'égoïsme naturel de l'individu et la faiblesse d'un mortel! celui-là est un charlatan plus détestable: il avilit les choses sublimes; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la fureur d'écrire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits vers: s'il a le talent d'écrire, qu'il traduise, qu'il fasse un honnête métier, qu'il soithomme de lettres, qu'il explique les arts, qu'il soit utile à sa manière: qu'il travaille pour de l'argent, pour la réputation; que plus désintéressé, il travaille pour l'honneur d'un corps, pour l'avancement des sciences, pour la renommée de son pays; mais qu'il laisse à l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des sages, et au prédicateur le métier des mœurs.L'imprimerie a fait dans le monde social un grand changement. Il était impossible que sa vaste influence ne fît aucun mal, mais elle pouvait en faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n'en ont pas produit de moins graves. Il me semblerait pourtant que dans l'état actuel des choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d'écrire, et les moyens de séparer de l'utilité des livres les excès qui tendent à compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des démences de l'esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux particuliers, soit au public même. L'auteur est mort quand l'opinion se forme ou se rectifie; et le public prend un esprit funeste d'indifférence pour le vrai et l'honnête, au milieu de cette incertitude dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis d'écrire tout ce qui est permis maintenant: l'opinion même serait aussi libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-siècle, ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter à eux-mêmes, ou qui n'aiment pas à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi commode qu'utile ce garant indirect, cette voie tracée, que rien absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la plus intègre impartialité: mais rien n'empêcherait d'écrire contre ce qu'elle aurait approuvé; ainsi son intérêt le plus direct serait de mériter la considération publique qu'elle n'aurait aucun moyen d'asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares; j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire; mais ce qui n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.[85]AinsiL'Esprit des loisle fut par lesLettres persanes.[86]On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des lettres publiées par un nommé Matthews: «C'est une suite nécessaire et du degré de dépravation où en est arrivée l'espèce humaine, et de l'état actuel de la société en général qu'il y ait beaucoup d'institutions également incompatibles avec le christianisme et la morale.» Lettre VIII deVoyage à la rivière de Sierra Leone, Paris, an V.[87]J'ai supprimé quelques pages où il s'agissait de circonstances particulières et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parlé dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte, substitué ce qui suit: c'est un morceau tiré d'ailleurs, qui dit à peu près les mêmes choses d'une manière générale, et que son analogie avec ce que j'ai retranché m'a engagé à placer ici.[88]Ces suppressions interrompent la suite des idées; je suis fâché qu'elles aient dû me paraître convenables. Il en est de même dans plusieurs autres lettres.[89]On voit que le motmagiedoit être pris ici dans son premier sens, et non pas dans l'acception nouvelle: en sorte que par fausse magie, il faut entendre à peu près la magie des modernes.[90]B... mourut à 37 ans, et il avait fait l'Antiq. dev.'.[91]C'est le sens du mot de Solon, et du passage deDe Officiisqui ont apparemment donné lieu de citer Cicéron et Solon.[92]Des jours pleins de tristesse, l'habitude rêveuse d'une âme comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de la vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pensée; ils furent souvent favorables à des écrits dont la poésie exprime les profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'âme humaine que ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage important par son objet, par son ensemble et son étendue, un ouvrage que l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entreprend que lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixée, et qu'on est sans inquiétude sur le sort des siens. Pour O. il vivait seul, et je ne vois pas que la situation favorable où il se trouve maintenant lui fût indispensable.[93]Ce qui est impossible en France est encore faisable dans presque toute la Suisse. Il y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni la noblesse, ni les premières magistratures ne font une loi du contraire.[94]A l'époque de la première édition, la lettre et le fragment suivants n'avaient pas encore été recueillis.[95]Cette lettre d'Oberman, recueillie depuis l'édition précédente, a déjà été imprimée dansLes Navigateurs.[96]Nous ajoutons au numéro de la lettre le renvoi à la page et à la ligne de notre édition.
[1]Je suis loin d'inférer de-là qu'un bon roman ne soit pas un bon livre. De plus, outre ce que j'appellerais les véritables romans, il est des écrits agréables ou d'un vrai mérite, que l'on range communément dans cette classe, tels queNuma,la Chaumière Ind., etc.
[1]Je suis loin d'inférer de-là qu'un bon roman ne soit pas un bon livre. De plus, outre ce que j'appellerais les véritables romans, il est des écrits agréables ou d'un vrai mérite, que l'on range communément dans cette classe, tels queNuma,la Chaumière Ind., etc.
[2]Le genre pastoral, le genre descriptif ont beaucoup d'expressions rebattues, dont les moins tolérables, à mon avis, sont les figures employées quelques millions de fois, et qui dès la première affaiblissaient l'objet qu'elles prétendaient agrandir. L'émail des prés, l'azur des cieux, le cristal des eaux; les lys et les roses de son teint; les gages de son amour; l'innocence du hameau; des torrents s'échappèrent de ses yeux, il fondit et inonda les assistants; contempler les merveilles de la nature; jeter quelques fleurs sur sa tombe: et tant d'autres que je ne veux pas condamner exclusivement, mais que j'aime mieux, ne point rencontrer.
[2]Le genre pastoral, le genre descriptif ont beaucoup d'expressions rebattues, dont les moins tolérables, à mon avis, sont les figures employées quelques millions de fois, et qui dès la première affaiblissaient l'objet qu'elles prétendaient agrandir. L'émail des prés, l'azur des cieux, le cristal des eaux; les lys et les roses de son teint; les gages de son amour; l'innocence du hameau; des torrents s'échappèrent de ses yeux, il fondit et inonda les assistants; contempler les merveilles de la nature; jeter quelques fleurs sur sa tombe: et tant d'autres que je ne veux pas condamner exclusivement, mais que j'aime mieux, ne point rencontrer.
[3]Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.
[3]Campagne de celui à qui les lettres sont adressées.
[4]Depuis les portes de Lyon l'on voit distinctement à l'horizon les sommets des Alpes.
[4]Depuis les portes de Lyon l'on voit distinctement à l'horizon les sommets des Alpes.
[5]On trouve souvent Lausanne avec un seul n; effectivement il n'y en avait qu'un dans l'ancien nomLausone; mais il y a deux n dans les actes de la ville moderne.
[5]On trouve souvent Lausanne avec un seul n; effectivement il n'y en avait qu'un dans l'ancien nomLausone; mais il y a deux n dans les actes de la ville moderne.
[6]Ou petit Jura.
[6]Ou petit Jura.
[7]Je n'ai pas été surpris de trouver dans ces lettres plusieurs passages un peu romanesques. Les cœurs mûris avant l'âge, joignent aux sentiments d'un autre temps, quelque chose de cette force exagérée et illusoire qui caractérise la première saison de la vie. Celui qui a reçu les facultés de l'homme, est, ou a été ce qu'on appelle romanesque: mais chacun l'est à sa manière. Les passions, les vertus, les faiblesses sont à-peu-près communes à tous; mais elles ne sont pas semblables dans tous. Un homme par exemple, peut faire des chansons, ou des vers sur l'amour; mais il y mettra moins de Flore, de Nymphes et de flamme que les poètes des almanachs.
[7]Je n'ai pas été surpris de trouver dans ces lettres plusieurs passages un peu romanesques. Les cœurs mûris avant l'âge, joignent aux sentiments d'un autre temps, quelque chose de cette force exagérée et illusoire qui caractérise la première saison de la vie. Celui qui a reçu les facultés de l'homme, est, ou a été ce qu'on appelle romanesque: mais chacun l'est à sa manière. Les passions, les vertus, les faiblesses sont à-peu-près communes à tous; mais elles ne sont pas semblables dans tous. Un homme par exemple, peut faire des chansons, ou des vers sur l'amour; mais il y mettra moins de Flore, de Nymphes et de flamme que les poètes des almanachs.
[8]Le motVaudne veut point dire ici vallée, mais il vient du Celtique dont on a fait Welches: les Suisses de la partie allemande appellent le pays de VaudWelschland. Les Germains désignaient les Gaulois par le mot Wale; d'où viennent les noms de la principauté deGalles, du pays de Vaud, de ce qu'on appelle dans la Belgique paysWalon, de la Gascogne, etc.
[8]Le motVaudne veut point dire ici vallée, mais il vient du Celtique dont on a fait Welches: les Suisses de la partie allemande appellent le pays de VaudWelschland. Les Germains désignaient les Gaulois par le mot Wale; d'où viennent les noms de la principauté deGalles, du pays de Vaud, de ce qu'on appelle dans la Belgique paysWalon, de la Gascogne, etc.
[9]De Genève ou Léman, et non pas lac Léman.
[9]De Genève ou Léman, et non pas lac Léman.
[10]Ou Yverdon.
[10]Ou Yverdon.
[11]Ceci ne me serait pas juste, si on l'entendait de la rive septentrionale toute entière.
[11]Ceci ne me serait pas juste, si on l'entendait de la rive septentrionale toute entière.
[12]Ses besoins ne seront pas toujours aussi simples: et ce sera peut-être parce qu'il n'aura pas eu cela qu'il voudra davantage.
[12]Ses besoins ne seront pas toujours aussi simples: et ce sera peut-être parce qu'il n'aura pas eu cela qu'il voudra davantage.
[13]Appliquer à la sagesse cette idée que tout est vanité, n'est-ce pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu'à l'exagération?On entend par sagesse cette doctrine des sages, qui est sublime et pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonné de passer ses jours en recevant et en produisant le plus de bien possible, on ne peut en effet l'accuser de vanité. La vraie sagesse a pour objet l'emploi de la vie, l'amélioration de notre existence; et cette existence étant tout, quelque peu durable, quelque peu importante même qu'on la puisse supposer, il est évident que ce n'est point dans cette sagesse-là qu'O. trouve de l'erreur et de la vanité.
[13]Appliquer à la sagesse cette idée que tout est vanité, n'est-ce pas, pourra-t-on dire, la pousser jusqu'à l'exagération?
On entend par sagesse cette doctrine des sages, qui est sublime et pourtant vaine, au moins dans un sens. Quant au moyen raisonné de passer ses jours en recevant et en produisant le plus de bien possible, on ne peut en effet l'accuser de vanité. La vraie sagesse a pour objet l'emploi de la vie, l'amélioration de notre existence; et cette existence étant tout, quelque peu durable, quelque peu importante même qu'on la puisse supposer, il est évident que ce n'est point dans cette sagesse-là qu'O. trouve de l'erreur et de la vanité.
[14]Cicéron ne fut point un homme ordinaire, il fut même un grand homme; il eut de très-grandes qualités, et de très-grands talents; il remplit un beau rôle; il écrivit très-bien sur des matières philosophiques: mais je ne vois pas qu'il ait eu l'âme d'un sage. O. n'aimait point qu'on en ait seulement la plume: Il trouvait d'ailleurs qu'un homme d'Etat rencontre l'occasion de se montrer tout ce qu'il est: il croyait encore qu'un homme d'Etat peut faire des fautes, mais ne peut pas être faible; qu'un père de la patrie n'a pas besoin de flatter; que la vanité est quelquefois la ressource presque inévitable de ceux qui restent inconnus, mais qu'un maître du monde ne peut en avoir que par petitesse d'âme. Je le soupçonne aussi de ne point aimer qu'un consul de Rome pleureplurimis lacrymis, parce que madame son épouse est obligée de changer de demeure. Voilà probablement sa manière de penser sur cet orateur dont le génie n'était peut-être pas aussi grand que les talents. Au reste, en interprétant son sentiment d'après la manière de voir que ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je m'aperçois que je lui prête tout-à-fait le mien. Je suis bien aise que l'auteur dede Officiisait réussi dans l'affaire de Catilina; mais je voudrais qu'il eût été grand dans ses revers.
[14]Cicéron ne fut point un homme ordinaire, il fut même un grand homme; il eut de très-grandes qualités, et de très-grands talents; il remplit un beau rôle; il écrivit très-bien sur des matières philosophiques: mais je ne vois pas qu'il ait eu l'âme d'un sage. O. n'aimait point qu'on en ait seulement la plume: Il trouvait d'ailleurs qu'un homme d'Etat rencontre l'occasion de se montrer tout ce qu'il est: il croyait encore qu'un homme d'Etat peut faire des fautes, mais ne peut pas être faible; qu'un père de la patrie n'a pas besoin de flatter; que la vanité est quelquefois la ressource presque inévitable de ceux qui restent inconnus, mais qu'un maître du monde ne peut en avoir que par petitesse d'âme. Je le soupçonne aussi de ne point aimer qu'un consul de Rome pleureplurimis lacrymis, parce que madame son épouse est obligée de changer de demeure. Voilà probablement sa manière de penser sur cet orateur dont le génie n'était peut-être pas aussi grand que les talents. Au reste, en interprétant son sentiment d'après la manière de voir que ses lettres annoncent, je crains de me tromper, car je m'aperçois que je lui prête tout-à-fait le mien. Je suis bien aise que l'auteur dede Officiisait réussi dans l'affaire de Catilina; mais je voudrais qu'il eût été grand dans ses revers.
[15]Ce mot, qu'il serait difficile de remplacer par une expression aussi juste, a été adopté ici apparemment pour cette raison: comme il est usité dans les Alpes, je ne l'ai point changé.
[15]Ce mot, qu'il serait difficile de remplacer par une expression aussi juste, a été adopté ici apparemment pour cette raison: comme il est usité dans les Alpes, je ne l'ai point changé.
[16]Jeune homme qui sentez comme lui, ne décidez point que vous sentirez toujours de même. Vous ne changerez pas, mais les temps vous calmeront: vous mettrez ce qui est, à la place de ce que vous aimiez. Vous vous lasserez; vous voudrez une vie commode: ce consentement est très-commode. Vous direz: Si l'espèce subsiste, chaque individu ne faisant que passer, c'est peu la peine qu'il raisonne pour lui-même et qu'il s'inquiète. Vous chercherez des délassements; vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même: et vous passerez, en oubliant que vous n'avez pas vécu. Plusieurs ont enfin passé de même.
[16]Jeune homme qui sentez comme lui, ne décidez point que vous sentirez toujours de même. Vous ne changerez pas, mais les temps vous calmeront: vous mettrez ce qui est, à la place de ce que vous aimiez. Vous vous lasserez; vous voudrez une vie commode: ce consentement est très-commode. Vous direz: Si l'espèce subsiste, chaque individu ne faisant que passer, c'est peu la peine qu'il raisonne pour lui-même et qu'il s'inquiète. Vous chercherez des délassements; vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité. Vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même: et vous passerez, en oubliant que vous n'avez pas vécu. Plusieurs ont enfin passé de même.
[17]On a communément une idée trop étroite de l'homme sensible: on en fait un personnage ridicule, j'en ai vu faire une femme, je veux dire une de ces femmes qui pleurent sur l'indisposition de leur oiseau, que le sang d'une piqûre d'aiguille fait pâmer, et qui frémissent au son de certaines syllabes, comme serpent, araignée, fossoyeur, petite vérole, tombeau, vieillesse.J'imagine une certaine modération dans ce qui nous émeut, une combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de supériorité sur l'affection même qui nous commande; une gravité de l'âme, et une profondeur de la pensée; une étendue qui appelle aussitôt en nous la perception secrète que la nature voulut opposer à la sensation visible; une sagesse du cœur dans sa perpétuelle agitation; un mélange enfin, une harmonie de toutes choses qui n'appartient qu'à l'homme d'une vaste sensibilité; dans sa force, il a pressenti tout ce qui est destiné à l'homme; dans sa modération, lui seul a connu la mélancolie du plaisir, et les grâces de la douleur.L'homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans modération, consume dans des choses indifférentes, cette force presque surnaturelle. Je ne dis pas qu'il ne la trouvera plus dans les occasions du génie: il est des hommes grands dans les petites choses, et qui pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés comme fous par les sots et par plusieurs gens d'esprit, et ils seront prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui concevront d'eux, une haute opinion. Ils dégradent le génie en le prostituant à des choses tout-à-fait vulgaires, et parmi les derniers des hommes. Par-là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu'il n'a pas ses écarts; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au-dessus des hommes prudents, ingénieux, réguliers, toujours retenus, et souvent personnels.
[17]On a communément une idée trop étroite de l'homme sensible: on en fait un personnage ridicule, j'en ai vu faire une femme, je veux dire une de ces femmes qui pleurent sur l'indisposition de leur oiseau, que le sang d'une piqûre d'aiguille fait pâmer, et qui frémissent au son de certaines syllabes, comme serpent, araignée, fossoyeur, petite vérole, tombeau, vieillesse.
J'imagine une certaine modération dans ce qui nous émeut, une combinaison subite des sentiments contraires, une habitude de supériorité sur l'affection même qui nous commande; une gravité de l'âme, et une profondeur de la pensée; une étendue qui appelle aussitôt en nous la perception secrète que la nature voulut opposer à la sensation visible; une sagesse du cœur dans sa perpétuelle agitation; un mélange enfin, une harmonie de toutes choses qui n'appartient qu'à l'homme d'une vaste sensibilité; dans sa force, il a pressenti tout ce qui est destiné à l'homme; dans sa modération, lui seul a connu la mélancolie du plaisir, et les grâces de la douleur.
L'homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans modération, consume dans des choses indifférentes, cette force presque surnaturelle. Je ne dis pas qu'il ne la trouvera plus dans les occasions du génie: il est des hommes grands dans les petites choses, et qui pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés comme fous par les sots et par plusieurs gens d'esprit, et ils seront prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui concevront d'eux, une haute opinion. Ils dégradent le génie en le prostituant à des choses tout-à-fait vulgaires, et parmi les derniers des hommes. Par-là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu'il n'a pas ses écarts; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au-dessus des hommes prudents, ingénieux, réguliers, toujours retenus, et souvent personnels.
[18]Le mont Rugi est près de Lucerne; le lac est au pied de ses rocs perpendiculaires.
[18]Le mont Rugi est près de Lucerne; le lac est au pied de ses rocs perpendiculaires.
[19]Les cieux ne sont pas immuables: chaque écolier dira cela.
[19]Les cieux ne sont pas immuables: chaque écolier dira cela.
[20]Il faudrait pourtant sans doute en excepter les mœurs nationales chez les peuples qui ont eu des législateurs, comme les Spartiates, les Hébreux, les Péruviens, les Parsis.
[20]Il faudrait pourtant sans doute en excepter les mœurs nationales chez les peuples qui ont eu des législateurs, comme les Spartiates, les Hébreux, les Péruviens, les Parsis.
[21]Plusieurs savants prétendent que les Francs sont le même peuple que les Russes, et qu'ainsi ils sont originaires de cette contrée dont les hordes semblent destinées de temps immémorial, à dompter les nations, et à..... recommencer leur ouvrage.
[21]Plusieurs savants prétendent que les Francs sont le même peuple que les Russes, et qu'ainsi ils sont originaires de cette contrée dont les hordes semblent destinées de temps immémorial, à dompter les nations, et à..... recommencer leur ouvrage.
[22]La scène paraît être dans la partie élevée du Péloponèse. Ces peuples pasteurs étaient connus pour leurs mœurs simples et heureuses, entre Corinthe et Lacédémoue déjà très-changée. Il y a beaucoup de fictions sans doute dans ce qui a été dit des Arcadiens; mais l'Arcadie était dans la Grèce ce qu'est la Suisse dans l'Europe occidentale. Même sol, même climat, mêmes habitudes, autant que cette ressemblance peut exister dans des lieux éloignés et dans des siècles fort différents.Les Arcadiens avaient la manie de donner leurs hommes aux puissances voisines, et de les donner à la première venue, en sorte qu'ils se trouvaient quelquefois réduits à se battre les uns contre les autres. Voyez Thucidide, liv. 7.Ce service dans l'étranger considéré sous d'autres rapports, a fait plus de mal aux Suisses qu'il n'en avait fait aux Arcadiens. Les Arcadiens différaient beaucoup des peuples chez lesquels leur jeunesse servait. Mais les vallées suisses devaient différer plus encore des capitales de leurs voisins. Les mœurs modernes ne sont à-peu-près que des habitudes; elles n'ont pas la force, la sanction que des moyens perdus maintenant, donnaient aux Institutions anciennes. Les Suisses avaient donc doublement à craindre de perdre les leurs, lorsque la jeunesse dont l'audace, l'inexpérience et l'activité frondent si volontiers les vieux usages, rapporterait les manières brillantes des grandes villes dans des rochers trop rustiques à leurs yeux.Les Suisses ont été reconnus pour sages, parce qu'en effet ils ont eu des vues nationales lorsque les autres cabinets en avaient de ministérielles: mais pourquoi leurs guerres en Italie? Pourquoi?.... et surtout pourquoi ce service dans l'étranger? Pour entretenir le peuple dans l'art des guerriers, sans pourtant partager les fléaux de la perpétuelle agitation de, l'Europe. Ce motif, plausible, n'était pas suffisant: le temps en a fait voir les raisons, et elles seraient trop longues à dire. Pour remédier à un excédent de population. Telle est la faiblesse de notre politique: elle sait éluder les maux, mais non les réparer; elle n'ose surtout les prévenir.Comment les anciens de la Suisse n'empêchèrent-ils pas ce mal dont ils ne pouvaient ignorer les dangers et la honte? c'est qu'un peuple pauvre, au milieu des peuples qui aiment l'argent, et qui en ont, l'aime excessivement lui-même, dès qu'il commence à le connaître. C'est que dans les conseils et dans les assemblées des cantons, tandis que les affaires du second ordre étaient réglées par des hommes mûrs, qui formaient le gouvernement, les questions importantes passaient à la pluralité des voix dans le corps en qui résidait la souveraineté. Or le souverain y était principalement composé de jeunes gens plus ou moins surpris de conduire l'Etat, ou plus avides de courses, de dangers et d'honneurs, que d'une prospérité obscure et tranquille; de jeunes gens plus occupés de montrer leur pouvoir, et d'entraîner les vieillards sous leurs lois, que de se soumettre eux-mêmes aux mœurs antiques et aux maximes que les vieillards voulaient conserver. C'est enfin que la Suisse n'avait pas une véritable diète; et que son union imparfaite, et troublée, selon les temps, soit par l'ambition de quelques-uns de ses confédérés, soit par l'opposition des religions, ne permettait guère de statuer sur ce qui eût paru attaquer l'indépendance individuelle des cantons.Quoique cette confédération mérite d'être respectée autant peut-être qu'aucune de celles dont l'histoire ait parlé, on pourrait observer que les cantons réunis en nombre suffisant, et à-peu-près délivrés de la crainte de l'Autriche, eussent dû revoir leurs constitutions dans une assemblée générale. En gardant chacun leur souveraineté et la différence de leurs lois, ils eussent consenti tous à régler selon l'intérêt commun, ce que l'intérêt de la patrie exigeait de tous. On eût réparé les fautes qu'avait faites une politique fausse ou personnelle. Ces hommes simples et d'un sens droit, ces magistrats d'alors qui avaient une patrie, et dont l'âme était pure, eussent achevé et consolidé le bonheur d'un pays, que sa situation, sa révolution très-heureuse, et d'autres circonstances destinaient au bonheur. Ils eussent senti, par exemple, que Berne, Fribourg, etc. eurent des vues étroites, lorsque pour réprimer la noblesse, ils la gênèrent en la laissant subsister: c'était entretenir exprès un ennemi intérieur. Admettre des nobles, et leur ôter des prérogatives que l'on réserve à d'autres, ce n'est pas les contenir, c'est les mécontenter: c'est préparer des troubles. Un corps dont la nature est de chercher et de vouloir les distinctions, qui ne peut cesser d'y prétendre, et dont l'existence est fondée sur elles, doit être ou expulsé ou réduit à une entière impuissance, ou enfin mis au-dessus de tout, si ce n'est par le pouvoir, au moins par les honneurs. Mais il est contradictoire de recevoir des nobles, et de leur interdire ce que la noblesse cherche nécessairement; de marquer la limite de leur élévation, tandis que la nature de la noblesse est de s'élever toujours; et d'exiger de ceux d'entre eux à qui on accorde du pouvoir, qu'ils renoncent aux titres que l'opinion met au-dessus, et pour lesquels seuls ordinairement les nobles, cherchent le pouvoir.Cette longue note s'écarte trop de son premier objet; il est temps de la terminer.
[22]La scène paraît être dans la partie élevée du Péloponèse. Ces peuples pasteurs étaient connus pour leurs mœurs simples et heureuses, entre Corinthe et Lacédémoue déjà très-changée. Il y a beaucoup de fictions sans doute dans ce qui a été dit des Arcadiens; mais l'Arcadie était dans la Grèce ce qu'est la Suisse dans l'Europe occidentale. Même sol, même climat, mêmes habitudes, autant que cette ressemblance peut exister dans des lieux éloignés et dans des siècles fort différents.
Les Arcadiens avaient la manie de donner leurs hommes aux puissances voisines, et de les donner à la première venue, en sorte qu'ils se trouvaient quelquefois réduits à se battre les uns contre les autres. Voyez Thucidide, liv. 7.
Ce service dans l'étranger considéré sous d'autres rapports, a fait plus de mal aux Suisses qu'il n'en avait fait aux Arcadiens. Les Arcadiens différaient beaucoup des peuples chez lesquels leur jeunesse servait. Mais les vallées suisses devaient différer plus encore des capitales de leurs voisins. Les mœurs modernes ne sont à-peu-près que des habitudes; elles n'ont pas la force, la sanction que des moyens perdus maintenant, donnaient aux Institutions anciennes. Les Suisses avaient donc doublement à craindre de perdre les leurs, lorsque la jeunesse dont l'audace, l'inexpérience et l'activité frondent si volontiers les vieux usages, rapporterait les manières brillantes des grandes villes dans des rochers trop rustiques à leurs yeux.
Les Suisses ont été reconnus pour sages, parce qu'en effet ils ont eu des vues nationales lorsque les autres cabinets en avaient de ministérielles: mais pourquoi leurs guerres en Italie? Pourquoi?.... et surtout pourquoi ce service dans l'étranger? Pour entretenir le peuple dans l'art des guerriers, sans pourtant partager les fléaux de la perpétuelle agitation de, l'Europe. Ce motif, plausible, n'était pas suffisant: le temps en a fait voir les raisons, et elles seraient trop longues à dire. Pour remédier à un excédent de population. Telle est la faiblesse de notre politique: elle sait éluder les maux, mais non les réparer; elle n'ose surtout les prévenir.
Comment les anciens de la Suisse n'empêchèrent-ils pas ce mal dont ils ne pouvaient ignorer les dangers et la honte? c'est qu'un peuple pauvre, au milieu des peuples qui aiment l'argent, et qui en ont, l'aime excessivement lui-même, dès qu'il commence à le connaître. C'est que dans les conseils et dans les assemblées des cantons, tandis que les affaires du second ordre étaient réglées par des hommes mûrs, qui formaient le gouvernement, les questions importantes passaient à la pluralité des voix dans le corps en qui résidait la souveraineté. Or le souverain y était principalement composé de jeunes gens plus ou moins surpris de conduire l'Etat, ou plus avides de courses, de dangers et d'honneurs, que d'une prospérité obscure et tranquille; de jeunes gens plus occupés de montrer leur pouvoir, et d'entraîner les vieillards sous leurs lois, que de se soumettre eux-mêmes aux mœurs antiques et aux maximes que les vieillards voulaient conserver. C'est enfin que la Suisse n'avait pas une véritable diète; et que son union imparfaite, et troublée, selon les temps, soit par l'ambition de quelques-uns de ses confédérés, soit par l'opposition des religions, ne permettait guère de statuer sur ce qui eût paru attaquer l'indépendance individuelle des cantons.
Quoique cette confédération mérite d'être respectée autant peut-être qu'aucune de celles dont l'histoire ait parlé, on pourrait observer que les cantons réunis en nombre suffisant, et à-peu-près délivrés de la crainte de l'Autriche, eussent dû revoir leurs constitutions dans une assemblée générale. En gardant chacun leur souveraineté et la différence de leurs lois, ils eussent consenti tous à régler selon l'intérêt commun, ce que l'intérêt de la patrie exigeait de tous. On eût réparé les fautes qu'avait faites une politique fausse ou personnelle. Ces hommes simples et d'un sens droit, ces magistrats d'alors qui avaient une patrie, et dont l'âme était pure, eussent achevé et consolidé le bonheur d'un pays, que sa situation, sa révolution très-heureuse, et d'autres circonstances destinaient au bonheur. Ils eussent senti, par exemple, que Berne, Fribourg, etc. eurent des vues étroites, lorsque pour réprimer la noblesse, ils la gênèrent en la laissant subsister: c'était entretenir exprès un ennemi intérieur. Admettre des nobles, et leur ôter des prérogatives que l'on réserve à d'autres, ce n'est pas les contenir, c'est les mécontenter: c'est préparer des troubles. Un corps dont la nature est de chercher et de vouloir les distinctions, qui ne peut cesser d'y prétendre, et dont l'existence est fondée sur elles, doit être ou expulsé ou réduit à une entière impuissance, ou enfin mis au-dessus de tout, si ce n'est par le pouvoir, au moins par les honneurs. Mais il est contradictoire de recevoir des nobles, et de leur interdire ce que la noblesse cherche nécessairement; de marquer la limite de leur élévation, tandis que la nature de la noblesse est de s'élever toujours; et d'exiger de ceux d'entre eux à qui on accorde du pouvoir, qu'ils renoncent aux titres que l'opinion met au-dessus, et pour lesquels seuls ordinairement les nobles, cherchent le pouvoir.
Cette longue note s'écarte trop de son premier objet; il est temps de la terminer.
[23]On sait que Cicéron a employé la même expression en parlant de l'amitié.
[23]On sait que Cicéron a employé la même expression en parlant de l'amitié.
[24]Dans l'état de malheur, la réaction doit être, plus forte; puisque la nature de l'être organisé le pousse plus particulièrement à son bien être comme à sa conservation.
[24]Dans l'état de malheur, la réaction doit être, plus forte; puisque la nature de l'être organisé le pousse plus particulièrement à son bien être comme à sa conservation.
[25]Tout cela, quoique exprimé d'une manière positive, ne doit pas être regardé comme vrairigoureusement.
[25]Tout cela, quoique exprimé d'une manière positive, ne doit pas être regardé comme vrairigoureusement.
[26]Il y a des hommes qu'elle aigrit; c'est ceux qui ne sont point méchants, et non pas ceux qui sont bons.
[26]Il y a des hommes qu'elle aigrit; c'est ceux qui ne sont point méchants, et non pas ceux qui sont bons.
[27]Les idées obscures ou profondes s'altèrent avec le temps, et on s'habitue à les considérer sous un autre aspect: lorsqu'elles commencent à devenir absurdes, le peuple commence à les trouver divines; lorsqu'elles le sont tout-à-fait, il veut mourir pour elles. Ce n'est que vingt siècles après qu'il aime autant travailler et boire.
[27]Les idées obscures ou profondes s'altèrent avec le temps, et on s'habitue à les considérer sous un autre aspect: lorsqu'elles commencent à devenir absurdes, le peuple commence à les trouver divines; lorsqu'elles le sont tout-à-fait, il veut mourir pour elles. Ce n'est que vingt siècles après qu'il aime autant travailler et boire.
[28]Le mot char n'est pas usité en ce sens, du moins dans la plus grande partie de la France, où les charrettes à deux roues sont plus en usage. Mais en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi les chariots légers, les voitures de campagne à quatre roues qui y servent au lieu de charrettes.
[28]Le mot char n'est pas usité en ce sens, du moins dans la plus grande partie de la France, où les charrettes à deux roues sont plus en usage. Mais en Suisse et dans plusieurs autres endroits, on nomme ainsi les chariots légers, les voitures de campagne à quatre roues qui y servent au lieu de charrettes.
[29]Le clavecin des couleurs était ingénieux; celui des odeurs eût intéressé davantage.
[29]Le clavecin des couleurs était ingénieux; celui des odeurs eût intéressé davantage.
[30]Küheren allemand,Armaillienroman, homme qui conduit les vaches aux montagnes, qui passe la saison entière dans les pâturages élevés, et y fait des fromages. En général, les Armaillis restent ainsi quatre et cinq mois dans les Hautes-Alpes, entièrement séparés des femmes, et souvent mêmes des autres hommes.
[30]Küheren allemand,Armaillienroman, homme qui conduit les vaches aux montagnes, qui passe la saison entière dans les pâturages élevés, et y fait des fromages. En général, les Armaillis restent ainsi quatre et cinq mois dans les Hautes-Alpes, entièrement séparés des femmes, et souvent mêmes des autres hommes.
[31]Beccaria a dit d'excellentes choses contre la peine de mort: mais je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prétend que le citoyenn'ayant pu aliéner que la portion de sa liberté la plus petite possible, n'a pu consentir à la perte de sa vie: il ajoute quen'ayant pas le droit de se tuer lui-même, il n'a pu céder à la cité le droit de le tuer.Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures choses par des raisons seulement spécieuses. Lorsqu'un jour leur illusion se trouve évanouie, la vérité même qu'elles paraissaient soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réelle, il n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la législation morale et politique de l'antiquité n'avait été fondée que sur des principes évidents, sa puissance moins persuasive, il est vrai, dans les premiers temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée inébranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet édifice que l'on n'a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne serait utile que quand les années l'auraient cimenté, mais cette considération ne détruit point sa beauté, et ne dispense pas de l'entreprendre.On ne fait que douter, supposer, chercher, rêver; il pense et ne raisonne guère; il examine et ne décide pas, n'établit pas. Ce qu'il dit n'est rien, si l'on veut, mais peut mener à quelque chose. Si dans sa manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe, c'est surtout celui de ne dire que des vérités en faveur de la vérité même, et de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer; de ne pas confondre la bonté de l'intention avec la justesse des preuves, et de ne pas croire qu'il soit indifférent par quelle voie l'on persuade les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que l'ouvrage d'un jour. Cette manière de voir m'a parue d'une grande importance, et c'est principalement à cause d'elle que je publie ces lettres si vides sous d'autres rapports, et si vagues.
[31]Beccaria a dit d'excellentes choses contre la peine de mort: mais je ne saurais penser comme lui sur celles-ci. Il prétend que le citoyenn'ayant pu aliéner que la portion de sa liberté la plus petite possible, n'a pu consentir à la perte de sa vie: il ajoute quen'ayant pas le droit de se tuer lui-même, il n'a pu céder à la cité le droit de le tuer.
Je crois qu'il importe de ne dire que des choses justes et incontestables, lorsqu'il s'agit des principes qui servent de base aux lois positives ou à la morale. Il y a du danger à appuyer les meilleures choses par des raisons seulement spécieuses. Lorsqu'un jour leur illusion se trouve évanouie, la vérité même qu'elles paraissaient soutenir en est ébranlée. Les choses vraies ont leur raison réelle, il n'en faut pas chercher d'arbitraires. Si la législation morale et politique de l'antiquité n'avait été fondée que sur des principes évidents, sa puissance moins persuasive, il est vrai, dans les premiers temps, et moins propre à faire des enthousiastes, fût restée inébranlable. Si l'on essayait maintenant de construire cet édifice que l'on n'a pas encore élevé, je conviens que peut-être il ne serait utile que quand les années l'auraient cimenté, mais cette considération ne détruit point sa beauté, et ne dispense pas de l'entreprendre.
On ne fait que douter, supposer, chercher, rêver; il pense et ne raisonne guère; il examine et ne décide pas, n'établit pas. Ce qu'il dit n'est rien, si l'on veut, mais peut mener à quelque chose. Si dans sa manière indépendante et sans système, il suit pourtant quelque principe, c'est surtout celui de ne dire que des vérités en faveur de la vérité même, et de ne rien admettre que tous les temps ne pussent avouer; de ne pas confondre la bonté de l'intention avec la justesse des preuves, et de ne pas croire qu'il soit indifférent par quelle voie l'on persuade les meilleures choses. L'histoire de tant de sectes religieuses et politiques a prouvé que les moyens expéditifs ne produisent que l'ouvrage d'un jour. Cette manière de voir m'a parue d'une grande importance, et c'est principalement à cause d'elle que je publie ces lettres si vides sous d'autres rapports, et si vagues.
[32]Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois avertir que l'on verra dans la suite la manière de penser d'un autre âge sur la même question. J'ai déjà lu le passage que j'indique: il blâme le suicide, et peut-être il scandalisera tout autant que celui-ci; mais il ne choquera que les mêmes personnes.
[32]Je sens combien cette lettre est propre à scandaliser. Je dois avertir que l'on verra dans la suite la manière de penser d'un autre âge sur la même question. J'ai déjà lu le passage que j'indique: il blâme le suicide, et peut-être il scandalisera tout autant que celui-ci; mais il ne choquera que les mêmes personnes.
[33]Ceci a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l'Histoire des voyages. Un Islandais a dit à un savant Danois, qu'il avait allumé plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant près de deux années.
[33]Ceci a beaucoup de rapport à un fait rapporté dans l'Histoire des voyages. Un Islandais a dit à un savant Danois, qu'il avait allumé plusieurs fois sa pipe à un ruisseau de feu qui coula en Islande pendant près de deux années.
[34]Si O. avait lu davantage, et écrit plus tard, il aurait pu apprendre que Théodose fut bien plus grand que Trajan: cela se dit maintenant, en attendant qu'on le dise aussi de Constantin.
[34]Si O. avait lu davantage, et écrit plus tard, il aurait pu apprendre que Théodose fut bien plus grand que Trajan: cela se dit maintenant, en attendant qu'on le dise aussi de Constantin.
[35]En lisant laDémonstration Evangélique.
[35]En lisant laDémonstration Evangélique.
[36]Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu'il existe des choses inexplicables à l'homme, ou affirmer que l'explication inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est encore différent de dire, dans les ténèbres; je ne vois pas: ou de dire; je vois une lumière divine, vous qui me suivez, non-seulement ne dites point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes anathème.
[36]Il y a effectivement quelque différence entre avouer qu'il existe des choses inexplicables à l'homme, ou affirmer que l'explication inconcevable de ces choses est juste et infaillible. Il est encore différent de dire, dans les ténèbres; je ne vois pas: ou de dire; je vois une lumière divine, vous qui me suivez, non-seulement ne dites point que vous ne la voyez pas, mais voyez-la, sinon vous êtes anathème.
[37]«C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable: qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en faisais ainsi autrefois...... et à présent je trouve que j'étais pour le moins autant à plaindre moi-même.»Montaigne,Essais, liv. I, chap. 26.
[37]«C'est une sotte présomption d'aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable: qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance, outre la commune. J'en faisais ainsi autrefois...... et à présent je trouve que j'étais pour le moins autant à plaindre moi-même.»
Montaigne,Essais, liv. I, chap. 26.
[38]On peut voir dans la 7eEpîtrede Sénèque cette opinion commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par lesquelles Sénèque la réfute.
[38]On peut voir dans la 7eEpîtrede Sénèque cette opinion commune chez les stoïciens, et les raisons non moins remarquables par lesquelles Sénèque la réfute.
[39]On n'a pu avoir l'intention de plaisanter des sciences qu'il admirait, et qu'il ne possédait pas. Sans doute il désirait seulement que les vastes progrès modernes ne portassent pas si inconsidérément les demi-savants à mépriser l'Antiquité, à rire de ses conceptions profondes.
[39]On n'a pu avoir l'intention de plaisanter des sciences qu'il admirait, et qu'il ne possédait pas. Sans doute il désirait seulement que les vastes progrès modernes ne portassent pas si inconsidérément les demi-savants à mépriser l'Antiquité, à rire de ses conceptions profondes.
[40]Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d'entre les disciples sont moins grands hommes que leur maître. Ils défigurent sa pensée, surtout quand le fanatisme superstitieux, ou l'ambition d'innover se joignent aux erreurs de l'esprit.Pythagore, ainsi que Jésus, n'a pas écrit (du moins les écrits de Pythagore, perdus maintenant, paraissent n'avoir pas été bien reconnus des Anciens eux-mêmes): les successeurs, ou prétendus tels, de l'un et de l'autre, ont montré qu'ils sentaient tout l'avantage de cette circonstance.Considérons un moment le nombre comme Pythagore paraît l'avoir entendu.Si depuis un lieu élevé et qui domine une vaste étendue, on discerne dans la plaine, entre les hautes forêts, quelques-uns de ces êtres qui se soutiennent debout; si l'on vient à se rappeler que les forêts sont abattues, que les fleuves sont dirigés, que les pyramides sont élevées, que la terre est changée par eux, on éprouve de l'étonnement. Le temps est leur grand moyen; le temps est une série de nombres. Ce sont les nombres rassemblés ou successifs, qui font tous les phénomènes, les vicissitudes, les combinaisons, toutes les œuvres individuelles de l'univers. La force, l'organisation, l'espace, l'ordre, la durée ne sont rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des propriétés des nombres; la réunion de ces moyens est la nature elle-même; cette harmonie sans bornes est le principe infini par lequel tout ce qui existe existe ainsi: et le génie de Pythagore vaut bien les esprits qui ne l'entendent pas.Pythagore paraît avoir dit que tout était fait selon les propriétés des nombres, mais non par leur vertu.Voyez dansDe mysteriis numerorumpar Bungo, ce que Porphyre, Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.VoyezLoisde Pythagore 2036, 2038, etc., dansVoyagesde Pythagore. On peut remarquer en parcourant ce volume de l'ancienne sagesse, ces trois mille cinq cents sentences ditesLoisde Pythagore, combien il y est peu question des nombres.
[40]Dans toutes les sectes, les disciples, ou beaucoup d'entre les disciples sont moins grands hommes que leur maître. Ils défigurent sa pensée, surtout quand le fanatisme superstitieux, ou l'ambition d'innover se joignent aux erreurs de l'esprit.
Pythagore, ainsi que Jésus, n'a pas écrit (du moins les écrits de Pythagore, perdus maintenant, paraissent n'avoir pas été bien reconnus des Anciens eux-mêmes): les successeurs, ou prétendus tels, de l'un et de l'autre, ont montré qu'ils sentaient tout l'avantage de cette circonstance.
Considérons un moment le nombre comme Pythagore paraît l'avoir entendu.
Si depuis un lieu élevé et qui domine une vaste étendue, on discerne dans la plaine, entre les hautes forêts, quelques-uns de ces êtres qui se soutiennent debout; si l'on vient à se rappeler que les forêts sont abattues, que les fleuves sont dirigés, que les pyramides sont élevées, que la terre est changée par eux, on éprouve de l'étonnement. Le temps est leur grand moyen; le temps est une série de nombres. Ce sont les nombres rassemblés ou successifs, qui font tous les phénomènes, les vicissitudes, les combinaisons, toutes les œuvres individuelles de l'univers. La force, l'organisation, l'espace, l'ordre, la durée ne sont rien sans les nombres. Tous les moyens de la nature sont une suite des propriétés des nombres; la réunion de ces moyens est la nature elle-même; cette harmonie sans bornes est le principe infini par lequel tout ce qui existe existe ainsi: et le génie de Pythagore vaut bien les esprits qui ne l'entendent pas.
Pythagore paraît avoir dit que tout était fait selon les propriétés des nombres, mais non par leur vertu.
Voyez dansDe mysteriis numerorumpar Bungo, ce que Porphyre, Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.
VoyezLoisde Pythagore 2036, 2038, etc., dansVoyagesde Pythagore. On peut remarquer en parcourant ce volume de l'ancienne sagesse, ces trois mille cinq cents sentences ditesLoisde Pythagore, combien il y est peu question des nombres.
[41]Apparemment cette époque est antérieure aux dernières d'entre les découvertes modernes: au reste neuf est comme sept, un nombre sacré.
[41]Apparemment cette époque est antérieure aux dernières d'entre les découvertes modernes: au reste neuf est comme sept, un nombre sacré.
[42]Comme il en fallait sept, et qu'il était impossible de ne pas admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un caractère particulier, et différer des autres métaux par diverses propriétés, entre autres, par celle de rester dans un état de fusion, même à un degré de froid que l'on a cru longtemps passer le froid naturel de notre âge. Malheureusement la chimie moderne reconnaît un plus grand nombre de métaux; mais il est probable alors qu'il y en aura quarante-neuf, ce qui revient au même.
[42]Comme il en fallait sept, et qu'il était impossible de ne pas admettre le platine, on rejetait le mercure, qui semble avoir un caractère particulier, et différer des autres métaux par diverses propriétés, entre autres, par celle de rester dans un état de fusion, même à un degré de froid que l'on a cru longtemps passer le froid naturel de notre âge. Malheureusement la chimie moderne reconnaît un plus grand nombre de métaux; mais il est probable alors qu'il y en aura quarante-neuf, ce qui revient au même.
[43]Linnaeus divisait les odeurs végétales en sept classes: de Saussure en admet une huitième; mais on voit bien qu'il ne doit y en avoir que sept pour la gamme.
[43]Linnaeus divisait les odeurs végétales en sept classes: de Saussure en admet une huitième; mais on voit bien qu'il ne doit y en avoir que sept pour la gamme.
[44]Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens français en reconnaissent aussi sept, les troise, et les quatre autres.
[44]Les Grecs avaient sept voyelles. Les grammairiens français en reconnaissent aussi sept, les troise, et les quatre autres.
[45]Son tombeau est à Salon, petite ville à quatre lieues d'Aix. Il est dit dans l'épitaphe que Nostradamus (dont la plume fut divine à peu de chose près,penè divino calamo) vécut soixante-deux ans six mois et dix jours.
[45]Son tombeau est à Salon, petite ville à quatre lieues d'Aix. Il est dit dans l'épitaphe que Nostradamus (dont la plume fut divine à peu de chose près,penè divino calamo) vécut soixante-deux ans six mois et dix jours.
[46]Voyez plus haut dans la même lettre.
[46]Voyez plus haut dans la même lettre.
[47]Les climatériques d'Hippocrate sont les septièmes années, ce qui est analogue à ce qu'on a dit au nombre sept.
[47]Les climatériques d'Hippocrate sont les septièmes années, ce qui est analogue à ce qu'on a dit au nombre sept.
[48]De l'Eglise.
[48]De l'Eglise.
[49]On est enfin parvenu au point d'amener la lune à une proximité apparente de notre œil, plus grande que celle des montagnes que dans certains climats l'œil nu distingue parfaitement, quoiqu'elles soient éloignées de plus d'une journée de marche.
[49]On est enfin parvenu au point d'amener la lune à une proximité apparente de notre œil, plus grande que celle des montagnes que dans certains climats l'œil nu distingue parfaitement, quoiqu'elles soient éloignées de plus d'une journée de marche.
[50]Dans la forêt de Fontainebleau.
[50]Dans la forêt de Fontainebleau.
[51]Fruits de la ronce.
[51]Fruits de la ronce.
[52]Essai sur la physiognomonie, etc., par J.-G. Lavater de Zurich, ministre.
[52]Essai sur la physiognomonie, etc., par J.-G. Lavater de Zurich, ministre.
[53]Relatif à des lettres supprimées.
[53]Relatif à des lettres supprimées.
[54]Freyburg, ville de franchises.
[54]Freyburg, ville de franchises.
[55]Nos jours, que rien ne ramène, se composent de moments orageux qui élèvent l'âme en la déchirant; de longues sollicitudes qui la fatiguent, l'énervent, l'avilissent; de temps indifférents qui l'arrêtent dans le repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la mollesse s'ils ont de la continuité. Il y a aussi quelques éclairs de plaisir pour l'enfance du cœur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur, il éveille, il agite; on le veut, on le cherche, on s'épuise; il est vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la décrépitude ne venaient avant lui.Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l'homme de bien: il s'agit seulement d'imposer à son cœur le repos que l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraie de n'avoir plus d'illusions; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est une erreur: il ne s'agit pas d'occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste, pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.C'est assez pour atteindre la nuit; le sommeil est naturel, quand on n'est pas agité.
[55]Nos jours, que rien ne ramène, se composent de moments orageux qui élèvent l'âme en la déchirant; de longues sollicitudes qui la fatiguent, l'énervent, l'avilissent; de temps indifférents qui l'arrêtent dans le repos s'ils sont rares, et dans l'ennui ou la mollesse s'ils ont de la continuité. Il y a aussi quelques éclairs de plaisir pour l'enfance du cœur. La paix est le partage d'un homme sur dix mille. Pour le bonheur, il éveille, il agite; on le veut, on le cherche, on s'épuise; il est vrai qu'on l'espère, et peut-être on l'aurait, si la mort ou la décrépitude ne venaient avant lui.
Cependant la vie n'est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l'homme de bien: il s'agit seulement d'imposer à son cœur le repos que l'âme a conservé quand elle est restée juste. On s'effraie de n'avoir plus d'illusions; on se demande avec quoi l'on remplira ses jours. C'est une erreur: il ne s'agit pas d'occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l'égarer; et quand l'espérance n'est plus, il nous reste, pour arriver jusqu'à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.
C'est assez pour atteindre la nuit; le sommeil est naturel, quand on n'est pas agité.
[56]Batzen, à peu près la septième partie de la livre tournois.
[56]Batzen, à peu près la septième partie de la livre tournois.
[57]Voyez une note de lalettre LXXXIX[p. 423].
[57]Voyez une note de lalettre LXXXIX[p. 423].
[58]Petite contrée montueuse où l'on trouve des usages qui lui sont particuliers, et même quelque chose d'assez extraordinaire dans les mœurs.
[58]Petite contrée montueuse où l'on trouve des usages qui lui sont particuliers, et même quelque chose d'assez extraordinaire dans les mœurs.
[59]La mélodie, si l'on prend cette expression dans toute l'étendue dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable de ces effets, dont la propriété est d'exciter en nous ce que nous appelons exclusivement un sentiment.
[59]La mélodie, si l'on prend cette expression dans toute l'étendue dont elle est susceptible, peut aussi résulter d'une suite de couleurs ou d'une suite d'odeurs. La mélodie peut résulter de toute suite bien ordonnée de certaines sensations, de toute série convenable de ces effets, dont la propriété est d'exciter en nous ce que nous appelons exclusivement un sentiment.
[60]Rien n'indique quel lac ce peut être; ce n'est point celui de Genève. Le commencement de la lettre manque; et j'en ai supprimé la fin.
[60]Rien n'indique quel lac ce peut être; ce n'est point celui de Genève. Le commencement de la lettre manque; et j'en ai supprimé la fin.
[61]La plus grande différence sans opposition repoussante, comme la plus grande similitude sans uniformité insipide.
[61]La plus grande différence sans opposition repoussante, comme la plus grande similitude sans uniformité insipide.
[62]Notre industrie sociale a opposé les hommes que le véritable art social devait concilier.
[62]Notre industrie sociale a opposé les hommes que le véritable art social devait concilier.
[63]Quelques-uns vantent leur froideur comme le calme de la sagesse; il en est qui prétendent au stérile honneur d'être inaccessibles: c'est l'aveugle qui se croit mieux organisé que le commun des hommes, parce que la cécité lui évite des distractions.
[63]Quelques-uns vantent leur froideur comme le calme de la sagesse; il en est qui prétendent au stérile honneur d'être inaccessibles: c'est l'aveugle qui se croit mieux organisé que le commun des hommes, parce que la cécité lui évite des distractions.
[64]Ce qui doit exalter l'imagination, déranger l'esprit, passionner le cœur, et interdire tout raisonnement, réussit d'autant mieux qu'on y joint plus d'austérité: mais il n'en est pas des institutions durables, des lois temporelles et civiles, des mœurs intérieures, et de tout ce qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme dont la nature est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été oubliée. On a très bien observé dans l'homme ses affections multipliées, et en quelque sorte les incidents de son cœur; mais il reste à faire un grand pas au-delà. Il est si important que la considération de son utilité pourra entraîner à l'essayer; il est si difficile qu'en l'entreprenant on sera bien persuadé de ne faire qu'une tentative.
[64]Ce qui doit exalter l'imagination, déranger l'esprit, passionner le cœur, et interdire tout raisonnement, réussit d'autant mieux qu'on y joint plus d'austérité: mais il n'en est pas des institutions durables, des lois temporelles et civiles, des mœurs intérieures, et de tout ce qui permet l'examen, comme de l'impulsion du fanatisme dont la nature est de porter à tout ce qui est difficile, et de faire vénérer tout ce qui est extraordinaire. Cette distinction essentielle paraît avoir été oubliée. On a très bien observé dans l'homme ses affections multipliées, et en quelque sorte les incidents de son cœur; mais il reste à faire un grand pas au-delà. Il est si important que la considération de son utilité pourra entraîner à l'essayer; il est si difficile qu'en l'entreprenant on sera bien persuadé de ne faire qu'une tentative.
[65]C'est dans l'amour que la déviation est devenue extrême chez les nations à qui nous trouvons des mœurs: et c'est ce qui concerne l'amour que nous avons exclusivement appelé mœurs.
[65]C'est dans l'amour que la déviation est devenue extrême chez les nations à qui nous trouvons des mœurs: et c'est ce qui concerne l'amour que nous avons exclusivement appelé mœurs.
[66]J'ai mal usé du droit d'éditeur; j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses au moins inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci: c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité, ni la beauté de l'institution du mariage, ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.
[66]J'ai mal usé du droit d'éditeur; j'ai retranché des passages de plusieurs lettres, et cependant j'ai laissé trop de choses au moins inutiles. Mais cette négligence ne serait pas aussi excusable dans une lettre comme celle-ci: c'est à dessein que j'ai laissé ce mot sur le mariage. Je ne l'ai pas supprimé, parce que je n'ai pas en vue la foule de ceux qui lisent: elle seule pourrait ne pas trouver évident que cela n'attaque ni l'utilité, ni la beauté de l'institution du mariage, ni même tout ce qu'il y a d'heureux dans un mariage heureux.
[67]Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en cela que de très simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir, nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse.
[67]Il y avait ici dans le texte: Je ne la presserai point d'être fourbe en ma faveur, je m'y refuserais même; et je ne ferais rien en cela que de très simple, rien qui ne soit, pour quiconque y a su penser, un devoir rigoureux dont l'infraction l'avilirait. Nulle force du désir, nulle passion mutuelle même ne peut servir d'excuse.
[68]On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables, le sentiment et l'appétit. L'amour du cœur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras: le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion, n'est plus le même dans l'amour sans passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité.
[68]On l'est aussi par la timidité du sentiment. L'on a distingué dans toute affection de notre être deux choses analogues, mais non semblables, le sentiment et l'appétit. L'amour du cœur donne aux hommes sensibles beaucoup de réserve et d'embarras: le sentiment est plus fort alors que le besoin direct. Mais comme il n'y a point de sensibilité profonde dans une organisation intérieurement faible, celui qui est ainsi dans une véritable passion, n'est plus le même dans l'amour sans passion; s'il est retenu alors, c'est par ses devoirs, et nullement par sa timidité.
[69]Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et l'égorge. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que ordinairement il est ivre.
[69]Je n'ai pas encore découvert la différence entre le misérable qui rend une femme enceinte, puis l'abandonne, et le soldat qui, dans le saccage d'une ville, en jouit et l'égorge. Celui-ci serait-il moins infâme, et parce que du moins il ne la trompe pas, et parce que ordinairement il est ivre.
[70]Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans partialité. Mais la difficulté d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas très grande en elle-même, et n'existe guère que dans la confusion présente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions différentes des nôtres, il n'y aurait peut-être point des esprits aussi instruits que parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide et surtout aussi trompée.
[70]Vraisemblablement on objectera que le vulgaire est incapable de chercher ainsi la raison de ses devoirs, et surtout de le faire sans partialité. Mais la difficulté d'estimer ainsi ses devoirs n'est pas très grande en elle-même, et n'existe guère que dans la confusion présente de la morale. D'ailleurs, dans des institutions différentes des nôtres, il n'y aurait peut-être point des esprits aussi instruits que parmi nous, mais il n'y aurait certainement pas une foule aussi stupide et surtout aussi trompée.
[71]Voici une partie de ce que j'ai retranché du texte. L'on trouvera peut-être que j'eusse dû le supprimer entièrement. Mais je réponds pour cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pensée qu'on doive leur taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs: si jamais on peut me dire qu'il me soit arrivé de manquer à un seul devoir réel, non seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai pour toujours au droit d'écrire.«J'aurais peu de confiance dans une femme qui ne sentirait pas la raison de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglément et par l'instinct de la prévention. Il peut arriver qu'une telle conduite soit sûre, mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. J'estime davantage une femme que rien absolument ne pourrait engager à trahir celui qui reposerait sur sa foi, mais qui, dans sa liberté naturelle, n'étant liée ni par une promesse quelconque, ni par un attachement sérieux, et se trouvant dans des circonstances assez particulières pour l'y déterminer, jouirait de plusieurs hommes, et en jouirait même dans l'ivresse, dans la nudité, dans la délicate folie du plaisir.»
[71]Voici une partie de ce que j'ai retranché du texte. L'on trouvera peut-être que j'eusse dû le supprimer entièrement. Mais je réponds pour cette circonstance-ci et pour d'autres, que l'on peut se permettre de parler aux hommes quand on n'a rien dans sa pensée qu'on doive leur taire. Je suis responsable de ce que je publie. J'ose juger les devoirs: si jamais on peut me dire qu'il me soit arrivé de manquer à un seul devoir réel, non seulement je ne les jugerai plus, mais je renoncerai pour toujours au droit d'écrire.
«J'aurais peu de confiance dans une femme qui ne sentirait pas la raison de ses devoirs, qui les suivrait strictement, aveuglément et par l'instinct de la prévention. Il peut arriver qu'une telle conduite soit sûre, mais ce genre de conduite ne me satisfera pas. J'estime davantage une femme que rien absolument ne pourrait engager à trahir celui qui reposerait sur sa foi, mais qui, dans sa liberté naturelle, n'étant liée ni par une promesse quelconque, ni par un attachement sérieux, et se trouvant dans des circonstances assez particulières pour l'y déterminer, jouirait de plusieurs hommes, et en jouirait même dans l'ivresse, dans la nudité, dans la délicate folie du plaisir.»
[72]Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribué à nous vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde parce qu'on y est moins actif; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation, produit ces hommes remuants et agités, dont le reste du globe voit la manie avec un étonnement toujours nouveau.Rév.Je ne dis pas que dans l'état présent des choses, ce ne soit pas un allégement pour des individus, et même pour un corps de peuple, que cette activité valeureuse et spirituelle qui voit dans le mal le plaisir de le souffrir gaiement, et dans le désordre le côté burlesque que présentent toutes les choses de la vie. L'homme qui tient aux objets de ses désirs dit bien souvent: «Que le monde est triste!» Celui qui ne prétend plus autre chose que de ne pas souffrir, se dit: «Que la vie est bizarre!» C'est déjà trouver les choses moins malheureuses que de les trouver comiques: c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les contrariétés qu'on éprouve; et quand, afin de mieux rire, on cherche les dangers. Pour les Français, s'ils ont jamais Naples, ils bâtiront une salle de bal dans le cratère du Vésuve.
[72]Les stimulants de la Torride pourraient avoir contribué à nous vieillir. Leurs feux agissent moins dans l'Inde parce qu'on y est moins actif; mais l'inquiétude européenne, excitée par leur fermentation, produit ces hommes remuants et agités, dont le reste du globe voit la manie avec un étonnement toujours nouveau.Rév.
Je ne dis pas que dans l'état présent des choses, ce ne soit pas un allégement pour des individus, et même pour un corps de peuple, que cette activité valeureuse et spirituelle qui voit dans le mal le plaisir de le souffrir gaiement, et dans le désordre le côté burlesque que présentent toutes les choses de la vie. L'homme qui tient aux objets de ses désirs dit bien souvent: «Que le monde est triste!» Celui qui ne prétend plus autre chose que de ne pas souffrir, se dit: «Que la vie est bizarre!» C'est déjà trouver les choses moins malheureuses que de les trouver comiques: c'est plus encore quand on s'amuse de toutes les contrariétés qu'on éprouve; et quand, afin de mieux rire, on cherche les dangers. Pour les Français, s'ils ont jamais Naples, ils bâtiront une salle de bal dans le cratère du Vésuve.
[73]L'homme de bien est inébranlable dans sa vertu sévère; l'homme à systèmes cherche souvent des vertus austères.
[73]L'homme de bien est inébranlable dans sa vertu sévère; l'homme à systèmes cherche souvent des vertus austères.
[74]Ceci ne peut s'entendre que du thermomètre de Fahrenheit. 145 degrés au-dessus de zéro, ou 113 au-dessus de la congélation naturelle de l'eau répond à 50 degrés et quelque chose du thermomètre dit de Réaumur: et 130 degrés au-dessous de zéro répond à 72 au-dessous de glace. On prétend qu'un froid de 70 degrés n'est pas sans exemple à la New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mêmes de la Gambie 50 degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde est, dit-on, de 38: et celle de la Guinée paraît tellement au-dessous de 50, que je doute qu'elle aille à ce point en aucun lieu, si ce n'est tout à fait accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-être faut-il aussi douter des 70 degrés de glace dans les contrées habitées quelconques; malgré qu'on ait prétendu les avoir vus à Jeniseick.Voici le résultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au 61edegré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur indiquait 31 degrés et demi. Le matin du 1erdécembre il descendit à 40; le même jour à 51; et le 7 décembre à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de 70 degrés soit dans la New-Zemble, soit dans les parties les plus septentrionales de la Russie qui sont beaucoup plus près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.
[74]Ceci ne peut s'entendre que du thermomètre de Fahrenheit. 145 degrés au-dessus de zéro, ou 113 au-dessus de la congélation naturelle de l'eau répond à 50 degrés et quelque chose du thermomètre dit de Réaumur: et 130 degrés au-dessous de zéro répond à 72 au-dessous de glace. On prétend qu'un froid de 70 degrés n'est pas sans exemple à la New-Zemble. Mais je ne sais si l'on a vu sur les rives mêmes de la Gambie 50 degrés. La chaleur extrême de la Thébaïde est, dit-on, de 38: et celle de la Guinée paraît tellement au-dessous de 50, que je doute qu'elle aille à ce point en aucun lieu, si ce n'est tout à fait accidentellement, comme pendant le passage du Samiel. Peut-être faut-il aussi douter des 70 degrés de glace dans les contrées habitées quelconques; malgré qu'on ait prétendu les avoir vus à Jeniseick.
Voici le résultat d'observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au 61edegré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur indiquait 31 degrés et demi. Le matin du 1erdécembre il descendit à 40; le même jour à 51; et le 7 décembre à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de 70 degrés soit dans la New-Zemble, soit dans les parties les plus septentrionales de la Russie qui sont beaucoup plus près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.
[75]Allusion à Démocrite apparemment.
[75]Allusion à Démocrite apparemment.
[76]Thermomètre dit de Réaumur.
[76]Thermomètre dit de Réaumur.
[77]C'est une grande facilité pour un poète: celui qui veut dire tout ce qu'il imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.
[77]C'est une grande facilité pour un poète: celui qui veut dire tout ce qu'il imagine a un grand avantage sur celui qui ne doit dire que des choses positives, qui ne dit que ce qu'il croit.
[78]Encore un aperçu vague et peut-être hasardé. Cette observation serait même inutile ici; mais elle ne l'est pas en général, et pour les autres passages auxquels elle ne peut se trouver applicable.
[78]Encore un aperçu vague et peut-être hasardé. Cette observation serait même inutile ici; mais elle ne l'est pas en général, et pour les autres passages auxquels elle ne peut se trouver applicable.
[79]Il est bien probable que les autres parties de la nature seraient aussi obscures à nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans l'intérieur des êtres que nous rencontrons partout les bornes de nos conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que l'inconnu est lié au connu; nous voyons que nous sommes près de concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons point: ces bornes nous remplissent d'étonnement.
[79]Il est bien probable que les autres parties de la nature seraient aussi obscures à nos yeux. Si nous trouvons dans l'homme plus de sujets de surprise, c'est que nous y voyons plus de choses. C'est surtout dans l'intérieur des êtres que nous rencontrons partout les bornes de nos conceptions. Dans un objet qui nous est beaucoup connu, nous sentons que l'inconnu est lié au connu; nous voyons que nous sommes près de concevoir le reste, et que pourtant nous ne le concevrons point: ces bornes nous remplissent d'étonnement.
[80]Avant la révolution de la Suisse.
[80]Avant la révolution de la Suisse.
[81]Le motfrançaiseest trop général.
[81]Le motfrançaiseest trop général.
[82]«O Eternel! Tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui lui reste dans la main de son frère.» Ce sont, je crois, les propres mots de M** dans le beau chapitreDieu, an 2440.
[82]«O Eternel! Tu es admirable dans l'ordre des mondes; mais tu es adorable dans le regard expressif de l'homme bon qui rompt le pain qui lui reste dans la main de son frère.» Ce sont, je crois, les propres mots de M** dans le beau chapitreDieu, an 2440.
[83]Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on désigne ainsi des savants, ou de grands écrivains; mais des folliculaires, des gens quifont le métier, ou, tout au plus ceux qui sont exactement ou seulement hommes de lettres. Un magistrat n'est pas un homme de loi. Montesquieu, Boulanger, Helvétius n'étaient pas des hommes de lettres: je sais plusieurs auteurs Vivants qui n'en sont pas.
[83]Expression qui ne convient qu'ici. Je n'aime pas qu'on désigne ainsi des savants, ou de grands écrivains; mais des folliculaires, des gens quifont le métier, ou, tout au plus ceux qui sont exactement ou seulement hommes de lettres. Un magistrat n'est pas un homme de loi. Montesquieu, Boulanger, Helvétius n'étaient pas des hommes de lettres: je sais plusieurs auteurs Vivants qui n'en sont pas.
[84]Il est absurde et révoltant qu'il se charge de chercher les principes, et d'examiner la vérité des vertus, s'il prend pour règle de sa propre conduite les faciles maximes de la société, la fausse morale convenue. Aucun homme ne doit se mêler de dire aux hommes leurs devoirs et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment de l'ordre, s'il ne veut avant tout, non pas précisément la prospérité, mais la félicité publique; si l'unique fin de sa pensée n'est pas d'ajouter à ce bonheur obscur, à ce bien-être du cœur, source de tout bien, que la déviation des êtres altère sans cesse, et que l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a d'autres passions, et ne soumet pas à cette idée toute affection humaine; quiconque peut chercher sérieusement les femmes, les honneurs, les biens, l'amour même ou la gloire, n'est pas né pour la magistrature auguste d'instituteur des hommes.Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y vénérer la loi suprême de son cœur, est un méprisable charlatan. Ne vous irritez pas contre lui, n'allez pas haïr sa personne: mais que sa duplicité vous indigne; et, s'il le faut pour qu'il ne puisse plus corrompre le cœur humain, plongez-le dans l'opprobre; qu'il y reste.Celui qui sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes ses vues à l'ordre et à l'équité morale, ose parler de morale à l'homme, à l'homme qui a comme lui l'égoïsme naturel de l'individu et la faiblesse d'un mortel! celui-là est un charlatan plus détestable: il avilit les choses sublimes; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la fureur d'écrire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits vers: s'il a le talent d'écrire, qu'il traduise, qu'il fasse un honnête métier, qu'il soithomme de lettres, qu'il explique les arts, qu'il soit utile à sa manière: qu'il travaille pour de l'argent, pour la réputation; que plus désintéressé, il travaille pour l'honneur d'un corps, pour l'avancement des sciences, pour la renommée de son pays; mais qu'il laisse à l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des sages, et au prédicateur le métier des mœurs.L'imprimerie a fait dans le monde social un grand changement. Il était impossible que sa vaste influence ne fît aucun mal, mais elle pouvait en faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n'en ont pas produit de moins graves. Il me semblerait pourtant que dans l'état actuel des choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d'écrire, et les moyens de séparer de l'utilité des livres les excès qui tendent à compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des démences de l'esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux particuliers, soit au public même. L'auteur est mort quand l'opinion se forme ou se rectifie; et le public prend un esprit funeste d'indifférence pour le vrai et l'honnête, au milieu de cette incertitude dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis d'écrire tout ce qui est permis maintenant: l'opinion même serait aussi libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-siècle, ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter à eux-mêmes, ou qui n'aiment pas à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi commode qu'utile ce garant indirect, cette voie tracée, que rien absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la plus intègre impartialité: mais rien n'empêcherait d'écrire contre ce qu'elle aurait approuvé; ainsi son intérêt le plus direct serait de mériter la considération publique qu'elle n'aurait aucun moyen d'asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares; j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire; mais ce qui n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.
[84]Il est absurde et révoltant qu'il se charge de chercher les principes, et d'examiner la vérité des vertus, s'il prend pour règle de sa propre conduite les faciles maximes de la société, la fausse morale convenue. Aucun homme ne doit se mêler de dire aux hommes leurs devoirs et la raison morale de leurs actions, s'il n'est rempli du sentiment de l'ordre, s'il ne veut avant tout, non pas précisément la prospérité, mais la félicité publique; si l'unique fin de sa pensée n'est pas d'ajouter à ce bonheur obscur, à ce bien-être du cœur, source de tout bien, que la déviation des êtres altère sans cesse, et que l'intelligence doit ramener et maintenir sans cesse. Quiconque a d'autres passions, et ne soumet pas à cette idée toute affection humaine; quiconque peut chercher sérieusement les femmes, les honneurs, les biens, l'amour même ou la gloire, n'est pas né pour la magistrature auguste d'instituteur des hommes.
Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y vénérer la loi suprême de son cœur, est un méprisable charlatan. Ne vous irritez pas contre lui, n'allez pas haïr sa personne: mais que sa duplicité vous indigne; et, s'il le faut pour qu'il ne puisse plus corrompre le cœur humain, plongez-le dans l'opprobre; qu'il y reste.
Celui qui sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes ses vues à l'ordre et à l'équité morale, ose parler de morale à l'homme, à l'homme qui a comme lui l'égoïsme naturel de l'individu et la faiblesse d'un mortel! celui-là est un charlatan plus détestable: il avilit les choses sublimes; il perd tout ce qui nous restait. S'il a la fureur d'écrire, qu'il fasse des contes, qu'il travaille des petits vers: s'il a le talent d'écrire, qu'il traduise, qu'il fasse un honnête métier, qu'il soithomme de lettres, qu'il explique les arts, qu'il soit utile à sa manière: qu'il travaille pour de l'argent, pour la réputation; que plus désintéressé, il travaille pour l'honneur d'un corps, pour l'avancement des sciences, pour la renommée de son pays; mais qu'il laisse à l'homme de bien ce qu'on appelait la fonction des sages, et au prédicateur le métier des mœurs.
L'imprimerie a fait dans le monde social un grand changement. Il était impossible que sa vaste influence ne fît aucun mal, mais elle pouvait en faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n'en ont pas produit de moins graves. Il me semblerait pourtant que dans l'état actuel des choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d'écrire, et les moyens de séparer de l'utilité des livres les excès qui tendent à compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des démences de l'esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste ou mauvais. Il s'en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux particuliers, soit au public même. L'auteur est mort quand l'opinion se forme ou se rectifie; et le public prend un esprit funeste d'indifférence pour le vrai et l'honnête, au milieu de cette incertitude dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis d'écrire tout ce qui est permis maintenant: l'opinion même serait aussi libre. Mais ceux qui ne veulent pas l'attendre pendant un demi-siècle, ceux qui ne peuvent pas s'en rapporter à eux-mêmes, ou qui n'aiment pas à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi commode qu'utile ce garant indirect, cette voie tracée, que rien absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la plus intègre impartialité: mais rien n'empêcherait d'écrire contre ce qu'elle aurait approuvé; ainsi son intérêt le plus direct serait de mériter la considération publique qu'elle n'aurait aucun moyen d'asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares; j'ignore s'ils le sont autant qu'on affecte de le dire; mais ce qui n'est pas vrai du moins, c'est qu'il n'y en ait point.
[85]AinsiL'Esprit des loisle fut par lesLettres persanes.
[85]AinsiL'Esprit des loisle fut par lesLettres persanes.
[86]On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des lettres publiées par un nommé Matthews: «C'est une suite nécessaire et du degré de dépravation où en est arrivée l'espèce humaine, et de l'état actuel de la société en général qu'il y ait beaucoup d'institutions également incompatibles avec le christianisme et la morale.» Lettre VIII deVoyage à la rivière de Sierra Leone, Paris, an V.
[86]On trouve le passage suivant, qui m'a paru curieux, dans des lettres publiées par un nommé Matthews: «C'est une suite nécessaire et du degré de dépravation où en est arrivée l'espèce humaine, et de l'état actuel de la société en général qu'il y ait beaucoup d'institutions également incompatibles avec le christianisme et la morale.» Lettre VIII deVoyage à la rivière de Sierra Leone, Paris, an V.
[87]J'ai supprimé quelques pages où il s'agissait de circonstances particulières et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parlé dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte, substitué ce qui suit: c'est un morceau tiré d'ailleurs, qui dit à peu près les mêmes choses d'une manière générale, et que son analogie avec ce que j'ai retranché m'a engagé à placer ici.
[87]J'ai supprimé quelques pages où il s'agissait de circonstances particulières et d'une personne dont je ne vois pas qu'il soit parlé dans aucun autre endroit de ces lettres. J'y ai, en quelque sorte, substitué ce qui suit: c'est un morceau tiré d'ailleurs, qui dit à peu près les mêmes choses d'une manière générale, et que son analogie avec ce que j'ai retranché m'a engagé à placer ici.
[88]Ces suppressions interrompent la suite des idées; je suis fâché qu'elles aient dû me paraître convenables. Il en est de même dans plusieurs autres lettres.
[88]Ces suppressions interrompent la suite des idées; je suis fâché qu'elles aient dû me paraître convenables. Il en est de même dans plusieurs autres lettres.
[89]On voit que le motmagiedoit être pris ici dans son premier sens, et non pas dans l'acception nouvelle: en sorte que par fausse magie, il faut entendre à peu près la magie des modernes.
[89]On voit que le motmagiedoit être pris ici dans son premier sens, et non pas dans l'acception nouvelle: en sorte que par fausse magie, il faut entendre à peu près la magie des modernes.
[90]B... mourut à 37 ans, et il avait fait l'Antiq. dev.'.
[90]B... mourut à 37 ans, et il avait fait l'Antiq. dev.'.
[91]C'est le sens du mot de Solon, et du passage deDe Officiisqui ont apparemment donné lieu de citer Cicéron et Solon.
[91]C'est le sens du mot de Solon, et du passage deDe Officiisqui ont apparemment donné lieu de citer Cicéron et Solon.
[92]Des jours pleins de tristesse, l'habitude rêveuse d'une âme comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de la vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pensée; ils furent souvent favorables à des écrits dont la poésie exprime les profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'âme humaine que ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage important par son objet, par son ensemble et son étendue, un ouvrage que l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entreprend que lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixée, et qu'on est sans inquiétude sur le sort des siens. Pour O. il vivait seul, et je ne vois pas que la situation favorable où il se trouve maintenant lui fût indispensable.
[92]Des jours pleins de tristesse, l'habitude rêveuse d'une âme comprimée, les longs ennuis qui perpétuent le sentiment du néant de la vie, peuvent exciter ou entretenir le besoin de dire sa pensée; ils furent souvent favorables à des écrits dont la poésie exprime les profondeurs du sentiment, et les conceptions vastes de l'âme humaine que ses douleurs ont rendue impénétrable et comme infinie. Mais un ouvrage important par son objet, par son ensemble et son étendue, un ouvrage que l'on consacre aux hommes, et qu'on destine à rester, ne s'entreprend que lorsqu'on a une manière de vivre à peu près fixée, et qu'on est sans inquiétude sur le sort des siens. Pour O. il vivait seul, et je ne vois pas que la situation favorable où il se trouve maintenant lui fût indispensable.
[93]Ce qui est impossible en France est encore faisable dans presque toute la Suisse. Il y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni la noblesse, ni les premières magistratures ne font une loi du contraire.
[93]Ce qui est impossible en France est encore faisable dans presque toute la Suisse. Il y est reçu de s'y rencontrer vers le soir dans des maisons qui ne sont autre chose que des cabarets choisis. Ni l'âge, ni la noblesse, ni les premières magistratures ne font une loi du contraire.
[94]A l'époque de la première édition, la lettre et le fragment suivants n'avaient pas encore été recueillis.
[94]A l'époque de la première édition, la lettre et le fragment suivants n'avaient pas encore été recueillis.
[95]Cette lettre d'Oberman, recueillie depuis l'édition précédente, a déjà été imprimée dansLes Navigateurs.
[95]Cette lettre d'Oberman, recueillie depuis l'édition précédente, a déjà été imprimée dansLes Navigateurs.
[96]Nous ajoutons au numéro de la lettre le renvoi à la page et à la ligne de notre édition.
[96]Nous ajoutons au numéro de la lettre le renvoi à la page et à la ligne de notre édition.