AVERTISSEMENTS

Note 18:(retour)Voulant donner une édition complète des œuvres de Rollin, nous avons dû conserver ces Avertissements, quoiqu'ils semblent maintenant inutiles. Comme les volumes de notre Édition ne peuvent correspondre à ceux de l'édition in-12, à la tête desquels ces avertissements se trouvaient placés, nous aurions eu quelque peine à leur trouver une place convenable dans le corps de l'ouvrage. Il nous a donc semblé préférable de les mettre tous ensemble après la Préface, dont ils forment en quelque sorte le complément. [Note des Éditeurs.]

Je m'étais flatté de conduire ce troisième volume jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de le terminer par quelques réflexions sur les mœurs, le caractère, le gouvernement des peuples de la Grèce les plus connus. Je me suis trouvé hors d'état de tenir ma parole. Les additions que j'ai faites dans le cours de l'impression, pour tâcher de ne rien omettre d'intéressant, ont fait croître le livre plus que je ne l'avais prévu. J'ai donc été obligé de m'arrêter à ladéroute de l'armée des Athéniens devant Syracuse, et à la mort de Nicias, qui arrivent la dix-neuvième année de la guerre du Péloponnèse. J'aurais même souhaité pouvoir finir plus tôt ce volume; mais c'est ce qu'il ne m'a pas été possible de faire, quelque envie que j'en eusse. L'entreprise des Athéniens contre Syracuse étant la plus grande que cette république ait jamais faite, et étant devenue la principale cause de sa chute, je n'ai pas cru devoir couper la narration d'un événement si grand et si lié; et il me semble que ç'aurait été tromper l'attente du lecteur, si, après l'avoir introduit dans une scène pleine d'action et de mouvement, je lui en avais dérobé la catastrophe.

J'ai retranché tout le reste, et l'ai renvoyé au volume suivant. Malgré tous ces retranchements, celui-ci est demeuré encore très-incommode pour les lecteurs, qu'il charge d'un trop grand poids; pour les ouvriers, qui ne peuvent le relier qu'avec peine; et sur-tout pour le libraire, dont la dépense est augmentée considérablement par le surcroît de cinq ou six feuilles de plus que dans les deux premiers volumes, c'est-à-dire de 150 ou de 200 pages. Il m'a paru que le public, par rapport à l'impression de ce livre, n'était pas mécontent ni du papier, ni des caractères, ni de l'exactitude et de la correction, et j'ai veillé à ce qu'on y apportât tous les soins possibles. Sur la représentation que m'a faite la veuve du libraire (car Dieu a appelé à lui depuis peu sonmari), que ce troisième volume surpassait de beaucoup les deux autres, je n'ai pu lui refuser la grace qu'elle m'a demandée, et que je regarde comme une justice, qui est d'ajouter dix sols au prix ordinaire, mais pour ce volume seulement. Je l'ai priée de continuer d'avoir égard aux personnes qui s'adresseront à elle avec un témoignage de ma part. Je prendrai de meilleures mesures dans la suite, et ne tomberai plus dans le même inconvénient.

Dès que l'impression de ce troisième volume a été achevée, on a commencé à réimprimer les deux premiers. J'y ai fait quelques corrections et quelques légers changements sur les avis que des amis m'ont donnés. Je les aurais marqués à la fin de ce volume, si je n'avais craint de le trop charger: je le ferai dans les volumes suivants, afin que ceux qui ont la première édition puissent en faire usage. Ce petit recueil de corrections, c'est-à-dire de fautes, ramassées ensemble, et mises sous les yeux du lecteur, ne peut pas être fort agréable à l'amour-propre; mais il peut être utile au public en rendant le livre moins défectueux, et cela doit me suffire. D'ailleurs, en matière de littérature, comme dans la morale, les fautes reconnues et avouées sincèrement sont oubliées, ou, pour mieux dire, ne subsistent plus.

Je prie les lecteurs qui auront remarqué dans ces trois volumes des endroits qui leur paraîtront demander quelque changement nécessaire, soit pour la justesse de l'expression, soit pour la vérité desfaits, soit pour l'exactitude des dates, soit même pour quelques circonstances essentielles que j'aurai omises, de vouloir m'en donner avis, en adressant leurs lettres chez le libraire. On me permettra de n'y faire d'autre réponse que celle que je fais ici par avance, en témoignant dès à-présent une très-sincère et très-vive reconnaissance à toutes les personnes qui voudront bien m'aider de leurs lumières.

Il est bien difficile, dans un ouvrage d'une aussi grande étendue qu'est celui de l'Histoire ancienne, qu'il n'échappe bien des fautes à un écrivain, quelque attention et quelque exactitude qu'il tâche d'y apporter. J'en avais déjà reconnu plusieurs par moi-même. Les avis qu'on m'a donnés, soit dans des lettres particulières, soit dans des écrits publics, m'en ont fait encore remarquer d'autres. J'espère les corriger toutes dans l'édition suivante de mon Histoire, que l'on doit bientôt commencer.

Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager à faire tous mes efforts pour lerendre le moins défectueux qu'il me serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple entre plusieurs autres.

Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sontsinguliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.

L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans peine.

Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne; car19j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Ilva paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre,le Spectacle de la Nature, ouEntretiens sur les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, et à leur former l'esprit. On y développe d'une manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature, pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté, s'il se trouve au goût du public.

Note 19:(retour)«Neque enim me pœnitet ad hoc quoque opus meum, et curam susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)

Lettre de monsieur Rousseau.

J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à monOuvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.

Vellem in amicitia sic erraremus, et istiErrori nomen virtus posuisset honestum.

Vellem in amicitia sic erraremus, et istiErrori nomen virtus posuisset honestum.

Vellem in amicitia sic erraremus, et isti

Errori nomen virtus posuisset honestum.

A Bruxelles, le 27 août 1732.

«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes gens, vous connaisseztrop bien les hommes pour ne pas sentir combien elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient, est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs? Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnésde préceptes à propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs. C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation, que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec beaucoup de respect,»

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

ROUSSEAU.

Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour les travailler et les polir comme il convient.

Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à tous ces traits.

Il est vrai, et le public ne me saura pas mauvaisgré de cet aveu, que, pour répondre à son estime et à son attente, je me livre tout entier à mon ouvrage, que j'en fais mon unique affaire, que j'y donne tout mon temps et tous mes soins, et que j'écarte sévèrement toute autre occupation, parce que celle-ci me paraît dans l'ordre de la Providence, et que j'ai lieu de croire, par le succès que Dieu y a donné jusqu'ici, que c'est à quoi il m'appelle, et le travail qu'il m'impose.

Mais ce qui a avancé cette année mon ouvrage au-delà de la mesure ordinaire, sont les secours considérables que j'ai tirés de plusieurs livres, sur les principales matières dont traitent les deux volumes qui suivent le quatrième. A ce prix, il est aisé de devenir auteur, et l'on gagne bien du temps quand on trouve une partie de la besogne faite par d'excellents ouvriers, et qu'il ne reste qu'à l'adopter, et à en faire usage comme de son bien propre. C'est la possession où je me suis mis dès le commencement, et dont il semble que le public m'a passé titre.

Outre ces secours, j'en trouve d'autres qui ne sont pas moins importants, dont le public souffrira que je lui rende ici compte, parce que ma reconnaissance ne peut pas demeurer muette plus longtemps. J'ai l'avantage de passer près de quatre mois de suite au voisinage de Paris, dans une agréable campagne, qui me fournit tout ce que je puis désirer et pour le travail, et pour le délassement: la bonnecompagnie, la conversation, le bon air, la promenade, des prairies enchantées, un bord de rivière toujours amusant, une vue douce et qui se présente toujours avec un nouveau plaisir; et, ce qui fait l'assaisonnement de tout le reste, une pleine et entière liberté.

Deux frères (M. l'abbé et M. le marquis d'Asfeld), qui se sont tous deux également distingués, chacun dans leur profession, par un mérite rare et solide, me sont aussi tous deux d'un secours infini pour mon ouvrage. L'un, qui a fait et soutenu des siéges, et qui s'est trouvé à plusieurs actions (le public sait avec quel succès), veut bien que je lui lise les principales batailles dont je fais mention dans mon Histoire, et par là m'épargne beaucoup de fautes et de bévues grossières, telles que Polybe en relève unPolyb. l. 12, p. 662-666.grand nombre dans les écrits du philosophe Callisthène, qui avait accompagné Alexandre-le-Grand dans ses glorieuses campagnes, et qui s'était mal à propos ingéré de décrire les expéditions guerrières de ce conquérant, où il n'entendait rien, sans avoir pris la précaution de consulter les gens du métier.

L'autre frère, l'un de mes plus anciens et de mes plus intimes amis, qui, outre la science profonde de la théologie, et la connaissance des Écritures, où il excelle, possède nos historiens grecs et latins, aussi bien qu'aucune personne que je connaisse, et qui paraît n'avoir rien oublié de tout ce qu'il a lu, a la patience de lire et de relire tous mes Ouvragesavant qu'ils paraissent en public, et ne refuse pas de me donner ses remarques, de me faire part de ses vues, de me communiquer ses réflexions; et il m'en fournit d'excellentes. Je sens bien que la tendre amitié dont il m'honore depuis long-temps entre pour beaucoup dans toutes les peines qu'il veut bien se donner pour perfectionner mon Ouvrage; mais je lui dois ce témoignage, que l'amour du bien public, qui fait l'un des principaux caractères de ces deux frères, y a encore plus de part; et ce sentiment, loin de rien diminuer de ma reconnaissance, la rend encore plus vive, et j'ose dire plus religieuse.

Qu'on juge, après cela, si Colombe ne doit pas être pour moi un séjour agréable et utile en même temps. Je voudrais que ce fût encore la coutume, comme autrefois, d'inscrire ses ouvrages du lieu où on les a composés. Je mettrais à la tête des miens: DE MA MAISON DE COLOMBE20; car le maître de celle-ci veut que je la regarde comme mienne. Je lui desire, pour récompense, moins la graisse de la terre que la rosée du ciel; et je souhaite de tout mon cœur, trop heureux si j'y pouvais contribuer en quelque chose, qu'il ait la consolation de voir ses aimables enfants croître sous ses yeux de plus en plus en sagesse et en grâce devant Dieu et devant les hommes.

Note 20:(retour)E Columbano meo.

Ce onzième volume, qui contient huit cents pages, s'est trouvé d'une grosseur si énorme, qu'on s'est cru obligé de le diviser pour la commodité des lecteurs, et de le couper en deux tomes, qui ne seront vendus tout reliés que trois livres dix sous.

Le traité des arts et des sciences m'a conduit bien plus loin que je ne pensais, et il occupera encore le douzième volume tout entier au moins. Je me suis repenti plus d'une fois de m'être engagé dans une entreprise qui demanderait un grand nombre de connaissances, et même portées à une grande perfection, pour donner de chacune une idée juste, précise, complète. J'ai bientôt senti qu'elle était infiniment au-dessus de mes forces; et j'ai tâché de suppléer à ce qui me manquait, en profitant du travail des plus habiles en chaque art pour me conduire dans des routes, dont les unes m'étaient peu familières, et les autres entièrement inconnues.

J'envisageais avec une secrète joie la fin prochaine de mon travail, non pour me livrer à une molle et frivole oisiveté, qui ne convient point à un honnête homme, et encore moins à un chrétien, mais pour jouir d'un tranquille repos, qui me permettrait dene plus employer ce qu'il peut me rester encore de jours à vivre qu'à des études et à des lectures propres à me sanctifier moi-même, et à me préparer à ce dernier moment qui doit décider pour toujours de notre sort. Il me semblait qu'après avoir travaillé pour les autres pendant plus de cinquante ans, il devait m'être permis de ne plus travailler que pour moi, et de renoncer absolument à l'étude des auteurs profanes, qui peuvent plaire à l'esprit, mais qui sont incapables de nourrir le cœur. Une forte inclination me portait à prendre ce parti, qui me paraissait tout-à-fait convenable, et presque nécessaire.

Cependant les désirs du public, qui ne sont pas obscurs sur ce sujet, m'ont fait naître quelque doute. Je n'ai pas voulu me déterminer moi-même, ni prendre pour règle de ma conduite mon inclination seule. J'ai consulté séparément des amis sages et éclairés, qui m'ont tous condamné à entreprendre l'Histoire romaine, j'entends celle de la république. Une conformité de sentiments si peu suspecte m'a frappé; et je n'ai plus eu de peine à me rendre à un avis que j'ai regardé comme une marque certaine de la volonté de Dieu sur moi.

Je commencerai ce nouvel ouvrage aussitôt que j'aurai achevé l'autre, ce que j'espère qui n'ira pas loin. Agé de soixante et seize ans accomplis, je n'ai pas de temps à perdre. Ce n'est pas que je me flatte de pouvoir le conduire jusqu'à sa fin: je l'avanceraiautant que mes forces et ma santé me le permettront. N'ayant entrepris ma première Histoire que pour remplir le ministère auquel il me semblait que Dieu m'avait appelé, en commençant à former le cœur des jeunes gens, à leur donner les premières teintures de la vertu par l'exemple des grands hommes du paganisme, et à en jeter les premiers fondements pour les conduire à des vertus plus solides, je me sens plus obligé que jamais à porter les mêmes vues dans celle où je suis près d'entrer. Je tâcherai de ne point oublier que Dieu, me prenant sur mon Ouvrage (car c'est à quoi je dois m'attendre), n'examinera pas s'il est bien ou mal écrit, ni s'il aura été reçu avec applaudissement ou non, mais si je l'aurai composé uniquement pour lui plaire, et pour rendre quelque service au public. Cette pensée ne servira qu'à augmenter de plus en plus mon ardeur et mon zèle par la vue de celui pour qui je travaillerai, et m'engagera à faire de nouveaux efforts pour répondre à l'attente publique, en profitant de tous les avis qu'on a bien voulu me donner sur ma première Histoire.

Au reste, je serais bien à plaindre si je n'attendais d'autre récompense d'un si long et si pénible travail que des louanges humaines. Et qui peut se flatter néanmoins d'être assez attentif pour se défendre de la surprise d'une si douce illusion? Les païens ne travaillaient que dans cette vue. Aussi est-il écrit d'eux:Receperunt mercedem suam. Vani vanam,ajoute un Père.Ils ont reçu leur récompense, aussi vaine qu'eux. Je dois bien plutôt me proposer pour modèle ce serviteur qui emploie toute son industrie et toute son application à faire valoir le peu de talents que son maître lui a confiés, afin d'entendre comme lui, au dernier jour, ces consolantes paroles,Matth. 25, 21.bien supérieures à toutes les louanges des hommes:O bon et fidèle serviteur, parce que vous avez été fidèle en peu de choses, je vous établirai sur beaucoup: entrez dans la joie de votre Seigneur.FIAT, FIAT.

Me voici enfin arrivé au terme d'un Ouvrage qui m'a occupé tout entier pendant plusieurs années. Je ne puis m'empêcher, en le finissant, de marquer au public ma reconnaissance pour l'accueil favorable qu'il lui a fait. J'ai éprouvé de sa part une bonté et une indulgence qui m'ont étonné, et auxquelles certainement je ne m'attendais pas. J'ai trouvé les mêmes dispositions chez les étrangers que dans mes compatriotes, et j'en ai reçu des témoignages d'approbation et de bienveillance qui me feraient beaucoup d'honneur, s'il m'était permis de les rendre publics.

Il faut bien, et je ne puis me le dissimuler, que l'Ouvrage ne soit pas mauvais, puisqu'il a eu le bonheur de plaire à tant de personnes; mais je dois aussi reconnaître que la gloire ne m'en appartient pas tout entière. On sait que le fond de tout ce que j'ai écrit est tiré d'auteurs anciens tant grecs que latins, qui ont fait l'admiration de tous les siècles, et qui m'ont fourni les faits, les réflexions, les pensées, les tours, et souvent même les expressions, par la beauté et l'énergie de celles qu'ils me présentaient. Les traductions qu'on a de plusieurs de ces historiens m'ont été d'un grand secours, et m'ont épargné beaucoup de peine et de temps, parce qu'en les comparant avec les originaux j'y trouvais pour l'ordinaire peu de choses à changer. Je me suis donné la liberté, et il me semble qu'on ne m'en a pas su mauvais gré, d'enrichir mon ouvrage d'une infinité de beaux morceaux que je trouvais dans ceux des Modernes, et qui convenaient au mien, et j'en userai de même encore dans l'Histoire romaine; mais ce qui m'a le plus aidé dans mon travail, et ce qui a le plus contribué à le mettre en état de ne pas déplaire au public, ce sont les remarques de quelques amis d'un goût rare et exquis, qui ont eu la patience de lire et de critiquer, presque en ennemis, mes écrits avant qu'ils parussent, et qui m'ont épargné bien des fautes. On voit donc que, tout compté et bien examiné, il y a beaucoup à rabattre pour moi des louanges que mon Ouvragea pu m'attirer; aussi je ne prétends en tirer d'autre avantage que celui de m'animer de plus en plus dans la nouvelle carrière de l'Histoire romaine, où je commence à entrer.

Quoi qu'il en soit, l'Ouvrage est enfin achevé. On trouvera à la fin de ce dernier volume deux tables, l'une chronologique, l'autre des matières.

En 1738.J'espère donner au public le premier tome de l'Histoire romaine avant le mois de septembre prochain. Pour en avancer la composition, j'ai cru devoir me reposer entièrement du soin des deux tables qui terminent l'Histoire ancienne sur des personnes qui ont bien voulu s'en charger. Au défaut d'autres qualités, je me pique d'être prompt à servir le public, et je lui consacre de bon cœur tout mon temps, sur lequel il a un droit justement acquis par toutes les bontés qu'il me témoigne.

Note 21:(retour)Cette table ne s'applique point aux citations qui se trouvent dans mes notes. Les éditions récentes dont je me suis servi étant presque toutes divisées par chapitres, paragraphes et numéros, c'est de cette manière que j'en indique les citations. Quand il m'arrive de me servir d'une édition qui n'est pas ainsi divisée, je cite la page, en ayant le soin de spécifier l'édition que j'ai eue sous les yeux; dans ce cas, c'est ordinairement la même que celle que Rollin a consultée.--L.

HERODOTUS.Francof., an. 1608.

THUCYDIDES.Apud Henricum Stephanum, an. 1588.

XENOPHON.Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum, an. 1625.

POLYBIUS.Parisiis, an. 1609.

DIODORUS SICULUS.Hanoviæ, Typis Wechelianis, an. 1684.

PLUTARCHUS.Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum, an. 1624.

STRABO.Lutetiæ Parisiorum, Typis regiis, an. 1620.

ATHENÆUS.Lugduni, an. 1612.

PAUSANIAS.Hanoviæ, Typis Wechelianis, an. 1613.

APPIANUS ALEXANDRINUS.Apud Henric. Stephan., an. 1592.

PLATO.Ex nova Joannis Serrani interpretatione, apud Henricum Stephanum, an. 1578.

ARISTOTELES.Lutetiæ Parisiorum, apud Societatem græcarum Editionum, an. 1619.

ISOCRATES.Apud Paulum Stephanum, an. 1604.

DIOGENES LAERTIUS.Apud Henricum Stephanum, an. 1594.

DEMOSTHENES.Francof., an. 1604.

ARRIANUS.Lugd. Batav., an. 1704.

Pour connaître comment se sont formés les états et les royaumes qui ont partagé l'univers, par quels degrés ils sont parvenus à ce point de grandeur que l'histoire nous montre, par quels liens les familles et les villes se sont réunies pour composer un corps de société, et pour vivre ensemble sous une même autorité et sous des lois communes, il est à propos de remonter, pour ainsi dire, jusqu'à l'enfance du monde, et jusqu'au temps où les hommes, répandus en différentes contrées après la division des langues, commencèrent à peupler la terre.

Dans ces premiers temps, chaque père était le chef souverain de sa famille, l'arbitre et le juge des différends qui y naissaient, le législateur-né de la petite sociétéqui lui était soumise, le défenseur et le protecteur de ceux que la naissance, l'éducation et leur faiblesse mettaient sous sa sauvegarde, et dont sa tendresse lui rendait les intérêts aussi chers que les siens propres.

Quelque indépendante que fût l'autorité de ces maîtres, ils n'en usaient qu'en pères, c'est-à-dire, avec beaucoup de modération. Peu jaloux de leur pouvoir, ils ne songeaient point à dominer avec hauteur, ni à décider avec empire. Comme ils se trouvaient nécessairement obligés d'associer les autres à leurs travaux domestiques, ils les associaient aussi à leurs délibérations, et s'aidaient de leurs conseils dans les affaires. Ainsi tout se faisait de concert, et pour le bien commun.

Les lois que la vigilance paternelle établissait dans ce petit sénat domestique, étant dictées par le seul motif de l'utilité publique, concertées avec les enfants les plus âgés, acceptées par les inférieurs avec un libre consentement, étaient gardées avec religion, et se conservaient dans les familles comme une police héréditaire qui en faisait la paix et la sûreté.

Différents motifs donnèrent lieu à différentes lois. L'un, sensible à la joie de la naissance d'un fils qui, le premier, l'avait rendu père, songea à le distinguer parmi ses frères par une portion plus considérable dans ses biens et par une autorité plus grande dans sa famille. Un autre, plus attentif aux intérêts d'une épouse qu'il chérissait, ou d'une fille tendrement aimée qu'il voulait établir, se crut obligé d'assurer leurs droits et d'augmenter leurs avantages. La solitude et l'abandon d'une épouse qui pouvait devenir veuve toucha davantage un autre, et il pourvut de loin à la subsistance et au repos d'une personne qui faisait la douceur de sa vie.De ces différentes vues, et d'autres pareilles, sont nés les différents usages des peuples, et les droits des nations, qui varient à l'infini.

A mesure que chaque famille croissait par la naissance des enfants et par la multiplicité des alliances, leur petit domaine s'étendait, et elles vinrent peu-à-peu à former des bourgs et des villes.

Ces sociétés étant devenues fort nombreuses par la succession des temps, et les familles s'étant partagées en diverses branches, qui avaient chacune leurs chefs, et dont les intérêts et les caractères différents pouvaient troubler l'ordre public, il fut nécessaire de confier le gouvernement à un seul, pour réunir tous ces chefs sous une même autorité, et pour maintenir le repos public par une conduite uniforme. L'idée qu'on conservait encore du gouvernement paternel, et l'heureuse expérience qu'on en avait faite, inspirèrent la pensée de choisir parmi les plus gens de bien et les plus sages celui en qui l'on reconnaissait davantage l'esprit et les sentiments de père. L'ambition et la brigue n'avaientJustin. lib. 1, cap. 1.point de part dans ce choix: la probité seule et la réputation de vertu et d'équité en décidaient, et donnaient la préférence aux plus dignes22.

Note 22:(retour)«Quos ad fastigium hujus majestatis non ambitio popularis, sed spectata inter bonos moderatio provehebat.»

Pour relever l'éclat de leur nouvelle dignité, et pour les mettre plus en état de faire respecter les lois, de se consacrer tout entiers au bien public, de défendre l'État contre les entreprises des voisins et contre la mauvaise volonté des citoyens mécontents, on leur donna le nom deroi, on leur érigea un trône, on leur mit le sceptreen main, on leur fit rendre des hommages, on leur assigna des officiers et des gardes, on leur accorda des tributs, on leur confia un plein pouvoir pour administrer la justice; et, dans cette vue, on les arma du glaive pour réprimer les injustices et pour punir les crimes.

Justin. lib. 1, cap. 1.Chaque ville, dans les commencements, avait son roi, qui, plus attentif à conserver son domaine qu'à l'étendre, renfermait son ambition dans les bornes du pays qui l'avait vu naître23. Les démêlés presque inévitables entre des voisins, la jalousie contre un prince plus puissant, un esprit remuant et inquiet, des inclinations martiales, le désir de s'agrandir et de faire éclater ses talents, donnèrent occasion à des guerres, qui se terminaient souvent par l'entier assujettissement des vaincus, dont les villes passaient sous le pouvoir du conquérant, et grossissaient peu-à-peu son domaine.Justin.ibid.De cette sorte, une première victoire servant de degré et d'instrument à la seconde, et rendant le prince plus puissant et plus hardi pour de nouvelles entreprises, plusieurs villes et plusieurs provinces, réunies sous un seul monarque, formèrent des royaumes plus ou moins étendus, selon que le vainqueur avait poussé ses conquêtes avec plus ou moins de vivacité24.

Note 23:(retour)«Fines imperii tueri magis quàm proferre mos erat. Intra suam cuique patriam regna finiebantur.»

Note 24:(retour)«Domitis proximis, quum accessione virium fortior ad alios transiret, et proxima quæque victoria instrumentum sequentis esset, totius Orientis populos subegit.»

Parmi ces princes, il s'en rencontra dont l'ambition, se trouvant trop resserrée dans les limites d'un simple royaume, se répandit par-tout comme un torrent et comme une mer, engloutit les royaumes et les nations,et fit consister la gloire à dépouiller de leurs états des princes qui ne leur avaient fait aucun tort, à porter au loin les ravages et les incendies, et à laisser par-tout des traces sanglantes de leur passage. Telle a été l'origine de ces fameux empires qui embrassaient une grande partie du monde.

Les princes usaient diversement de la victoire, selon la diversité de leurs caractères ou de leurs intérêts. Les uns, se regardant comme absolument maîtres des vaincus, et croyant que c'était assez faire pour eux que de leur laisser la vie, les dépouillaient eux et leurs enfants de leurs biens, de leur patrie, de leur liberté; les réduisaient à un dur esclavage; les occupaient aux arts nécessaires pour la vie, aux plus vils ministères de la maison, aux pénibles travaux de la campagne; et souvent même les forçaient, par des traitements inhumains, à creuser les mines, et à fouiller dans les entrailles de la terre pour satisfaire leur avarice; et de là le genre humain se trouva partagé comme en deux espèces d'hommes, de libres et de serfs, de maîtres et d'esclaves.

D'autres introduisirent la coutume de transporter les peuples entiers, avec toutes leurs familles, dans de nouvelles contrées, où ils les établissaient, et leur donnaient des terres à cultiver.

D'autres, encore plus modérés, se contentaient de faire racheter aux peuples vaincus leur liberté, et l'usage de leurs lois et de leurs privilèges, par des tributs annuels qu'ils leur imposaient; et quelquefois même ils laissaient les rois sur leur trône, en exigeant d'eux seulement quelques hommages.

Les plus sages et les plus habiles en matière de politiquese faisaient un honneur de mettre une espèce d'égalité entre les peuples nouvellement conquis et les anciens sujets, accordant aux premiers le droit de bourgeoisie, et presque tous les mêmes droits et les mêmes priviléges dont jouissaient les autres; et par-là, d'un grand nombre de nations répandues dans toute la terre, ils ne faisaient plus en quelque sorte qu'une ville, ou du moins qu'un peuple.

Voilà une idée générale et abrégée de ce que l'histoire du genre humain nous présente, et que je vais tâcher d'exposer plus en détail en traitant de chaque empire et de chaque nation. Je ne toucherai point à l'histoire du peuple de Dieu, ni à celle des Romains. Les Égyptiens, les Carthaginois, les Assyriens, les Babyloniens, les Mèdes et les Perses, les Macédoniens, les Grecs feront le sujet de l'ouvrage que je donne au public. Je commence par les Égyptiens et par les Carthaginois, parce que les premiers sont fort anciens, et que les uns et les autres sont plus détachés du reste de l'histoire, au lieu que les autres peuples ont plus de liaison entre eux, et quelquefois même se succèdent.


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