Chapter 12

Conquêtes des Carthaginois en Afrique.

Justin. l. 29. cap. 1.Les premières guerres de Carthage furent pour se délivrer du tribut qu'elle s'était engagée à payer tous les ans aux Africains pour le terrain qui lui avait été cédé. Une telle démarche ne lui fait guère d'honneur. Ce tribut était le titre primordial de son établissement. Il semble qu'elle en voulait couvrir l'obscurité en abolissant ce qui en était la preuve; mais elle n'y réussit pas pour-lors. Le bon droit était entièrement du côté des Africains: le succès répondit à la justice de leur cause, et la guerre se termina par le paiement du tribut.

Id. cap. 2.Elle porta ensuite ses armes contre les Maures et les Numides, sur qui elle fit plusieurs conquêtes; et, devenue plus hardie par ces heureux succès, elle secoua entièrement le joug du tribut qu'elle payait avec peine, et se rendit maîtresse d'une grande partie de l'Afrique.

Sallust. de bell. Jugurt. [c. 78.] Val. Max. lib. 5, cap. 6.Il y eut vers ce temps-là une grande dispute entre Carthage et Cyrène au sujet des limites. Cyrène était une ville fort puissante, située sur le bord de la mer Méditerranée, vers la grande Syrte, qui avait été bâtie par Battus, Lacédémonien.

On convint de part et d'autre que deux jeunes gens partiraient en même temps de chacune des deux villes, et que le lieu où ils se rencontreraient servirait de limite aux deux états. Les Carthaginois (c'étaient deux frères nommés Philènes) firent plus de diligence: les autres, prétendant qu'il y avait de la mauvaise foi, et qu'ils étaient partis avant l'heure marquée, refusèrent de s'en tenir à l'accord, à moins que les deux frères, pour écarter tout soupçon de supercherie, ne consentissent à être ensevelis tout vivants dans l'endroit même oùs'était faite la rencontre. Ils y consentirent. Les Carthaginois y élevèrent en leur nom deux autels, leur rendirent chez eux les honneurs divins; et depuis ce temps-là ce lieu a été appelé lesAutels des Philènes,Aræ Philænorum, et a servi de borne à l'empire des Carthaginois, qui s'étendait depuis cet endroit jusqu'aux colonnes d'Hercule.

Conquêtes des Carthaginois en Sardaigne, etc.

Strab. lib. 5, pag. 224. Diod. lib. 5, pag. 296.L'histoire ne nous apprend rien de précis, ni du temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en rendirent les maîtres. Elle fut pour eux d'un grand secours, et, pendant toutes leurs guerres, elle leur fournit toujours des vivres en abondance: elle n'est séparée de l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale, qui était la plus fertile, avait pour capitaleCaralisouCalaris(maintenantCagliari). A l'arrivée des Carthaginois, les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord, qui sont presque inaccessibles, et d'où on ne put les faire sortir.

Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées maintenantMajorqueetMinorque. Le Port-Magon (Portus Magonis), qui est dans la dernière, fut ainsi appelé du nom d'un général carthaginois qui,Liv. lib. 28, n. 37.le premier, en fit usage et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon. Il y a assez d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port est un des plus considérables de la mer Méditerranée.

Diod. lib. 5, pag. 298; et lib. 19, pag. 742.Ces îles fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers, qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les siéges de villes.

Liv. lib. 28, n. 37.Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb209, avec une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les boucliers, les cuirasses les plus fortes; et de plus, avec tant d'adresse, que presque jamais ils ne manquaient l'endroit qu'ils avaient dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitants des îles Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une branche d'arbre élevée le morceau de pain destiné au déjeuner des enfants, qui demeuraient àStrab. lib. 3, pag. 167; [et 14. p. 654.]jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs,BalearesetGymnasiæ, parce que leurs habitants s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs frondes.

Note 209:(retour)«Liquescit excussa glans fundà, et attritu aeris, velut igne, distillat.» (SENEC.nat. Quæst.lib. 2, c. 57.)= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.

= On trouvera plus bas (liv. IX, ch. 11, § v.) une note détaillée sur les balles de plomb que lançaient les frondeurs des îles Baléares.--L.

Conquêtes des Carthaginois en Espagne.

Avant que de parler de ces conquêtes, je crois devoir donner une légère idée de l'Espagne.

Cluver. lib. 2, cap. 2.L'Espagne se divise en trois parties: la Bœtique, la Lusitanie, la Tarragonaise.

La BŒTIQUE210, ainsi appelée du fleuve Bœtis (le Guadalquivir), était au midi, et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de Grenade, l'Andalousie, une partie de la nouvelle Castille, et l'Estramadoure. Cadix, appelée par les anciensGadesetGadira, est une ville située dans une petite île du même nom, sur la côte occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ deStrab. lib. 3, pag. 171.Gibraltar. On sait qu'Hercule, ayant poussé jusque-là ses conquêtes, s'y arrêta, comme étant parvenu au boutdu monde. Il y érigea deux colonnes pour servir de monuments à ses victoires, selon la coutume de ces temps-là. Le lieu en a toujours conservé le nom, quoique les colonnes aient été ruinées par l'injure des temps. Les sentiments des auteurs sont fort partagés sur l'endroit où l'on doit placer ces colonnes. La Bœtique étaitStrab. l. 3, p. 139-142.la partie de l'Espagne la plus fertile, la plus riche et la plus peuplée. On y comptait jusqu'à deux cents villes. C'était là qu'habitaient les peuples appelésTurdetani, ouTurduli. Sur le Bœtis étaient situées trois grandes villes: vers la source,Castulo; plus bas,Corduba(Cordoue), la patrie de Lucain et des deux Sénèques; enfinHispalis(Séville).

Note 210:(retour)Il faut lire par-tout BÆTIQUE et BÆTIS; c'est la véritable orthographe.--L.

La LUSITANIE est terminée au couchant par l'Océan, au nord par le fleuveDurius(le Duero), et au midi par le fleuveAnas(la Guadiana). Entre ces deux fleuves est le Tage. C'est aujourd'hui le Portugal, avec une partie de la nouvelle Castille.

La TARRAGONAISE renfermait le reste de l'Espagne, c'est-à-dire, les royaumes de Murcie et de Valence, la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande partie des deux Castilles.Tarraco(Tarragone), ville très-considérable, a donné son nom à cette partie de l'Espagne. Assez près de cette ville estBarcino(Barcelone). Son nom fait conjecturer qu'elle a été bâtie par Amilcar, surnomméBarca, père du grand Annibal. Les peuples les plus célèbres de la Tarragonaise étaient:Iberus.Celtiberi, placés au-delà de l'Èbre;Cantabri, maintenant la Biscaye; Carpetani, dont la capitale était Tolède;Oretani, etc.

L'Espagne, abondante en mines d'or et d'argent, etpeuplée d'habitants belliqueux, avait de quoi piquer en même temps et l'avarice et l'ambition des Carthaginois, plus marchands encore que conquérants par la constitution même de leur république. Ils savaient sans doute ce que Diodore rapporte des Phéniciens, leurs ancêtres,Diod. lib. 5, pag. 312.lesquels, profitant de l'heureuse ignorance où étaient encore les Espagnols des richesses immenses cachées dans les entrailles de leurs terres, leur enlevèrent les premiers ces précieux trésors pour des marchandises de nul prix, qu'ils leur donnaient en échange. Ils prévoyaient aussi que, si ce pays pouvait passer sous leurs lois, il leur fournirait en abondance de bonnes troupes, qui leur serviraient à conquérir les autres nations, comme cela arriva en effet.

Justin. lib. 44, c. 5. Diod. lib. 5, pag. 300.Ce qui donna d'abord occasion aux Carthaginois de passer en Espagne, fut le secours qu'ils envoyèrent à ceux de Cadix, qui étaient attaqués par les Espagnols. Cette ville était une colonie de Tyr, aussi-bien qu'Utique et que Carthage, et même plus ancienne que l'une et que l'autre. Les Tyriens, l'ayant bâtie, y établirent le culte d'Hercule, et y construisirent en son honneur un temple magnifique, qui depuis a toujours été fort célèbre. L'heureux succès de cette première expédition des Carthaginois leur fit naître l'envie de porter leurs armes en Espagne.

On ne sait point précisément dans quel temps les Carthaginois entrèrent en Espagne, ni jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes. Il y a de l'apparence que, dans ces premiers commencements, elles furent fort lentes, parce qu'ils avaient affaire à des peuples très-belliqueux et qui se défendaient avec beaucoup deStrab. lib. 3, pag. 158.courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout,comme l'observe Strabon, si les Espagnols, réunis tous ensemble, avaient formé un corps d'état, et s'étaient prêté un mutuel secours; mais chaque canton, chaque peuple étant entièrement séparé de ses voisins, sans avoir avec eux ni commerce ni liaison, il fallait les dompter les uns après les autres: ce qui, d'un côté, fut la cause de leur perte, mais, de l'autre, faisait traîner les guerres en longueur, et rendait la conquête du pays beaucoup plus difficile211. Aussi a-t-on remarqué que, quoique l'Espagne ait été la première province de celles qui sont dans le continent que les Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée; et elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans d'une vigoureuse résistance.

Note 211:(retour)«Hispania, prima Romanis inita provinciarum quæ quidem continentis sint, postrema omnium perdomita est.» (LIV. lib. 28, n. 12.)

Il paraît, par ce que Polybe et Tite-Live nous disent des guerres d'Amilcar, d'Asdrubal et d'Annibal en Espagne, dont nous parlerons bientôt, qu'avant ce temps les Carthaginois n'y avaient pas fait de grandes conquêtes, et qu'il leur restait encore beaucoup de pays à subjuguer; mais dans l'espace de vingt ans ils achevèrent de s'en rendre presque entièrement maîtres.

Polyb. l. 3, pag. 192; et lib. 1, pag. 9.Dans le temps qu'Annibal partit pour l'Italie, toute la côte d'Afrique, depuis les Autels des Philènes (Philænorum Aræ), qui sont le long de la grande Syrte, jusque vis-à-vis des colonnes d'Hercule, était soumise aux Carthaginois. En passant le détroit, ils avaient subjugué toute la côte occidentale de l'Espagne, le long de l'Océan jusqu'aux Pyrénées. La côte de l'Espagne qui est sur la mer Méditerranée avait été aussi presque entièrement subjuguée par les Carthaginois: c'est là qu'ilsavaient bâti Carthagène; et ils étaient maîtres de tout ce pays jusqu'à l'Èbre, qui bornait leur domaine. Voilà quelle était pour-lors l'étendue de leur empire. Il était resté dans le cœur du pays quelques peuples qu'ils n'avaient pu soumettre.

Conquêtes des Carthaginois en Sicile.

Les guerres des Carthaginois en Sicile sont plus connues. Je rapporterai ici celles qui se sont faites depuis le règne de Xerxès, qui engagea les Carthaginois à porter leurs armes en Sicile, jusqu'à la première guerre punique. Cet espace renferme près de deux cent vingt ans, depuis l'an du monde 3520 jusqu'à 3738. Dans le commencement de ces guerres, Syracuse, qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de Thrasybule, trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après eux, le gouvernement démocratique, c'est-à-dire populaire, y fut établi, et subsista plus de soixante ans. Depuis ce temps-là, ceux qui dominèrent à Syracuse furent les deux Denys, Timoléon et Agathocle. Pyrrhus ensuite fut appelé en Sicile, et n'en demeura maître que pendant fort peu d'années. Tel fut le gouvernement de la Sicile pendant le temps des guerres dont je vais parler. Elles ne contribueront pas peu à faire connaître quelle était la puissance des Carthaginois quand ils commencèrent à entrer en guerre avec les Romains.

La Sicile est la plus grande et la plus considérable de toutes les îles de la mer Méditerranée. Elle est de figure triangulaire, et c'est pour cela qu'elle est appeléeTrinacriaetTriquetra. Le côté oriental, qui répondà la mer Ionienne212ou de Grèce, s'étend depuis le promontoire ou capPachynum(Passaro) jusqu'àPelorum(le cap de Pharo). Les villes les plus célèbres sur cette côte sont,Syracusæ,Tauromenium,Messana213. Le côté septentrional, qui regarde l'Italie, s'étend depuis le cap de Pélore jusqu'au capLilybée(le cap Boéo). Les villes les plus célèbres sont,Mylæ,Hymera,Panormus,Eryx,Motya,Lilybæum. Le côté méridional, qui regarde l'Afrique, s'étend depuis le cap Lilybée jusqu'à Pachynum. Les villes les plus célèbres sont,Selinus,Agrigentum,Gela,Camarina. Cette île est séparée de l'Italie par un détroit de quinze cents pas seulement, qu'on appelle leStrab. lib. 6, pag. 267.phare de Messine, parce qu'il est proche de cette ville. Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 1500 stades, c'est-à-dire soixante et quinze lieues. Strabon le marque ainsi: mais il faut qu'il y ait erreur dans le chiffre; et ce qu'il ajoute immédiatement après en est une preuve. Il dit qu'un homme qui avait la vue excellente pouvait, du bord de la Sicile, compter les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Est-il possible que la vue porte jusqu'à 60 ou 75 lieues? Il faut donc corriger ainsi cet endroit: Le trajet de Lilybée en Afrique n'est que de 25 lieues214.

Note 212:(retour)Mer de Sicile: c'est le nom de la portion de mer qui sépare la Sicile de la Grèce. La merIonienneétait plus haut, entre la Grèce et l'Italie.--L.

Note 213:(retour)Ajoutez:Catana,Megara,Naxos.--L.

Note 214:(retour)Il ne faut rien changer au texte de Strabon, parce que ce texte est confirmé par deux autres passages du même auteur, dans lesquels la distance de Lilybée à Carthage est également donnée comme étant de 1500 stades (II, p. 122; XVII, p. 834). La correction que propose Rollin est donc inadmissible. D'ailleurs, le trajet de Carthage à Lilybée, d'après les observations récentes du capitaine Gauthier, que m'a communiquées M. Buache, de l'Institut, est de 1° 55' 30" de l'échelle des latitudes, ou de 38 lieues 1/2 de 20 au degré; et non 25 lieues, comme le dit Rollin: cet intervalle, converti en stades, est égal à 1602 stades de 833-1/3 au degré: ainsi la mesure de Strabon pèche plutôt en défaut qu'en excès.Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de Carthage.--L.

Quant à l'impossibilité du fait rapporté par Strabon et par d'autres auteurs, elle est certaine, à ne considérer que la distance des deux points. Dans un mémoire lu à l'Institut, M. Mongez cherche à l'expliquer, en supposant, ce qui est possible, que les Carthaginois, au moment où ils envoyaient du secours à Lilybée, allumaient de grands feux sur les hauteurs voisines de Carthage pour avertir la garnison de Lilybée; or, on a des exemples que la diffusion de la lumière dans l'atmosphère rend visibles de tels signaux à des distances considérables. Dans cette hypothèse, on conçoit qu'un homme placé sur une vigie élevée, instruit par ces feux du départ des vaisseaux, ait voulu faire croire qu'il les voyait réellement sortir du port de Carthage.--L.

On ne sait point non plus précisément dans quel temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs armes en Sicile215. Il est certain seulement qu'ils en possédaientAN. M. 3501 CARTH. 343. ROME 245. AV. J.C. 503.déjà quelque partie lorsqu'ils firent avec les Romains un traité, l'année même où les rois furent chassés de Rome et les consuls substitués en leur place, vingt-huit ans avant que Xerxès attaquât la Grèce. Ce traité, qui est le premier dont il soit fait mention entre cesPolyb. lib. 3, pag. 176.deux peuples, parle de l'Afrique et de la Sardaigne comme appartenant aux Carthaginois, au lieu que, pour la Sicile, les conventions ne tombent que sur les parties de cette île qui leur obéissaient. Par ce traité, il est marqué expressément que les Romains ni leurs alliés ne pourront naviguer au-delà duBeau-Promontoire, qui était tout près de Carthage, et que les marchands qui aborderont dans cette ville pour le commerce ne paieront que certains droits qui y sont fixés.

Note 215:(retour)Les auteurs de l'Histoire universelle (T. XII, p. 17, éd. in 4o) trouvent ici une contradiction manifeste avec ce que Rollin a dit un peu plus haut:ce fut Xerxès qui engagea les Carthaginois à porter leurs armes en Sicile. La contradiction existerait en effet si Rollin avait dit:à porter pour la première fois leurs armes en Sicile.--L.

Par ce même traité l'on voit que les Carthaginois étaient attentifs à ne donner aux Romains aucuneentrée dans les pays de leur obéissance, ni aucune connaissance de ce qui s'y passait; comme si dès-lors les Carthaginois eussent pris ombrage de la puissance naissante des Romains, et qu'ils eussent déjà couvé dans leur sein des semences secrètes de la jalousie et de la défiance qui devaient un jour éclater par des guerres aussi longues que cruelles, et par une animosité et une haine de part et d'autre que la ruine seule de l'un des deux empires pouvait éteindre.

[Sidenote: Diod. l. II, p. 1 et 16-22. AN. M. 3520 AV. J.C. 484.] Quelques années après ce premier traité, les Carthaginois firent alliance avec Xerxès, roi des Perses. Ce prince, qui ne se proposait rien moins que d'exterminer entièrement les Grecs, qu'il regardait comme des ennemis irréconciliables, ne crut pas pouvoir réussir dans son dessein s'il n'engageait dans son parti les Carthaginois, dont la puissance dès-lors était formidable. Ceux-ci, qui ne perdaient point de vue le dessein qu'ils avaient conçu de s'emparer du reste de la Sicile, saisirent avidement l'occasion favorable qui se présentait d'en achever la conquête. Le traité fut donc conclu. On convint que les Carthaginois attaqueraient avec toutes leurs forces les Grecs établis dans la Sicile et dans l'Italie, pendant que Xerxès en personne marcherait contre la Grèce même.

Les préparatifs de cette guerre durèrent trois ans. L'armée de terre ne montait pas à moins de trois cent mille hommes. La flotte était composée de deux mille vaisseaux216, et de plus de trois mille petits bâtiments decharge. Amilcar, qui était le capitaine de son temps le plus estimé, partit de Carthage avec ce formidable appareil. Il aborda à Palerme217, et, après y avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, il marcha contre la ville d'Hymère, qui n'en est pas fort éloignée, et en forma le siège. Théron, gouverneur de la place218, se voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu maître. Il accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante mille hommes de pied, et cinq mille chevaux. Son arrivée rendit le courage et l'espérance aux assiégés, qui, depuis ce temps-là, se défendirent très-vigoureusement.

Note 216:(retour)J'ai peine à croire que cette armée fût aussi nombreuse que le disent Hérodote et Diodore de Sicile. On ne voit pas qu'en aucune autre circonstance les Carthaginois aient mis sur pied une armée de 150,000 hommes, à plus forte raison de 300,000: et, quant au nombre de 2000 vaisseaux de guerre, on peut en douter, quand on songe que la flotte de Xerxès n'était que de 1200 vaisseaux.Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes: λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν Σικελίῃ οἰκηµένων (HÉRODOTE, VII, § 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.

Hérodote ne paraît pas du reste garantir la certitude de ces renseignements; il les rapporte sur la foi des Siciliens eux-mêmes: λεγέται δὲ καὶ τάδε ὑπὸ τῶν ἐν Σικελίῃ οἰκηµένων (HÉRODOTE, VII, § 165); et l'on peut croire que les Siciliens ont grossi le nombre de leurs ennemis pour augmenter la gloire de leur triomphe.--L.

Note 217:(retour)Cette ville est appelée en latinPanormus.

Note 218:(retour)Il était tyran d'Agrigente.--L.

Gélon était fort habile dans le métier de la guerre, sur-tout pour les ruses. On lui amena un courrier chargé d'une lettre des habitants de Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis que la troupe de cavaliers qu'il leur avait demandée arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre, qu'il fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçus dans le camp des ennemis comme venant de Sélinonte, ils se jetèrent sur Amilcar, qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le moment même de leur arrivée, Gélon attaqua avec toutes ses troupes les Carthaginois, qui se défendirent d'abord fort vaillamment; mais, quand ils apprirent la mort de leur général, et qu'ils virent leurflotte en feu, le courage et les forces leur manquant, ils prirent la fuite. Le carnage fut horrible, et il y en eut plus de cent cinquante mille de tués. Les autres, s'étant retirés dans un endroit où ils manquaient de tout, ne purent pas s'y défendre long-temps, et se rendirent à discrétion. Ce combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès le passage dans la Grèce219.Lib. 7, cap. 167.Hérodote raconte autrement la mort d'Amilcar. Il dit que le bruit commun parmi les Carthaginois était que ce général, voyant la défaite entière de ses troupes, pour ne point survivre à sa honte, se précipita lui-même dans le bûcher où il avait immolé plusieurs victimes humaines.

Quand on apprit à Carthage la triste nouvelle de la défaite entière de l'armée, la surprise, la douleur, le désespoir, y causèrent un trouble et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils croyaient déjà voir l'ennemi à leurs portes. C'était le caractère des Carthaginois, de perdre d'abord courage dans les grands revers. Ils députèrent aussitôt vers Gélon pour lui demander la paix, à quelque condition que ce fût: il les écouta avec bonté. La victoire si complète qu'il venait de remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter sa modestie et sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il leur accorda la paix, exigeant seulement d'eux qu'ils payassent pour frais de la guerre deux mille talents; ce qui revient à six millions de notre monnaie220. Il demandaaussi qu'ils bâtissent deux temples où l'on exposât en public et où l'on gardât comme en dépôt les conditions du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient presque pas osé espérer. Giscon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste qu'ils avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre, et de leur en faire porter la peine, fut puni du malheur de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Sélinonte, ville de Sicile.

Note 219:(retour)Hérodote (II, § 166) et Aristote (Poetic.§ 23) disent au contraire que ce fut le jour même de la bataille de Salamine. Leur témoignage mérite sans doute la préférence.--L.

Note 220:(retour)11,000,000 francs.--L.

Gélon, de retour à Syracuse, convoqua le peuple, et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes. Pour lui, il entra sans armes et sans gardes, et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur. Tous, d'un consentement unanime, le proclamèrent roi; et cette dignité, après lui, fut conférée à deux de ses frères.

Diod. l. 13, p. 169-171, et 179-186. AN. M. 3592 CARTH. 434. ROM. 336. AV. J.C. 412.Après la célèbre défaite des Athéniens devant Syracuse, où Nicias périt avec toute sa flotte, les Ségestains, qui s'étaient déclarés pour eux contre les Syracusains, craignant le ressentiment de leurs ennemis, et se voyant déjà attaqués par ceux de Sélinonte, implorèrent le secours des Carthaginois, et se mirent, eux et leur ville, sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage sur le parti qu'il fallait prendre, l'affaire souffrant de grandes difficultés. D'un côté les Carthaginois désiraient fort se rendre maîtres d'une ville qui était tout-à-fait à leur bienséance; de l'autre ils craignaient lapuissance et les forces des Syracusains, qui venaient d'exterminer l'armée nombreuse des Athéniens, et qu'une si grande victoire rendait plus formidables que jamais. La passion de s'agrandir l'emporta, et l'on promit du secours aux Ségestains.

On confia le soin de cette guerre à Annibal, lequel avait pour-lors la première dignité de l'état, c'est-à-dire celle de suffète. Il était petit-fils d'Amilcar, qui avait été défait par Gélon, et tué devant Hymère, et fils de Giscon, qui avait été condamné à l'exil. Il partit, animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie, et d'effacer la honte de la dernière défaite. Son armée et sa flotte étaient très-nombreuses221. Il aborda à un lieu appelé lePuits de Lilybée222, qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, et la défense ne le fut pas moins, les femmes même montrant un courage beaucoup au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise d'assaut et abandonnée au pillage. Le vainqueur exerça les dernières cruautés, sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge. Il permit aux habitants qui s'étaient sauvés par la fuite de demeurer dans la ville, après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis 242 ans.

Note 221:(retour)Suivant Éphore, il avait 200,000 hommes de pied, 4000 cavaliers (ap. Diod. XIII, § 54): selon Timée, seulement 100,000 en tout (ap. eumd. l. 1.); et ce dernier s'accorde avec Xénophon (Hellen.I, c. 1, § 27).--L.

Note 222:(retour)Il aborda au cap Lilybée, et campa près du puits de ce nom.--L.

Hymère, qu'il assiégea ensuite, et qu'il prit aussi d'assaut, après avoir été traitée avec encore plus decruauté, fut entièrement rasée 240 ans après sa fondation. Il fit souffrir toutes sortes d'ignominie et de supplices à trois mille prisonniers, et les fit égorger tous dans l'endroit même où son grand-père avait été tué par les cavaliers de Gélon, pour apaiser et satisfaire ses mânes par le sang de ces malheureuses victimes.

Après ces expéditions, Annibal retourna à Carthage. Toute la ville sortit au-devant de lui, et le reçut au milieu des cris de joie et des applaudissements.

Diod. l. 13, p. 201-203, 206-211, 226-231.Ces heureux succès renouvelèrent le désir et le dessein qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils nommèrent encore pour général Annibal; et, comme il s'excusait sur son grand âge, et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, fils d'Hannon, qui était de la même famille. Les préparatifs de la guerre furent proportionnés au grand dessein que les Carthaginois avaient conçu. La flotte et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes, et l'on partit pour la Sicile. Le nombre des troupes montait, selon Timée, à plus de six-vingt mille hommes, et, selon Éphore, à trois cent mille223. Les ennemis, de leur côté, s'étaient mis en état de les bien recevoir; et les Syracusains avaient envoyé chez tous leurs alliés pour y lever des troupes, et dans toutes les villes de la Sicile pour les exhorter à défendre courageusement leur liberté.

Note 223:(retour)Timée, presque toujours en opposition avec Éphore, mérite beaucoup plus de confiance. L'antiquité reprochait à ce dernier peu de véracité: et ce reproche paraît assez confirmé par les passages que Diodore cite de lui.--L.

Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une ville puissamment riche, et environnée debonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que Sélinonte, sur la côte de Sicile qui regarde l'Afrique. En effet, Annibal commença la campagne par le siége de cette ville. Ne la jugeant prenable que par un endroit, il tourna tous ses efforts de ce côté-là, fit faire des levées et des terrasses qui allaient jusqu'à la hauteur des murs, et employa à ces ouvrages les décombres et les démolitions des tombeaux qui étaient autour de la ville, et qu'il avait fait abattre pour cet effet. La peste se mit bientôt après dans l'armée, et fit périr un grand nombre de soldats, et le général même. Les Carthaginois crurent que c'était une punition des dieux, qui vengeaient ainsi l'injure faite aux morts, dont plusieurs même s'imaginèrent avoir vu les spectres pendant la nuit. On cessa donc de toucher aux tombeaux, on ordonna des prières selon le rit observé à Carthage, on immola un enfant à Saturne par une superstition inhumaine, et l'on jeta plusieurs victimes dans la mer en l'honneur de Neptune.

Les assiégés, qui d'abord avaient remporté plusieurs avantages, se trouvèrent tellement pressés par la famine, que, se voyant sans espérance et sans ressource, ils prirent le parti d'abandonner la ville: on marqua la nuit suivante pour le départ. On juge aisément quelle fut la douleur de ces pauvres habitants, obligés d'abandonner leurs maisons, leurs richesses, leur patrie; mais la vie leur était plus chère que tout le reste. Jamais spectacle ne fut plus triste. Sans parler des autres, on voyait une troupe de femmes éplorées traîner après elles leurs enfants pour les dérober à la cruauté du vainqueur; mais ce qu'il y eut de plus douloureux fut la nécessité où l'on se trouva de laisser dans la ville les vieillards etles malades, à qui leur état ne permettait ni de fuir ni de se défendre. Ces malheureux exilés arrivèrent à Gela, qui était la ville la plus prochaine, et ils y reçurent tous les soulagements qu'ils pouvaient attendre dans un état si déplorable.

Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y étaient restés. Le butin fut immense, et tel qu'on peut s'imaginer dans une ville des plus opulentes de la Sicile, qui avait deux cent mille habitants, et qui n'avait jamais souffert de siége, ni par conséquent de pillage. On y trouva un nombre infini de tableaux, de vases, de statues de toutes sortes (car cette ville avait un goût exquis pour ces raretés), et entre autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à Carthage.

Le siége d'Agrigente avait duré huit mois. Imilcon y fit passer le quartier d'hiver à ses troupes, pour leur donner quelque repos, et au commencement du printemps il en sortit, après avoir ruiné entièrement la ville. Il assiégea ensuite Gela, et la prit malgré le secours qu'y mena Denys le Tyran, qui s'était emparé de l'autorité à Syracuse. Imilcon termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les conditions furent que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens224, de Sélinonte, d'Agrigente, d'Hymère, comme aussi de celui de Géla et de Camarine, dont les habitants pourraient demeurer dans leurs villes démantelées, en payant tribut aux Carthaginois; que les Léontins, les Messéniens, et tous les Siciliens vivraient selon leurs lois, et conserveraientleur liberté et leur indépendance; qu'enfin les Syracusains demeureraient soumis à Denys. Imilcon, après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage, où la peste fit périr un grand nombre de citoyens.

Note 224:(retour)Les Sicaniens et les Siciliens anciennement étaient deux peuples distingués.

Diod. l. 14, p. 268-278. AN. M. 3600 CARTH. 442. ROM. 344. AV. J.C. 404.Denys n'avait conclu la paix avec les Carthaginois que pour se donner le temps d'affermir son autorité naissante, et de travailler aux préparatifs de la guerre qu'il méditait contre eux. Comme il savait combien la puissance de ce peuple était formidable, il n'oublia rien pour se mettre en état de l'attaquer avec succès; et il fut merveilleusement secondé dans son dessein par le zèle de ses peuples. La réputation de ce prince, le désir de s'en faire connaître, l'attrait du gain, et la vue des récompenses qu'il promettait à ceux dont l'industrie se ferait distinguer, attirèrent de toutes parts en Sicile ce qu'il y avait pour-lors de plus habiles ouvriers en tout genre. Syracuse entière était devenue comme un grand atelier, où de tous côtés on était occupé à faire des épées, des casques, des boucliers, des machines de guerre, et à préparer tout ce qui est nécessaire pour la construction et pour l'équipement des vaisseaux. L'invention de ceux à cinq rangs de rames était toute récente: jusque-là on n'avait vu que des vaisseaux à trois rangs de rames,triremes. Denys animait le travail par sa présence, par des libéralités et des louanges qu'il savait dispenser à propos, et sur-tout par des manières populaires et engageantes, moyens encore plus efficaces que tout le reste pour réveiller l'industrie et l'ardeur des ouvriers, et il faisait souvent manger avec lui ceux qui excellaient dans leur genre225.

Note 225:(retour)«Honos alit artes.»

Quand tout fut prêt, et qu'il eut levé en différents pays un grand nombre de troupes, il convoqua l'assemblée des Syracusains, leur exposa son dessein, et leur représenta que les Carthaginois étaient les ennemis déclarés des Grecs; qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes grecques, et que, si l'on n'arrêtait leurs progrès, Syracuse se verrait bientôt elle-même attaquée; que, s'ils ne faisaient point actuellement d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait profiter. Quoique la tyrannie et le tyran fussent très-odieux aux Syracusains, la haine contre les Carthaginois l'emporta; et tout le monde, plus touché des motifs d'une politique intéressée que de la justice, applaudit au discours de Denys. Sans aucun sujet de plaintes, sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du peuple les biens et la personne des Carthaginois. Il y en avait un assez grand nombre à Syracuse, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le commerce. On courut de tous côtés dans leurs maisons; on pilla leurs effets; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitants du pays; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute l'étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre qu'on leur déclarait. Denys, après avoir ainsi commencé par se faire justice à lui-même, envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes de la Sicile; qu'autrement ils y seraient traités commeennemis. Cette nouvelle y répandit une grande alarme, sur-tout à cause du pitoyable état où ils se trouvaient.

Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya, qui était la place d'armes des Carthaginois en Sicile, et il poussa vivement ce siége, sans qu'Imilcon, qui commandait la flotte ennemie, pût la secourir. Il fit avancer ses machines, battit la place à coups de béliers, approcha des murs les tours à six étages qui étaient portées sur des roues, et qui égalaient la hauteur des maisons, et de là il incommodait fort les assiégés par ses catapultes, machines nouvellement inventées, qui lançaient en grand nombre et avec grande force des traits et des pierres contre les ennemis. La ville enfin, après une longue et vigoureuse résistance, fut prise d'assaut, et tous les habitants passés au fil de l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. On abandonna le pillage au soldat. Denys, y ayant laissé une bonne garnison et un gouvernement sûr, retourna à Syracuse.

Diod. l. 14, p. 279-295. Justin. l. 19, c. 2 et 3.L'année suivante, Imilcon, que les Carthaginois avaient nommé suffète, revint en Sicile avec une armée beaucoup plus nombreuse qu'auparavant226. Il aborda à Palerme, recouvra Motya par force, et prit plusieurs autres villes227. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour en former le siége, menant ses troupes de pied par terre, pendant que sa flotte, sous la conduite de Magon, côtoyait les bords.

Note 226:(retour)De 300,000 hommes de pied, de 4000 chevaux, et de 400 chariots, selon Éphore; et seulement de 100,000 hommes, selon Timée. (Diod. Sic. XIV, § 54).--L.

Note 227:(retour)Entre autres, Messane qu'il rasa, et Catane.--L.

L'arrivée d'Imilcon jeta un grand trouble dans la ville. Plus de deux cents vaisseaux, ornés des dépouilles desennemis, et s'avançant en bon ordre, entrèrent comme en triomphe dans le grand port, suivis de cinq cents barques228. On vit en même temps arriver d'un autre côté l'armée de terre, composée, selon quelques auteurs, de trois cent mille hommes de pied et de trois mille chevaux. Imilcon fit dresser sa tente dans le temple même de Jupiter: le reste de l'armée campa à douze stades, c'est-à-dire à un peu plus d'une demi-lieue de la ville. S'en étant approché, il présenta la bataille aux habitants, qui se donnèrent bien de garde de l'accepter. Content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et de sa supériorité, il retourna dans son camp, ne doutant point que bientôt il ne dût se rendre maître de la ville, et la regardant déjà comme une proie assurée et qui ne pouvait lui échapper. Pendant trente jours il fit le dégât des terres voisines, et ruina tout le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les temples de Cérès et de Proserpine. Pour fortifier son camp, il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la ville, et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa femme, qui était d'une magnificence extraordinaire.

Note 228:(retour)Le texte de Diodore est ici corrompu.--L.

Ces heureux succès ne furent pas d'une longue durée. Tout l'éclat de ce triomphe anticipé s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels, dit l'historien, que quiconque s'élève insolemment par l'orgueil, tôt ou tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa faiblesse. Lorsque Imilcon, maître de presque toutes les villes de Sicile, s'attendait à mettre le comble à ses victoires par la prise de Syracuse, la maladie contagieuse se mit dans son armée, et y fit desravages incroyables. On était dans le fort de l'été; et la chaleur, cette année, était très-grande. La contagion commença par les Africains, qui mouraient à tas, sans qu'on pût les secourir. D'abord on enterrait les morts; mais le nombre en augmentant tous les jours, et le mal se communiquant promptement, les cadavres demeurèrent sans sépulture, et les malades sans secours. Cette peste était accompagnée de symptômes extraordinaires, de cruelles dyssenteries, de fièvres violentes, de déchirements d'entrailles, de douleurs aiguës par tout le corps, de frénésie même et de fureur, en sorte qu'ils se jetaient sur quiconque venait à leur rencontre, et le mettaient en pièces.

Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les ennemis. Plus qu'à demi vaincus par la peste, ils ne firent pas grande résistance. Les vaisseaux furent, pour la plupart, ou pris par l'ennemi, ou consumés par le feu. Tous les habitants de Syracuse, vieillards, femmes, enfants, sortirent en foule de la ville pour être témoins d'un événement qui leur paraissait tenir du miracle. Ils levaient les mains au ciel pour remercier les dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs de la sainteté des temples et des tombeaux violés indignement par ces barbares. La nuit étant survenue, chacun se retira de son côté. Imilcon profita de ce moment de relâche, et envoya vers Denys pour lui demander la permission d'emmener avec lui à Carthage le peu qui lui restait de troupes, en lui offrant trois cents talents229, qui étaient tout l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que pour les seuls Carthaginois,avec lesquels il se sauva de nuit, laissant tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi.

Note 229:(retour)Trois cent mille écus. = 1,650,000 francs.--L.

Voilà l'état dans lequel ce chef des Carthaginois, si fier quelques moments auparavant, se retira de Syracuse. Plaignant amèrement son sort, et encore plus celui de la république, il accusait avec insulte et emportement les dieux, seuls auteurs de son infortune; «car l'ennemi, disait-il, peut bien se réjouir de nos maux, mais non s'en glorifier. Vainqueurs des Syracusains, la peste seule a pu nous vaincre.» Sa grande douleur, et qui le touchait le plus vivement, était d'avoir survécu à tant de braves guerriers qui étaient morts les armes à la main; «mais, ajoutait-il, la suite fera connaître si c'est la crainte de la mort, ou le désir de ramener dans leur patrie les restes malheureux de mes citoyens, qui m'a fait survivre à la perte de tant de généreux soldats.» En effet, dès qu'il fut arrivé à Carthage, qu'il trouva dans une désolation qui ne se peut exprimer, il entra dans sa maison, en ferma les portes sur lui sans vouloir y admettre personne, pas même ses enfants; et se donna la mort par un prétendu courage que les païens admiraient, mais qui n'en avait que le nom, et qui cachait dans le fond un véritable désespoir.

Un nouveau surcroît de malheurs accabla cette ville infortunée. Les Africains, de tout temps pleins de haine contre Carthage, mais irrités alors jusqu'à la fureur de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes à Syracuse, en les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes, et, après s'être saisis de Tunis, marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se crut perdue. On regarda ce nouvel incident comme uneffet et comme une suite de la colère des dieux, qui poursuivait les coupables jusque dans Carthage même. Comme ses habitants portaient la superstition à l'excès, sur-tout dans les calamités publiques, on songea avant tout à apaiser les dieux. Cérès et Proserpine étaient des divinités inconnues jusque-là dans le pays. Pour réparer l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs temples, on leur érigea de magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes selon le rit grec, et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois cette armée nombreuse était sans chef, c'est-à-dire, comme un corps sans ame: nulles provisions, nulles machines de guerre; point de discipline ni de subordination: chacun voulait commander ou se conduire à son gré. La division s'étant donc mise parmi ces troupes, et la famine augmentant tous les jours de plus en plus, ils se retirèrent chacun dans son pays, et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.

Rien ne rebutait les Carthaginois, et ils faisaient toujours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général, qui était un des deux suffètes, perdit une grande bataille, où il fut tué230. Les chefs des Carthaginois demandèrent la paix, qui leur fut accordée à ces conditions, qu'ils sortiraient de toutes les villes de la Sicile, et qu'ils paieraient tous les frais de cette guerre. Ils parurent les accepter; mais, ayant représenté qu'ils ne pouvaient livrer les villes sans l'ordrede leur ville, ils obtinrent une trève assez longue pour envoyer à Carthage. On y profita de cet intervalle pour lever et exercer de nouvelles troupes, à qui l'on donna pour chef Magon, fils de celui qui venait d'être tué. Il était tout jeune, mais il avait beaucoup de mérite et de réputation. Dès qu'il fut arrivé en Sicile, et que le temps de la trève fut expiré, il donna une bataille contre Denys, où Leptine, l'un de ses généraux, fut tué, et où il demeura sur la place, du côté des Syracusains, plus de quatorze mille hommes. Le fruit de cette victoire fut une paix honorable, qui laissait les Carthaginois en possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile, en y ajoutant même quelques places, et qui leur assignait mille talents pour les frais de la guerre, c'est-à-dire trois millions de livres231.

Note 230:(retour)Son armée était de 80,000 hommes.--L.

Note 231:(retour)5,500,000 francs.--L.

Justin. lib. 2, cap. 5.Ce fut à-peu-près vers ce temps-là qu'à l'occasion d'un citoyen de Carthage qui avait écrit en grec à Denys pour lui donner avis du départ de l'armée carthaginoise, il fut défendu, par arrêt du sénat, aux Carthaginois d'apprendre à écrire ou à parler la langue grecque, pour les mettre hors d'état d'avoir aucun commerce avec les ennemis, soit par lettre, soit de vive voix.

Diod. l. 15, pag. 344.Carthage eut bientôt après une nouvelle secousse à essuyer. La peste se répandit dans la ville, et y fit de grands ravages. Des terreurs paniques et de violents transports de frénésie saisissaient tout-à-coup les malades. Ils sortaient brusquement de leurs maisons les armes à la main, comme si l'ennemi se fût emparé de la ville, et tuaient ou blessaient tous ceux qu'ils trouvaientà leur rencontre. Les Africains et ceux de Sardaigne voulurent profiter de l'occasion pour secouer un joug qu'ils portaient avec peine; mais les uns et les autres furent domptés, et rentrèrent dans l'obéissance. Une entreprise que Denys forma en Sicile, dans le même temps et par les mêmes vues, ne lui réussit pas mieux. Il mourut quelque temps après, et eut pour successeur son fils, qui porta le même nom.

Polyb. l. 3, pag. 178.Nous avons déjà rapporté un premier traité conclu entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un second, qu'Orose dit avoir été conclu la 402e année de la fondation de Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons. Ce second traité contenait à-peu-près les mêmes conditions que le premier, excepté que ceux de Tyr et d'Utique y étaient nommément compris, et joints aux Carthaginois.

Diod. l. 16, p. 459-572. Plut. in Timol. AN. M. 3656 CARTH. 498. ROM. 400. AV. J.C. 348.Après la mort du premier Denys, il y eut de grands troubles à Syracuse. Denys le Jeune, qui en avait été chassé, s'y rétablit à main armée, et y exerça de grandes cruautés. Une partie des citoyens implora le secours d'Icétès, tyran des Léontins, qui était originaire de Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile, et ils y envoyèrent une grosse flotte. Dans cette extrémité, ceux d'entre les Syracusains qui étaient les mieux intentionnés eurent recours aux Corinthiens, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls, et qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre la tyrannie, et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite, et qui avait signalé son zèle pour le bien public, en affranchissantsa patrie du joug de la tyrannie aux dépens de sa propre famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un heureux stratagème la vigilance des Carthaginois, qui, ayant été avertis de son départ et de son dessein par Icétès, voulaient l'empêcher de passer en Sicile.

Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette poignée de gens, il marche hardiment au secours de Syracuse. Sa petite troupe se grossit à mesure qu'il avance. Les Syracusains se trouvaient dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance. Ils voyaient les Carthaginois maîtres du port; Icétès, de la ville; Denys, de la citadelle. Heureusement, dès que Timoléon fut arrivé, Denys, qui était sans ressource, lui remit entre les mains la citadelle avec toutes les troupes, les armes et les vivres qui y étaient, et il se sauva par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux soldats étrangers, qui, selon le défaut que nous avons remarqué dans le gouvernement de Carthage, faisaient la principale force de l'armée de Magon, et qui même pour la plupart étaient de Grèce, qu'il était bien étrange que des Grecs travaillassent à rendre les barbares maîtres de la Sicile, d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce; car enfin pouvait-on s'imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin uniquement pour établir Icétès tyran à Syracuse? Ces discours s'étant répandus dans le camp, Magon fut saisi de frayeur; et, comme il ne cherchait qu'un prétexte pour se retirer, supposant que les troupes étaient prêtes à le trahir et à l'abandonner, il fit sortir sa flotte du port, et cingla vers Carthage. Icétès, après son départ, ne put pas tenir long-temps contre les Corinthiens:ainsi, ils demeurèrent seuls maîtres de toute la ville.

Dès que Magon fut arrivé à Carthage, on lui fit son procès. Il prévint le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attaché à une potence, et exposé en spectacle au peuple.Plut. in Timoleone, p. 248-250.On leva de nouvelles troupes, et l'on fit partir pour la Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était composée de deux cents vaisseaux, sans compter mille barques de transport; et l'armée, montait à plus de soixante et dix mille hommes. Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal, et résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon ne les attendit pas, et marcha à leur rencontre. Mais la consternation était si grande à Syracuse, que, de toutes les troupes qui y étaient, il n'y eut que trois mille Syracusains qui le suivirent, et quatre mille étrangers; encore de ces derniers il y en eut mille qui, par crainte, l'abandonnèrent dans le chemin. Il ne perdit point courage, et, ayant exhorté le reste de ses troupes à combattre vaillamment pour le salut et la liberté de leurs alliés, il les mena contre l'ennemi, dont il savait que le rendez-vous était près d'une petite rivière appelée Crimise. Il paraissait de la folie à aller attaquer une armée si nombreuse avec quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement, et mille chevaux; mais Timoléon, qui savait que la bravoure conduite par la prudence l'emporte sur le nombre, comptait sur le courage de ses soldats, qui paraissaient déterminés à périr plutôt que de céder, et qui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. L'événement justifia ses vues et son espérance. La bataille se donna: les Carthaginois furent mis en déroute. Il y eut de leur côté plus de dix mille hommesde tués, parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens de Carthage, ce qui causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris, et l'on y trouva des richesses immenses: on fit aussi un grand nombre de prisonniers.

Plut. pag. 248-250.Timoléon, avec les nouvelles de sa victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi le butin; car il voulait que sa ville fût louée et admirée de tous les hommes, lorsqu'ils verraient que c'était la seule de toutes les villes de Grèce où les plus beaux temples étaient ornés, non de dépouilles grecques, ni d'offrandes teintes encore du sang de la nation, et dont la vue ne pouvait que renouveler un souvenir funeste, mais de dépouilles barbares, qui, par de belles inscriptions, faisaient connaître en même temps et le courage et la reconnaissance religieuse de ceux qui les avaient remportées: car elles disaientque les Corinthiens, et Timoléon leur général, après avoir affranchi du joug des Carthaginois les Grecs établis dans la Sicile, avaient appendu ces armes dans les temples pour en rendre aux dieux des actions de graces immortelles.

Après cela, Timoléon, laissant dans le pays ennemi les troupes étrangères pour achever de piller et de ravager toutes les terres des Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de la Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre vengeance.

Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs villes, ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix.

Autant que les apparences du succès les rendaientprompts à faire de grands efforts et à mettre sur pied de puissantes armées de terre et de mer, et que la prospérité leur faisait user de la victoire avec insolence et avec cruauté, autant une adversité imprévue les jetait dans le découragement, leur faisait perdre tout d'un coup de vue toutes leurs ressources, et leur inspirait la bassesse d'aller demander quartier à des ennemis peu considérables, et d'en accepter sans honte les conditions les plus dures et les plus humiliantes. Celles qu'on leur imposa ici, en leur accordant la paix, furent: qu'ils ne tiendraient que les terres qui étaient au-delà du fleuve Halycus232; qu'ils laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et leurs biens; et qu'il ne conserveraient avec les tyrans ni alliance ni intelligence.

Note 232:(retour)Cette rivière n'est pas loin d'Agrigente; elle est nomméeLycusdans Diodore [XVI, § 82] et dans Plutarque [inTimol., p. 252 D.]; mais on croit que c'est une faute.= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière (XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.

= Cela est certain. Diodore donne ailleurs le vrai nom de cette rivière (XV, § 17, XXIII, eclog. 9; XXIV, § 1).--L.

Justin. lib. 21, c. 4.Il paraît que c'est à peu près dans le temps dont nous venons de parler qu'arriva à Carthage ce qu'on lit dans Justin. Hannon, l'un de ses citoyens les plus puissants, forma le dessein de se rendre maître de la république, en faisant périr tout le sénat. Il choisit pour cette cruelle exécution le jour même des noces de sa fille, où il devait donner chez lui un repas aux sénateurs, et les faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un crime si horrible, tant était grand le crédit du coupable; on se contenta de le prévenir et de le détourner par un décret qui défendait en général la trop grande magnificence des noces, et mettait certaines bornes aux dépenses qu'on y pourrait faire. Voyant quela ruse lui avait mal réussi, il songea à employer la force ouverte en armant tous les esclaves. Il fut encore decouvert; et, pour éviter la punition, il se retira avec vingt mille esclaves armés dans un château extrêmement fortifié, et de là il tâcha d'engager dans sa révolte les Africains et le roi des Maures, mais en vain. Il fut pris et conduit à Carthage. Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et les cuisses, on le fit mourir à la vue du peuple, et l'on attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfants et tous ses parents, quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son crime, ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage: toujours sévère et excessive dans ses punitions, elle les portait aux dernières rigueurs, et les étendait jusque sur les innocents, sans consulter ni l'équité, ni la modération, ni la reconnaissance.

Diod. l. 19, p. 651-656, 710-712-737 743-760. Justin. l. 2, cap. 116. AN. M. 3685 CARTH. 527. ROM. 429. AV. J.C. 319.J'ai maintenant à parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile que dans l'Afrique même, contre Agathocle qui, pendant plusieurs années, leur donna beaucoup d'exercice.

Cet Agathocle était Sicilien, d'une naissance obscure et d'une condition très-basse. Soutenu d'abord par les forces des Carthaginois, il avait envahi la souveraine autorité dans Syracuse, et en était devenu le tyran. Dans les commencements ils réprimèrent ses entreprises, et Amilcar leur chef le fit consentir à un traité qui mettait la paix dans la Sicile. Mais il n'en garda pas long-temps les conditions et il se déclara bientôt contre les Carthaginois mêmes, qui, sous la conduite d'Amilcar,remportèrent sur lui une victoire233considérable, après laquelle il fut obligé de se renfermer dans Syracuse. Les Carthaginois l'y poursuivirent, et formèrent le siège de cette importante place, dont la prise devait les rendre maîtres de toute la Sicile.

Note 233:(retour)C'était proche du fleuve et de la ville d'Hymère.

Agathocle, qui leur était beaucoup inférieur en force, et qui d'ailleurs se voyait abandonné par tous les alliés à cause de sa cruauté inouïe, conçut un dessein si hardi et si impraticable selon toutes les apparences, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore presque incroyable: c'était de porter la guerre en Afrique, et d'aller assiéger Carthage, lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile, ni soutenir le siége de Syracuse. Le profond secret qu'il garda n'est pas moins étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne sur son dessein, et se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du péril où il était; qu'il ne s'agissait que de supporter avec patience, pendant un court intervalle, les incommodités du siége; qu'au reste il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à prendre ce parti la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes. Il y laissa son frère Antandre, avec assez de troupes et de vivres pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté à tous les esclaves qui étaient en âge de porter les armes, et, après leur avoir fait prêter serment, il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante talents234pour les besoins présents, bien assuré de trouver dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. Il partit donc avec deux de ses fils, Archagatheet Héraclide, sans qu'aucun sût où la flotte devait faire voile. Ils croyaient tous qu'on les mènerait dans l'Italie ou dans la Sardaigne pour y faire du butin, ou vers les côtes de la Sicile qui appartenaient à l'ennemi, pour en faire le dégât. Les Carthaginois, surpris d'un départ si inopiné, se mirent en état de l'empêcher; mais Agathocle se déroba à leur poursuite, et prit le large.

Note 234:(retour)Cinquante mille écus. = 257,000 francs.--L.

Il ne découvrit son dessein que lorsqu'on fut abordé en Afrique. Là, ayant assemblé ses troupes, il leur exposa ses raisons en peu de mots. Il leur représenta que l'unique moyen de délivrer leur patrie était de porter la guerre dans le pays ennemi; qu'il les menait, eux qui étaient aguerris et intrépides, contre des citoyens amollis et énervés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse; que les habitants du pays, accablés du joug d'une servitude également dure et honteuse, au premier bruit de leur arrivée, viendraient en foule se joindre à eux; que la hardiesse seule de leur projet déconcerterait les Carthaginois, qui ne s'attendaient à rien moins qu'à voir l'ennemi à leurs portes; qu'enfin jamais entreprise ne procurerait plus d'avantages et ne ferait plus d'honneur que celle-ci, puisque toutes les richesses de Carthage seraient la récompense des vainqueurs, et que tous les siècles parleraient avec éloge et avec admiration de leur courage. Tous les soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage, applaudirent à son discours. Une seule chose les inquiétait, c'était l'éclipse de soleil qui était arrivée précisément à leur départ. Les peuples alors, même les plus policés, connaissaient peu la cause de ces phénomènes extraordinaires de la nature, et étaient accoutumés par leursdevins à en tirer, des conjectures superstitieuses et arbitraires, qui servaient souvent à régler les plus grandes entreprises. Agathocle rassura ses soldats en leur faisant entendre que ces sortes de defaillances des astres marquaient toujours un changement dans l'état présent; qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre fin, et qu'il passerait de leur côté.

Voyant les soldats bien disposés, il exécuta presque dans le même temps une seconde entreprise encore plus hardie et plus hasardeuse que n'avait été la première, par laquelle il les avait transportés en Afrique; ce fut de brûler entièrement la flotte qui les y avait amenes. Plusieurs raisons le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait aucun bon port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les Carthaginois, étant maîtres de la mer, n'auraient pas manque de venir bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte: s'il avait laissé tout ce qu'il fallait de troupes pour la defendre, il aurait trop affaibli son armée, d'ailleurs assez mediocre, et il se serait mis hors d'état de tirer aucun avantage de cette diversion inopinée, qui dépendait uniquement d'un succès prompt et éclatant; enfin, il voulait mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre, en ne leur laissant d'autre ressource que la victoire. Il fallait bien du courage pour prendre une telle résolution. Il y avait préparé les officiers, qui lui étaient tous dévoués, et suivaient en tout ses impressions. On le vit donc paraître tout d'un coup dans l'assemblée avec une couronne sur la tête et un habit éclatant, dans l'équipage d'un homme qui se prépare à une cérémonie de religion. Alors prenant la parole: «Lorsque nous partîmes de Syracuse, dit-il, etque l'ennemi nous poursuivait vivement, dans cette funeste extrémité, j'eus recours à Proserpine et à Cérès, divinités protectrices de la Sicile, et je leur promis, si elles nous délivraient d'un danger si pressant, de brûler en leur honneur tous nos vaisseaux dès que nous serions arrivés ici. Aidez-moi, soldats, à m'acquitter de mon vœu: les déesses sauront bien nous dédommager de ce sacrifice.» En même temps, le flambeau à la main, il s'avance à grands pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met lui-même le feu. Tous les officiers en font autant chacun de leur côté, et sont suivis du soldat. Les trompettes sonnaient de toutes parts, et toute l'armée retentissait de cris de joie et d'applaudissements. En un moment la flotte fut brûlée. On n'avait pas laissé aux soldats le temps de réfléchir sur la proposition qu'on leur faisait; une ardeur aveugle et impétueuse les avait tous entraînés. Mais, lorsqu'ils furent un peu revenus à eux-mêmes, et que, mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait de leur patrie, ils se virent dans un pays ennemi, sans ressource et sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un morne silence succédèrent à ces marques de joie et à ces acclamations qui avaient été générales dans toute l'armée.


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