Chapter 17

La perte de ces vastes pays paraissait inévitable pour les Romains; mais la valeur d'un simple officier, nomméL. Marcius, chevalier romain, les leur conserva. Bientôt après on y envoya le jeune Scipion, qui vengea bien la mort de son père et de son oncle, et y rétablit entièrement les affaires des Romains.

Défaite et mort d'Asdrubal.

Polyb. l. 11, p. 622-625. Liv. lib. 27, n. 35-39-51. AN. M. 3798 ROM. 542.Un échec inopiné acheva de ruiner en Italie toutes les mesures et toutes les espérances d'Annibal. Les consuls de cette année, la onzième de la seconde guerre punique (car je passe beaucoup d'événements pour abréger), étaient C. Claudius Néron et M. Livius. Celui-ci avait pour département la Gaule cisalpine, où il devait s'opposer à Asdrubal, qu'on disait être près de passer les Alpes: l'autre commandait dans le pays des Brutiens et dans la Lucanie, c'est-à-dire dans l'extrémité opposée de l'Italie, et là il tenait tête à Annibal.

Le passage des Alpes ne coûta presque point de peine à Asdrubal, parce qu'il trouva le chemin frayé par son frère, et tous les peuples disposés à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha des courriers vers Annibal: ils furent arrêtés. Néron apprit par les lettres dont ils étaient chargés qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie: il jugea que, dans une conjoncture aussi importante qu'était celle-là, d'où dépendait le salut de l'état, il était permis de se mettre au-dessus307des règles ordinaires pour le service et le bien même de la république; et il crut devoir faire un coup hardi et imprévu, capable de jeter la terreur dans l'esprit desennemis, en se hâtant d'aller joindre son collègue pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies. Ce dessein, à bien examiner toutes les circonstances, ne doit pas être facilement taxé d'imprudence: c'était sauver l'état que d'empêcher la jonction des deux frères. On ne hasardait pas beaucoup, en supposant même qu'Annibal dût être informé de l'absence du consul. Sur son armée de quarante-deux mille hommes, il n'en avait pris que sept mille pour son détachement, qui étaient à là vérité l'élite des troupes, mais qui n'en faisaient qu'une très-petite partie; le reste était demeuré dans le camp bien fortifié et bien retranché: était-il à craindre qu'Annibal attaquât et forçât un bon camp défendu par trente-cinq mille hommes?

Note 307:(retour)Il était défendu à un général de sortir de la province qui lui était assignée, et de passer dans celle d'un autre.

Néron partit sans avertir ses soldats de son dessein. Lorsqu'il eut fait assez de chemin pour le leur découvrir sans danger, il leur dit qu'il les menait à une victoire certaine: que dans la guerre tout dépendait de la renommée: que le bruit seul de leur arrivée déconcerterait les Carthaginois: qu'au reste ils auraient tout l'honneur de cette action.

Ils marchèrent avec une diligence extraordinaire. La jonction se fit de nuit et sans multiplier les camps, pour mieux tromper l'ennemi. Les troupes nouvellement arrivées se joignirent à celles de Livius. L'armée du préteur Porcius était campée tout près de celle du consul. Dès le matin du lendemain on tint conseil. Livius était d'avis de donner quelques jours de repos aux troupes; Néron le pria de ne point rendre téméraire par le délai une entreprise que la promptitude seule pouvait faire réussir, et de profiter de l'erreur de leurs ennemis, tant absents que présents: on donna donc lesignal pour la bataille. Asdrubal, s'étant avancé aux premiers rangs, reconnut à plusieurs marques qu'il était arrivé de nouvelles troupes, et il ne douta point que ce ne fussent celles de l'autre consul: d'où il conjectura qu'il fallait que son frère eût reçu quelque perte considérable, et craignit fort d'être venu trop tard à son secours.

Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit survint; et, ses guides l'ayant abandonné, il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard les bords du fleuve Métaure, et il se mettait en devoir de le passer, lorsqu'il fut joint par les trois armées ennemies: il jugea, dans cette extrémité, qu'il lui était impossible d'éviter le combat, et il fit tout ce qu'on pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux, et rangea ses troupes dans un terrain étroit, qui lui donnait lieu de placer sa gauche, composée des troupes les plus faibles, de manière qu'elle ne pouvait être ni attaquée de front, ni prise en flanc, et de donner à son corps de bataille et à sa droite plus de profondeur que de front. Après cette disposition faite à la hâte, il se mit au centre, et marcha le premier pour attaquer la gauche des ennemis, bien convaincu qu'il s'agissait de tout, et qu'il fallait ou vaincre, ou mourir. L'action dura long-temps, et on combattit de part et d'autre avec beaucoup d'opiniâtreté. Asdrubal sur-tout mit dans cette journée le comble à la gloire qu'il s'était déjà acquise par un grand nombre de belles actions. Il menases soldats épouvantés et tremblants au combat, contre un ennemi qui les surpassait en nombre et en confiance; il les anima par ses paroles, il les soutint par son exemple, il employa les prières et les menaces pour ramener les fuyards, jusqu'à ce qu'enfin, voyant que la victoire se déclarait pour les Romains, et ne pouvant survivre à tant de milliers d'hommes qui avaient quitté leur patrie pour le suivre, il se jeta au milieu d'une cohorte romaine, où il périt en digne fils d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal.

Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette guerre; et, soit par la mort du chef, soit par le carnage qui fut fait des troupes carthaginoises, il servit comme de représailles pour la journée de Cannes. Il fut tué du côté des Carthaginois cinquante-cinq mille hommes308, et il y en eut six mille de pris. Les Romains perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer, que, quelqu'un étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros d'ennemis qui s'enfuyait «Il est bon, dit-il, qu'il en reste quelques-uns pour porter aux Carthaginois la nouvelle de leur défaite.»

Note 308:(retour)La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre, et ne monta qu'à dix mille hommes.= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3, §3).--L.

= Il ajoute que la perte des Romains fut de 2000 hommes (XI, c. 3, §3).--L.

Néron se mit en marche dès la nuit même qui suivit le combat. Par-tout où il passait, les cris de joie et les applaudissements prirent la place de l'inquiétude et de la frayeur qu'il y avait laissées en venant. Il arriva à son camp le sixième jour. La tête d'Asdrubal jetée dans le camp des Carthaginois apprit à leur chef le funeste sort de son frère. Annibal reconnut à ce cruel coup la fortunede Carthage. «C'en est fait, dit-il309, je ne lui enverrai plus de superbes courriers. En perdant Asdrubal, je perds toute mon espérance et tout mon bonheur.» Il se retira ensuite dans l'extrémité du pays des Brutiens, où il ramassa toutes ses troupes, qui eurent beaucoup de peine à y subsister, parce qu'il ne ne recevait aucun convoi de Carthage.

Note 309:(retour)Horace le fait parler ainsi dans la belle ode où il décrit cette défaite:Carthagini jam non ego nunciosMittam superbos. Occidit, occiditSpes omnis et fortuna nostriNominis, Asdrubale interempto.(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.

Carthagini jam non ego nunciosMittam superbos. Occidit, occiditSpes omnis et fortuna nostriNominis, Asdrubale interempto.(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.

Carthagini jam non ego nunciosMittam superbos. Occidit, occiditSpes omnis et fortuna nostriNominis, Asdrubale interempto.(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.

Carthagini jam non ego nuncios

Mittam superbos. Occidit, occidit

Spes omnis et fortuna nostri

Nominis, Asdrubale interempto.

(HOR. lib. 4. Od. 4.) [V. 69.

Scipion se rend maître de toute l'Espagne. Il estnommé consul, et passe en Afrique. Annibal yest rappelé.

Polyb. l. 11, p. 650; et l. 14, p. 677-687; et l. 15, p. 689-694. Liv. lib. 28, n. 1-4, 16, 38, 40-46; l. 29, n. 24-36; l. 30, n. 20-28. AN. M. 3799 ROM. 543.Le sort des armes ne fut pas plus heureux pour les Carthaginois en Espagne. La sage vivacité du jeune Scipion y avait rétabli entièrement les affaires des Romains, comme la courageuse lenteur de Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Les trois chefs des Carthaginois, qui y commandaient de nombreuses armées, savoir Asdrubal, fils de Giscon, Hannon et Magon, ayant été défaits en plusieurs rencontres par les troupes romaines, Scipion enfin se rendit maître de l'Espagne, et la soumit tout entière aux Romains. Ce fut pour-lors que Masinissa, prince très-puissant en Afrique, se rangea de leur côté: Syphax, au contraire, embrassa le parti des Carthaginois.

AN. M. 3800 ROM. 544.Scipion, étant retourné à Rome, y fut nommé consul; il avait pour-lors trente ans. On lui donna pourcollègue P. Licinius Crassus. Le département du premier fut la Sicile, avec permission de passer en Afrique, s'il le jugeait à propos: il partit le plus promptement qu'il put pour sa province. L'autre devait commander dans le pays où Annibal s'était retiré.

La prise de Carthagène, où Scipion avait fait paraître toute la prudence, tout le courage, toute l'habileté qu'on peut attendre des plus grands capitaines, et la conquête de l'Espagne entière, étaient plus que suffisantes pour immortaliser son nom: mais il ne les avait regardées que comme des degrés et des préparatifs qui devaient le conduire à une plus grande entreprise; c'était la conquête de l'Afrique. Il y passa en effet, et y établit le théâtre de la guerre.

Le ravage des terres, le siège d'Utique, une des plus fortes places de l'Afrique, la défaite entière des deux armées de Syphax et d'Asdrubal, dont Scipion brûla le camp, et ensuite la prise de Syphax même, qui était la plus puissante ressource des Carthaginois, tout cela les obligea à songer enfin à la paix. Ils députèrent pour cet effet trente des principaux sénateurs, choisis dans cette compagnie qui était si puissante à Carthage, et qu'on nommait leconseil des cent. Dès qu'ils furent admis dans la tente du général romain, ils se prosternèrent tous par terre (c'était la coutume du pays), lui parlèrent avec beaucoup de soumission, rejetant la cause de tous leurs malheurs sur Annibal, et promirent de la part du sénat une aveugle obéissance à tout ce qu'ordonnerait le peuple romain. Scipion leur répondit que, quoiqu'il fût venu dans l'Afrique pour vaincre et non pour faire la paix, il la leur accorderait cependant, à condition qu'ils rendraient aux Romains leurs prisonnierset leurs transfuges; qu'ils feraient sortir leurs armées de l'Italie et des Gaules; qu'ils n'entreraient plus en Espagne; qu'ils se retireraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et l'Afrique; qu'ils livreraient aux vainqueurs tous leurs vaisseaux, excepté vingt; qu'ils donneraient cinq cent mille boisseaux310de froment, et trois cent mille boisseaux d'orge; et qu'ils paieraient la somme de cinq mille talents311, c'est-à-dire quinze millions. Que, si ces conditions les accommodaient, ils pourraient envoyer des ambassadeurs au sénat. Ils feignirent d'y donner les mains; mais en effet ils ne cherchaient qu'à gagner du temps jusqu'au retour d'Annibal. On accorda une trêve aux Carthaginois, qui firent partir sur-le-champ leurs députés pour Rome, et qui envoyèrent en même temps vers Annibal pour lui ordonner de revenir en Afrique.

Note 310:(retour)Boisseaux romains, c. à. d.modius. Le modius vaut le quinzième de notre setier (v. mesConsidérations sur les Monnaies, p. 118): il s'agit donc ici de 33,333 setiers (52,000 hectolitres) de froment; et de 20,000 setiers (31,200 hectolitres) d'orge.--L.

Note 311:(retour)Environ 27,500,000 francs: selon d'autres, dit Tite-Live, on leur imposa 5,000 livres d'argent, et non 5,000 talents. La somme est bien différente car la livre romaine était la 80e partie du talent: il ne s'agirait donc que de 331,250 francs. Cette somme paraît trop faible.--L.

AN. M. 3802 ROM. 546.Il était pour lors retiré dans les extrémités de l'Italie, comme nous l'avons déjà dit. C'est là que lui furent portés les ordres de Carthage, qu'il ne put entendre sans pousser des soupirs, et sans presque verser des larmes, frémissant de colère de se voir ainsi forcé d'abandonner sa proie. Jamais exilé ne témoigna plus de regret en quittant son pays natal, qu'Annibal en sortant d'une terre ennemie. Il tourna souvent les yeux vers les côtes de l'Italie, accusant les dieux et les hommes de son malheur, en prononçant contre lui-même, ditTite-Live312, mille exécrations de ce qu'au sortir de la bataille de Cannes, il n'avait pas conduit à Rome ses soldats encore tout fumants du sang des Romains.

Note 312:(retour)Tite-Live suppose toujours que ce délai était une faute essentielle pour Annibal, dont lui-même se repentit dans la suite.

A Rome, le sénat, fort mécontent des mauvaises excuses qu'employaient les députés de Carthage pour justifier leur république, et de l'offre absurde qu'ils faisaient en son nom de s'en tenir au traité de Lutatius, crut devoir renvoyer la décision du tout à Scipion, qui, étant sur les lieux, pouvait mieux juger de ce que demandait le bien de l'état.

Vers ce même temps, le préteur Octavius, passant de Sicile en Afrique avec deux cents vaisseaux de charge, fut attaqué près de Carthage par une furieuse tempête qui dissipa toute sa flotte. Le peuple de la ville, ne pouvant se résoudre à laisser échapper de ses mains une si riche proie, demande à grands cris qu'on fasse sortir la flotte carthaginoise pour s'en emparer. Le sénat, après une faible résistance, y consent. Asdrubal, étant sorti du port, se saisit de la plupart des vaisseaux romains, et les amena à Carthage, malgré la trêve qui subsistait encore.

Scipion envoya des députés au sénat de Carthage pour en faire ses plaintes: on y eut peu d'égard. L'approche d'Annibal leur avait rendu le courage, et leur avait fait concevoir de grandes espérances; il s'en fallut peu même que le peuple ne maltraitât les députés. Ils demandèrent une escorte pour s'en retourner en sûreté; elle leur fut accordée, et deux vaisseaux de la république les accompagnèrent. Mais les magistrats, qui ne voulaient point de paix, et qui étaient déterminés à recommencerla guerre, firent dire sous main à Asdrubal, qui était avec sa flotte près d'Utique, de faire attaquer la galère romaine lorsqu'elle serait arrivée au fleuve Bagrada, tout près du camp des Romains, où l'escorte avait ordre de les laisser. Il le fit, et détacha contre les ambassadeurs deux galères. Ils se sauvèrent pourtant, non sans peine ni sans danger.

Ce fut un nouveau sujet de guerre entre les deux peuples, plus animés, ou plutôt plus acharnés que jamais l'un contre l'autre: les Romains, par le désir de venger une si noire perfidie; les Carthaginois, par la persuasion où ils étaient qu'il n'y avait plus de paix à attendre pour eux.

Dans ce temps-là même, Lélius et Fulvius, chargés des pleins pouvoirs que le sénat et le peuple romain envoyaient à Scipion, arrivent au camp, et avec eux les députés carthaginois. Carthage ayant non-seulement rompu la trêve, mais violé le droit des gens dans la personne des ambassadeurs romains, il était naturel d'user de représailles contre les députés carthaginois. Mais Scipion313, considérant plus ce que demandait la générosité romaine que ce que méritait la perfidie carthaginoise, pour ne point s'éloigner des principes de sa nation ni de son propre caractère, renvoya les députés sans leur faire aucun mal. Une modération si étonnante dans de telles conjonctures effraya et fit rougir Carthage même, et donna à Annibal une nouvelle estime pour un chef qui n'opposait à la mauvaisefoi de ses ennemis qu'une droiture et une noblesse d'ame encore plus dignes d'admiration que toutes ses vertus guerrières.

Note 313:(retour)Ἐσκοπεῖτο παρ' αủτῷ συλλογιζόµενος, οὐχ οὕτω τὶ δέον παθεῖν Καρχηδονίους, ὡς τὶ δέον ἦν πράξαι Ῥωµαίους. (POLYB. lib. 15, p. 693.)«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)

«Dixit Scipio se nihil nec institutis populi romani nec suis moribus indignum in iis facturum.» (LIV. lib. 30, n. 25.)

Cependant Annibal, pressé par ses citoyens, avançait dans le pays. Il arriva à Zama, qui est à cinq journées de Carthage, et il y fit camper ses troupes: il envoya de là des espions pour observer la contenance des Romains. Scipion, les ayant surpris, loin de les punir, les fit promener par tout son camp; et, après leur en avoir fait remarquer soigneusement toute la disposition, il les renvoya à Annibal. Celui-ci sentait bien d'où partait une si noble assurance; après tout ce qui lui était arrivé, il ne comptait plus sur le retour de sa fortune. Pendant que tout, le monde l'exhortait à donner la bataille, il était le seul qui songeât à la paix; il espérait la faire à des conditions plus raisonnables, se trouvant à la tête d'une armée, et le sort des armes pouvant encore paraître incertain. Il envoya donc demander une entrevue à Scipion: on convint du temps et du lieu.

Entrevue d'Annibal et de Scipion en Afrique,suivie du combat.

Polyb. l. 15, p. 694-703. Liv. lib. 30, p. 29-35. AN. M. 3803 ROM. 547.Ces deux capitaines, non-seulement les plus illustres de leur temps, mais dignes d'être mis en parallèle avec ce qu'il y avait jamais eu de plus grands princes et de plus fameux généraux, s'étant rendus au lieu marqué, demeurèrent quelque temps en silence, comme étonnés à la vue l'un de l'autre, et comme saisis d'une mutuelle admiration. Enfin Annibal prit le premier la parole, et, après avoir loué Scipion d'une manièrefine et délicate, il lui fit une vive peinture des désordres de la guerre, et des maux qu'elle avait causés tant aux victorieux qu'aux vaincus: il l'exhorta à ne pas se laisser éblouir par l'éclat de ses victoires. Il lui représenta que, quelque heureux qu'il eût été jusque-là, il devait appréhender l'inconstance de la fortune; que, sans en chercher bien loin des exemples, il en était lui-même, qui lui parlait, une preuve éclatante; que Scipion était alors ce qu'Annibal avait été à Trasimène et à Cannes; qu'il profitât de l'occasion mieux qu'il n'avait fait lui-même, en faisant la paix dans un temps où il était maître des conditions. Il finit en déclarant que les Carthaginois voulaient bien céder aux Romains la Sicile, la Sardaigne, l'Espagne, et toutes les îles qui sont entre l'Afrique et l'Italie; qu'il fallait bien se résoudre, puisque les dieux en ordonnaient ainsi, à se renfermer dans les bords de l'Afrique, tandis qu'ils verraient les Romains faire respecter leurs lois jusque dans les régions les plus éloignées.

Scipion répondit en moins de paroles, mais avec non moins de dignité. Il reprocha aux Carthaginois la perfidie avec laquelle ils venaient de piller quelques galères romaines avant que la trêve fût expirée: il rejeta sur eux seuls et sur leur injustice tous les maux qu'avaient entraînés les deux guerres. Après avoir remercié Annibal des conseils qu'il lui donnait sur l'incertitude des événements humains, il finit en l'avertissant de se préparer au combat, s'il n'aimait mieux accepter les conditions qu'il avait déjà proposées, auxquelles néanmoins on en ajouterait encore quelques-unes pour punir les Carthaginois d'avoir rompu la trêve.

Annibal ne put se résoudre à accepter ces conditions,et on se sépara dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale. Chacun des généraux exhorta donc ses troupes à combattre vaillamment. Annibal faisait le dénombrement des victoires qu'il avait remportées sur les Romains, des chefs qu'il avait tués, des armées qu'il avait taillées en pièces. Scipion représentait aux siens la conquête des Espagnes, les succès qu'il avait eus en Afrique, et l'aveu que les ennemis faisaient de leur faiblesse en venant demander la paix;314et il disait tout cela d'un air et d'un ton de vainqueur. Jamais motifs ne furent plus puissants pour porter des troupes à bien combattre. Ce jour allait mettre le comble à la gloire de l'un ou de l'autre des chefs, et décider qui de Rome ou de Carthage donnerait la loi aux nations.

Note 314:(retour)«Celsus hæc corpore, vultuque ita læto, ut vicisse jam crederes, dicebat.» (LIV. lib. 30, n. 32.)

Je n'entreprends point de décrire l'ordre de la bataille ni la valeur des deux armées. Il est aisé d'imaginer que deux capitaines si expérimentés n'oublièrent rien de ce qui pouvait contribuer à la victoire. Les Carthaginois, après un combat fort opiniâtre, furent enfin obligés de prendre la fuite, laissant vingt mille des leurs sur le champ de bataille; et les Romains firent un pareil nombre de prisonniers. Annibal se sauva pendant le tumulte; et, étant entré dans Carthage, il avoua qu'il était vaincu sans ressource, et que la ville n'avait plus d'autre parti à prendre que de demander la paix, à quelques conditions que ce fût. Scipion lui donna de grands éloges, principalement sur son habileté à prendre les avantages, à disposer son armée, à donner ses ordres dans le combat; et il assuraqu'Annibal s'était surpassé lui-même dans cette journée, quoique le succès n'eût pas répondu à son courage ni à sa prudence.

Pour lui, il sut bien profiter de sa victoire et de la consternation des ennemis. Il ordonna à un de ses lieutenants de mener son armée de terre à Carthage, pendant que lui-même allait y conduire la flotte.

Il n'en était pas éloigné, lorsqu'il rencontra un vaisseau couvert de banderoles et de branches d'olivier, qui portait dix ambassadeurs, choisis d'entre les plus considérables de la ville, et chargés d'aller implorer sa clémence. Il les renvoya sans réponse, avec ordre de le venir trouver à Tunis, où il devait s'arrêter. Les députés de Carthage vinrent au nombre de trente trouver Scipion au lieu marqué, et lui demandèrent la paix en des termes très-soumis. Il assembla son conseil: la plupart étaient assez d'avis qu'il prît et rasât Carthage, et qu'il en traitât les habitants avec la dernière sévérité; mais la vue du temps que durerait le siége d'une ville si bien fortifiée, et la crainte qu'avait Scipion qu'on ne lui envoyât un successeur pendant qu'il serait occupé à ce siége, le firent pencher vers la douceur.

Paix conclue entre les Carthaginois et les Romains.Fin de la seconde guerre punique.

Polyb. l. 15, p. 704-707. Liv. lib. 30, n. 36-44.Les conditions de paix qu'il leur dicta furent, que les Carthaginois vivraient libres en conservant leurs lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre; qu'ils rendraient aux Romains tous les transfuges, les esclaves et les prisonniers qu'ils avaient à eux; qu'ils leur livreraienttous leurs vaisseaux, à l'exception de dix à trois rangs de rames; qu'ils livreraient aussi tous les éléphants qu'ils avaient alors, et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre; que toute guerre hors de l'Afrique leur serait absolument interdite, et que, dans l'Afrique même, ils ne pourraient la faire sans la permission du peuple romain; qu'ils restitueraient à Masinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui ou sur ses ancêtres; qu'ils fourniraient des vivres et paieraient la solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés fussent de retour de Rome; qu'ils paieraient aux Romains dix mille talents euboïques315d'argent, en cinquante paiements d'année en année; qu'ils donneraient cent ôtages316au choix de Scipion. Pour leur donner le temps d'envoyer à Rome, il convint de leur accorder une trêve, à condition qu'ils rendraient les vaisseaux qu'ils avaient pris à l'occasion de la première, sans quoi ils ne devaient espérer ni trêve ni paix.

Note 315:(retour)Dix mille talents attiques feraient trente millions. Dix mille talents euboïques font un peu plus de vingt-huit millions trente-trois mille livres; parce que, selon Budée, le talent euboïque ne vaut que cinquante-six mines, et quelque chose de plus; au lieu que le talent attique vaut soixante mines.= 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième, que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de 1,100,000 francs.--L.

= 10,000 talents euboïques valent 55,000,000 francs. Le cinquantième, que les Carthaginois s'engageaient à payer annuellement, est de 1,100,000 francs.--L.

Note 316:(retour)Ils ne devaient pas avoir moins de 14 ans, ni plus de 30: on trouve une circonstance analogue dans le traité des Romains avec les Étoliens. (POLYB. XXII, 15, 10.)--L.

Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur avait dictées. Alors Giscon, qui les trouvait insupportables, se leva, et fit un discours pour détourner ses citoyens d'une paix si honteuse. Annibal, indigné qu'onécoutât tranquillement un tel harangueur, prit Giscon par le bras, et le jeta en bas de son siége. Une démarche si violente, et bien éloignée du goût d'une ville libre comme était Carthage, excita un murmure universel. Annibal en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa. «Sorti de cette ville à l'âge de neuf ans, leur dit-il, et n'y étant revenu qu'après trente-six ans d'absence, j'ai eu tout le temps de m'instruire dans l'art militaire, et je me flatte d'y avoir assez bien réussi. Pour vos lois et vos coutumes, on ne doit pas être surpris que je les ignore; et c'est de vous que je veux les apprendre.» Il s'étendit ensuite sur la nécessité indispensable où ils étaient de faire la paix. Il ajouta qu'on devait remercier les dieux de ce que les Romains voulaient bien l'accorder, même à ces conditions; et il leur montra de quelle importance il était de se réunir dans le sénat, et de ne point donner lieu, par le partage des sentiments, à porter devant le peuple une affaire de cette nature. Tout le monde revint à son avis, et la paix fut acceptée. Le sénat satisfit Scipion sur les vaisseaux qu'il avait redemandés; et, après avoir obtenu de lui une trêve de trois mois, il fit partir des ambassadeurs pour Rome.

Quand ils y furent arrivés, le sénat leur donna audience; ils étaient tous recommandables par leur âge et leur dignité. Asdrubal, surnomméHœdus, toujours ennemi d'Annibal et de sa faction, parla le premier; et, après avoir excusé autant qu'il put le peuple de Carthage, en rejetant la rupture du traité sur l'ambition de quelques particuliers, il ajouta, que si les Carthaginois eussent voulu suivre ses conseils et ceux d'Hannon, ils auraient donné aux Romains la paix qu'ils étaient obligés de leur demander. «Mais, ajouta-t-il, il est bien rareque la prospérité et la modération se rencontrent ensemble, et qu'il soit donné aux hommes d'être en même temps heureux et sages. Le peuple romain est invincible, parce qu'il ne se laisse point aveugler par la bonne fortune; et il faudrait s'étonner s'il agissait autrement: car la prospérité ne transporte de joie et n'éblouit que ceux pour qui elle est nouvelle; au lieu que les Romains sont si accoutumés à vaincre, qu'ils ne sont presque plus sensibles au plaisir que cause la victoire, et qu'on peut dire, à leur honneur, qu'ils ont en un sens plus augmenté leur empire en traitant les vaincus avec bonté qu'en remportant des victoires317.» Les autres députés parlèrent d'un ton plus plaintif, en représentant le triste état où Carthage allait être réduite, après s'être vue au comble de la grandeur et de la puissance.

Note 317:(retour)«Rarò simul hominibus bonam fortunam bonamque mentem dari. Populum romanum eo invictum esse, quòd in secundis rebus sapere et consulere menunerit. Et herculè mirandum fuisse, si aliter facerent. Ex insolentiâ, quibus nova bona fortuna sit, impotentes lætiliæ insanire: populo romano usitata ac propè obsoleta ex victoria gaudia esse; ac plus penè parcendo victis, quàm vincendo, imperium auxisse.» (LIV. lib. 30, n. 42.)

Le sénat et le peuple, qui étaient également portés à la paix, donnèrent un plein pouvoir à Scipion pour en traiter, le laissèrent maître des conditions, et lui permirent de ramener son armée après la conclusion du traité.

Les ambassadeurs demandèrent la permission d'entrer dans la ville, et de racheter quelques-uns de leurs prisonniers. Il s'en trouva environ deux cents qu'ils souhaitaient recouvrer: le sénat les envoya à Scipion pour les rendre sans rançon, en cas que la paix se conclût.Les Carthaginois, après le retour de leurs ambassadeurs, firent la paix avec Scipion aux conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq cents vaisseaux, qu'il fit brûler à la vue de Carthage: spectacle bien triste pour les habitants de cette malheureuse ville! Il fit trancher la tête aux alliés du nom latin, et pendre318les citoyens romains, qui lui furent rendus comme transfuges.

Note 318:(retour)Mettre en croix.--L.

Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité, comme les fonds de l'état étaient épuisés par les dépenses d'une si longue guerre, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande tristesse dans le sénat, et plusieurs ne purent retenir leurs larmes: on dit qu'Annibal alors se mit à rire. Asdrubal Hœdus lui faisant de vifs reproches de ce qu'il insultait ainsi à l'affliction publique, dont il était la cause: «Si l'on pouvait, dit-il, pénétrer dans le fond de mon cœur et en démêler les dispositions comme on voit ce qui se passe sur mon visage, on reconnaîtrait bientôt que ce ris qu'on me reproche n'est pas un ris de joie, mais l'effet du trouble et du transport que me causent les maux publics; et ce ris, après tout, est-il plus hors de saison que ces larmes que je vous vois répandre? C'était lorsqu'on nous a ôté nos armes, qu'on a brûlé nos vaisseaux, qu'on nous a interdit toute guerre contre les étrangers; c'était alors qu'il fallait pleurer, car voilà le coup et la plaie mortelle qui nous a abattus: mais nous ne sentons les maux publics qu'autant qu'ils nous intéressent personnellement; et ce qu'ils ont pour nous de plus affligeant et de plus douloureux, est la pertede notre argent. C'est pourquoi, lorsqu'on enlevait à Carthage vaincue ses dépouilles, lorsqu'on la laissait sans armes et sans défense au milieu de tant de peuples d'Afrique puissants et armés, personne de vous n'a poussé un soupir; et maintenant, parce qu'il faut contribuer par tête à la taxe publique, vous vous désolez comme si tout était perdu. Ah! que j'ai lieu de craindre que ce qui vous arrache aujourd'hui tant de larmes ne vous paraisse bientôt le moindre de vos malheurs!»

Scipion, après que tout fut terminé, s'embarqua pour repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples que la curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifiqueAN. M. 3804 CARTH. 646. ROM. 548. AV. J.-C. 200.qu'on eût encore vu, et on lui donna le surnom d'Africain, honneur inouï jusque-là, personne avant lui n'ayant pris le nom d'une nation vaincue. Ainsi fut terminée la seconde guerre punique, après avoir duré dix-sept ans.

Courte réflexion sur le gouvernement de Carthageau temps de la seconde guerre punique.

Lib. 6, p. 493, 494.Je finirai ce qui regarde la seconde guerre punique par une réflexion de Polybe, qui peut beaucoup servir à faire connaître la différence des deux républiques dont nous parlons. Au commencement de la seconde guerre punique, et du temps d'Annibal, on peut dire en quelque sorte que Carthage était sur le retour: sa jeunesse, sa fleur, sa vigueur, étaient déjà flétries: elle avait commencé à déchoir de sa première élévation; et elle penchait vers sa ruine; au lieu que Rome alors était,Liv. lib. 24, n. 8 et 9.pour ainsi dire, dans la force et la vigueur de l'âge, et s'avançait à grands pas vers la conquête de l'univers. La raison que Polybe rend de la décadence de l'une et de l'accroissement de l'autre est tirée de la différente manière dont étaient gouvernées ces deux républiques dans le temps dont nous parlons. Chez les Carthaginois, le peuple s'était emparé de la principale autorité dans les affaires publiques; on n'écoutait plus les avis des vieillards et des magistrats; tout se conduisait par cabales et par intrigues. Sans parler de ce que la faction contraire à Annibal fit contre lui pendant tout le temps de son commandement, le seul fait des vaisseaux romains pillés pendant un temps de trève, perfidie à laquelle le peuple força le sénat de prendre part et de prêter son nom, est une preuve bien claire de ce que dit ici Polybe. Au contraire, à Rome c'était le temps où le sénat, c'est-à-dire cette compagnie composée d'hommes si sages, avait plus de crédit que jamais, et où les anciens étaient écoutés et respectés comme des oracles. On sait combien le peuple romain était jaloux de son autorité, sur-tout dans ce qui regarde l'électionLiv. lib. 24, n. 8 et 9.des magistrats. Une centurie, composée des jeunes, à qui il était échu par le sort de donner la première son suffrage, qui entraînait ordinairement celui de toutes les autres, avait nommé deux consuls: sur la simple remontrance de Fabius319, qui représenta au peuple que, dans un temps de tempête et d'orage comme était celuioù l'on se trouvait pour lors, on ne pouvait choisir de trop habiles pilotes pour conduire le vaisseau de la république, la centurie retourna aux suffrages, et nomma d'autres consuls. De cette différence de gouvernement, Polybe conclut qu'il était nécessaire qu'un peuple conduit par la prudence des anciens l'emportât sur un état gouverné par les avis téméraires de la multitude. Rome en effet, guidée par les sages conseils du sénat, eut enfin le dessus dans le gros de la guerre, quoi qu'en détail elle eût eu du désavantage dans plusieurs combats; et elle établit sa puissance et sa grandeur sur les ruines de sa rivale.

Note 319:(retour)«Quilibet nautarum rectorumque tranquillo mari gubernare potest: ubi sæva orta tempestas est, ac turbato mari rapitur vento navis, tum viro et gubernatore opus est. Non tranquillo navigamus, sed jam aliquot procellis submersi penè sumus. Itaque quis ad gubernacula sedeat, summâ curâ providendum ac præcavendum nobis est.»

Intervalle entre la seconde et la troisièmeguerre punique.

Cet intervalle, quoique assez considérable pour la durée, puisqu'il est de plus de cinquante ans, l'est fort peu par rapport aux événements qui regardent Carthage. On peut les réduire à deux chefs, dont l'un concerne la personne d'Annibal, l'autre regarde quelques différents particuliers entre les Carthaginois et Masinissa, roi des Numides. Nous les traiterons séparément, mais sans leur donner beaucoup d'étendue.

§ I.Suite de l'histoire d'Annibal.

Lorsque la seconde guerre punique fut terminée par le traité de paix conclu avec Scipion, Annibal avait quarante-cinq ans, comme il le dit lui-même en plein sénat. Ce qui nous reste à dire de ce grand homme comprend un espace de vingt-cinq ans.

Annibal entreprend et vient à bout de réformer àCarthage la justice et les finances.

Depuis la conclusion de la paix, Annibal fut fort considéré à Carthage, du moins dans le commencement, et il y exerça les premiers emplois de la république avec honneur et avec éclat. Il fut chargé du commandementCorn. Nep. in Annib. c. 7.des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique; mais les Romains, à qui le nom seul d'Annibal faisait ombrage, ne pouvant voir tranquillement qu'on lui laissât encore les armes à la main, en firent des plaintes, et il fut rappelé à Carthage.

A son retour, on le nomma préteur. Il paraît que cette charge était très-considérable, et donnait beaucoup d'autorité. Carthage va donc être pour lui un nouveau théâtre, où il fera paraître des vertus et des qualités d'un genre tout différent de celles qui nous l'ont fait admirer jusqu'ici et qui achèveront de nous donner de ce grand homme une juste et parfaite idée.

Tout occupé du désir de rétablir les affaires de sa patrie désolée, il comprit que les deux plus puissants moyens pour faire fleurir un état, sont une grande exactitude à rendre la justice à tous les sujets, et une grande fidélité dans le maniement des finances: l'une, en maintenant l'égalité entre les citoyens, et en les faisant jouir d'une liberté tranquille sous la protection des lois qui mettent en sûreté leurs biens, leur honneur et leur vie, lie plus étroitement les particuliers entre eux, et les attache plus fortement à l'état, à qui ils doivent la conservation de ce qu'ils ont de plus cher et de plus précieux; l'autre, en ménageant avec fidélité les fondspublics, fournit ponctuellement à toutes les dépenses de l'état, tient en réserve des ressources toujours prêtes pour ses besoins imprévus, et épargne aux peuples l'imposition de nouvelles charges, que la dissipation rend nécessaires, et qui contribuent le plus à indisposer les esprits contre le gouvernement.

Annibal vit avec douleur le désordre qui régnait également dans l'administration de la justice et dans le maniement des finances. Quand on l'eut nommé préteur, comme son amour pour l'ordre lui faisait regarder avec peine tout ce qui s'en écartait, et le portait à tout tenter pour le rétablir, il eut le courage d'entreprendre la réforme de ce double abus, qui en entraînait une infinité d'autres; sans craindre l'animosité de l'ancienne faction qui lui était opposée, ni les nouvelles inimitiés que son zèle pour la république ne manquerait pas de lui attirer.

Liv. lib. 33, n. 46L'ordre des juges exerçait impunément les concussions les plus criantes. C'étaient autant de petits tyrans, qui disposaient à leur gré des biens et de la vie des citoyens, sans qu'il fût possible de se mettre à l'abri de leurs violences, parce que leurs charges étaient à vie, et qu'ils se soutenaient mutuellement. Annibal, en qualité de préteur, manda chez lui un officier de cette compagnie, qui abusait apparemment de son pouvoir: Tite-Live dit qu'il était questeur. Cet officier, qui était de la faction opposée à Annibal, et qui avait déjà tout l'orgueil et toute la fierté des juges, dans l'ordre desquels il devait passer en sortant de la questure, refusa insolemment d'obéir. Annibal n'était pas d'un caractère à souffrir tranquillement une telle injure. Il le fit saisirpar un licteur, et le traduisit devant le peuple. Là, non content de s'en prendre à cet officier particulier, il accusa l'ordre entier des juges, dont l'orgueil insupportable et tyrannique n'était arrêté ni par la crainte des lois, ni par le respect des magistrats; et, comme il s'aperçut qu'on l'écoutait favorablement, et que les plus faibles d'entre le peuple témoignaient ne pouvoir plus souffrir l'insolente fierté de ces juges, qui semblait en vouloir à leur liberté, il proposa et fit passer une loi qui ordonnait qu'on choisirait tous les ans de nouveaux juges sans qu'aucun pût être continué au-delà de ce terme. Autant que par cette loi il gagna l'amitié du peuple, autant s'attira-t-il la haine du plus grand nombre des puissants et des nobles.

Liv. lib. 33 n. 46 et 47.Il entreprit une autre réforme qui ne lui fit pas moins d'ennemis ni moins d'honneur. Les deniers publics, ou étaient dissipés par la négligence de ceux qui les maniaient, ou devenaient la proie et le butin des principaux de la ville et des magistrats; en sorte que, ne se trouvant plus d'argent pour fournir chaque année au paiement du tribut que l'on devait aux Romains, on était près d'imposer une taxe sur les particuliers. Annibal, entrant dans un fort grand détail, se fit rendre un compte exact des revenus de la république, de l'usage que l'on en faisait, des charges et des dépenses ordinaires de l'état; et, ayant reconnu par cet examen qu'une grande partie des fonds publics était détournée par la mauvaise foi des gens d'affaires, il déclara et promit en pleine assemblée du peuple que, sans imposer de nouvelles taxes aux particuliers, la république serait désormais en état de payer le tributaux Romains: et il accomplit sa promesse.320Les fermiers-généraux, dont il avait dévoilé au peuple les vols et les rapines, accoutumés jusque-là à s'engraisser des deniers publics, jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir leur bien, et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l'état.

Note 320:(retour)«Tum verò isti, quos paverat per aliquot annos publions peculatus, velut bonis ereptis, non furto eorum manibus extorto, infensi et irati Romanos in Annibalem instigabant.» (LIV.)

Retraite et mort d'Annibal.

Liv. lib. 33, n. 45-46.Cette double réforme fit beaucoup crier contre Annibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome, aux premiers de la ville et à leurs amis, qu'il avait de secrètes intelligences avec Antiochus, roi de Syrie; qu'il recevait souvent des courriers, et que ce prince lui avait envoyé sous main des députés pour prendre avec lui de justes mesures sur la guerre qu'il méditait; que, comme il y a des animaux si féroces, qu'ils ne s'apprivoisent jamais, ainsi cet homme, d'un esprit inquiet et implacable, ne pouvait souffrir le repos, et que tôt ou tard il éclaterait. Ces discours étaient écoutés à Rome; et ce qui s'était passé dans la guerre précédente, dont il avait été presque seul l'auteur et le promoteur, y donnait une grande vraisemblance. Scipion s'opposa toujours fortement aux violentes résolutions qu'on voulait prendre sur ce sujet, en représentant qu'il n'était point de la dignité du peuple romain de prêter son nom à la haine et aux accusations des ennemis d'Annibal, d'appuyer de son autorité leurs injustes passions, et de s'acharner à le poursuivre jusque dans le sein de sa patrie, comme si c'eût été trop peu pourles Romains de l'avoir vaincu dans la guerre les armes à la main.

Malgré de si sages remontrances, le sénat nomma trois commissaires, et les chargea de porter leurs plaintes à Carthage, et de demander qu'on leur livrât Annibal. Quand ils y furent arrivés, quoiqu'ils couvrissent leur voyage d'un autre prétexte, Annibal sentit bien que c'était à lui seul qu'on en voulait. Il se sauva vers le soir sur un vaisseau qu'il avait fait préparer secrètement, déplorant le sort de sa patrie encore plus que le sien:sæpius patriæ quàm suorum321eventus miseratus.C'était la huitième année depuis la conclusion de la paix. La première ville où il aborda fut Tyr. Il y fut reçu comme dans une seconde patrie, et on lui rendit tous les honneurs dus à un homme de sa réputation.AN. M. 3809 ROM. 556.Après s'y être arrêté quelques jours, il partit pour Antioche, d'où le roi venait de sortir: il alla le trouver à Éphèse. L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir, et ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains; car jusque-là il avait toujours paru incertain et flottant sur le parti qu'il devait prendre.Cic. lib. 2, de Orat. n. 75 et 76.C'est dans cette ville qu'un philosophe, qui passait pour le plus beau discoureur de l'Asie, eut l'imprudence de parler fort long-temps en présence d'Annibal sur les devoirs d'un général d'armée, et sur les règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence. Comme on demanda au Carthaginois ce qu'il en pensait: «J'ai bien vu des vieillards, dit-il, qui manquaient de sens et de jugement; mais je n'en ai point vu de moins sensé et de moins judicieux que celui-ci.»

Note 321:(retour)Il paraît qu'il faut liresuos.


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