Chapter 19

App. bell. pun. pag. 42. AN. M. 3856 ROM. 600.Un événement, que le hasard fit tomber heureusement dans le temps qu'on délibérait sur l'affaire de Carthage, contribua sans doute beaucoup à faire prendre cette résolution. Ce fut l'arrivée des députés d'Utique, qui venaient se mettre, eux, leurs biens, leurs terres et leur ville, entre les mains des Romains. Rien ne pouvait arriver plus à propos. Utique était la seconde place d'Afrique, fort riche et fort opulente, qui avait un port également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de soixante stades338, et qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On n'hésita plus pour-lors, et la guerre fut déclarée dans les formes. On pressa les deux consuls de partir le plus promptement qu'il serait possible: c'étaient M. Manilius et L. Marcius Censorinus. Ils reçurent du sénat un ordre secret de ne terminer la guerre que par la destruction de Carthage. Ils partirent aussitôt, et s'arrêtèrent à Lilybée en Sicile. La flotte était considérable; elle portait quatre-vingt mille hommes d'infanterie, et environ quatre mille de cavalerie.

Note 338:(retour)Trois lieues. = Deux lieues.--L.

Polyb. excerpt. légat. pag. 972.Carthage ne savait point encore ce qui avait été résolu à Rome. La réponse que les députés en avaient rapportée n'avait servi qu'à y augmenter le trouble et l'inquiétude. C'était aux Carthaginois, leur avait-on dit, à voir par où ils pouvaient satisfaire les Romains. Il ne savaient quel parti prendre. Enfin ils envoient encore de nouveaux députés, mais avec plein pouvoir de faire tout ce qu'ils jugeront à propos, et même (à quoi ils n'avaient jamais pu se résoudre dans les guerres précédentes) de déclarer que les Carthaginois s'abandonnaient, eux et tout ce qui leur appartenait, à ladiscrétion des Romains. C'était, selon la force de cette formule,se suaque eorum arbitrio permittere, les rendre maîtres absolus de leur sort, et se reconnaître pour leurs vassaux. Ils n'attendaient point cependant un grand succès de cette démarche, quelque humiliante qu'elle fût pour eux, parce que ceux d'Utique, les ayant prévenus, leur avaient enlevé le mérite d'une prompte et volontaire soumission.

En arrivant à Rome, les députés apprirent que la guerre était déclarée, et que l'armée était partie. Rome avait dépêché un courrier à Carthage, qui y porta le décret du sénat, et déclara en même temps que la flotte était en mer. Ils n'eurent donc pas à délibérer, et se remirent, eux et tout ce qui leur appartenait, entre les mains des Romains. En conséquence de cette démarche, il leur fut répondu que, parce qu'enfin ils avaient pris le bon parti, le sénat leur accordait la liberté, l'usage de leurs lois, toutes leurs terres, et tous les autres biens que possédaient, soit les particuliers, soit la république, à condition que, dans l'espace de trente jours, ils enverraient en ôtage à Lilybée trois cents des jeunes gens les plus qualifiés de la ville, et qu'ils feraient ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une étrange inquiétude: mais le trouble où ils étaient ne leur permit pas de rien répliquer, ni de demander aucune explication; et ç'aurait été bien inutilement. Ils partirent donc pour Carthage, et y rendirent compte de leur députation.

Polyb. excerp. legat. pag. 972.Tous les articles du traité étaient affligeants: mais le silence gardé sur les villes, dont il n'était point fait mention dans le dénombrement, de ce que Rome voulait bien leur laisser, les inquiéta extrêmement. Cependantil ne leur restait autre chose à faire que d'obéir: après les pertes anciennes et récentes qu'ils avaient faites, ils n'étaient pas en état de tenir tête à un tel ennemi, eux qui n'avaient pu résister à Masinissa; troupes, vivres, vaisseaux, alliés, tout leur manquait, l'espérance et le courage encore plus que tout le reste.

Ils ne crurent pas devoir attendre l'expiration du terme de trente jours qui leur avait été accordé: mais, pour tâcher de fléchir l'ennemi par la promptitude de leur obéissance, quoique pourtant ils n'osassent pas s'en flatter, ils firent partir sur-le-champ les ôtages; c'était l'élite et toute l'espérance des plus nobles familles de Carthage. Jamais spectacle ne fut plus touchant: on n'entendait que cris, on ne voyait que pleurs. Tout retentissait de gémissements et de lamentations; sur-tout les mères éplorées, toutes baignées de larmes, s'arrachaient les cheveux, se frappaient la poitrine, et, comme forcenées par la douleur et le désespoir, jetaient des hurlements capables de toucher les cœurs les plus durs. Ce fut encore tout autre chose dans le moment fatal de la séparation, lorsque, après les avoir conduits jusqu'au bord du vaisseau, elles leur faisaient les derniers adieux, ne comptant plus les revoir jamais, les baignaient de leurs larmes, ne se lassaient point de les embrasser, les tenaient étroitement serrés entre leurs bras sans pouvoir consentir à leur départ, en sorte qu'il fallut les leur arracher par force, ce qui était plus dur pour elles que si on leur eût arraché leurs propres entrailles. Quand ils furent arrivés en Sicile, on fit passer les ôtages à Rome; et les consuls dirent aux députés que, quand il seraient à Utique, ils leur feraient savoir les ordres de la république.

Polyb. pag. 975. App. pag. 44-46.Dans de pareilles conjonctures il n'y a rien de plus cruel qu'une affreuse incertitude, qui, sans rien montrer en détail, laisse envisager tous les maux. Dès qu'on sut que la flotte était arrivée à Utique, les députés se rendirent au camp des Romains, marquant qu'ils venaient au nom de l'état pour recevoir leurs ordres, auxquels on était prêt à obéir en tout. Le consul, après avoir loué leur bonne disposition et leur obéissance, leur ordonna de lui livrer sans fraude et sans délai généralement toutes leurs armes. Ils y consentirent; mais ils le prièrent de faire réflexion à quel état il les réduisait, dans un temps où Asdrubal, qui n'était devenu leur ennemi qu'à cause de leur parfaite soumission aux ordres des Romains, était presque à leurs portes avec une armée de vingt mille hommes: on leur répondit que Rome y pourvoirait.

App. p. 46.Cet ordre fut exécuté sur-le-champ. On vit arriver dans le camp une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage: deux cent mille armures complètes, un nombre infini de traits et de javelots, deux mille machines propres à lancer des pierres et des dards. Suivaient les députés de Carthage, accompagnés de ce que le sénat avait de plus respectables vieillards, et la religion de prêtres plus vénérables, pour tâcher d'exciter à la compassion les Romains dans ce moment critique où l'on allait prononcer leur sentence et décider en dernier lieu de leur sort. Le consul Censorinus, car ce fut toujours lui qui porta la parole, se leva un moment à leur arrivée avec quelques témoignages de bonté et de douceur; puis, reprenant tout-à-coup un air grave et sévère: «Je ne puis pas, leur dit-il, ne point louervotre promptitude à exécuter les ordres du sénat. Il m'ordonne de vous déclarer que sa dernière volonté est que vous sortiez de Carthage, qu'il a résolu de détruire, et que vous transportiez votre demeure dans quel endroit il vous plaira de votre domaine, pourvu que ce soit à quatre-vingts stades339de la mer!»

Note 339:(retour)Quatre lieues. = 2 lieues 2/3.--L.

App. pag. 46-53.Quand le consul eut prononcé cet arrêt foudroyant, ce ne fut qu'un cri lamentable parmi les Carthaginois. Frappés comme d'un coup de tonnerre qui les étourdit sur-le-champ, ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient. Ils se roulaient dans la poussière, déchirant leurs habits, et ne s'expliquant que par des gémissements et des sanglots entrecoupés. Puis, revenus un peu à eux, ils tendaient leurs mains suppliantes, tantôt vers les dieux, tantôt vers les Romains, et imploraient leur miséricorde et leur justice pour un peuple qui allait être réduit au désespoir. Mais, comme tout était sourd à leurs prières, ils les convertirent bientôt en reproches et en imprécations, les faisant ressouvenir qu'il y avait des dieux vengeurs aussi-bien que témoins des crimes et de la perfidie. Les Romains ne purent refuser des larmes à un spectacle si touchant; mais leur parti était pris: les députés ne purent même obtenir qu'on sursît l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent encore présentés au sénat pour tâcher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir, et porter la réponse à Carthage.

App. pag. 53-54.On les y attendait avec une impatience et un tremblement qui ne se peuvent exprimer. Ils eurent bien de la peine à percer la foule qui s'empressait autour d'eux pour savoir la réponse, qu'il n'était que trop aiséde lire sur leurs visages. Quand ils furent arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort; et dès ce moment ce ne fut plus dans toute la ville que hurlements, que désespoir, que rage et que fureur.

Qu'il me soit permis de m'arrêter ici un moment pour faire quelque attention sur la conduite des Romains. Je ne puis assez regretter que le fragment de Polybe où cette députation est rapportée finisse précisément dans l'endroit le plus intéressant de cette histoire; et j'estimerais beaucoup plus une courte réflexion d'un auteur si judicieux, que les longues harangues qu'Appien met dans la bouche des députés et dans celle du consul. Or, je ne puis croire que Polybe, plein de bon sens, de raison et d'équité comme il était, eût pu approuver, dans l'occasion dont il s'agit, le procédé des Romains340. On n'y reconnaît point, ce me semble, leur ancien caractère; cette grandeur d'ame, cette noblesse, cette droiture; cet éloignement déclaré des petites ruses, des déguisements, des fourberies, qui ne sont point, comme il est dit quelque part, du génie romain:minime romanis artibus. Pourquoi ne point attaquer les Carthaginois à force ouverte? Pourquoi leur déclarer nettement par un traité, qui est une chose sacrée, qu'on leur accorde la liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui en sont la ruine entière? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du mot deville, dans ce traité, le perfide dessein de détruire Carthage; comme si, à l'ombre de cette équivoque,ils le pouvaient faire avec justice? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration qu'après avoir tiré d'eux, à différentes reprises, leurs ôtages et leurs armes, c'est-à-dire après les avoir mis absolument hors d'état de leur rien refuser? N'est-il pas visible que Carthage, après tant de pertes, tant de défaites, tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler les Romains, et qu'ils ne croient pas la pouvoir dompter par la voie des armes? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages. L'expérience de tous les empires nous apprend qu'on ne manque guère de la commettre quand on la croit utile.

Note 340:(retour)Rollin me paraît s'exprimer ici avec trop de réserve: il n'a pas dépeint sous des couleurs assez noires l'infame conduite des Romains.--L.

Polyb. l. 13, p. 671, 672.L'éloge magnifique que Polybe fait des Achéens est bien éloigné de ce que nous voyons ici. Ces peuples, dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs alliés pour augmenter leur puissance, ne croyaient pas même qu'il leur fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide et glorieuse victoire que celle qui se remporte les armes à la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne générosité de leurs pères; et il se croit obligé, dit-il, de faire cette remarque contre un principe devenu fort commun de son temps parmi ceux qui étaient chargés du gouvernement, qui croyaient que la bonne foi n'est point compatible avec la bonne politique, et qu'il est impossible de réussir dans l'administration des affaires publiques, soit en guerre, soit en paix, sans employer quelquefois la fraude et la tromperie.

App. p. 55. Strab. l. 17, pag. 833.Je reviens à mon sujet. Les consuls ne se hâtèrent pas de marcher contre Carthage, ne s'imaginant pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée. On y profita de ce délai pour se mettre en état de défense; car il fut résolu d'un commun accord de ne point abandonner la ville. On nomma pour général, au-dehors, Asdrubal, qui était à la tête de vingt mille hommes, vers qui l'on députa pour le prier d'oublier en faveur de la patrie l'injustice qu'on lui avait faite par la crainte des Romains: on donna le commandement des troupes, dans la ville, à un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa: puis on fabriqua des armes avec une promptitude incroyable. Les temples, les palais, les places publiques, furent changés en autant d'ateliers: hommes et femmes y travaillaient jour et nuit. On faisait chaque jour cent quarante boucliers, trois cents épées, cinq cents piques ou javelots, mille traits, et un grand nombre de machines propres à les lancer; et, parce qu'on manquait de matières pour faire les cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux, et en fournirent abondamment.

App. p. 55.Masinissa était mécontent de ce qu'après qu'il avait extrêmement affaibli les forces des Carthaginois, les Romains venaient profiter de sa victoire, sans même qu'ils lui eussent fait part en aucune sorte de leur dessein; ce qui causa entre eux quelque refroidissement.

Pag. 55-58.Cependant les consuls s'avancent vers la ville pour en former le siége. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y trouver une vigoureuse résistance; et la hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand étonnement. Ce n'étaient que sorties fréquentes et vives pour repousser les assiégeants, pour brûler les machines,pour harceler les fourrageurs. Censorinus attaquait la ville d'un côté, et Manilius de l'autre. Scipion, surnommé depuis l'Africain, servait alors en qualité de tribun, et se distinguait parmi tous les officiers autant par sa prudence que par sa bravoure. Le consul sous qui il commandait fit plusieurs fautes pour n'avoir pas voulu suivre ses avis. Ce jeune officier tira les troupes de plusieurs mauvais pas où l'imprudence des chefs les avait engagées. Un célèbre Phaméas, chef de la cavalerie ennemie, qui harcelait sans cesse et incommodait beaucoup les fourrageurs, n'osait paraître en campagne quand le tour de Scipion était venu pour les soutenir; tant il savait contenir ses troupes dans l'ordre, et se poster avantageusement. Une si grande et si générale réputation lui attira de l'envie; mais, comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se changea bientôt en admiration; de sorte que, quand le sénat envoya des députés dans le camp pour s'informer de l'état du siége, toute l'armée se réunit pour lui rendre un témoignage favorable, soldats, officiers, généraux même, et ce ne fut qu'une voix pour relever le mérite du jeune Scipion: tant il est important d'amortir, pour parler ainsi, l'éclat d'une gloire naissante par des manières douces et modestes, et de ne pas irriter la jalousie par des airs de hauteur et de suffisance, dont l'effet naturel est de réveiller dans les autres l'amour-propre, et de rendre la vertu même odieuse.

App. p. 63. AN. M. 3857 ROM. 601.Dans le même temps Masinissa, se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien venir lui rendre une visite, afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de disposer comme il le jugerait à propos deson royaume et de ses biens en faveur des enfants qu'il laissait. Il le trouva mort en arrivant. Ce prince leur avait commandé en mourant de s'en rapporter pour toutes choses à ce que réglerait Scipion, qu'il leur laissait pour père et pour tuteur. Je diffère à parler ailleurs avec plus d'étendue de la famille et de la postérité de Masinissa, pour ne point interrompre trop long-temps l'histoire de Carthage.

Pag. 65.L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers, et il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeants.

Pag. 66.Calpurnius Pison, consul, et L. Mancinus son lieutenant, arrivèrent en Afrique au commencement du printemps. La campagne se passa sans qu'ils fissent rien de considérable; ils eurent même du dessous en plusieurs occasions, et ils ne poussèrent que lentement le siége de Carthage. Les assiégés, au contraire, avaient repris courage; leurs troupes augmentaient considérablement; ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ils envoyèrent jusque dans la Macédoine vers le faux Philippe341, qui se faisait passer pour le fils de Persée, et qui faisait pour lors la guerre aux Romains, l'exhortant de la presser vivement, et lui promettant de lui fournir de l'argent et des vaisseaux.

Note 341:(retour)Andriscus.

App. p. 68.Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé. Autant qu'on étaitmécontent de la lenteur des généraux, et qu'on parlait mal d'eux, autant chacun s'empressait à dire du bien du jeune Scipion, et à vanter ses rares vertus. Il était venu à Rome pour demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée, son nom, son visage, sa réputation, la croyance commune que les dieux le destinaient pour terminer la troisième guerre punique, comme le premier Scipion, son grand-père adoptif, avait terminé la seconde, tout cela frappa extrêmement le peuple; et, quoique la chose fût contre les lois, et que par cette raison les anciens s'y opposassent, au lieu de l'édilité qu'il demandait, le peuple lui donna le consulat, laissantAN. M. 3858 ROM. 602.dormir les lois pour cette année, et voulut qu'il eût l'Afrique pour département, sans tirer les provinces au sort comme c'était la coutume, et comme Drusus son collègue demandait qu'on le fît.

App. p. 69.Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il partit pour la Sicile, et arriva bientôt après à Utique. Ce fut fort à propos pour Mancinus, lieutenant de Pison, qui s'était engagé témérairement dans un poste où les ennemis le tenaient enfermé, et où ils allaient le tailler en pièces le matin même, si le nouveau consul, qui apprit en arrivant le danger où il était, n'eût fait remonter de nuit ses troupes dans ses vaisseaux, et n'eût volé à son secours.

Pag. 70.Le premier soin de Scipion, à son arrivée, fut de rétablir parmi les troupes la discipline, qu'il y trouva entièrement ruinée: nul ordre, nulle subordination, nulle obéissance; on ne songeait qu'à piller, qu'à faire bonne chère, et qu'à se divertir. Il chassa du camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes que les vivandiers pourraient apporter, et n'en voulutpoint d'autres que de simples et de militaires, écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices.

Quand il eut bien établi cette réforme, qui ne lui coûta pas beaucoup de temps ni de peine, parce qu'il donnait l'exemple aux autres, il compta pour lors avoir des soldats, et songea sérieusement à pousser le siége. Ayant fait prendre à ses troupes des haches, des leviers et des échelles, il les conduisit de nuit, en grand silence, vers une partie de la ville appeléeMégare; et, ayant fait jeter tout d'un coup de grands cris, il l'attaqua fort vivement. Les ennemis, qui ne s'attendaient pas à être attaqués de nuit, furent d'abord fort effrayés; mais ils se défendirent avec beaucoup de courage, et Scipion ne put point escalader les murs. Mais, ayant aperçu une tour qu'on avait abandonnée, qui était hors de la ville, fort près des murs, il y envoya un nombre de soldats hardis et déterminés, qui, par le moyen des pontons, passèrent de la tour sur les murs, entrèrent dans Mégare, et en brisèrent les portes. Scipion y entra dans le moment, chassa de ce poste les ennemis, qui, troublés par cette attaque imprévue, et croyant que toute la ville avait été prise, s'enfuirent dans la citadelle, et y furent suivis par ces troupes mêmes qui campaient hors de la ville, qui abandonnèrent leur camp aux Romains, et crurent devoir aussi se mettre en sûreté.

Avant que de passer outre, je dois donner ici quelque idée de la situation et de la grandeur de Carthage,App. p. 56 et 57. Strab. l. 17, pag. 832.qui contenait, au commencement de la guerre contre les Romains, sept cent mille habitants. Elle était située dans le fond d'un golfe, environnée de mer en forme d'une presqu'île, dont le col, c'est-à-dire l'isthme quila joignait au continent, était large d'une lieue et un quart (vingt-cinq stades)342. La presqu'île avait de circuit dix-huit lieues (trois cent soixante stades). Du côté de l'occident il en sortait une longue pointe de terre, large à peu près de douze toises (un demi stade343), qui, s'avançant dans la mer, la séparait d'avec le marais, et était fermée de tous côtés de rochers et d'une simple muraille344. Du côté du midi et du continent, où était la citadelle, appeléeByrsa, la ville était close d'une triple muraille haute de trente coudées345, sans les parapets et les tours qui la flanquaient tout à l'entour par égales distances, éloignées l'une de l'autre de quatre-vingts toises. Chaque tour avait quatre étages: les murailles n'en avaient que deux; elles étaient voûtées, et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois cents éléphants, avec les choses nécessaires pour leursubsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille chevaux, et les greniers pour leur nourriture. Il s'y trouvait aussi de quoi y loger vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Enfin tout cet appareil de guerre était renfermé dans les seules murailles346. Il n'y avait qu'un seul endroit de la ville dont les murs fussent faibles et bas; c'était un angle négligé, qui commençait à la pointe de terre dont nous avons parlé, et continuait jusqu'aux ports, qui étaient du côté du couchant. Il y en avait deux qui se communiquaient l'un à l'autre, mais qui n'avaient qu'une seule entrée, large de soixante-dix pieds347, et fermée avec des chaînes. Le premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs et diverses demeures pour les matelots; l'autre était le port intérieur pour les navires de guerre, au milieu duquel on voyait une île, nomméeCothon348, bordée, aussi-bien que le port, de grands quais, mais où il y avait des loges séparées pour mettre à couvert deux cent vingt navires, et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de chacune de ces loges, destinées à retirer les vaisseaux, était ornée de deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique: de sorte que tant le port que l'île représentaient des deux côtés deux magnifiques galeries. Dans cette île était le palais de l'amiral; et, comme elle était vis-à-vis de l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rienvoir de ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les vaisseaux de guerre, les deux ports étant séparés par une double muraille; et il y avait dans chacun une porte particulière pour entrer dans la ville, sans passer par l'autre port. On peut donc distinguer trois parties dansBoch. in Phal. p. 512.Carthage: le port, qui était double, appelé quelquefoisCothon, à cause de la petite île de ce nom; la citadelle, appeléeByrsa; la ville proprement dite, où demeuraient les habitants, qui environnait la citadelle, et était nomméeMégara.

Note 342:(retour)25 stades, selon Appien (Bell. pun.§ 95) et Polybe (I, c. 73, § 5); mais Strabon dit 60 stades (XVII, p. 832). Au lieu de 360 stades, mesure que cet auteur donne à la circonférence de la presqu'île, Tite-Live ne lui donne que 23 milles, qui font 184 stades (TIT.-LIV.Épit. lib.LI), ou la moitié environ: comme les mesures de Strabon sont ici le double environ de celles des autres auteurs, il est vraisemblable que cette différence provient de ce qu'elles sont exprimées dans un stade dont le module était de moitié plus court. D'après cette hypothèse, prenant les mesures de Tite-Live, de Polybe et d'Appien pour base, on trouve que Carthage avait 6 lieues 4/10 de tour; et que la largeur de l'isthme était de 5/6 de lieue.--L.

Note 343:(retour)Un demi-stade équivaut à 92 mètres ou 47 toises; et non pas àdouzetoises.--L.

Note 344:(retour)Le texte que Rollin avait sous les yeux est altéré; il y existe une lacune que M. Schweighæuser a très-bien remplie: ταινία στενὴ καὶ ἐπιµήκης, ήµισταδίου µάλιστα τὸ πλάτος, ἐπὶ δυσµὰς ἐχώρει, µέση λίµνης τε καὶ τῆς Θαλάσσης..... ἁπλῶ τείχει περίκρηµνα ὄντα. (Bell. pun.§ 95). Cet habile éditeur propose de lire: καὶ περιτετείχιστο τῆς πόλεως τὰ µὲν πρὸς Θαλάσσης ἁπλῶ τείχει περίκρηµνα ὄντα., c. à. d. «la partie qui regarde la mer était entourée d'un mur simple, parce que des escarpements la bordaient de toutes parts.»--L.

Note 345:(retour)C. à. d. 13 mètres 83 centim.--L.

Note 346:(retour)Le texte dit à 2 plèthres de distance les unes des autres, ou un tiers de stade, c'est 61 mètr. 7, ou un peu plus de 32 toises.--L.

Note 347:(retour)21 mètr. 56.--L.

Note 348:(retour)J'ai dressé un plan de ce portCothon, pour la traduction de Strabon (T. V, p. 473). J'y renvoie.--L.

App. p. 72.Asdrubal349, au point du jour, voyant la honteuse déroute de ses troupes, pour se venger des Romains, et en même temps pour ôter aux habitants toute espérance d'accommodement et de pardon, fit avancer sur le mur tout ce qu'il avait de prisonniers romains, en sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir: on leur crevait les yeux; on leur coupait le nez, les oreilles, les doigts; on leur arrachait toute la peau de dessus le corps avec des peignes de fer; et, après les avoir ainsi tourmentés, on les précipitait du haut des murs en bas. Un traitement si cruel fit horreur aux Carthaginois; mais il ne les épargnait pas eux-mêmes, et il fit égorger plusieurs des sénateurs qui osèrent s'opposer à sa tyrannie.

Note 349:(retour)C'est celui qui commandait hors de la ville, et qui, ayant fait périr un autre Asdrubal, petit-fils de Masinissa, s'était fait donner le commandement dans la ville même.--L.

Pag. 73.Scipion, se voyant maître absolu de l'isthme, brûla le camp que les ennemis avaient abandonné, et en construisit un nouveau pour ses troupes. Il était deforme carrée, environné de grands et de profonds retranchements armés de bonnes palissades. Du côté des Carthaginois il éleva un mur haut de douze pieds, flanqué, d'espace en espace, de tours et de redoutes; et sur la tour qui était au milieu s'en élevait une autre de bois fort haute, d'où l'on découvrait tout ce qui se passait dans la ville. Ce mur occupait toute la largeur de l'isthme, c'est-à-dire vingt-cinq stades350. Les ennemis, qui étaient à portée du trait, firent tous leurs efforts pour empêcher cet ouvrage; mais, comme toute l'armée y travaillait sans relâche jour et nuit, il fut achevé en vingt-quatre jours. Scipion en tira un double avantage: premièrement, parce que ses troupes étaient logées plus sûrement et plus commodément; en second lieu, parce qu'il coupa par ce moyen les vivres aux assiégés, à qui l'on n'en pouvait plus porter que par mer, ce qui souffrait de très-grandes difficultés, tant à cause que la mer de ce côté-là est souvent orageuse, que par la garde exacte que faisait la flotte romaine. Et ce fut là une des principales causes de la famine qui se fit bientôt sentir dans la ville. D'ailleurs Asdrubal ne distribuait le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui, se mettant peu en peine du reste de la multitude.

Note 350:(retour)Une lieue et un quart. = Voyez la note, p. 393.--L.

App. p. 74.Pour leur couper encore davantage les vivres, Scipion entreprit de fermer l'entrée du port par une levée qui commençait à cette langue de terre dont nous avons parlé, laquelle était assez près du port. L'entreprise d'abord parut folle aux assiégés, et ils insultaient aux travailleurs; mais, quand ils virent que l'ouvrage avançait extraordinairement chaque jour, ilscommencèrent véritablement à craindre, et songèrent à prendre des mesures pour le rendre inutile: femmes et enfants, tout le monde se mit à travailler; mais avec un tel secret, que Scipion ne put jamais rien apprendre par les prisonniers de guerre, qui rapportaient seulement qu'on entendait beaucoup de bruit dans le port, mais sans qu'on sût pourquoi. Enfin, tout étant prêt, les Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre côté du port, et parurent en mer[Strab. XVII, p. 833.]avec une flotte assez nombreuse, qu'ils venaient tout récemment de construire des vieux matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. On convient que, s'ils avaient été sur-le-champ attaquer la flotte romaine, ils s'en seraient infailliblement rendus maîtres, parce que, comme on ne s'attendait à rien de tel, et que tout le monde était occupé ailleurs, ils l'auraient trouvée sans rameurs, sans soldats, sans officiers; mais, dit l'historien, il était arrêté que Carthage serait détruite: ils se contentèrent donc de faire comme une insulte et une bravade aux Romains, et rentrèrent dans le port.

App. p. 75.Deux jours après ils firent avancer leurs vaisseaux pour se battre tout de bon, et ils trouvèrent l'ennemi bien disposé. Cette bataille devait décider du sort des deux partis; elle fut longue et opiniâtre, les troupes de côté et d'autre faisant des efforts extraordinaires, celles-là pour sauver leur patrie réduite aux abois, celles-ci pour achever leur victoire. Dans le combat, les brigantins des Carthaginois, se coulant par-dessous le bord des grands vaisseaux des Romains, leur rompaient tantôt la poupe, tantôt le gouvernail, et tantôt les rames; et, s'ils se trouvaient pressés, ils se retiraient avec une promptitude merveilleuse pour revenir incontinentà la charge. Enfin, les deux armées ayant combattu avec égal avantage jusqu'au soleil couchant, les Carthaginois jugèrent à propos de se retirer, non qu'ils se comptassent vaincus, mais pour recommencer le lendemain. Une partie de leurs vaisseaux, ne pouvant entrer assez promptement dans le port, parce que l'entrée en était trop étroite, se retira, devant une terrasse fort spacieuse qu'on avait faite contre les murailles pour y descendre les marchandises, sur le bord de laquelle on avait élevé un petit rempart durant cette guerre, de peur que les ennemis ne s'en saisissent. Là le combat recommença encore plus vivement que jamais, et dura bien avant dans la nuit: les Carthaginois y souffrirent beaucoup, et ce qui leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu, Scipion attaqua la terrasse; et, s'en étant rendu maître avec beaucoup de peine, il s'y logea, s'y fortifia, et y fit faire une muraille de brique du côté de la ville, fort proche des murs, et de pareille hauteur. Quand elle fut achevée, il y fit monter quatre mille hommes, avec ordre de lancer sans cesse des traits et des dards sur les ennemis, qui en étaient fort incommodés, à cause que, les deux murs étant d'une hauteur égale, ils ne jetaient presque aucun trait inutilement. Ainsi fut terminée cette campagne.

Pag. 78.Pendant les quartiers d'hiver, Scipion s'appliqua à se débarrasser des troupes de dehors, qui incommodaient fort ses convois, et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Pour cela il attaqua une place voisine, nomméeNéphéris, qui leur servait de retraite. Dans une dernière action, il périt du côté des ennemis plus de soixante-dix mille hommes, tant soldats quepaysans ramassés; et la place fut emportée avec beaucoup de peine, après vingt-deux jours de siége. Cette prise fut suivie de la reddition de presque toutes les places d'Afrique, et contribua beaucoup à la prise même de Carthage, où depuis ce temps-là il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres.

App. p. 79. AN. M. 3859. ROM. 603.Au commencement du printemps, Scipion attaqua en même temps le port appeléCothonet la citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port, il se jeta dans la grande place de la ville, qui en était proche, d'où l'on montait à la citadelle par trois rues en pente, bordées de côté et d'autre d'un grand nombre de maisons, du haut desquelles on lançait une grêle de dards sur les Romains, qui furent contraints, avant que de passer outre, de forcer les premières maisons, et de s'y poster, pour pouvoir de là chasser ceux qui combattaient des maisons voisines. Le combat au haut et au bas des maisons dura pendant six jours, et le carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage aux troupes, on tirait avec des crocs les corps des habitants qu'on avait tués ou précipités du haut des maisons, et on les jetait dans des fosses, la plupart encore vivants et palpitants. Dans ce travail, qui dura six jours et six nuits, les soldats étaient relevés de temps en temps par d'autres tout frais, sans quoi ils auraient succombé à la fatigue: il n'y eut que Scipion qui pendant tout ce temps-là ne dormit point, donnant partout les ordres, et s'accordant à peine le temps de prendre quelque nourriture.

Pag. 81.Il y avait tout lieu de croire que ce siége durerait encore long-temps et coûterait beaucoup de sang. Mais le septième jour on vit paraître des hommes en habits desuppliants, qui demandaient pour toute composition qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux qui voudraient sortir de la citadelle: ce qui leur fut accordé, à la réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille tant hommes que femmes, qu'on fit passer vers les champs avec bonne garde. Les transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point de quartier à espérer pour eux, se retranchèrent dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, sa femme et ses deux enfants, où, quoiqu'ils fussent en petit nombre, ils pouvaient se défendre long-temps, parce que le lieu était fort élevé, assis sur des rochers, et qu'on y montait par soixante degrés: mais enfin, pressés de la faim, des veilles et de la crainte, et voyant leur perte prochaine, l'impatience les saisit, et, abandonnant le bas du temple, ils se retirèrent au dernier étage, résolus de ne le quitter qu'avec la vie.

Cependant Asdrubal, songeant à sauver la sienne, descendit secrètement vers Scipion, portant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de fureur et de rage, vomirent contre lui mille injures, et mirent le feu au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se para le mieux qu'elle put, et, se mettant à la vue de Scipion avec ses deux enfants, lui parla à haute voix en cette sorte: «Je ne fais point d'imprécations contre toi, ô Romain, car tu ne fais qu'user des droits de la guerre; mais puissent les dieux de Carthage, et toi de concert avec eux, punir comme il le mérite ce perfide qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants!» Puis, adressant la parole à Asdrubal: «Scélérat, dit-elle,perfide, le plus lâche de tous les hommes, ce feu va nous ensevelir moi et mes enfants; pour toi, indigne capitaine de Carthage, va orner le triomphe de ton vainqueur, et subir à la vue de Rome la peine que tu mérites.» Après ces reproches elle égorgea ses enfants, les jeta dans le feu, puis s'y précipita elle-même: tous les transfuges en firent autant.

App. p. 82.Pour Scipion, voyant cette ville, qui avait été si florissante pendant sept cents ans, comparable aux plus grands empires par l'étendue de sa domination sur mer et sur terre, par ses armées nombreuses, par ses flottes, par ses éléphants, par ses richesses; supérieure même aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame; qui, toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux, lui avait fait soutenir pendant trois années entières toutes les misères d'un long siége: voyant, dis-je, alors cette ville absolument ruinée, on dit qu'il ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. Il considérait que les villes, les peuples, les empires, sont sujets aux révolutions aussi-bien que les hommes en particulier; que la même disgrâce était arrivée à Troie, jadis si puissante, et depuis aux Assyriens, aux Mèdes, aux Perses, dont la domination s'étendait si loin; et tout récemment encore aux Macédoniens, dont l'empire avait jeté un si grand éclat. Plein de ces lugubres pensées, il prononça deux vers d'Homère, dont le sens est:351Il viendra un temps où la ville sacrée de Troie et le belliqueux Priam et son peuple périront; désignant par ces vers le sort futurde Rome, comme il l'avoua à Polybe, qui lui en demanda l'explication.

S'il avait été éclairé des lumières de la vérité, ilEccl. 10, 8.aurait su ce que nous apprend l'écriture: «qu'un royaume est transféré d'un peuple à un autre à cause des injustices, des violences, des outrages qui s'y commettent, et de la mauvaise foi qui y règne en différentes manières.» Carthage est détruite parce que l'avarice, la perfidie, la cruauté, y étaient montées à leur comble. Rome aura le même sort, lorsque son luxe, son ambition, son orgueil, ses injustes usurpations, palliées sous le faux dehors de vertu et de justice, auront forcé le souverain maître et distributeur des empires à donner par sa chute une grande leçon à l'univers.

Note 351:(retour)Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.Iliad, lib. VI [v. 448].

Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.Iliad, lib. VI [v. 448].

Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.Iliad, lib. VI [v. 448].

Ἔσσεται ἤµαρ ὄταν ποτ' ὀλώλῃ Ἵλιος ἱρὴ,

Καὶ Πρίαµος, καὶ λαὸς ἐὔµµελίω Πριάµοιο.

Iliad, lib. VI [v. 448].

App. p. 83. AN. M. 3859. CARTH. 701. ROM. 603. AV. J.C. 145.Carthage ayant été prise de la sorte, Scipion en abandonna le pillage aux soldats pendant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent, des statues, et des autres offrandes qui se trouveraient dans les temples. Ensuite il leur distribua plusieurs récompenses militaires, aussi-bien qu'aux officiers, parmi lesquels deux s'étaient sur-tout distingués, Tib. Gracchus, et C. Fannius, qui les premiers avaient escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de la victoire.

App. p. 83.En même temps, il fit savoir aux habitants de la Sicile qu'ils eussent chacun à venir reconnaître et reprendre les tableaux et les statues que les Carthaginois leur avaient enlevés dans les guerres précédentes; et, en rendant à ceux d'Agrigente352le fameux taureau dePhalaris, il leur dit que ce taureau, qui était en même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois et de la bonté de leurs nouveaux maîtres, devait leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du peuple romain.

Note 352:(retour)«Quem taurum Scipio quum redderet Agrigentinis, dixisse dicitur, æquum esse illos cogitare utrùm esset Siculis utilius, suisne servire, an populo romano obtemperare, quum idem monumentum et domesticæ crudelitatis, et nostræ mansuetudinis haberent.» (CIC. VERR. 6, p. 73.)

Ayant mis en vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à Carthage, il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre, ni même de rien acheter de ces dépouilles, tant il était attentif à écarter de sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt.

App. p. 83.Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure au sentiment de la joie la plus vive, comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût assuré. On repassait dans son esprit tous les maux qu'on avait soufferts de la part des Carthaginois en Sicile, en Espagne, et même en Italie pendant seize ans consécutifs, durant lesquels Annibal avait saccagé quatre cents villes, fait périr en diverses rencontres trois cent mille hommes, et réduit Rome même à la dernière extrémité. Dans le souvenir de ces maux, on se demandait l'un à l'autre s'il était donc bien vrai que Carthage fût ruinée. Tous les ordres témoignèrent à l'envi leur reconnaissance envers les dieux, et la ville, pendant plusieurs jours, ne fut occupée que de sacrifices solennels, de prières publiques, de jeux et de spectacles.

App. p. 84.Après qu'on eut satisfait aux devoirs de la religion, le sénat envoya dix commissaires en Afrique pour en régler l'état et le sort à l'avenir, conjointement avecScipion. Le premier de leurs soins fut de faire démolir tout ce qui restait de Carthage. Rome353, déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en sûreté tandis que le nom de Carthage subsisterait: tant une haine invétérée, et nourrie par de longues et de cruelles guerres, dure au-delà même du temps où l'on a à craindre, et ne cesse de subsister que lorsque l'objet qui l'excite a cessé d'être. Défenses furent faites au nom du peuple romain d'y habiter désormais, avec d'horribles imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit, entreprendraient d'y rebâtir quelque chose, et principalement le lieu nomméByrsa, et la place appeléeMégare354. Au reste on n'en défendait l'entrée à personne, Scipion355n'étant pas fâché qu'on vît les tristes débris d'une ville qui avait osé disputer de l'empire avec Rome. Ils arrêtèrent encore que les villes qui, dans cette guerre, avaient tenu le parti des ennemis seraient toutes rasées, et donnèrent leur territoire aux alliés du peuple romain; et ils gratifièrent en particulier ceux d'Utique de tout le pays qui est entre Carthage et Hippone. Ils rendirent tout le reste tributaire, et en firent une province de l'empire romain où l'on enverrait tous les ans un préteur.

Note 353:(retour)«Neque se Roma, jam terrarum orbe superato, securam speravit fore, si nomen usquàm maneret Carthaginis, adeò odium certaminibus ortum ultra metum durat, et ne in victis quidem deponitur, neque ante invisum esse desinit, quàm esse desiit.» (VELL. PATERC. lib. 1, c. 12.)

Note 354:(retour)Il semble que par le motMegaraon entendait lacitéproprement dite,le lieu où étaient les maisons, selon le sens qu'a ce mot en phénicien. (BOCHART.de Phœnic. colon, cap. 24.)--L.

Note 355:(retour)«Ut ipse locus eorum, qui cum hac urbe de imperio certârunt, vestigia calamitatis ostenderet.» (CIC.Agrar.2, n. 50.)

App. p. 84.Quand tout fut réglé, Scipion retourna à Rome, où il entra en triomphe. On n'en avait jamais vu de siéclatant; car ce n'étaient que statues, que raretés, que pièces curieuses et d'un prix inestimable, que les Carthaginois, pendant le cours d'un grand nombre d'années, avaient apportées en Afrique, sans compter l'argent qui fut porté dans le trésor public, et qui montait à de très-grandes sommes.

App. p. 85. Plut. in vit. Gracch. p. 839.Quelques précautions qu'on eût prises pour empêcher que jamais on ne pût songer à rétablir Carthage, moins de trente ans après, et du vivant même de Scipion, l'un des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler, et y conduisit une colonie composée de six mille citoyens. Le sénat, ayant appris que plusieurs signes funestes avaient répandu la terreur parmi les ouvriers lorsqu'on désignait l'enceinte et qu'on jetait les fondements de la nouvelle ville, voulut en surseoir l'exécution; mais le tribun, peu délicat sur la religion et peu scrupuleux, pressa l'ouvrage malgré tous ces présages sinistres, et le finit en peu de jours. Ce fut là la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie.

On n'y bâtit apparemment que des espèces de cabanes, puisque,356lorsque Marius dans sa fuite en Afrique s'y retira, il est dit qu'il menait une vie pauvre sur les ruines et les débris de Carthage, se consolant par la vue d'un spectacle si étonnant, et pouvant aussi, en quelque sorte, par son état, servir de consolation à cette ville infortunée.

Note 356:(retour)«Marius cursum in Africam direxit, inopemque vitam in tugurio ruinarum carthaginensium toleravit: quum Marius aspiciens Carthaginem, illa intuens Marium, alter alteri possent esse solatio.» (VELL. PATERC. lib. 2, cap. 19.)

App. p. 85.Appien rapporte que Jules César, après la mort de Pompée, étant passé en Afrique, vit en songe unegrande armée qui l'appelait en versant des larmes; et que, touché de ce songe, il écrivit dans ses tablettes le dessein qu'il avait formé à cette occasion de rétablir Carthage et Corinthe: mais qu'ayant été tué bientôt après par les conjurés, César Auguste, son fils adoptif, qui trouva ce mémoire parmi ses papiers, fit rétablir la ville de Carthage près du lieu où était l'ancienne, pour ne pas encourir les exécrations qu'on avait fulminées, lorsqu'elle fut démolie, contre quiconque oserait la rebâtir.

Je ne sais pas sur quoi est fondé ce que rapporte Appien; mais nous voyons dans Strabon que CarthageApp. l. 17, pag. 833.fut rétablie en même temps que Corinthe par César357, à qui il donne le nom de dieu, par où, un peu auparavant,App. p. 83.Pag. 733.il avait clairement désigné Jules Césa358; et Plutarque, dans sa vie, lui attribue en termes formels l'établissement de ces deux colonies, et remarque que ce qu'il y a de singulier sur ces deux villes, c'est que, comme il leur était arrivé auparavant d'être prises et détruites toutes deux en même temps, il leur arriva aussi à toutes deux d'être en même temps rebâties et repeuplées. Quoi qu'il en soit, Strabon assure que de son temps Carthage était aussi peuplée qu'aucune autre ville d'Afrique; et elle fut toujours, sous les empereurs suivants, la capitale de toute l'Afrique. Elle a encoresubsisté avec éclat pendant environ sept cents ans; mais elle a été enfin entièrement détruite par les Sarrasins, au commencement du septième siècle, sans que dans le pays même on en connaisse le nom ni les vestiges.

Note 357:(retour)Outre l'autorité de Strabon qui est formelle, et celle de Plutarque qui ne l'est pas moins, on peut citer le témoignage de Dion Cassius (lib. XLIII, § 50) pour prouver la réalité du rétablissement de Carthage par Jules César. Ce qui paraît avoir trompé Appien, c'est qu'en effet Auguste y envoya également une colonie en 725 de Rome, au témoignage de Dion Cassius (lib. LII, § 43), confirmé d'ailleurs par les médailles de ce prince. (HARDUIN.Num. urb. illustr.p. 117.).--L.

Note 358:(retour)Strabon, par les mots Θεὸς Καῖσαρ, ne peut en effet désigner que Jules César.--L.

Digression sur les mœurs et le caractère du secondScipion l'Africain.

Scipion, le destructeur de Carthage, était propre fils du fameux Paul Émile qui vainquit Persée, dernier roi de Macédoine, et par conséquent petit-fils de cet autre Paul Émile qui fut tué à la bataille de Cannes. Il fut adopté par le fils du grand Scipion l'Africain, et nomméScipio Æmilianus; ce qui, selon la loi des adoptions, réunissait les noms des deux familles. Il en soutint également l'honneur par toutes les grandes qualités qui peuvent illustrer la robe et l'épée. Pendant tout le cours de sa vie, dit un historien, on ne vit rien en lui que de louable: actions, discours, sentiments359. Il se distingua particulièrement (éloge bien rare maintenant dans les gens de guerre!) par un goût exquis pour les belles-lettres et pour toutes sortes de sciences, et par l'estime singulière qu'il faisait des personnes lettrées et savantes. Tout le monde sait qu'on lui attribuait les comédies de Térence, ouvrage le plus achevé que Rome ait jamais produit pour l'élégance et la finesse360. On dit à sa louange que personne ne savaitmieux que lui entremêler le repos et l'action, ni mettre à profit avec plus de délicatesse et de goût les vides que lui laissaient les affaires. Partagé entre les armes et les livres, entre les travaux militaires du camp et les occupations paisibles du cabinet, ou il exerçait son corps par les fatigues de la guerre, ou il cultivait son esprit par l'étude des sciences. Il montra par là que rien n'est plus capable de faire honneur à un homme de qualité, dans quelque profession qu'il se trouve, que les belles connaissances. Cicéron361dit de lui qu'il avait toujours entre les mains les ouvrages de Xénophon, si pleins d'instructions solides, soit pour la guerre, soit pour la politique.

Note 359:(retour)«P. Scipio Æmilianus, vir avitis P. Africani paternisque L. Pauli virtutibus simillimus, omnibus belli ac togæ dotibus, ingeniique ac studiorum eminentissimus seculi sui, qui nihil in vita nisi laudandum aut fecit, aut dixit, ac sensit.» (VELL. PATERC. lib. 1, cap. 12.)

Note 360:(retour)«Neque enim quisquam hoc Scipione elegantiùs intervalla negotiorum otio dispunxit; semperque aut belli aut pacis serviit artibus, semper inter arma ac studia versatus, aut corpus periculis, aut animum disciplinis exercuit.» (Ibid. cap. 13.)

Note 361:(retour)«Africanus semper socraticum Xenophontem in manibus habebat.» (TUSC.Quæst.lib. 2, n. 62.)

Plut. invit. Æmil. Paul.Ce goût exquis pour les belles-lettres et pour les sciences était le fruit de l'excellente éducation que Paul Émile avait donnée à ses enfants. Il les avait fait instruire par les plus habiles maîtres en tout genre, n'épargnant pour cela aucune dépense, quoiqu'il n'eût qu'un bien très-médiocre; et il assistait à tous leurs exercices autant que les affaires publiques le lui permettaient, voulant par là devenir lui-même leur premier maître.

Excerpt. e Polyb. p. 147-163.L'union intime de notre Scipion avec Polybe acheva de perfectionner en lui les rares qualités qu'un heureux naturel et une excellente éducation y faisaient déjà admirer. Polybe, avec un grand nombre d'Achéens qui étaient devenus suspects aux Romains pendant la guerre de Persée, était retenu à Rome, où son mérite le fit bientôt connaître et rechercher par les personnes dela ville les plus distinguées. Scipion, âgé à peine de dix-huit ans, se livra tout entier à lui, et regarda comme le plus grand bonheur de sa vie de pouvoir être formé par un tel maître, dont il préférait l'entretien à tous les vains amusements qui ont ordinairement tant d'attrait pour les jeunes gens.

Polybe commença par lui inspirer une aversion extrême pour ces plaisirs également dangereux et honteux auxquels s'abandonnait la jeunesse romaine, déjà presque généralement déréglée et corrompue par le luxe et la licence que les richesses et les nouvelles conquêtes avaient introduits à Rome. Scipion, pendant les cinq premières années qu'il fut à une si excellente école, sut bien profiter des leçons qu'il y recevait; et, se mettant au-dessus des railleries et du mauvais exemple des jeunes gens de son âge, il fut regardé dès-lors dans toute la ville comme un modèle de retenue et de sagesse.

De là il fut aisé de le faire passer à la générosité, au noble désintéressement, au bel usage des richesses, vertus si nécessaires aux personnes d'une grande naissance, et que Scipion porta à un suprême degré, comme on le peut voir par quelques faits que Polybe en rapporte, qui sont bien dignes d'admiration.

Polyb. 32, c. xii, seq.362Émilie, femme du premier Scipion l'Africain, et mère de celui qui avait adopté le Scipion dont parle ici Polybe, avait laissé à ce dernier, en mourant, une riche succession. Cette dame, outre les diamants, les pierreries, et les autres bijoux qui composent la parure des personnes de son rang, avait une grande quantité de vases d'or et d'argent destinés pour les sacrifices, un train magnifique, des chars, des équipages, un nombreconsidérable d'esclaves de l'un et de l'autre sexe; le tout proportionné à l'opulence de la maison où elle était entrée. Quand elle fut morte, Scipion abandonna tout ce riche appareil à sa mère Papiria, qui, ayant été répudiée, il y avait déjà quelque temps, par Paul Émile, et n'ayant pas de quoi soutenir la splendeur de sa naissance, menait une vie obscure, et ne paraissait plus dans les assemblées ni dans les cérémonies publiques. Quand on l'y vit reparaître avec cet éclat, une si magnifique libéralité fit beaucoup d'honneur à Scipion, surtout parmi les dames, qui ne s'en turent pas, et dans une ville où, dit Polybe, on ne se dépouillait pas volontiers de son bien.

Note 362:(retour)Elle était sœur de Paul Émile, père du second Scipion l'Africain.

Il ne se fit pas moins admirer dans une autre occasion. Il était obligé, en conséquence de la succession qui lui était échue par la mort de sa grand'mère, de payer, en trois termes différents, aux deux filles de Scipion son grand-père adoptif, la moitié de leur dot, qui montait à cinquante mille écus363. A l'échéance du premier terme, Scipion fit remettre entre les mains du banquier la somme entière. Tibérius Gracchus et Scipion Nasica, qui avaient épousé ces deux sœurs, croyant que Scipion s'était trompé, allèrent le trouver, et lui représentèrent que les lois lui laissaient l'espace de trois ans pour fournir cette somme en trois différents paiements. Le jeune Scipion répondit qu'il n'ignorait pas la disposition des lois, qu'on en pouvait suivre la rigueur avec des étrangers, mais qu'avec des proches et des amis il convenait d'en user avec plus de simplicité etde noblesse; et il les pria d'agréer que la somme entière leur fût payée. Ils s'en retournèrent pleins d'admiration pour la générosité de leur parent, et364se reprochant à eux-mêmes la bassesse de leurs sentiments par rapport à l'intérêt, quoiqu'ils fussent les premiers de la ville et les plus estimés. Cette libéralité leur paraissait d'autant plus admirable, dit Polybe, qu'à Rome, loin de vouloir payer cinquante mille écus avant l'échéance du terme, personne n'aurait voulu en payer mille avant le jour préfix.

Note 363:(retour)Il y a dans Polybe (XXXII, c. 13, § 10) 50 talents; ce qui doit s'entendre en cet endroit de 50 fois 6000 deniers romains, ou de 300,000 deniers, valant alors 245,500 francs.--L.

Note 364:(retour)Κατεγνωκότες τῆς αὐτῶν [forte αὑτῶν] µικρολογίας. [POLYB. XXXII, c. 13, 16.

Ce fut par le même esprit que, deux ans après, Paul Émile son beau-père étant mort, il céda à son frère Fabius, qui était moins riche que lui, la part qu'il avait dans la succession de leur père, laquelle montait à plus de soixante mille écus365, afin de corriger ainsi l'inégalité de biens qui se trouvait entre les deux frères.

Ce même frère ayant dessein de donner un spectacle de gladiateurs après la mort de son père, pour honorer sa mémoire, comme c'était alors la coutume, et ne pouvant pas facilement soutenir cette dépense, qui allait fort loin, Scipion donna quinze mille écus366pour en supporter du moins la moitié.

Note 365:(retour)Dans Polybe, 60 talents ou 360,000 deniers ou 294,000 francs.--L.

Note 366:(retour)15 talents ou 73,500 francs.--L.

Les présents magnifiques, que Scipion avait faits à sa mère Papiria, lui revenaient de plein droit après sa mort; et ses sœurs, selon l'usage de ce temps, n'y pouvaient rien prétendre; mais il aurait cru se déshonorer et rétracter ses dons, s'il les avait repris. Il laissa donc à ses sœurs tout ce qu'il avait donné à leur mère, cequi montait à une somme fort considérable, et il s'attira de nouveaux applaudissements par cette nouvelle preuve qu'il donna de sa grandeur d'ame et de sa tendre amitié pour sa famille.

Ces différentes largesses, qui, réunies ensemble, montaient à de très-grandes sommes, tiraient, ce semble, un nouveau prix de l'âge où il les faisait, car il était très-jeune, et encore plus des circonstances du temps où il plaçait ses dons, et des manières gracieuses et obligeantes dont il savait les assaisonner.

Les faits que je viens de citer sont si éloignés de nos mœurs, qu'il y aurait lieu de craindre qu'on ne les regardât comme une exagération outrée d'un historien prévenu en faveur de son héros, si l'on ne savait que le caractère dominant de Polybe, qui les rapporte, était un grand amour de la vérité et un extrême éloignement de toute flatterie. Dans l'endroit même d'où j'ai tiré ce récit, il a cru devoir prendre quelques précautions par rapport à ce qu'il dit des actions vertueuses et des rares qualités de Scipion: il fait observer que, ses écrits devant être lus par les Romains, qui étaient parfaitement instruits de tout ce qui regarde ce grand homme, il ne manquerait pas d'être démenti par eux s'il osait avancer quelque chose qui fût contraire à la vérité; affront auquel il n'est pas vraisemblable qu'un auteur qui a quelque soin de sa réputation voulût s'exposer gratuitement.

Nous avons déjà remarqué que Scipion n'avait pris aucune part aux dérèglements et aux débauches qui régnaient alors presque généralement parmi la jeunesse romaine. Il fut avantageusement dédommagé et récompensé de cette privation volontaire des plaisirs, parla santé ferme et vigoureuse qu'elle lui procura pour tout le reste de sa vie, qui le mit en état de goûter des plaisirs bien plus purs, et de faire ces grandes actions qui lui acquirent tant de gloire.

Les exercices de la chasse, auxquels il se plaisait extrêmement, contribuèrent aussi beaucoup à rendre son corps robuste, et capable de soutenir les plus rudes fatigues. La Macédoine, où il suivit son père, lui fournit abondamment de quoi satisfaire son inclination, parce que la chasse, qui y faisait le divertissement ordinaire des rois, ayant été suspendue depuis quelques années à cause de la guerre, il y trouva une quantité incroyable de gibier de toute espèce. Paul Émile, attentif à procurer à son fils d'honnêtes plaisirs, pour le dégoûter et le détourner de ceux que la raison lui interdisait, lui laissa goûter avec une pleine liberté celui de la chasse pendant tout le temps que les troupes romaines demeurèrent dans le pays, depuis la victoire qu'il avait remportée sur Persée. Le jeune homme employa son loisir à cet exercice si convenable à son âge et à son inclination, et il n'eut pas moins de succès dans cette guerre innocente qu'il déclara aux bêtes de Macédoine, que son père en avait eu dans celle qu'il avait faite contre les habitants de ce pays.

C'est au retour de ce voyage que Scipion trouva Polybe à Rome, et lia avec lui cette étroite amitié qui devint si utile à ce jeune Romain, et qui ne lui a guère moins fait d'honneur dans la postérité que toutes ses conquêtes. Il paraît que Polybe demeurait et mangeait avec les deux frères. Un jour que Scipion se trouva seul avec lui, il lui ouvrit son cœur avec une pleine effusion, et se plaignit, mais d'une manière douce ettendre367, de ce que Polybe, dans les conversations qu'on avait à table, adressait toujours la parole à son frère Fabius et jamais à lui. «Je sens bien, lui dit-il, que cette indifférence vient de la pensée où vous êtes, comme tous nos citoyens, que je suis un jeune homme inappliqué, et qui n'ai rien du goût qui règne aujourd'hui dans Rome, parce qu'on ne voit pas que je m'attache aux exercices du barreau, et que je m'applique au talent de la parole. Mais comment le ferais-je? On me dit perpétuellement que ce n'est point un orateur que l'on attend de la maison des Scipions, mais un général d'armée. Je vous avoue, pardonnez-moi la franchise avec laquelle je vous parle, que votre indifférence pour moi me touche et m'afflige sensiblement.» Polybe, surpris de ce discours, auquel il ne s'attendait point, le consola du mieux qu'il put, et l'assura que, s'il adressait ordinairement la parole à son frère, ce n'était point du tout faute d'estime pour lui, mais uniquement parce que Fabius était l'aîné, et que d'ailleurs, sachant que les deux frères pensaient de même, il avait cru que parler à l'un, c'était parler à l'autre; qu'au reste, il s'offrait de tout son cœur à son service, et qu'il pouvait disposer absolument de sa personne: que, par rapport aux sciences, pour lesquelles il lui voyait beaucoup de goût, il trouverait des secours suffisants dans ce grand nombre de savants qui venaient tous les jours de Grèce à Rome; mais que, pour le métier de la guerre, qui était proprement sa profession aussi-bien que sa passion, il pourrait lui être de quelque utilité. Alors Scipion, luiprenant les mains et les serrant avec les siennes: «Oh, dit-il, quand verrai-je cet heureux jour où, libre de tout autre engagement et vivant avec moi, vous voudrez bien vous appliquer à me former l'esprit et le cœur! C'est alors que je me croirai digne de mes ancêtres.» Depuis ce temps-là, Polybe, charmé et attendri de voir dans un jeune homme368de si nobles sentiments, s'attacha particulièrement au jeune Scipion, qui le respecta toujours dans la suite comme son propre père.

Note 367:(retour)Polybe ajoute ce trait charmant, et en rougissant un peu: καὶ τῷ χρώµατι γενόµενος ἐνερευθής (POLYB. XXXII, c. 9, § 8.)--L.

Note 368:(retour)Il n'avait pas plus de 18 ans, dit Polybe (XXXII, c. 10, § 1).--L.


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