ILa chambre est pleine d'ombre. On entend vaguementDe deux enfants le triste et doux chuchotement.Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève.Au dehors, les oiseaux se rapprochent, frileux;Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux.Et la nouvelle année, à la suite brumeuse,Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,Sourit avec des pleurs et chante en grelottant.IIOr les petits enfants, sous le rideau flottant,Parlent bas, comme on fait dans une nuit obscure.Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure.Ils tressaillent souvent à la claire voix d'orDu timbre matinal, qui frappe et frappe encorSon refrain métallique en son globe de verre.Et la chambre est glacée. On voit traîner à terre,Épars autour des lits, des vêtements de deuil.L'âpre bise d'hiver, qui se lamente au seuil,Souffle dans le logis son haleine morose.On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,De mère au frais sourire, aux regards triomphants?Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,D'exciter une flamme à la cendre arrachée,D'amonceler sur eux la laine et l'édredon?Avant de les quitter, en leur criant: pardon!Elle n'a point prévu la froideur matinale,Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?...—Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,C'est le nid cotonneux où les enfants, tapisComme de beaux oiseaux que balancent les branches,Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches!Et là, c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur;Un nid que doit avoir glacé la bise amère...IIIVotre cœur l'a compris: ces enfants sont sans mère.Plus de mère au logis!—et le père est bien loin!...Une vieille servante, alors, en a pris soin.Les petits sont tout seuls en la maison glacée...Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur penséeS'éveille, par degrés, un souvenir riant.C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant:Ah, quel beau matin que le matin des étrennes!Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes,Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,Bonbons habillés d'or, étincelants bijouxTourbillonner, danser une danse sonore,Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore.On s'éveillait matin, on se levait joyeux,La lèvre affriandée, en se frottant les yeux;On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,Les yeux tout rayonnants comme aux grands jours de fêteEt les petits pieds nus effleurant le plancher,Aux portes des parents tout doucement toucher;On entrait; puis, alors, les souhaits... en chemise,Les baisers répétés, et la gaieté permise!IVAh! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois...—Mais comme il est changé, le logis d'autrefois!Un grand feu pétillait, clair dans la cheminée.Toute la vieille chambre était illuminée;Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer.L'armoire était sans clefs, sans clefs la grande armoire!On regardait souvent sa porte brune et noire:Sans clefs, c'était étrange! On rêvait bien des foisAux mystères dormant entre ses flancs de bois;Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrureBéante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...—La chambre des parents est bien vide aujourd'hui!Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui.Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises;Partant, point de baisers, point de douces surprises.Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux!Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleusSilencieusement tombe une larme amère,Ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?»VMaintenant, les petits sommeillent, tristement.Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible:Les tout petits enfants ont le cœur si sensible!...Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,Un rêve si joyeux que leur lèvre mi-close,Souriante, paraît murmurer quelque chose.Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,Doux geste du réveil, ils avancent le front.Et leur vague regard tout autour d'eux repose.Ils se croient endormis dans un paradis rose...Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu;Par la fenêtre, on voit là-bas un beau ciel bleu;La nature s'éveille et de rayons s'enivre;La terre, demi-nue, heureuse de revivre,A de frissons de joie aux baisers du soleil,Et, dans le vieux logis, tout est tiède et vermeil,Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,La bise sous le seuil a fini par se taire:On dirait qu'une fée a passé dans cela!...—Les enfants, tout joyeux, on jeté deux cris... Là,Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose.Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,De la nacre et du jais aux reflets scintillants,Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,Ayant trois mots gravés en or: «a notre mère!»[Fin 1869.]LE FORGERONILe bras sur un marteau gigantesque, effrayantD'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant,Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jourQue le peuple était là, se tordant tout autourEt sur les lambris d'or traînant sa veste sale.Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbaitCar ce maraud de forge aux énormes épaulesLui disait de vieux mots et des choses si drôles,Que cela l'empoignait au front, comme cela!«Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la laEt nous piquions les bœufs vers les sillons des autres.Le Chanoine, au soleil, filait des patenôtresSur des chapelets clairs grenés de pièces d'or;Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor;Et l'un, avec la hart, l'autre, avec la cravache,Nous fouaillaient. Hébétés comme des yeux de vache,Nos yeux ne pleuraient plus. Nous allions, nous allions;Et quand nous avions mis le pays en sillons,Quand nous avions laissé dans cette terre noireUn peu de notre chair... nous avions un pourboire:On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.«Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises.C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin,Dans les granges entrer des voitures de foinÉnormes; de sentir l'odeur de ce qui pousse,Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse;De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,De penser que cela prépare bien du pain?...Oh! plus fort on irait, au fourneau qui s'allume,Chanter joyeusement en martelant l'enclume,Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,Étant homme à la fin, de ce que donne Dieu!Mais, voilà, c'est toujours la même vieille histoire...«Mais je sais, maintenant! Moi, je ne peux plus croire,Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau,Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau,Et me dise: «Mon gars, ensemence ma terre»;Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,Me prendre mon garçon, comme cela, chez moi!Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi?Tu me dirais: «Je veux»? Tu vois bien, c'est stupide.Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,Tes officiers dorés, tes mille chenapans,Tes palsembleus bâtards tournant comme des paons?Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos fillesEt de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,Et nous dirions: «C'est bien; les pauvres, à genoux!»;Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous,Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête,Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête?«Non. Ces saletés-là datent de nos papas.Oh! le Peuple n'est plus une putain. Trois pas,Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.Cette bête suait du sang par chaque pierre;Et c'était dégoûtant, la Bastille deboutAvec ses murs lépreux qui nous racontaient toutEt, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!Citoyen, citoyen, c'était le passé sombreQui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour!Nous avions quelque chose, au cœur, comme l'amour;Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines,Et, comme des chevaux, en soufflant des narines,Nous allions fiers et forts, et ça nous battait là!Nous marchions au soleil, front haut, comme cela,Dans Paris; on venait devant nos vestes sales;Enfin, nous nous sentions hommes! Nous étions pâlesSire; nous étions soûls de terribles espoirs.Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,Les piques à la main, nous n'eûmes pas de haine.Nous nous sentions si forts: nous voulions être doux!«Et, depuis ce jour-là, nous sommes comme fous!Le tas des ouvriers a monté dans la rue,Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrueDe sombres revenants, aux portes des richards.Moi, je cours avec eux assommer les mouchards;Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle;Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!«Puis, tu peux y compter, tu te feras des fraisAvec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtesPour se les renvoyer comme sur des raquettes,(Et tout bas les malins se disent: «Qu'ils sont sots!»),Pour mitonner des lois, coller des petits potsPleins de jolis décrets roses et de droguailles,S'amuser à couper proprement quelques tailles,Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux,(Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux!),Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!Nous en avons assez, là, de ces cerveaux platsEt de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les platsQue tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses?...»IIIl le prend par le bras, arrache le veloursDes rideaux et lui montre, en bas, les larges coursOù fourmille, où fourmille, où se lève la foule,La foule épouvantable avec des bruits de houle,Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges:Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges.L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre toutAu roi pâle et suant qui chancelle debout,Malade à regarder cela.«C'est la crapule,Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule.Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux!Je suis un forgeron; ma femme est avec eux,Folle: elle croit trouver du pain aux Tuileries.On ne veut pas de nous dans les boulangeries.J'ai trois petits. Je suis crapule.—Je connaisDes vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets,Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille.C'est la crapule.—Un homme était à la Bastille,Un autre était forçat, et, tous deux, citoyensHonnêtes; libérés, ils sont comme des chiens:On les insulte; alors, ils ont là quelque choseQui leur fait mal, allez! C'est terrible et c'est causeQue, se sentant brisés, que, se sentant damnés,Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez.Crapule.—Là-dedans sont des filles, infâmesParce que vous saviez que c'est faible les femmes,Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien;Vous leur avez craché sur Pâme, comme rien;Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.«Oh, tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûleSous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,Qui, dans ce travail-là, sentent crever leur front:Chapeau bas, mes bourgeois, oh! ceux-là sont les HommesNous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommesPour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes;Où, lentement vainqueur, il domptera les chosesEt montera sur Tout, comme sur un cheval.Ô splendides lueurs des forges! Plus de mal,Plus!.... Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible!Nous saurons! Nos marteaux en main, passons au cribleTout ce que nous savons; puis, Frères, en avant!Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvantDe vivre simplement, ardemment, sans rien direDe mauvais; travaillant sous l'auguste sourireD'une femme qu'on aime avec un noble amour.Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne;Et l'on se sentirait très heureux, et personne,Oh! personne surtout, ne vous ferait ployer!On aurait un fusil au-dessus du foyer...«Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille!Que te disais-je donc? Je suis de la canaille.Il reste des mouchards et des accapareurs.Nous sommes libres, nous! Nous avons des TerreursOù nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure,Je parlais de devoir calme, d'une demeure...Regarde donc le ciel!—C'est trop petit pour nous;Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux...Regarde donc le ciel!—Je rentre dans la foule,Dans la grande canaille effroyable qui roule,Sire, tes vieux canons sur les sales pavés.Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés!Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France,Poussaient leurs régiments en habits de gala,Eh bien, n'est-ce pas, vous tous: Merde à ces chiens-là!»IIIIl reprit son marteau sur l'épaule.La foulePrès de cet homme-là se sentait l'âme soûle.Et, dans la grande cour, dans les appartementsOù Paris haletait avec des hurlements,Un frisson secoua l'immense populace...—Alors, de sa main large et superbe de crasse,Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front.[Avril 1870.]SOLEIL ET CHAIRILe Soleil, le foyer de tendresse et de vie,Verse l'amour brûlant à la terre ravie.Et, quand on est couché sur la vallée, on sentQue la terre est nubile et déborde de sang,Que son immense sein soulevé par une âmeEst d'amour comme Dieu, de chair comme la femme,Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,Le grand fourmillement de tous les embryons.Et tout croît, et tout monte!Ô Vénus, ô déesse!Je regrette les temps de l'antique jeunesse,Des satyres lascifs, des faunes animaux,Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameauxEt dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde.Je regrette les temps où la sève du monde,L'eau du fleuve, le sang rose des arbres vertsDans les veines de Pan mettaient un univers;Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre;Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvreModulait sous le ciel le grand hymne d'amour;Où, debout sur la plaine, il entendait autourRépondre à son appel la Nature vivante;Où les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,La terre, berçant l'homme, et tout l'Océan bleuEt tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu.Je regrette les temps de la grande Cybèle,Qu'on disait parcourir, gigantesquement belleSur un grand char d'airain, les splendides cités:Son double sein versait dans les immensitésLe pur ruissellement de la vie infinie.L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.Misère! maintenant il dit: Je sais les choses,Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est roi,L'Homme est dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi!Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle,Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle!S'il n'avait pas laissé l'immortelle AstartéQui jadis, émergeant dans l'immense clartéDes flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,Montra son nombril rose, où vint neiger l'écume,Et fit chanter, déesse aux grands yeux noirs vainqueurs,Le rossignol aux bois et l'amour dans les cœurs!IIJe crois en toi, je crois en toi, divine mère,Aphroditè marine!—Oh! la route est amère,Depuis que l'autre dieu nous attelle à sa croix.Chair, marbre, fleur, Vénus, c'est en toi que je crois!Oui, l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste;Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus charte,Parce qu'il a sali son fier buste de dieuEt qu'il a rabougri, comme une idole au feu,Son corps olympien aux servitudes sales!Oui, même après la mort, dans les squelettes pâlesIl veut vivre, insultant la première beauté!Et l'idole où tu mis tant do virginité,Où tu divinisas notre argile, la Femme,Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âmeEt monter lentement, dans un immense amour,De la prison terrestre à la beauté du jour,La Femme ne sait plus même être courtisane!—C'est une bonne farce! Et le monde ricaneAu nom doux et sacré de la grande Vénus.IIISi les temps revenaient, les temps qui sont venus!...Car l'Homme a fini, l'Homme a joué tous les rôles.Au grand jour, fatigué de briser des idoles,Il ressuscitera, libre de tous ses dieux,Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux.L'idéal, la pensée invincible, éternelle,Tout le dieu qui vit sous son argile charnelleMontera, montera, brûlera sous son front.Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,Tu viendras lui donner la rédemption sainte.Splendide, radieuse, au sein des grandes mersTu surgiras, jetant sur le vaste UniversL'Amour infini dans un infini sourire;Le Monde vibrera comme une immense lyreDans le frémissement d'un immense baiser...—Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser,Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale!Ô renouveau d'amour, aurore triomphaleOù, courbant à leurs pieds les dieux et les héros,Callypige la blanche et le petit ÉrosEffleureront, couverts de la neige des roses,Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses!IVÔ grande Ariadnè, qui jettes tes sanglotsSur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots,Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,Ô douce vierge, enfant qu'une nuit a brisée,Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,Lysios, promené dans les champs phrygiensPar les tigres lascifs et les panthères rousses,Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfantLe corps nu d'Europè, qui jette son bras blancAu cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague;Il tourne lentement vers elle son œil vague;Elle laisse traîner sa pâle joue en fleurAu front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurtDans un divin baiser, et le flot qui murmureDe son écume d'or fleurit sa chevelure.Entre le laurier rose et le lotus jaseur,Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur,Embrassant la Léda des blancheurs de son aile;Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle,Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,Étale fièrement For de ses larges seinsEt son ventre neigeux brodé de mousse noire,Héradès le Dompteur, qui comme d'une gloire,Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!...Par la lune d'été vaguement éclairée,Debout, nue et rêvant dans sa pâleur doréeQue tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,La Dryade regarde au ciel silencieux...Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile,La blanche Séléné laisse flotter son voile,Craintive, sur les pieds du bel Endymion,Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...La Source pleure au loin dans une longue extase...C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé...Une brise d'amour dans la nuit a passé...Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres,Majestueusement debout, les sombres marbres,Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid,Les dieux écoutent l'Homme et le Monde infini.[Mai 1870.]OPHÉLIESur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles.On entend dans les bois lointains des hallalis.Voici plus de mille ans que la triste OphéliePasse, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;Voici plus de mille ans que sa douce folieMurmure sa romance à la brise du soir.Le vent baise ses seins et déploie en corolleSes grands voiles bercés mollement par les eaux.Les saules frissonnants pleurent sur son épaule.Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle.Elle éveille parfois, dans un aulne qui dort,Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile.Un chant mystérieux tombe des astres d'or.IIÔ pâle Ophélia, belle comme la neige,Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!C'est que les vents tombant des grands monts de NorwègeT'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté.C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;Que ton cœur entendait la voix de la NatureDans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits.C'est que la voix des mers, comme un immense râle,Brisait ton sein d'enfant trop humain et trop doux;C'est qu'un matin d'avril un beau cavalier pâle,Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux.Ciel, Amour, Liberté: quel rêve, ô pauvre Folle!Tu te fondais à lui comme une neige au feu.Tes grandes visions étranglaient ta parole.—Et l'Infini terrible effara ton œil bleu.IIIEt le Poète dit qu'aux rayons des étoilesTu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys![Juin 1870.]BAL DES PENDUSAu gibet noir, manchot aimable,Dansent, dansent les paladins,Les maigres paladins du diable,Les squelettes de Saladins.Messire Belzébuth tire par la cravateSes petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,Et, leur claquant au front un revers de savate,Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!Et les pantins, choqués, enlacent leurs bras grêles.Comme des orgues noirs, des poitrines à jour,Que serraient autrefois les gentes damoiselles,Se heurtent longuement dans un hideux amour.Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse!On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!Hop, qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!Belzébuth, enragé, râcle ses violons!Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!...Presque tous ont quitté la chemise de peau.Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau.Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées.Un morceau de chair tremble à leur maigre menton.On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,Des preux raides heurtant armures de carton.Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes!Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!Les loups vont répondant, des forêts violettes.À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...Holà, secouez-moi ces capitans funèbresQui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassésUn chapelet d'amour sur leur pâles vertèbres!Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!Mais, voilà qu'au milieu de la danse macabreBondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou.Emporté par l'élan, tel un cheval se cabre,Et se sentant encor la corde raide au cou,Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craqueAvec des cris pareils à des ricanements,Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,Rebondit dans le bal au chant des ossements.Au gibet noir, manchot aimable,Dansent, dansent les paladins,Les maigres paladins du diable,Les squelettes de Saladins.[Juin 1870.]LE CHATIMENT DE TARTUFETisonnant, tisonnant son cœur amoureux sousSa chaste robe noire, heureux, la main gantée,Un jour qu'il s'en allait effroyablement doux,Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,Un jour qu'il s'en allait—«Orémus»—un méchantLe prit rudement par son oreille benoîteEt lui jeta des mots affreux, en arrachantSa chaste robe noire autour de sa peau moite.Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés,Et, le long chapelet des péchés pardonnésS'égrenant dans son cœur, saint Tartufe était pâle.Donc, il se confessait, priait, avec un râle.L'homme se contenta d'emporter ses rabats.—Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas.[Juillet 1870.]VÉNUS ANADYOMÈNEComme d'un cercueil vert en fer-blanc, une têteDe femme à cheveux bruns, fortement pommadés,D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,Montrant des déficits assez mal ravaudés,Puis le col gras et gris, les larges omoplatesQui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort.La graisse sous la peau paraît en feuilles plates,Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor.L'échine est un peu rouge; et le tout sent un goûtHorrible étrangement. On remarque surtoutDes singularités, qu'il faut voir à la loupe.Les reins portent deux mots gravés:Clara Venus.—Et tout ce corps remue et tend sa large croupe,Belle, hideusement, d'un ulcère à l'anus.27 Juillet 1870.IICE QUI RETIENT NINALUI:Ta poitrine sur ma poitrine,Hein! nous irions,Ayant de l'air plein la narine,Aux frais rayonsDu bon matin bleu qui vous baigneDu vin de jour?...Quand tout le bois frissonnant saigne,Muet d'amour,De chaque branche, gouttes vertes,Des bourgeons clairs,On sent dans les choses ouvertesFrémir des chairs.Tu plongerais dans la luzerneTon long peignoir,Divine avec ce bleu qui cerneTon grand œil noir,Amoureuse de la campagne,Semant partoutComme une mousse de champagneTon rire fou,Riant à moi, brutal d'ivresse,Qui te prendraisComme cela,—la belle tresse,Oh!—qui boiraisTon goût de framboise et de fraise,Ô chair de fleurRiant au vent vif qui te baiseComme un voleur,Au rose églantier qui t'embêteAimablement,Riant surtout, ô folle tête,À ton amant!...Dix-sept ans! Tu seras heureuse.Oh! les grands prés,La grande campagne amoureuse!—Dis, viens plus près...Ta poitrine sur ma poitrine,Mêlant nos voix,Lents nous gagnerions la ravineEt les grands bois;Puis comme une petite morte,Le cœur pâmé,Tu me dirais que je te porte,L'œil mi-fermé.Je te porterais palpitanteDans le sentier;L'oiseau filerait son andanteAu noisetier.Je te parlerais dans ta bouche;J'irais pressantTon corps comme un enfant qu'on couche,Ivre du sangQui coule bleu sous ta peau blancheAux tons rosés,Et te parlant la langue franche—Tiens!—que tu sais.Nos grands bois sentiraient la sève,Et le soleilSablerait d'or fin leur grand rêveSombre et vermeil.Le soir?... Nous reprendrons la routeBlanche qui court,Flânant comme un troupeau qui brouteTout alentour.Les bons vergers à l'herbe bleue,Aux pommiers tors,Comme on les sent toute une lieue,Leurs parfums forts!Nous regagnerions le villageAu ciel mi-noir,Et ça sentirait le laitageDans l'air du soir;Ça sentirait l'étable pleineDe fumiers chauds,Pleine d'un rhythme lent d'haleineEt de grands dosBlanchissant sous quelque lumière,Et tout là-basUne vache fienterait fière,À chaque pas.Les lunettes de la grand'mèreEt son nez longDans son missel, le pot de bièreCerclé de plombMoussant entre les larges pipesQue crânementFument des effroyables lippesQui, tout fumant,Happent le jambon aux fourchettesTant, tant et plus,Le feu qui claire les couchettesEt les bahuts,Les fesses luisantes et grassesD'un gros enfantQui fourre, à genoux, dans les tassesSon museau blancFrôlé par un mufle qui grondeD'un ton gentilEt pourlèche la face rondeDu cher petit,Noire et rogue au bord de sa chaise—Affreux profil—Une vieille devant la braise.Qui fait du fil:Que de choses nous verrions, chère,Dans ces taudis,Quand la flamme illumine claireLes carreaux gris!Et puis, fraîche et toute nichéeDans les lilas,La maison, la vitre cachéeQui rit là-bas...Tu viendras, tu viendras, je t'aime.Ce sera beau!Tu viendras, n'est-ce pas? et même...ELLE:Mais le bureau?15 Août 1870.À LA MUSIQUEPlace de la Gare, Charleville.Sur la place taillée en mesquines pelouses,Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleursPortent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.L'orchestre militaire, au milieu du jardin,Balance ses shakos dans la valse des fifres:Autour, aux premiers rangs, parade le gandin,Le notaire pense à ses breloques à chiffres.Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs,Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames,Auprès desquelles vont, officieux cornacs,Celles dont les volants ont des airs de réclames.Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités,Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,Fort sérieusement discutent les traités,Puis prisent en argent et reprennent: «En somme...»Étalant sur son banc les rondeurs de ses reins,Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,Savoure son onnaing d'où le tabac par brinsDéborde,—vous savez, c'est de la contrebande!Le long des gazons verts ricanent les voyous,Et, rendus amoureux par le chant des trombones,Très naïfs et fumant des roses, les pioupiousCaressent les bébés pour enjôler les bonnes.—Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,Sous les marronniers verts les alertes fillettes.Elles le savent bien et tournent en riantVers moi leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.Je ne dis pas un mot; je regarde toujoursLa chair de leur cou blanc brodé de mèches folles;Je suis, sous leur corsage et les frêles atours,Le dos divin après la courbe des épaules.Je cherche la bottine et je vais jusqu'aux bas;Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres.[Août 1870.]COMÉDIE EN TROIS BAISERSElle était fort déshabillée,Et de grands arbres indiscretsAux vitres jetaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près.Assise sur ma grande chaise,Mi-nue, elle joignait les mains.Sur le plancher frissonnaient d'aiseSes petits pieds si fins, si fins.Je regardai, couleur de cire.Un petit rayon buissonnierPapillonner dans son sourireEt sur son sein: mouche au rosier!Je baisai ses fines chevilles.Elle eut un long rire très mal,Qui s'égrenait en claires trilles,Une risure de cristal.Les petits pieds sous la chemiseSe sauvèrent: «Veux-tu finir!»La première audace permise,Le rire feignait de punir.Pauvrets palpitant sous ma lèvre,Je baisai doucement ses yeux.Elle jeta sa tête mièvreEn arrière: «Oh! c'est encor mieux!Monsieur, j'ai deux mots à te dire...»Je lui jetai le reste au sein,Dans un baiser qui la fit rireD'un bon rire qui voulait bien...Elle était fort déshabillée,Et de grands arbres indiscretsAux vitres penchaient leur feuilléeMalinement, tout près, tout près.[Septembre 1870.]ROMANIOn n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.Un beau soir,—foin des bocks et de la limonade,Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!—On va sous les tilleuls verts de la promenade.Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin.L'air est parfois si doux qu'on ferme la paupière.Le vent chargé de bruits—la ville n'est pas loin—A des parfums de vigne et des parfums de bière.IIVoilà qu'on aperçoit un tout petit chiffonD'azur sombre encadré d'une petite branche,Piqué d'une mauvaise étoile qui se fondAvec de doux frissons, petite et toute blanche.Nuit de juin! Dix-sept ans!... On se laisse griser.La sève est du champagne et vous monte à la tête.On divague; on se sent aux lèvres un baiserQui palpite, là, comme une petite bête.IIILe cœur fou robinsonne à travers les romans,Lorsque, dans la clarté pâle d'un reverbère,Passe une demoiselle aux petits airs charmantsSous l'ombre du faux-col effrayant de son père.Et comme elle vous trouve immensément naïf,Tout en faisant trotter ses petites bottines,Elle se tourne alerte et d'un mouvement vif.Sur vos lèvres, alors, meurent les cavatines.IVVous êtes amoureux, loué jusqu'au mois d'août!Vous êtes amoureux: vos sonnets la font rire.Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.—Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire.Ce soir-là, vous rentrez aux cafés éclatants,Vous demandez des bocks ou de la limonade...On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ansEt qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.23 Septembre 1870.RÊVÉ POUR L'HIVERÀ Elle.L'hiver, nous irons dans un petit wagon roseAvec des coussins bleus.Nous serons bien. Un nid de baisers fous reposeDans chaque coin moelleux.Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glaceGrimacer les ombres des soirs,Ces monstruosités hargneuses, populaceDe démons noirs et de loups noirs.Puis tu te sentiras la joue égratignée.Un petit baiser, comme une folle araignée,Te courra par le cou,Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête,Et nous prendrons du temps à trouver cette bête—Qui voyage beaucoup.En wagon, 7 octobre 1870.LE MALTandis que les crachats rouges de la mitrailleSifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu,Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,Croulent les bataillons en masse dans le feu;Tandis qu'une folie épouvantable broieEt fait de cent milliers d'hommes un tas fumant,—Pauvres morts dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement!—Il est un Dieu qui rit aux nappes damasséesDes autels, à l'encens, aux grands calices d'or,Qui dans le bercement des hosannas s'endortEt se réveille quand des mères, ramasséesDans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir.[Octobre 1870.]RAGES DE CÉSARL'Homme pâle, le long des pelouses fleuries,Chemine en habit noir et le cigare aux dents.L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries,Et parfois son œil terne a des regards ardents.Car l'Empereur est soûl de ses vingt ans d'orgie.Il s'était dit: Je vais souffler la Liberté,Bien délicatement, ainsi qu'une bougie.La Liberté revit: il se sent éreinté.Il est pris. Oh! quel nom sur ses lèvres muettesTressaille? quel regret implacable le mord?On ne le saura pas: l'Empereur a l'œil mort.Il repense peut-être au Compère en lunettes,—Et regarde filer de son cigare en feu,Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.[Octobre 1870.]AU CABARET-VERTCinq heures du soir.Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottinesAux cailloux des chemins; j'entrais à Charleroi.AuCabaret-Vert, je demandai des tartinesDe beurre et du jambon qui fût à moitié froid.Bien heureux, j'allongeai les jambes sous la tableVerte; je contemplai les sujets très naïfsDe la tapisserie. Et ce fut adorableQuand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,—Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!—Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,Du jambon tiède dans un plat colorié,Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousseD'ail, et m'emplit la chope immense avec sa mousseQue dorait un rayon de soleil arriéré.[Octobre 1870.]L'ÉCLATANTE VICTOIRE DE SARREBRUCKREMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Chaleroi: 35 centimes).Au milieu, l'Empereur, dans une apothéoseBleue et jaune, s'en va, raide sur son dadaFlamboyant; très heureux,—car il voit tout en rose,—Féroce comme Zeus et doux comme un papa.En bas, les bons pioupious, qui faisaient la siestePrès des tambours dorés et des rouges canons,Se lèvent gentiment. Pitou remet sa vesteEt, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms.À droite, Durnanet, appuyé sur la crosseDe son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,Et: «Vive l'Empereur!». Son voisin reste coi.Un schako surgit, comme un soleil noir!—Au centre,Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventreSe dresse, et, présentant ses derrières: «De quoi?...»[Octobre 1870.]LA MALINEDans la salle à manger brune, que parfumaitUne odeur de vernis et de fruits, à mon aiseJe ramassais un plat de je ne sais quel metsBelge, et je m'épatais dans mon immense chaise.En mangeant j'écoutais l'horloge, heureux et coi.La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,Fichu moitié défait, malinement coiffée.Et, tout en promenant son petit doigt tremblantSur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,Elle arrangeait les plats près de moi, pour m'aiser.Puis, comme ça,—bien sûr pour avoir un baiser!Tout bas: «Sens donc, j'ai pris une froid sur la joue.Charleroi, octobre 1870.IIIMES PETITES AMOUREUSESUn hydrolat lacrimal laveLes cieux vert-choux:Sous l'arbre tendronnier qui baveVos caoutchoucs,Blancs de lunes particulièresAux pialats ronds,Entrechoquez vos genouillères,Mes laiderons!Nous nous aimions à cette époque,Bleu laideron:On mangeait des œufs à la coqueEt du mouron!Un soir, tu me sacras poète,Blond laideron:Descends ici que je te fouetteEn mon giron!J'ai dégueulé ta bandoline,Noir laideron;Tu couperais ma mandolineAu fil du front.Pouah! nos salives desséchées,Roux laideron,Infectent encor les tranchéesDe ton sein rond!Ô mes petites amoureuses,Que je vous hais!Plaquez de foufïes douloureusesVos tétons laids!Piétinez mes vieilles terrinesDe sentiment;Hop donc,—soyez-moi ballerinesPour un moment!...Vos omoplates se déboîtent,Ô mes amours!Une étoile à vos reins qui boitent,Tournez vos tours!Est-ce pourtant pour ces éclanchesQue j'ai rimé?Je voudrais vous casser les hanches,D'avoir aimé!Fade amas d'étoiles ratées,Comblez les coins!—Vous crèverez en Dieu, bâtéesD'ignobles soins!Sous les lunes particulièresAux pialats rondsEntrechoquez vos genouillères,Mes laiderons!Mai 1871.L'HOMME JUSTE(fragment)..............................................Le Juste restait droit sur ses hanches solides:Un rayon lui dorait l'épaule; des sueursMe prirent: «Tu veux voir rutiler les bolides?Et, debout, écouter bourdonner les flueursD'astres lactés, et les essaims d'astéroïdes?«Par des farces de nuit ton front est épié,Ô Juste! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,La bouche dans ton drap doucement expié;Et si quelque égaré choque ton ostiaire,Dis: Frère, va plus loin, je suis estropié!»Et le Juste restait debout, dans l'épouvanteBleuâtre des gazons après le soleil mort:«Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,Ô Vieillard? Pèlerin sacré! barde d'Armor!Pleureur des Oliviers! main que la pitié gante!«Barbe de la famille et poing de la cité,Croyant très doux: ô cœur tombé dans les calices,Majestés et vertus, amour et cécité,Juste! plus bête et plus dégoûtant que les lices!Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté!«Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,Et bien rire, l'espoir fameux de ton pardon!Je suis maudit, tu sais! je suis soûl, fou, livide,Ce que tu veux! Mais vas te coucher, voyons donc,Juste! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.«C'est toi le Juste, enfin, le Juste! C'est assez!C'est vrai que ta tendresse et ta raison sereinesReniflent dans la nuit comme des cétacés,Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènesSur d'effroyables becs-de-cane fracassés!«Et c'est toi l'œil de Dieu! le lâche! Quand les plantesFroides des pieds divins passeraient sur mon cou,Tu es lâche! Ô ton front qui fourmille de lentes!Socrates et Jésus, saints et justes, dégoût!Respectez le Maudit suprême aux nuits sanglantes.»J'avais crié cela sur la terre, et la nuitCalme et blanche occupait les cieux pendant ma fièvre.Je relevai mon front: le fantôme avait fui,Emportant l'ironie atroce de ma lèvre...—Vents nocturnes, venez au maudit! Parlez-lui,Cependant que silencieux sous les pilastresD'azur, allongeant les comètes et les nœudsD'univers, remuement énorme sans désastres,L'Ordre, éternel veilleur, rame aux cieux lumineuxEt de sa drague en feu laisse filer les astres!Juillet 1871.
TABLE DES MATIÈRESPréface, par Paul ClaudelPREMIERS VERSSensation25Tête de Faune27Sonnet29Les Effarés31Le Dormeur du val34Le Buffet36Ma Bohême38Les Douaniers40Accroupissements42Les Assis45Oraison du soir49Chant de guerre parisien51Paris se repeuple54Les Pauvres à l'église60Les Poètes de sept ans63Le Cœur volé67Les Sœurs de charité69Les Premières Communions73—Bateau ivre84Les Chercheuses de poux91Voyelles93Quatrain95Les Corbeaux96LES DÉSERTS DE L'AMOURAvertissement 1011.Cette fois c'est la Femme1032.C'est certes la même campagne105LES ILLUMINATIONSI. Vers nouveaux et ChansonsVertige111Silence114Larme116La Rivière de Cassis118Bonne Pensée du matin120Michel et Christine122Comédie de la Soif125Honte132Mémoire134Jeune ménage138Patience140Eternité142Chanson de la plus haute Tour144Bruxelles147Est-elle aimée150Bonheur151Âge d'Or153Fêtes de la Faim156Marine159Mouvement160II. Poèmes en proseAprès le Déluge162Scènes165Barbare167Génie169Mystique172Ornières174Fleurs176Antique177H178À une Raison179Angoisse181Matinée d'ivresse183Aube185Phrases187Nocturne vulgaire191Veillées193Enfance197Villes I204Fairy207Being beauteous209Villes II211Métropolitain214Promontoire216Soir historique218Parade220Conte222Royauté224Ouvriers225Des ciels gris de cristal227Ville229Départ231Jeunesse232Vies236Démocratie239Vagabonds240Bottom242Dévotion244Solde246UNE SAISON EN ENFERCette saison, la piscine251*****254Mauvais sang257Nuit de l'Enfer270Délires I. Vierge folle. L'époux infernal275Délires II. Alchimie du Verbe284L'Impossible297L'Eclair302Matin304Adieu306Notes et références, par Paterne Berrichon313APPENDICEPièces documentairesNotice323ICharles d'Orléans à Louis XI325Les Étrennes des orphelins331Le Forgeron336Soleil et Chair345Ophélie352Bal des pendus355Le châtiment de Tartufe358Vénus anadyomène359IICe qui retient Nina361À la musique369Comédie en trois baisers371Roman374Rêvé pour l'hiver377Le Mal378Rages de César379Au Cabaret vert381L'Éclatante victoire382La Maline383IIIMes petites amoureuses385L'Homme juste388