Le Roy sçachant l'injustice & les ignominies faites aux François ses subjects par les Espagnols, comme j'ay dit cy dessus, eut raison d'en demander justice & satisfaction à Charles V.31Empereur & Roy d'Espagne, comme estant un outrage
24/680fait au prejudice de ce que les Espagnols leur avoient promis, de ne les inquiéter ny molester en la conservation de ce qu'avec tant de travail ils s'estoient acquis en la Nouvelle France, suivant les commissions du Roy de France leur maistre, que les Espagnols n'ignoroient point; & neantmoins les firent mourir ainsi ignominieusement, souz le pretexte specieux qu'ils estoient Luthériens, à leur dire, quoy qu'ils fussent meilleurs Catholiques qu'eux32, sans hypocrisie, ny superstition, & initiez en la foy Chrestienne plusieurs siecles devant que les Espagnols.
Note 31:(retour)C'était alors Philippe II, fils de Charles V, qui régnait en Espagne. Il avait, comme son père, les titres d'empereur d'Allemagne et de roi d'Espagne.
Note 31:(retour)
C'était alors Philippe II, fils de Charles V, qui régnait en Espagne. Il avait, comme son père, les titres d'empereur d'Allemagne et de roi d'Espagne.
Note 32:(retour)Voici comme Menendez rend compte lui-même, au roi d'Espagne, des motifs de sa conduite. «J'ai sauvé la vie à deux jeunes gens d'environ dix-huit ans, et à trois autres, le fifre, le tambour et le trompette, et j'ai passé au fil de l'épée Jean Ribaut, avec tous les autres, jugeant la chose utile au service de Notre Seigneur et de Votre Majesté, et j'estime que sa mort est d'un grand avantage, car le roi de France pouvait plus avec lui et cinq cents ducats, qu'avec d'autres et cinq mille, et il pouvait plus en un an, qu'un autre en dix; c'était en effet le plus habile marin et commandant que l'on connût, et d'une grande adresse dans cette navigation des Indes et des côtes de la Floride; il était si aimé en Angleterre, qu'il y fut nommé capitaine général de toute l'armée anglaise contre les catholiques de France, dans la guerre qui a eu lieu, il y a quelques années, entre l'Angleterre et la France.» (Carta de Pedro Menendez, apudF. Parkman,Pioneers, p. 132.)
Note 32:(retour)
Voici comme Menendez rend compte lui-même, au roi d'Espagne, des motifs de sa conduite. «J'ai sauvé la vie à deux jeunes gens d'environ dix-huit ans, et à trois autres, le fifre, le tambour et le trompette, et j'ai passé au fil de l'épée Jean Ribaut, avec tous les autres, jugeant la chose utile au service de Notre Seigneur et de Votre Majesté, et j'estime que sa mort est d'un grand avantage, car le roi de France pouvait plus avec lui et cinq cents ducats, qu'avec d'autres et cinq mille, et il pouvait plus en un an, qu'un autre en dix; c'était en effet le plus habile marin et commandant que l'on connût, et d'une grande adresse dans cette navigation des Indes et des côtes de la Floride; il était si aimé en Angleterre, qu'il y fut nommé capitaine général de toute l'armée anglaise contre les catholiques de France, dans la guerre qui a eu lieu, il y a quelques années, entre l'Angleterre et la France.» (Carta de Pedro Menendez, apudF. Parkman,Pioneers, p. 132.)
Sa Majesté dissimula cette offence pour un temps, pour avoir les deux Coronnes quelques differents à vuider auparavant, & principalement avec l'Empereur, qui empescha que l'on ne tiraft raison de telles inhumanitez.
Mais comme Dieu ne delaisse jamais les tiens, & ne laisse impunis les traittemens barbares qu'on leur fait souffrir, ceux-cy furent payez de la mesme monnoye qu'ils avoient payé les François.
Car en l'an 1567, se presenta le brave Chevalier de Gourgues33, qui plein de valeur & de courage, pour venger cet affront fait à la nation Françoise;25/681& recognoissant qu'aucun d'entre la Noblesse, dont la France foisonne, ne s'offroit pour tirer raison d'une telle injure, entreprint de le faire. Et pour ne faire cognoistre du commencement son dessein, fit courir le bruit qu'un embarquement se faisoit pour quelque exploict qu'il vouloit faire en la coste d'Afrique. Pour ce sujet nombre de matelots & soldats s'assemblent à Bourdeaus, où se faisoit tout l'appareil de mer: il se pourveut & fournit de toutes les choses qu'il jugea estre necessaires en ce voyage.
Note 33:(retour)«Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, né au Mont-de-Marsan, dans le comté de Comminges d'une famille distinguée de tout temps par un attachement inviolable à l'ancienne religion: lui-même ne s'en éloigna jamais, quoique le dernier historien espagnol de la Floride l'ait accusé d'avoir été hérétique furieux.» (Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, liv. II.)
Note 33:(retour)
«Dominique de Gourgues, gentilhomme gascon, né au Mont-de-Marsan, dans le comté de Comminges d'une famille distinguée de tout temps par un attachement inviolable à l'ancienne religion: lui-même ne s'en éloigna jamais, quoique le dernier historien espagnol de la Floride l'ait accusé d'avoir été hérétique furieux.» (Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, liv. II.)
Son embarquement se fit le 23 Aoust de la mesme année en trois vaisseaux, ayant avec luy 250 hommes34. Estant en mer, il relascha à la coste d'Afrique, soit pour se rafraischir, ou autrement, mais ce ne fut pas pour long temps: car incontinent il fit voile, & fait publier par quelques siens amis affidez, qu'il avoit changé son premier dessein en un autre plus honorable que celuy de la coste d'Afrique, moins périlleux, & plus facile à exécuter: & au lieu où il avoit relasché, il eut advis que ce qu'il disoit deplaisoit à plusieurs des siens, qui croyoient que le26/682voyage estoit rompu, & qu'il faudroit s'en retourner sans rien faire: toutesfois ils avoient tous grand desir de tenter quelque autre dessein.
Note 34:(retour)«Il s'embarqua à Bourdeaux le second jour d'aoust... & descend le long de la riviere à Royan à vingt lieues de Bourdeaux, où il fait sa monstre, tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent harquebouziers aians tous harquebouze de calibre & morrion en teste, dont plusieurs estoient gentilshommes, & quatre vingtz mariniers... Après la monstre faicte, le Cappitaine Gourgue donne le rendez-vous accoustumé en telles expéditions. Mais ainsi qu'il estoit prest à partir, se leve ung vent contraire qui le contrainct de sejourner huict jours à Roian, ce vent estant un peu remis il se meit sur mer pour faire voille; mais bientost après il fut repoussé vers la Rochelle, & ne pouvant mesme estre à la radde de la Rochelle pour la violance du temps, il fut contrainct de se retirer à la bouche de la Charente, & sejourner là huict jours... Le vingt-deuxiesme jour d'aoust, le vent estant cessé, & le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l'advenir, il se remect sur mer.» (La reprinse de la Floride, Ternaux-Compans, p. 309, 310.)
Note 34:(retour)
«Il s'embarqua à Bourdeaux le second jour d'aoust... & descend le long de la riviere à Royan à vingt lieues de Bourdeaux, où il fait sa monstre, tant de soldats que de mariniers. Il y avoit cent harquebouziers aians tous harquebouze de calibre & morrion en teste, dont plusieurs estoient gentilshommes, & quatre vingtz mariniers... Après la monstre faicte, le Cappitaine Gourgue donne le rendez-vous accoustumé en telles expéditions. Mais ainsi qu'il estoit prest à partir, se leve ung vent contraire qui le contrainct de sejourner huict jours à Roian, ce vent estant un peu remis il se meit sur mer pour faire voille; mais bientost après il fut repoussé vers la Rochelle, & ne pouvant mesme estre à la radde de la Rochelle pour la violance du temps, il fut contrainct de se retirer à la bouche de la Charente, & sejourner là huict jours... Le vingt-deuxiesme jour d'aoust, le vent estant cessé, & le ciel donnant apparence d'un plus doulx temps pour l'advenir, il se remect sur mer.» (La reprinse de la Floride, Ternaux-Compans, p. 309, 310.)
Le Sieur de Gourgues sçachant la volonté de ses compagnons, qui ne perdoient point courage, & estant asseuré de son équipage, trouva à propos d'assembler son conseil, auquel il fit entendre la raison pourquoy il ne pouvoit exécuter ce qu'il avoit entrepris, qu'il ne falloit plus songer à ce dessein: mais aussi que de retourner en France sans avoir rien fait, il n'y avoit point d'apparence. Qu'il sçavoit une autre entreprise non moins glorieuse que profitable, à des courages tels qu'ils en avoit en ses vaisseaux, & de laquelle la mémoire seroit immortelle, qui estoit un exploict des plus signalez qui se puisse faire: chacun brusloit d'ardeur & de desir de voir l'effect de ce qu'il disoit; & leur fit entendre que s'il estoit bien assisté en ceste louable entreprise, il se sentiroit fort glorieux de mourir en l'exécutant. Et voulant ledit Sieur de Gourgues leur déclarer son dessein, les ayant tous fait assembler, parla ainsi. «Mes compagnons & fidèles amis de ma fortune, vous n'estes pas ignorans combien je chéris les braves courages comme vous, & l'avez assez tesmoigné par la belle resolution que vous avez prise de me suivre & assister en tous les périls & hazards honorables que nous aurons à souffrir & essuyer, lors qu'ils se presenteront devant nos yeux, & l'estat que je fais de la conservation de vos vies; ne desirant point vous embarquer au risque d'une entreprise que je sçaurois réussir à une ruine sans honneur: ce seroit à moy une trop27/683grande & blasmable témérité, de hazarder vos personnes à un dessein d'un accez si difficile, ce que je ne croy pas estre, bien que j'aye employé une bonne partie de mon bien & de mes amis, pour équiper ces vaisseaux, & les mettre en mer, estant le seul entrepreneur de tout le voyage. Mais tout cela ne me donne pas tant de sujet de m'affliger, comme j'en ay de me resjouir, de vous voir tous resolus à une autre entreprise, qui retournera à vostre gloire, sçavoir d'aller venger l'injure que nostre nation a receue des Espagnols, qui ont fait une telle playe à la France, qu'elle saignera à jamais, par les supplices & traictemens infames qu'ils ont fait souffrir à nos François, & exercé des cruautez barbares & inouïes en leur endroit. Les ressentimens que j'en ay quelquefois, m'en font jetter des larmes de compassion, & me relevent le courage de telle sorte, que je suis resolu, avec l'assistance de Dieu, & la vostre, de prendre une juste vengeance d'une telle felonnie & cruauté Espagnolle, de ces coeurs lasches & poltrons, qui ont surpris mal-heureusement nos compatriotes, qu'ils n'eussent osé regarder sur la defense de leurs armes. Ils sont assez mal logez, & les surprendrons aisément. J'ay des hommes en mes vaisseaux qui cognoissent très-bien le païs, & pouvons y aller en seureté. Voicy, chers compagnons, un subject de relever nos courages, faites paroistre que vous avez autant de bonne volonté à exécuter ce bon dessein, que vous avez d'affection à me suivre: ne serez vous pas contents de remporter les lauriers triomphans de la despouille de nos ennemis?»
28/684Il n'eut pas plustost achevé de parler, que chacun de joye s'escrierent: «Allons où il vous plaira, il ne nous pouvoit arriver un plus grand plaisir & honneur que celuy que vous nous proposez, & mille fois plus honorable qu'on ne se peut imaginer, aimans beaucoup mieux mourir en la poursuitte de cette juste vengeance de l'affront qui a esté fait à la France, que d'estre blessez en une autre entreprise; tout nostre plus grand souhait est de vaincre ou mourir, en vous tesmoignant toute sorte de fidélité: commandez ce que vous jugerez estre plus expédient, vous avez des soldats qui ont du courage de reste pour effectuer ce que vous direz: nous n'aurons point de repos jusques à ce que nous nous voyons aux mains avec l'ennemy.»
La joye creut plus que jamais dans les vaisseaux. Le sieur de Gourgues fait changer la routte, & tirer quelques coups de canon, pour commencer la resjouissance, & donner courage à tous les soldats: & alors ce généreux Chevalier fait singler vers les costes de la Floride, & fut tellement favorisé du beau temps, qu'en peu de jours il arriva proche du fort de la Caroline, & le jour apperceu, les Sauvages du pays firent voir force fumées, jusques à ce que le Le sieur de Sieur de Gourgues eust fait abbaisser les voiles, & mouiller l'anchre. Il envoya à terre s'informer des Sauvages de l'Estat des Espagnols, qui estoient fort ailes de voir le sieur de Gourgues resolu de les attaquer. Ils asseurerent qu'ils estoient en nombre de 400, très bien armez, & pourveus de tout ce qui leur estoit necessaire. Puis s'estant fait instruire de la29/685façon en laquelle les Espagnols estoient campez, il commença d'ordonner ses gens de guerre pour les assaillir. Voyons s'ils auront le courage de soustenir le Sieur de Gourgues, comme ils firent Laudonniere, mal pourveu de munitions, & de ce qui luy estoit necessaire.
Doncques le Sieur de Gourgues se faisant conduire par ses hommes, & de quelques Sauvages par l'espaisseur des bois, sans estre apperceu des Espagnols, fait recognoistre les places, & l'estat auquel elles estoient: & le Samedy d'auparavantQuasimodo35, au mois d'Avril 1568. attaque furieusement les deux forts36,& se dispose de les avoir par escalade, en quoy il trouva grande resistance: & le combat s'eschauffant, ce fut alors que parut le courage de nos François, qui se jettoient à corps perdu parmy les coups, tantost repoussez, puis reprenans coeur retournent au combat avec plus de valeur qu'auparavant. Bien attaqué, mieux défendu. La mort ny les blesseures ne les fait point paslir, ny ne leur fait perdre le sens, ny la vaillance.
Note 35:(retour)Le samedi d'avant laQuasimodoétait le 24 d'avril.
Note 35:(retour)
Le samedi d'avant laQuasimodoétait le 24 d'avril.
Note 36:(retour)Outre le grand fort de la Caroline, les Espagnols en avaient élevé deux petits, pour protéger l'entrée de la rivière de May, comme on l'apprit de la bouche d'un jeune français, Pierre Debré, natif du Havre-de-Grâce, qui était demeuré parmi les sauvages. (Reprinse de la Floride, Tern.-Compans, p. 332.) Ces deux petits forts furent emportés du premier coup le même jour 24 avril. De Gourgues laissa reposer ses soldats le dimanche et le lundi, et commença par assurer cette première victoire avant d'entreprendre l'attaque du grand fort.
Note 36:(retour)
Outre le grand fort de la Caroline, les Espagnols en avaient élevé deux petits, pour protéger l'entrée de la rivière de May, comme on l'apprit de la bouche d'un jeune français, Pierre Debré, natif du Havre-de-Grâce, qui était demeuré parmi les sauvages. (Reprinse de la Floride, Tern.-Compans, p. 332.) Ces deux petits forts furent emportés du premier coup le même jour 24 avril. De Gourgues laissa reposer ses soldats le dimanche et le lundi, et commença par assurer cette première victoire avant d'entreprendre l'attaque du grand fort.
Nostre généreux Chevalier de Gourgues le coutelas à la main, leur enflamme le courage, & comme un lion hardy à la teste des tiens gaigne le dessus du rampart, repousse les Espagnols, se fait voye parmy eux. Ses soldats se suivent, & combattent vaillamment, entrent de force dans les deux forts, tuent30/686tout ce qu'ils rencontrent: de sorte que le reste de ceux qui y moururent & s'enfuirent, demeurèrent prisonniers des François; & ceux qui pensoient se sauver dans les bois, furent taillez en pièces par les Sauvages, qui les traitterent comme ils avoient fait les nostres. Deux jours après le sieur de Gourgues se rend maistre du grand fort, que les ennemis avoient abandonné, après quelque resistance, desquels partie furent tuez, les autres prisonniers.
Ainsi demeurant victorieux, & estant venu à bout d'une si glorieuse entreprise, se ressouvenant de l'injure que les Espagnols avoient faite aux François, en fit pendre quelques-uns, avec des escriteaux sur le dos, portans ces mots:Je n'ay pas fait pendre ceux-cy comme Espagnols, mais comme pirates bandoliers & escumeurs de mer37Après ceste exécution, il fit démolir & ruiner les forts38, puis s'embarque pour revenir en France, laissant au coeur des Sauvages un regret immortel de se voir privez d'un si magnanime Capitaine. Son partement fut le 30 de May391568,31/687& arriva à la Rochelle le 6 de Juin, & de là à Bourdeaus, où il fut receu aussi honorablement, & avec autant de joye, que jamais Capitaine auroit esté.
Note 37:(retour)«Ils sont branchez aux mesmes arbres où ils avoient penduz les François, & au lieu d'un escriteau que Pierre Malendez y avoit faict mettre contenant ces mots en langage Espaignol:Je ne faicts cecy comme à François mais comme à Luthériens, le cappitaine Gourgue faict graver en une table de sapin avec ung fer chault: Je ne faicts cecy comme à Espaignols, n'y comme à Marannes; mais comme à traistres, volleurs & meurtriers.» (Manuscrit de Gourgues.) On sait que Maran ou Marane était un terme de mépris que les Espagnols donnaient aux Maures, et, par suite, à tous les malfaiteurs.
Note 37:(retour)
«Ils sont branchez aux mesmes arbres où ils avoient penduz les François, & au lieu d'un escriteau que Pierre Malendez y avoit faict mettre contenant ces mots en langage Espaignol:Je ne faicts cecy comme à François mais comme à Luthériens, le cappitaine Gourgue faict graver en une table de sapin avec ung fer chault: Je ne faicts cecy comme à Espaignols, n'y comme à Marannes; mais comme à traistres, volleurs & meurtriers.» (Manuscrit de Gourgues.) On sait que Maran ou Marane était un terme de mépris que les Espagnols donnaient aux Maures, et, par suite, à tous les malfaiteurs.
Note 38:(retour)De Gourgues eut l'adresse d'intéresser les sauvages à la ruine de ces forts. «Affin, dit le manuscrit déjà cité, que les sauvaiges ne trouvassent mauvais que les fortz fussent ruynez, ains qu'en estant bien aises ils les ruynassent eulx-mesmes, il assemble les Rois, & leur aiant remonstré du commencement comment il leur avoit tenu promesse, & les avoit vengez de ceulx qui les avoient tirannisez si cruellement, il vint tomber puis après sur le propos de ruyner les forts, employant tout ce qui pouvoit servir à leur persuader que tout ce qu'il en vouloit faire estoit pour leur proffit & en haine de tant de meschancetez & cruaultez que les Espaignols y avoient commises. A quoy ils presterent si volontiers l'oreille, que le Cappitaine Gourgue n'eut pas plustost achevé de parler, qu'ils s'en coururent droict au fort, crians & appellans leurs subjects après eulx, où ils feirent telle diligence qu'en moing d'ung jour ils ne laisserent pierre sur pierre.»
Note 38:(retour)
De Gourgues eut l'adresse d'intéresser les sauvages à la ruine de ces forts. «Affin, dit le manuscrit déjà cité, que les sauvaiges ne trouvassent mauvais que les fortz fussent ruynez, ains qu'en estant bien aises ils les ruynassent eulx-mesmes, il assemble les Rois, & leur aiant remonstré du commencement comment il leur avoit tenu promesse, & les avoit vengez de ceulx qui les avoient tirannisez si cruellement, il vint tomber puis après sur le propos de ruyner les forts, employant tout ce qui pouvoit servir à leur persuader que tout ce qu'il en vouloit faire estoit pour leur proffit & en haine de tant de meschancetez & cruaultez que les Espaignols y avoient commises. A quoy ils presterent si volontiers l'oreille, que le Cappitaine Gourgue n'eut pas plustost achevé de parler, qu'ils s'en coururent droict au fort, crians & appellans leurs subjects après eulx, où ils feirent telle diligence qu'en moing d'ung jour ils ne laisserent pierre sur pierre.»
Note 39:(retour)«Le troisiéme jour de May (ung lundi), le rendez-vous fut donné comme l'on a accoustumé de faire sur mer, & les anchres levées firent voilles, & eurent le vent si propre qu'en dix-sept jours ils firent unze cens lieues de mer, & depuis continuantz leur navigation arrivèrent à la Rochelle le lundy sixiéme jour de juing...» (Reprinse de la Floride.)
Note 39:(retour)
«Le troisiéme jour de May (ung lundi), le rendez-vous fut donné comme l'on a accoustumé de faire sur mer, & les anchres levées firent voilles, & eurent le vent si propre qu'en dix-sept jours ils firent unze cens lieues de mer, & depuis continuantz leur navigation arrivèrent à la Rochelle le lundy sixiéme jour de juing...» (Reprinse de la Floride.)
Mais il n'est si tost arrivé en France, que l'Empereur envoya au Roy demander justice de ses subjects, que le Sieur de Gourgues avoit fait pendre en l'Inde Occidentale: dequoy sa Majesté fut tellement irritée, qu'elle menaçoit ledit Sieur de Gourgues de luy faire trencher la teste, & fut contraint de s'absenter pour quelque temps, pendant lequel la colère du Roy se passa: & ainsi ce généreux Chevalier repara l'honneur de la nation Françoise, que les Espagnols avoient offensée: ce qu'autrement eust esté un regret à jamais pour la France, s'il n'eust vengé l'affront receu de la nation Espagnolle. Entreprise genereuse d'un Gentil-homme, qui l'exécuta à ses propres cousts & despens, seulement pour l'honneur, sans autre esperance: ce qui luy a réussi glorieusement, & ceste gloire est plus à priser que tous les tresors du monde40.
Note 40:(retour)«Il est fâcheux cependant pour sa gloire,» remarque M. Ferland, «que de Gourgues ait imité la conduite des Espagnols, en livrant ses prisonniers à la mort; ces tristes représailles ne sauraient être approuvées par la justice, puisque souvent elles tombent sur des innocents, plutôt que sur les coupables.» (Cours d'Hist. du Canada, I, 57.)
Note 40:(retour)
«Il est fâcheux cependant pour sa gloire,» remarque M. Ferland, «que de Gourgues ait imité la conduite des Espagnols, en livrant ses prisonniers à la mort; ces tristes représailles ne sauraient être approuvées par la justice, puisque souvent elles tombent sur des innocents, plutôt que sur les coupables.» (Cours d'Hist. du Canada, I, 57.)
On a remarqué aux voyages de Ribaus & de Laudonniere de grands défauts & manquemens. Ribaus fut blasmé au sien, pour n'avoir porté des vivres que pour dix mois, sans donner ordre de faire défricher les terres, & les rendre aptes au labourage, pour remédier aux disettes qui peuvent survenir, & aux périls que courent les vaisseaux sur mer, ou bien pour le retardement de leur arrivée en saison32/688convenable, pour soulager les necessitez, qui en fin reduisent les entrepreneurs à de grandes extremitez, jusques à estre homicides les uns des autres, pour se nourrir de chair humaine, comme ils firent en ce voyage, qui causerent de grandes mutineries des soldats contre leur chef, & ainsi le désordre & la desobeissance régnant parmy eux, en fin ils furent contraints (quoy qu'avec un regret incroyable, & après une perte notable d'hommes & de biens) d'abandonner les terres & possessions qu'ils avoient acquises en ce pays; & tout cela, faute d'avoir pris leurs mesures avec jugement & raison.
L'experience fait voir qu'en tels voyages & embarquemens les Roys & les Princes, & les gens de leur conseil qui les ont entrepris, avoient trop peu de cognoissance és exécutions de leurs desseins. Que s'il y en a eu d'experimentez en ces choses, ils ont esté en petit nombre, pource que la plus-part ont tenté telles entreprises sur les vains rapports de quelques cajoleurs, qui faisoient les entendus en telles affaires, dont ils estoient tres-ignorans, seulement pour se rendre considerables: car pour les commencer, & terminer avec honneur & utilité, faut consommer de longues années aux voyages de mer, & avoir l'expérience de telles descouvertes41.
Note 41:(retour)Dans la plupart des exemplaires de l'édition originale, ce passage se termine là. Mais quelques-uns renferment la phrase censurée qui obligea l'auteur de réimprimer les feuilles DII et DIII, et qui finissait ainsi; «... de telles descouvertes; ce que n'ont pas les grands hommes d'estat, qui sçavent mieux manier & conduire le gouvernement & l'administration d'un Royaume, que celle de la navigation, des expéditions d'outre-mer, & des pays loingtains, pour ne l'avoir jamais practiqué.» (H. Stevens,Historical Nuggets, I, 131.)
Note 41:(retour)
Dans la plupart des exemplaires de l'édition originale, ce passage se termine là. Mais quelques-uns renferment la phrase censurée qui obligea l'auteur de réimprimer les feuilles DII et DIII, et qui finissait ainsi; «... de telles descouvertes; ce que n'ont pas les grands hommes d'estat, qui sçavent mieux manier & conduire le gouvernement & l'administration d'un Royaume, que celle de la navigation, des expéditions d'outre-mer, & des pays loingtains, pour ne l'avoir jamais practiqué.» (H. Stevens,Historical Nuggets, I, 131.)
La plus grande faute que fit Laudonniere, qui y alloit à dessein d'y hyverner, fut de n'estre fourny33/689que de peu de vivres, au lieu qu'il se devoit gouverner sur l'exemple de l'hyvernement du Capitaine Albert à Charles-fort, que Ribaus laissa si mal pourveu de toutes choses; & ces manquemens arrivent ordinairement en telles entreprises, pour s'imaginer que les terres de ces pays là rapportent sans y semer; joint à cela, qu'on entreprend mal à propos tels voyages sans practique ny expérience. Il y a bien de la différence à bastir de tels desseins en des discours de table, parler par imagination de la scituation des lieux, de la forme de vivre des peuples qui les habitent, des profits & utilitez qui s'en retirent; envoyer des hommes au delà des mers en des pays loingtains, traverser des costes & des isles incognues, & se former ainsi telles chimères en l'esprit, faisans des voyages & des navigations idéales & imaginaires; ce n'est pas là le chemin de sortir à l'honneur de l'exécution des descouvertes: il faut auparavant meurement considerer les choses qui se presentent en telles affaires, communiquer avec ceux qui s'en sont acquis de grandes cognoissance, qui sçavent les difficultez & les périls qui s'y rencontrent, sans s'embarquer ainsi inconsiderément sur de simples rapports & discours. Car il sert de peu de discourir des terres lointaines, & les aller habiter, sans les avoir premièrement descouvertes, & y avoir demeuré du moins un an entier, afin d'apprendre la qualité des pays, & la diversité des saisons, pour par après y jetter les fondemens d'une Colonie. Ce que ne font pas la plus-part des entrepreneurs & voyageurs, qui se contentent seulement de voir les costes & les élevations des terres en passant, sans s'y arrester.
34/690D'autres entreprennent telles navigations sur de simples relations, faites à des personnes, qui, quoy que bien entendues dans les affaires du monde, & ayent de grandes & longues expériences, neantmoins estans ignorans en celles-cy, croyent que toutes choses se doivent gouverner selon les élevations des lieux où ils sont, & c'est en quoy ils se trouvent grandement trompez: car il y a des changemens si estranges en la nature, que ce que nous en voyons nous fait croire ce qui en est. Les raisons de cela sont fort diverses & en grand nombre, qui est cause que j les passeray souz silence. J'ay dit cecy en passant, afin que ceux qui viendront après nous, & qui bastiront de nouveaux desseins, s'en servent, & les considerent: de sorte que lors qu'ils s'y embarqueront, la ruine & la perte d'autruy leur serve d'exemple, & d'apprentissage.
Le troisiesme défaut, & le plus prejudiciable, est en ce que fit Ribaus, de n'avoir fait descharger les vivres & munitions qu'il avoit apportez pour Laudonniere & ses compagnons, avant que s'exposer au risque de perdre tout, comme il fit (quoy qu'il n'y allast pas pour combatre l'ennemy) mais demeurer tousjours sur la defensive, aider avec ses hommes à Laudonniere, se fortifier, & attendre de pied ferme ceux qui le viendroient assaillir: pouvant bien juger que puis que son dessein estoit de prendre le Fort, qu'il devoit estre plus fort que ceux qui le gardoient, sans s'exposer inconsiderément au péril & à la fortune; & eust mieux fait de recognoistre les forces de l'ennemy avant qu'il l'allast attaquer, & qu'il ne fust asseuré de la victoire. Mais au contraire35/691ayant mesprisé les conseils de Laudonniere, qui estoit plus expérimenté que luy en la cognoissance des lieux, il luy en prit très-mal.
Davantage, en telles entreprises les vaisseaux qui portent les vivres & les munitions de guerre pour une Colonie, doivent tousjours faire leur routte le plus droit qu'il est possible, sans se détourner pour donner la chasse à quelque autre vaisseau, d'autant que s'il se faut battre, & qu'ils viennent à se perdre, ce mal-heur ne leur sera pas seulement particulier, mais ils mettent la Colonie en danger d'estre perdue, & les hommes contraints d'abandonner toutes choses, se voyans réduits à souffrir une mort miserable, causée par la faim, qui les assailliroit faute de vivres, pour ne s'estre pourveus & munis du moins pour deux ans, en attendant que la terre soit défrichée, pour nourrir ceux qui sont dans le pays. Fautes très-grandes, qui sont semblables à celles qu'ont faites ces nouveaux entrepreneurs, qui n'ont fait défricher aucunes terres, ny trouvé moyen de le faire depuis vingt-deux ans42que le pays est-habité, n'ayans eu autre pensée qu'à tirer profit des pelleteries: & un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons. Ce qui est aisé à juger si le Roy n'y fait ordonner un bon règlement.
Note 42:(retour)Ce passage est une nouvelle preuve que l'édition de 1632 a été commencée peu de temps après la prise de Québec; car, au printemps de 1630, il y avait juste vingt-deux ans que notre auteur était parti de la vieille France, pour venir fonder, dans la nouvelle, cette petite habitation de Québec, que l'avarice des sociétés marchandes tint jusqu'à cette époque dans un état de faiblesse qui lui fait dire ici: «Un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons... si le Roy n'y fait ordonner un bon règlement.»
Note 42:(retour)
Ce passage est une nouvelle preuve que l'édition de 1632 a été commencée peu de temps après la prise de Québec; car, au printemps de 1630, il y avait juste vingt-deux ans que notre auteur était parti de la vieille France, pour venir fonder, dans la nouvelle, cette petite habitation de Québec, que l'avarice des sociétés marchandes tint jusqu'à cette époque dans un état de faiblesse qui lui fait dire ici: «Un jour arrivera qu'ils perdront tout ce que nous y possedons... si le Roy n'y fait ordonner un bon règlement.»
Ce sont les plus grands défauts qui se peuvent remarquer és premiers voyages, & les suivans n'ont esté gueres plus heureux.
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Voyage, que fit faire le Sieur de Roberval. Envoye Alphonse Sainctongeois vers Labrador. Son partement: son arrivée. Retourne à cause des glaces. Voyages des estrangers au Nort, pour aller aux Indes Occidentales. Voyage du Marquis de la Roche sans fruict. Sa mort. Défaut remarquable en son entreprise.
L'An 154143le Sieur de Roberval ayant renouvellé cette saincte entreprise, envoya Alphonse Sainctongeois (homme des plus entendus au faict de la navigation qui fust en France de son temps) qui voulut par ses descouvertes voir & rencontrer plus au Nort un passage vers Labrador. Il fit équiper deux44bons vaisseaux de ce qui luy estoit necessaire pour ceste descouverte, & partit audit an 1541.45Et après avoir navigé le long des costes du Nort, & terres de Labrador, pour trouver un passage qui peust faciliter le commerce avec les Orientaux, par un chemin plus court que celuy que l'on fait par le Cap de bonne esperance, & destroit de Magellan, les obstacles fortunez, & le risque qu'il courut à cause des glaces, le fit retourner sur ses brisées, & n'eut pas plus dequoy se glorifier que Cartier.
Note 43:(retour)Cinq des vaisseaux qui faisaient partie de l'expédition de M. de Roberval, partirent en effet de Saint-Malo le 23 mai 1541, sous les ordres de Jacques Cartier; mais il ne put partir lui-même qu'au printemps suivant, le 16 avril 1542, avec trois autres vaisseaux; et Jean Alphonse, son premier pilote, était avec lui. (Hakluyt, III, 232, 237, 240.)
Note 43:(retour)
Cinq des vaisseaux qui faisaient partie de l'expédition de M. de Roberval, partirent en effet de Saint-Malo le 23 mai 1541, sous les ordres de Jacques Cartier; mais il ne put partir lui-même qu'au printemps suivant, le 16 avril 1542, avec trois autres vaisseaux; et Jean Alphonse, son premier pilote, était avec lui. (Hakluyt, III, 232, 237, 240.)
Note 44:(retour)Trois. (Relation de Roberval.)
Note 44:(retour)
Trois. (Relation de Roberval.)
Note 45:(retour)1542.
Note 45:(retour)
1542.
37/693Ceste seconde entreprise n'estoit que pour decouvrir un passage46, mais l'austre estoit pour le profond des terres, & y habiter, s'il se pouvoit; & ainsi ces deux voyages n'ont pas réussi. Pour le passage, je n'allegueray point le discours au long des nations estrangeres qui ont tenté fortune de trouver passage par le Nort, pour aller aux Indes Orientales, comme és années 1576, 77 & 78. Messire Martin Forbichet47fit trois voyages: sept ans aprés Hunfoy Gilbert y fut avec 5 vaisseaux, qui se perdit sur l'isle de Sable, où il demeura deux ans48. Après Jean Davis Anglois fit trois voyages, pénétra souz le 72e degré, passa par un destroit appellé aujourd'huy de son nom. Un autre appellé le Capitaine Georges49, en l'an 1590. fit ce voyage, & fut contraint à cause des glaces de s'en retourner sans effect: & quelques autres qui l'ont entrepris, ont eu pareille fortune.
Note 46:(retour)Tel était, sans aucun doute, le but auquel aspirait le pilote saintongeois; mais M. de Roberval avait bien certainement dessein de fonder une colonie, comme le prouve abondamment la relation de son voyage.
Note 46:(retour)
Tel était, sans aucun doute, le but auquel aspirait le pilote saintongeois; mais M. de Roberval avait bien certainement dessein de fonder une colonie, comme le prouve abondamment la relation de son voyage.
Note 47:(retour)Frobisher. La relation de ses trois voyages se trouve dans Hakluyt, vol. III.
Note 47:(retour)
Frobisher. La relation de ses trois voyages se trouve dans Hakluyt, vol. III.
Note 48:(retour)Sir Humphrey Gilbert périt en ce voyage, l'année même de son départ. (Hakl. III.)
Note 48:(retour)
Sir Humphrey Gilbert périt en ce voyage, l'année même de son départ. (Hakl. III.)
Note 49:(retour)D'après Bergeron, le capitaine George Weymouth fit un voyage pour chercher le passage du nord-ouest, mais en l'année 1602. (Traité de la Navigation, ch, X.)
Note 49:(retour)
D'après Bergeron, le capitaine George Weymouth fit un voyage pour chercher le passage du nord-ouest, mais en l'année 1602. (Traité de la Navigation, ch, X.)
Quant aux Espagnols & Portugais, ils y ont perdu leur temps. Les Hollandois n'en ont pas eu plus certaine cognoissance par la nouvelle Zambie du costé de l'Est, pour trouver ce passage, que les autres ont perdu tant de temps pour le chercher par l'Occident, au dessus des terres dites Labrador.
Tout cecy n'est que pour faire cognoistre que si ce passage tant desiré se fust trouvé, combien cela eust apporté d'honneur à celuy qui l'eust rencontré,38/694& de biens à l'Estat ou Royaume qui l'eust possedé. Puis donc que nous seuls avons jugé ceste entreprise d'un tel prix, elle n'est pas moins à mépriser en ce temps cy, & ce qui ne s'est peu faire par un lieu, se peut recouvrer par un autre avec le temps, pourveu que sa Majesté vueille assister les entrepreneurs d'un si louable dessein. Je laisseray ce discours, pour retourner à nos nouveaux conquerans au pays de la nouvelle France.
Le Sieur Marquis de la Roche de Bretagne, poussé d'une saincte envie d'arborer l'estendart de Jesus Christ, & y planter les armes de son Roy, en l'an 159850prit commission du Roy Henry le Grand (d'heureuse mémoire) qui avoit de l'amour pour ce dessein, fit équiper quelques vaisseaux, avec nombre d'hommes, & un grand attirail de choses necessaires à un tel voyage: mais comme ledit Sieur Marquis de la Roche n'avoit aucune cognoissance des lieux, que par un pilote de navire appelle Chédotel, du pays de Normandie, il mit les gens dudit Sieur Marquis sur l'isle de Sable, distante de la terre du Cap Breton de 25 lieues au Sud, où cependant les hommes qui resterent en ce lieu avec fort peu de commoditez, furent sept ans abandonnez sans secours que de Dieu, & furent contraints de se tenir comme les renards dans la terre, pour n'y avoir ny bois, ny pierre en ceste isle propre à bastir, que le débris & fracas des vaisseaux qui viennent à la coste de ladite isle; & vescurent seulement de la chair des boeufs & vaches, qu'ils y trouverent en quantité, s'y39/695estans sauvez par la perte d'un vaisseau Espagnol qui s'estoit perdu voulant aller habiter l'isle du Cap Breton; & se vestirent de peaux de loups marins, ayans usé leurs habits, & conserverent les huiles pour leur usage, avec la pescherie de poisson, qui est abondante autour de ladite isle; jusques à ce que la Cour de Parlement de Rouen par arrest condamna ledit Chédotel d'aller repasser ces pauvres miserables, à la charge qu'il auroit la moitié des commoditez de ce qu'ils auroient peu pratiquer pendant leur sejour en cette isle, comme cuirs de boeufs, peaux de loups marins, huile, renards noirs, ce qui fut exécuté: & revenans en France au bout de sept ans, partie vint trouver sa Majesté à Paris, qui commanda au Duc de Suilly de leur donner quelques commoditez, comme il fit, jusques à la somme de 50 escus, pour les encourager de s'en retourner51.
Note 50:(retour)Le marquis de la Roche avait déjà obtenu une première commission en 1578. (Voir Voyage 1613, p. 4, note 1.)
Note 50:(retour)
Le marquis de la Roche avait déjà obtenu une première commission en 1578. (Voir Voyage 1613, p. 4, note 1.)
Note 51:(retour)Lescarbot rapporte la chose un peu différemment. «Cependant ses gens demeurent cinq ans dégradés en ladite ile, se mutinent, & coupent la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour en jour. Pendant lesdits cinq ans ils ont là vécu de pêcherie, & des chairs des animaux... dont ils en avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissaient de laictage, & autres petites commoditez. Ledit Marquis étant délivré fit récit au Roy à Rouen de ce qui lui étoit survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel Pilote d'aller recueillir ces pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit, & en trouva douze de reste, auxquels il ne dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attraper bon nombre de cuirs, & peaux de Loups marins dont ils avoient fait réserve durant lesdites cinq années. Somme, revenus en France ilz se presentent à sa Majesté vêtus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler quelque argent, & se retirèrent. Mais il y eut procès entre eux, & ledit Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux, dont par après ilz composerent amiablement.» (Hist. de la Nouv. France, liv. III, ch. XXXII.—Voir Biographie Générale des hommes illustres de la Bretagne, par Pol de Courcy, Cours d'Hist. du Canada, par M. Ferland, I, 60, 6l.)
Note 51:(retour)
Lescarbot rapporte la chose un peu différemment. «Cependant ses gens demeurent cinq ans dégradés en ladite ile, se mutinent, & coupent la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour en jour. Pendant lesdits cinq ans ils ont là vécu de pêcherie, & des chairs des animaux... dont ils en avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissaient de laictage, & autres petites commoditez. Ledit Marquis étant délivré fit récit au Roy à Rouen de ce qui lui étoit survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel Pilote d'aller recueillir ces pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit, & en trouva douze de reste, auxquels il ne dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attraper bon nombre de cuirs, & peaux de Loups marins dont ils avoient fait réserve durant lesdites cinq années. Somme, revenus en France ilz se presentent à sa Majesté vêtus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler quelque argent, & se retirèrent. Mais il y eut procès entre eux, & ledit Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux, dont par après ilz composerent amiablement.» (Hist. de la Nouv. France, liv. III, ch. XXXII.—Voir Biographie Générale des hommes illustres de la Bretagne, par Pol de Courcy, Cours d'Hist. du Canada, par M. Ferland, I, 60, 6l.)
Cependant le Marquis de la Roche estant à poursuivre en Cour les choses que sa Majesté luy avoit promises pour son dessein, elles luy furent déniées par la sollicitation de certaines personnes qui n'avoient desir que le vray culte de Dieu s'accreust,40/696ny d'y voir florir la Religion Catholique, Apostolique & Romaine. Ce qui luy causa un tel desplaisir, que pour cela, & autre chose, il se trouva assailly d'une forte maladie, qui l'emporta, après avoir consommé son bien & son travail, sans en ressentir aucun fruict.
En ce sien dessein se remarquent deux défauts; l'un, en ce que ledit Marquis n'avoit fait descouvrir & recognoistre le lieu par quelque homme entendu en telle affaire, & où il devoit aller habiter, premier que s'obliger à une despense excessive. L'autre, que les envieux qui estoient en ce temps prés du Roy en son Conseil, empescherent l'effect & la bonne volonté qu'avoit sa Majesté de luy faire du bien. Voila comme les Roys sont souvent deceus par ceux en qui ils ont quelque confiance. Les histoires du temps passé le font assez cognoistre, & ceste-cy nous en peut fournir d'eschantillon. Voicy un quatriesme voyage rompu, venons au cinquiesme.
Voyage du Sieur de Sainct Chauvin. Son dessein. Remonstrances que luy fait du Pont Gravé. Le Sieur de Mons voyage avec luy. Retour de S. Chauvin & du Pont en France, Second voyage de Chauvin: son entreprise.
Un an après, l'an 1599, le Sieur Chauvin de Normandie, Capitaine pour le Roy en la marine, homme très-expert & entendu au faict de la navigation (qui avoit servy sa Majesté aux guerres passées, quoy qu'il fust de la religion pretendue41/697reformée) entreprit ce voyage souz la commission de sadite Majesté, à la sollicitation du Sieur du Pont Gravé, de Sainct Malo (fort entendu aux voyages de mer, pour en avoir fait plusieurs) accompagnez d'autres vaisseaux jusques à Tadoussac, quatre vingts dix lieues à mont la riviere, lieu où ils faisoient trafic de pelleterie & de castors, avec les Sauvages du pays, qui s'y rendoient tous les printemps: ledit du Pont desireux de trouver moyen de rendre ce trafic particulier, va en Cour rechercher quelqu'un d'authorité & pouvoir eminent auprés du Roy, pour obtenir une commission, portant que le trafic de ceste riviere seroit interdit à toutes personnes, sans la permission & consentement de celuy qui seroit pourveu de ladite commission, à la charge qu'ils habiteroient le pays, & y feroient une demeure. Voila un commencement de bien faire, sans qu'il en couste rien au Roy, si ce qui est en ladite commission s'effectue, ayant dessein d'y mener cinq cents hommes, pour s'y fortifier & défendre le pays. Le Roy qui avoit grande confiance en cet entrepreneur, qui neantmoins pretendoit n'y faire que la moindre despense qu'il pourroit, pour souz le prétexte d'habiter, & exécuter tout ce qu'il promettoit, vouloit priver tous les sujects du Royaume de ce trafic, & retirer luy seul les castors. Et pour donner un esclat à ceste affaire, se met en devoir de l'exécuter. Les vaisseaux s'équipent de choses les plus necessaires qu'il croit estre propres à son entreprise. Plusieurs personnes d'arts & de mestiers s'acheminent & se rendent au lieu de Hondefleur lieu de l'embarquement. Ses vaisseaux hors, il met42/698ledit Pont Gravé pour son Lieutenant en l'un d'iceux: mais le chef estant de contraire religion, ce n'estoit pas le moyen de bien planter la foy parmy des peuples qu'on veut réduire, & c'estoit à quoy l'on songeoit le moins. Ils navigent jusques au port de Tadoussac, lieu de la traitte, & fut ceste affaire assez mal conduite pour y faire grand progrés. Ils se délibèrent d'y faire une habitation; lieu le plus desagreable & infructueux qui soit en ce pays, qui n'estant remply que de pins, sapins, bouleaux, montagnes, & rochers presque inaccessibles, & la terre très-mal disposée pour y faire aucun bon labourage, & où les froidures sont si excessives, que s'il y a une once de froid à 40 lieues à mont la riviere, il y en a là une livre: aussi combien de fois me suis-je estonné, ayant veu ces lieux si effroyables sur le printemps.
Or comme ledit Sieur Chauvin y vouloit bastir, & y Laisser des hommes, & les couvrir contre la rigueur des froidures extrêmes, ayant sceu du Pont Gravé que son opinion n'estoit que l'on y deust bastir, remonstra audit Sieur Chauvin plusieurs fois qu'il falloit aller à mont ledit fleuve, où le lieu est plus commode à habiter, ayant esté en un autre voyage jusques aux trois rivieres, pour trouver les Sauvages, afin de traiter avec eux.
Le Sieur de Mons fit le mesme voyage pour son plaisir, avec ledit Sieur Chauvin, qui estoit de la mesme opinion que Gravé, qui recognoissant ce lieu estre fort desagreable, eust bien voulu voir plus à mont ledit fleuve52. Mais quoy que c'en soit, ou le43/699temps ne le permettant pour lors, ou autres considerations qui estoient en l'esprit de l'entrepreneur, fut cause qu'il employa quelques ouvriers à édifier une maison de plaisance, de quatre toises de long, sur trois de large, de huict pieds de haut, couverte d'ais, & une cheminée au milieu, en forme d'un corps de garde, entouré de clayes, (laquelle j'ay veue en ce lieu là) & d'un petit fossé fait dans le sable53. Car en ce pays là où il n'y a point de rochers, ce sont tous sables fort mauvais. Il y avoit un petit ruisseau au dessous, où ils laisserent 16. hommes fournis de peu de commoditez, qu'ils pouvoient retirer dans le mesme logis, où ce peu qu'il y avoit estoit à l'abandon des uns & des autres, ce qui dura peu. Les voila bien chaudement pour leur hyver. Ce qui fut cause que le sieur Chauvin s'en retourna, ne voulant voir, ny descouvrir plus avant, comme aussi fit le dit du Pont.
Note 52:(retour)La mauvaise impression que fit ce voyage sur l'esprit de M. de Monts, explique pourquoi il ne se décida à faire une habitation sur le fleuve qu'après plusieurs tentatives infructueuses pour s'établir dans des climats moins rigoureux.
Note 52:(retour)
La mauvaise impression que fit ce voyage sur l'esprit de M. de Monts, explique pourquoi il ne se décida à faire une habitation sur le fleuve qu'après plusieurs tentatives infructueuses pour s'établir dans des climats moins rigoureux.
Note 53:(retour)Voir la carte des environs de Tadoussac, 1613.
Note 53:(retour)
Voir la carte des environs de Tadoussac, 1613.
Pendant qu'ils sont en France, nos hyvernans consomment en bref ce peu qu'ils avoient, & l'hyver survenant, leur fit bien cognoistre le changement qu'il y avoit entre la France & Tadoussac: c'estoit la cour du Roy Petault, chacun vouloit commander; la paresse & faineantise, avec les maladies qui les surprirent, ils se trouverent réduits en de grandes necessitez, & contraints de s'abandonner aux sauvages, qui charitablement les retirèrent avec eux, & quittèrent leur demeure; les unze moururent miserablement, les autres patissans fort attendans le retour des vaisseaux.
Le sieur Chauvin voyant ses gens humer le vent44/700du Saguenay, fort dangereux, poursuit ses affaires pour refaire un second voyage, qui fut aussi fructueux que le premier. Il en veut faire un troisiesme mieux ordonné; mais il n'y demeure long temps sans estre saisi de maladie, qui l'envoya en l'autre monde.
Ce qui fut à blasmer en ceste entreprise, est d'avoir donné une commission à un homme de contraire religion, pour pulluler la foy Catholique, Apostolique, & Romaine, que les hérétiques ont tant en horreur, & abhomination. Voila les défauts que j'avois à dire sur ceste entreprise.
Quatriesme entreprise en la Nouvelle France par le Commandeur de Chaste. Le Sieur de Pont Gravé esleu pour le voyage de Tadoussac. L'Autheur se met en voyage. Leur arrivée au Grand sault Sainct Louys. Sa difficulté à le passer. Leur retraite. Mort dudit Commandeur, qui rompt le 6e voyage.
La quatrième entreprise fut celle du Sieur Commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, qui estoit homme très-honorable, bon Catholique, grand serviteur du Roy, qui avoit dignement & fidèlement servy sa Majesté en plusieurs occasions signalées. Et bien qu'il eust la teste chargée d'autant de cheveux gris que d'années, vouloit encore laisser à la posterité par ceste louable entreprise une remarque très charitable en ce dessein, & mesmes s'y porter en personne, pour consommer45/701le reste de ses ans au service de Dieu & de son Roy, en y faisant une demeure arrestée, pour y vivre & mourir glorieusement, comme il esperoit, si Dieu ne l'eust retiré de ce monde plustost qu'il ne pensoit, & se pouvoit-on bien asseurer que souz sa conduite l'heresie ne se fust jamais plantée aux Indes: car il avoit de tres-chrestiens desseins, dont je pourrois rendre de bons tesmoignages, pour m'avoir fait l'honneur de m'en communiquer quelque chose.
Donc après la mort dudit sieur Chauvin, il obtint nouvelle commission de sa Majesté. Et d'autant que la despense estoit fort grande, il fit une societé avec plusieurs Gentils hommes, & principaux marchands de Rouen, & d'autres lieux, sur certaines conditions. Ce qu'estant fait, ils font équiper vaisseaux tant pour l'exécution de ceste entreprise, que pour descouvrir & peupler le pays. Ledit Pont-Gravé avec commission de sa Majesté (comme personne qui avoit desja fait le voyage, & recognu les defauts du passé) fut éleu pour aller à Tadoussac, & promet d'aller jusques au Sault Sainct Louys, le descouvrir, & passer outre, pour en faire son rapport à son retour, & donner ordre à un second embarquement; & ledit Sieur Commandeur quitter son gouvernement, avec la permission de sa Majesté, qui l'aimoit uniquement, s'en aller au pays de la nouvelle France.
Sur ces entre-faites, je me trouvay en Cour, venu fraischement des Indes Occidentales, où j'avois esté prés de deux ans & demy54, après que les Espagnols46/702furent partis de Blavet55, & la paix faite en France, où pendant les guerres j'avois servy sadite Majesté souz Messeigneurs le Mareschal d'Aumont, de Sainct Luc, & Mareschal de Brissac. Allant voir de fois à autre ledit Sieur Commandeur de Chaste, jugeant que je luy pouvois servir en son dessein, il me fit ceste faveur, comme j'ay dit, de m'en communiquer quelque chose, & me demanda si j'aurois agréable de faire le voyage, pour voir ce pays, & ce que les entrepreneurs y feroient. Je luy dis que j'estois son serviteur: que pour me licencier de moy-mesme à entreprendre ce voyage, je ne le pouvois faire sans le Commandement de sadite Majesté, à laquelle j'estois obligé tant de naissance, que d'une pension de laquelle elle m'honoroit, pour avoir moyen de m'entretenir prés d'elle, & que s'il luy en plaisoit parler, & me le commander, que je l'aurois tres-agreable. Ce qu'il me promit, & fit, & receut commandement de sa Majesté pour faire ce voyage, & luy en faire fidel rapport: & pour cet effect Monsieur de Gesvre Secrétaire de ses commandemens, m'expédia, avec lettre addressante audit Pont-Gravé, pour me recevoir en son vaisseau, & me faire voir & recognoistre tout ce qui se pourroit en ces lieux, en m'assistant de ce qui luy seroit possible en ceste entreprise.
Note 54:(retour)Champlain avait été deux ans et deux mois à ce voyage des Indes Occidentales. Parti du Blavet au commencement d'août 1598, avec son oncle le capitaine Provençal, il se rendit en Espagne, où on lui confia le commandement d'un des vaisseaux de la flotte des Indes, qui partit au «commencement de janvier 1599». Il fut de retour au commencement de 1601.
Note 54:(retour)
Champlain avait été deux ans et deux mois à ce voyage des Indes Occidentales. Parti du Blavet au commencement d'août 1598, avec son oncle le capitaine Provençal, il se rendit en Espagne, où on lui confia le commandement d'un des vaisseaux de la flotte des Indes, qui partit au «commencement de janvier 1599». Il fut de retour au commencement de 1601.
Note 55:(retour)Aujourd'hui Port-Louis, département du Morbihan.
Note 55:(retour)
Aujourd'hui Port-Louis, département du Morbihan.
Me voila expédié, je pars de Paris, & m'embarque dans le vaisseau dudit du Pont l'an 1603. nous faisons heureux voyage jusques à Tadoussac, avec47/703de moyennes barques de 12 à 15 tonneaux, & fusmes jusques à une lieue à mont le Grand-sault Sainct Louis. Le Pont Gravé & moy nous nous mettons dans un petit bateau fort léger, avec cinq matelots, pour n'en pouvoir faire naviger de plus grand, à cause des difficultez. Ayant fait une lieue avec beaucoup de peine dans une forme de lac, pour le peu d'eau que nous y trouvasmes, & estans parvenus au pied dudit Sault, qui se descharge en ce lac, nous jugeasmes impossible de le passer avec nostre esquif, pour estre si furieux, & entre-meslé de rochers, que nous nous trouvasmes contraints de faire presque une lieue par terre, pour voir le dessus de ce Sault, n'en pouvans voir d'avantage, & tout ce que nous peusmes faire fut de remarquer les difficultez, tout le pais, & le long de ladite riviere, avec le rapport des Sauvages de ce qui estoit dedans les terres, des peuples, des lieux, & origines des principales rivieres, & notamment du grand fleuve S. Laurent.
Je fis dés lors un petit discours, avec la carte56exacte de tout ce que j'avois veu & recognu, & ainsi nous nous en retournasmes à Tadoussac, sans faire que fort peu de progrés: auquel lieu estoient nos vaisseaux qui faisoient la traitte avec les Sauvages, ce qu'estant fait, nous nous embarquasmes, mettant les voiles au vent, jusques à ce que nous fussions arrivez à Honnefleur, où sceusmes les nouvelles de la mort du Sieur Commandeur de Chaste57, qui m'affligea fort, recognoissant que mal-aisément un48/704autre pourroit entreprendre ceste entreprise, qu'il ne fust traversé, si ce n'estoit un Seigneur de qui l'authorité fust capable de repousser l'envie.
Note 56:(retour)Cette carte ne se trouve pas même dans l'exemplaire du Voyage de 1603 que possède la Bibliothèque Impériale.
Note 56:(retour)
Cette carte ne se trouve pas même dans l'exemplaire du Voyage de 1603 que possède la Bibliothèque Impériale.
Note 57:(retour)Il était mort le 13 mai de cette année 1603 (Asseline,msde Dieppe). Son tombeau est dans l'église de Saint-Rémi à Dieppe.
Note 57:(retour)
Il était mort le 13 mai de cette année 1603 (Asseline,msde Dieppe). Son tombeau est dans l'église de Saint-Rémi à Dieppe.
Je n'arresté gueres en ce lieu de Honnefleur, que j'allay trouver sa Majesté, à laquelle je fis voir la carte dudit pays, avec le discours fort particulier que je luy en fis, qu'elle eut fort agréable, promettant de ne laisser ce dessein, mais de le faire poursuivre & favoriser. Voila le cinquiesme voyage rompu par la mort dudit Sieur commandeur.
En ceste entreprise je n'ay remarqué aucun defaut pour avoir esté bien commencé: mais je sçay qu'aussi tost plusieurs marchands de France qui avoient interest en ce négoce, commençoient à faire des plaintes de ce qu'on leur interdisoit le trafic des pelleteries, pour le donner à un seul.
Voyage du Sieur de Mons. Veut poursuivre le dessein du feu Commandeur de Chastes. Obtient commission du Roy pour aller descouvrir plus avant vers Midy. S'associe avec les marchands de Rouen & de la Rochelle, L'Autheur voyage avec luy. Arrivent au Cap de Héve. Descouvrent plusieurs ports & rivieres. Le Sieur de Poitrincourt va avec le Sieur de Mons. Plaintes dudit Sieur de Mons. Sa commission revoquée.
Aprés la mort du Sieur Commandeur de Chaste, le Sieur de Mons58, de Sainctonge, de la religion prétendue reformée, Gentil-homme ordinaire de la chambre du Roy, & Gouverneur49/705de Pons, qui avoit rendu de bons services à sa Majesté durant toutes les guerres passées, en qui elle avoit une grande confiance, pour sa fidélité comme il a tousjours fait paroistre jusques à sa mort, porté d'un zèle & affection d'aller peupler & habiter le pays de la nouvelle France, & y exposer sa vie & son bien, voulut marcher sur les brisées du feu sieur Commandeur audit pays, où il avoit esté, comme dit est, avec le sieur Chauvin, pour le recognoistre, bien que ce peu qu'il avoit veu, luy avoit fait perdre la volonté d'aller dans le grand fleuve Sainct Laurent, n'ayant veu en ce voyage qu'un fascheux pays, luy qui desiroit aller plus au Midy, pour jouir d'un air plus doux & agréable. Et ne s'arrestant aux relations que l'on luy en avoit faites, vouloit chercher un lieu duquel il ne sçavoit l'assiette ny la température que par l'imagination & la raison, qui trouve que plus vers le Midy il y fait plus chaud. Estant en volonté d'exécuter ceste genereuse entreprise, il obtient commission du Roy l'an 1623,59pour peupler & habiter le pays, à condition d'y planter la foy Catholique, Apostolique & Romaine, permettant de laisser vivre chacun selon sa religion. Cela estant, il continue sa societé avec les marchands de Rouen, de la Rochelle, & autres lieux, à qui la traitte de pelleterie estoit accordée par ladite commission privativement à tous les subjects de sa Majesté. Toutes choses ordonnées, ledit Sieur de Mons fait son embarquement au Havre de Grâce, s'embarque faisant équiper plusieurs vaisseaux tant pour ledit50/706trafic de pelleterie de Tadoussac, que des costes de la nouvelle France. Il assembla nombre de Gentils-hommes, & de toutes sortes d'artisans, soldats & autres, tant d'une que d'autre religion, Prestres & Ministres.
Note 58:(retour)Pierre du Gast, ou du Gua, sieur de Monts.
Note 58:(retour)
Pierre du Gast, ou du Gua, sieur de Monts.
Note 59:(retour)Cette commission est du 8 novembre 1603. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv, IV, c. I.)
Note 59:(retour)
Cette commission est du 8 novembre 1603. (Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv, IV, c. I.)
Ledit Sieur de Mons me demanda si j'aurois agréable de faire ce voyage avec luy. Le desir que j'avois eu au dernier s'estoit accreu en moy, qui me fit luy accorder, avec la licence que m'en donneroit sa Majesté, qui me le permit, pour tousjours en voyant & descouvrant, luy en faire fidel rapport. Estans tous à Dieppe, on s'embarque, un vaisseau va à Tadoussac, ledit du Pont avec la commission dudit sieur de Mons à Canseau, & le long de la coste vers l'isle du Cap Breton, voir ceux qui contreviendroient aux défenses de sa Majesté. Le Sieur de Mons prend sa routte plus à val vers les costes de l'Acadie60, & le temps nous fut si favorable, que nous ne fusmes qu'un mois à parvenir jusques au Cap de la Héve, où estans, nous passasmes plus outre cherchans lieu pour y habiter, ne trouvans celuy-cy agréable. Le Sieur de Mons me commit à la recherche de quelque lieu qui fut propre: ce que je fis avec quelque pilote que je menay avec moy, où descouvrismes plusieurs ports & rivieres, jusques à ce que ledit Sieur de Mons s'arresta en une isle, qu'il jugea d'assiette forte, & le terroir d'alentour très-bon, la température douce, sur la hauteur de 45.5°61de latitude, comme62Saincte Croix.
Note 60:(retour)D'après l'édition de 1613 et Lescarbot, M. de Monts ne serait parti qu'avec deux vaisseaux: celui du capitaine Morel, et celui du capitaine Timothée; ici cependant l'auteur en mentionne évidemment trois, qui ont une mission tout à fait distincte. (Voir 1613, p. 6, 7; Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv. IV, c. II.)
Note 60:(retour)
D'après l'édition de 1613 et Lescarbot, M. de Monts ne serait parti qu'avec deux vaisseaux: celui du capitaine Morel, et celui du capitaine Timothée; ici cependant l'auteur en mentionne évidemment trois, qui ont une mission tout à fait distincte. (Voir 1613, p. 6, 7; Lescarbot, Hist. de la Nouv. France, liv. IV, c. II.)
Note 61:(retour)L'île de Sainte-Croix n'est que quelques minutes au-delà du quarante-cinquième degré.
Note 61:(retour)
L'île de Sainte-Croix n'est que quelques minutes au-delà du quarante-cinquième degré.
Note 62:(retour)Liseznommée.
Note 62:(retour)
Liseznommée.
51/707Il y fait venir ses vaisseaux, employé chacun selon sa condition, & mestier, tant pour les descharger, que pour se loger promptement. Ses vaisseaux deschargez, il les renvoye au plustost, & le sieur de Poitrincourt (qui estoit venu avec ledit sieur de Mons pour voir le pays, afin de l'habiter, & avoir quelque lieu de luy, en vertu de sa commission) s'en retourna.
Mais laissons-le aller, en attendant si nous aurons meilleur marché des froidures, que ceux qui hyvernerent à Tadoussac. Nos vaisseaux estans retournez en France, ouirent un nombre infiny de plaintes tant des Bretons, Basques, que autres, de l'excez & mauvais traittement qu'ils recevoient aux costes, par les Capitaines dudit Sieur de Mons, qui les prenoit, & empeschoit de faire leur pesche, les privans de l'usage des choses qui leur avoient tousjours esté libres: de sorte que si le Roy n'y apportoit un règlement, toute ceste navigation s'en alloit perdre, & ses douanes par ce moyen diminuées, leurs femmes & enfans pauvres & miserables, & contraints à mendier leurs vies. Requestes sont presentées à ce sujet, mais l'envie & les crieries ne cessent point; il ne manque en Cour de personnes qui promettent que pour une somme de deniers l'on feroit casser la commission du Sieur de Mons. Ceste affaire se practique en telle façon, que ledit Sieur de Mons ne sceut si bien faire, que la volonté du Roy ne fust destournée par quelques personnages qui estoient en crédit, qui luy avoient promis d'entretenir trois cents hommes audit pays. Doncques en peu de temps la commission de sa Majesté fut revoquée,<52/708pour le prix de certaine somme qu'un certain personnage eut, sans que sadite Majesté en sceust rien. Cependant, pour recompense de trois ans que le Sieur de Mons avoit consommez, avec une despense de plus de 100000 livres, en la première desquelles trois années il souffrit beaucoup, & endura de grandes incommoditez à cause des rigueurs du froid, & la longue durée, des neges de trois pieds de haut, durant cinq mois, bien que l'on puisse aborder en tout temps aux costes où la mer ne gele point, si ce n'est à l'entrée des rivieres qui charrient des glaces qui vont se descharger en la mer. Outre cela, presque la moitié de ses hommes moururent de la maladie de la terre, & fut contraint de faire revenir le reste de ses gens, avec le Sieur de Poitrincourt, qui en ceste année estoit son Lieutenant: car le Pont Gravé l'avoit esté l'an precedent.
Voila tous les desseins du Sieur de Mons rompus, lequel s'estoit promis d'aller plus au Midy pour faire une habitation plus saine & tempérée que l'Isle de Saincte Croix, où il avoit hyverné, & depuis l'on fut au port Royal, où l'on se trouva un peu mieux, pour n'avoir trouvé l'hyver si aspre, souz la hauteur de 45 degrez de latitude. Pour recompense de ses pertes, luy fut ordonné par le Conseil de sa Majesté 6000 livres, à prendre sur les vaisseaux qui iroient trafiquer des pelleteries.
Mais quelle despense luy eust-il fallu faire en tous les ports & havres, pour recouvrer ceste somme, s'informer de ceux qui auroient traitté, & le département qu'il faudroit, sur plus de quatre vingts vaisseaux qui fréquentent ces costes? c'estoit luy donner53/709la mer à boire, en faisant une despense qui eust surmonté la recepte, comme il en a bien apparu. Car ledit Sieur de Mons n'en a presque rien retiré & a esté contraint de laisser aller cet arrest comme il a peu. Voila comme ces affaires furent mesnagées au Conseil de sa Majesté: Dieu face pardon à ceux qu'il a appellez, & amender ceux qui sont vivans. Hé bon Dieu! qu'est-ce que l'on peut plus entreprendre, si tout se revoque de la façon, sans juger meurement des affaires, premier que d'en venir là? ceux qui ont le moins de cognoissance crient le plus fort, & en veulent plus sçavoir que ceux qui en auront une parfaite expérience; & ne parlent que par envie, ou pour leur interest particulier, sur de faux rapports & apparences, sans s'en informer davantage.
Il se trouve quelque chose à redire en ceste entreprise, qui est, en ce que deux religions contraires ne font jamais un grand fruict pour la gloire de Dieu parmy les Infideles, que l'on veut convertir. J'ay veu le Ministre & nostre Curé s'entre-battre à coups de poing, sur le différend de la religion. Je ne sçay pas qui estoit le plus vaillant, & qui donnoit le meilleur coup, mais je sçay très-bien que le Ministre se plaignoit quelquefois au Sieur de Mons d'avoir esté battu, & vuidoient en ceste façon les poincts de controverse. Je vous laisse à penser si cela estoit beau à voir; les Sauvages estoient tantost d'un costé tantost de l'autre, & les François menez selon leur diverse croyance, disoient pis que pendre de l'une & de l'autre religion, quoy que le Sieur de Mons y apportast la paix le plus qu'il pouvoit. Ces insolences estoient véritablement un moyen à l'infidèle54/710de le rendre encore plus endurcy en son infidélité.
Or puis que ledit Sieur de Mons n'avoit voulu aller habiter au fleuve Sainct Laurent, il devoit envoyer recognoistre un lieu propre pour y jetter les fondemens d'une Colonie, qui ne fut subjecte à estre delaissée comme celle de Saincte Croix, & Port Royal, où personne n'y cognoissoit rien, & devoit faire une despense de quatre à cinq mille livres, pour estre asseuré du lieu, & mesme donner charge d'y passer un hyver, pour cognoistre ce climat. Cela estant, il n'y a point de doute que le terroir, & la chaleur, correspondans à quelque bonne température, l'on s'y fust arresté. Et bien que la commission dudit sieur de Mons eust esté revoquée, l'on n'eust pas laissé d'habiter le pays en trois ans & demy, comme l'on avoit fait en l'Acadie, & eust-on assez défriché de terre, pour se pouvoir passer des commoditez de France. Que si ces choses eussent esté bien ordonnées, peu à peu l'on s'y fust habitué, & les Anglois & Flamens n'auroient jouy des lieux qu'ils ont surpris sur nous, qui s'y sont establis à nos despens.
Il ne sera hors de propos pour contenter le lecteur curieux, & principalement les voyageurs de mer, de descrire les descouvertes de ces costes, pendant trois ans & demy que je fus à l'Acadie, tant à l'habitation de Saincte Croix, qu'au Port Royal, où j'eus moyen de voir & descouvrir le tout, comme il se verra au Livre suivant.
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