81/737Je fus à terre pour voir leur labourage sur le bord de la riviere, & veis leurs bleds, qui sont bleds d'Inde, qu'ils font en jardinages, semans trois ou quatre grains en un lieu, après ils assemblent tout autour avec des escailles du susdit signoc quantité de terre, puis à trois pieds de là en sement encore autant, & ainsi consecutivement. Parmy ce bled à82/738chasque touffeau ils plantent 3 ou 4 febves de Bresil, qui viennent de diverses couleurs. Estans grandes elles s'entrelacent autour dudit bled, qui leve de la hauteur de 3 à 6 pieds, & tiennent le champ fort net de mauvaises herbes. Nous y veismes force citrouilles, courges, & petum, qu'ils cultivent aussi. Le bled d'Inde que j'y veis pour lors estoit de deux pieds de haut: il y en avoit aussi de trois. Ils le sement en May, & le recueillent en Septembre. Pour les febves, elles commençoient à entrer en fleur, comme aussi les courges & citrouilles. J'y veis grande quantité de noix, qui sont petites, & ont plusieurs quartiers. Il n'y en avoit point encores aux arbres, mais nous en trouvasmes assez dessouz, qui estoient de l'année précédente. Il y a aussi force vignes, ausquelles y avoit de fort beau grain, dont nous fismes de très-bon verjus, ce que n'avions point encores veu qu'en l'isle de Bacchus, distante d'icelle riviere prés de deux lieues. Leur demeure arrestée, le labourage, & les beaux arbres, me fit juger que l'air y est plus tempéré & meilleur que celuy où nous hyvernasmes, ny que les autres lieux de la cotte. Les forests dans les terres sont fort claires, mais pourtant remplies de chesnes, hestres, fresnes, & ormeaux. Dans les lieux aquatiques il y a quantité de saules. Les Sauvages se tiennent tousjours en ce lieu, & ont une grande cabanne entourée de pallissades faites d'assez gros arbres rangez les uns contre les autres, où ils se retirent lors que leurs ennemis leur viennent faire la guerre; & couvrent leurs cabannes d'escorce de chesnes. Ce lieu est fort plaisant, & aussi agréable que l'on en puisse voir:83/739la riviere abondante en poisson, environnée de prairies. A l'entrée y a un islet capable d'y faire une bonne forteresse, où l'on seroit en seureté.
Riviere de Choüacoet. Lieux que l'Autheur y recognoist. Cap aux Isles. Canots de ces peuples faits d'escorce de bouleau. Comme les Sauvages de ce pays là font revenir à eux ceux qui tombent en syncope. Se servent de pierres au lieu de couteaux. Leur Chef honorablement receu de nous.
Le Dimanche 12128du mois nous partismes de la riviere appellée Choüacoet, & rangeant la coste, après avoir fait environ 6 ou 7 lieues, le vent se leva contraire, qui nous fit mouiller l'anchre & mettre pied à terre, où nous veismes deux prairies, chacune desquelles contient une lieue de long, & demie de large. Depuis Choüacoet jusques en ce lieu (où veismes de petits oiseaux, qui ont le chant comme merles, noirs horsmis le bout des ailles, qui sont orengées) il y a quantité de vignes & noyers. Ceste coste est sablonneuse en la pluspart des endroits depuis Quinibequy. Ce jour nous retournasmes 2 ou 3 lieues devers Choüacoet, jusques à un cap qu'avons nommé le port aux isles129, bon pour des vaisseaux de cent tonneaux, qui est parmy trois isles.
Note 128:(retour)Le 12 de juillet 1605 était un mardi. D'après l'édition de 1613, M. de Monts et Champlain arrivèrent à Chouacouet le 10, et durent n'en repartir que le 12.
Note 128:(retour)
Le 12 de juillet 1605 était un mardi. D'après l'édition de 1613, M. de Monts et Champlain arrivèrent à Chouacouet le 10, et durent n'en repartir que le 12.
Note 129:(retour)Le cap du Port-aux-Isles est le cap Purpoise. (Voir 1613, p. 55, note 3.)
Note 129:(retour)
Le cap du Port-aux-Isles est le cap Purpoise. (Voir 1613, p. 55, note 3.)
Mettant le cap au nordest quart du nort proche843/740de ce lieu, l'on entre en un autre port130où il n'y a aucun passage (bien que ce soient isles) que celuy par où on entre, où à l'entrée y a quelques brisans de rochers qui sont dangereux. En ces isles y a tant de groiselles rouges, que l'on ne voit autre chose en la plus-part, & un nombre infiny de tourtes, dont nous en prismes bonne quantité. Ce port aux isles est par la hauteur de 43 degrez 25 minutes de latitude.
Note 130:(retour)Probablement l'entrée de la rivièreKenebunk.
Note 130:(retour)
Probablement l'entrée de la rivièreKenebunk.
Costoyans la coste nous apperceusmes une fumée sur le rivage de la mer, dont nous approchasmes le plus qu'il nous fut possible, & ne veismes aucun Sauvage, ce qui nous fit croire qu'ils s'en estoient fuis. Le Soleil s'en alloit bas, & ne peusmes trouver lieu pour nous loger icelle nuict, à cause que la coste estoit platte, & sablonneuse. Mettant le cap au sud pour nous esloigner, afin de mouiller l'anchre, ayans fait environ deux lieues, nous apperceusmes un cap131à la grande terre au sud quart du suest de nous, où il pouvoit avoir six lieues: à l'est deux lieues apperceusmes trois ou quatre isles132assez hautes, & à l'ouest un grand cul de sac133. La coste de ce cul de sac toute rangée jusques au cap peut entrer dans les terres du lieu où nous estions environ 4 lieues: il en a 2 de large nord & sud, & 3 en son entrée. Et ne recognoissant aucun lieu propre pour nous loger, nous resolusmes d'aller au cap cy-dessus à petites voiles une partie de la nuict, & en approchasmes85/741à 16 brasses d'eau, où nous mouillasmes l'anchre attendant le poinct du jour.
Note 131:(retour)Le cap Anne, que l'auteur appelle plus loin cap aux Iles.
Note 131:(retour)
Le cap Anne, que l'auteur appelle plus loin cap aux Iles.
Note 132:(retour)Les îles de Battures(Isles of Shoals).
Note 132:(retour)
Les îles de Battures(Isles of Shoals).
Note 133:(retour)La baie Longue, comme l'auteur l'appelle lui-même dans sa Table de la grande carte de 1632. C'est cet enfoncement que forme la côte au nord-ouest du cap Anne.
Note 133:(retour)
La baie Longue, comme l'auteur l'appelle lui-même dans sa Table de la grande carte de 1632. C'est cet enfoncement que forme la côte au nord-ouest du cap Anne.
Le lendemain nous fusmes au susdit cap, où il y a trois isles proches de la grande terre, pleines de bois de différentes sortes, comme à Choüacoet, & par toute la coste; & une autre platte, ou la mer brise, qui jette un peu plus bas à la mer que les autres où il n'y en a point. Nous nommasmes ce lieu le cap aux isles, proche duquel apperceusmes un canau où il y avoit 5 ou 6 Sauvages qui vindrent à nous, lesquels estans prés de nostre barque s'en allèrent danser sur le rivage. Je fus à terre pour les voir, & leur donner à chacun un couteau, & du biscuit; ce qui fut cause qu'ils redancerent mieux qu'auparavant. Cela fait, je leur fis entendre le mieux qu'il me fut possible, qu'ils me monstrassent comme alloit la coste. Après leur avoir dépeint avec un charbon la baye & le cap aux isles, où nous estions, ils me figurèrent avec le mesme crayon une autre baye134, qu'ils representoient fort grande, où ils mirent six cailloux d'égale distance; me donnans par là à entendre que chacune de ces marques estoient autant de chefs & peuplades135: puis figurèrent dedans ladite baye136une riviere137que nous avions passée, qui s'estend fort loin, & est batturiere. Nous trouvasmes en cet endroit des vignes en quantité, dont le verjus estoit un peu plus gros que des pois, & force noyers, dont les noix n'estoient pas plus grosses que des balles d'harquebuze. Ces Sauvages nous dirent, que86/742tous ceux qui habitoient en ce pays cultivoient & ensemençoient la terre comme les autres qu'avions veus auparavant. Ce lieu est par la hauteur de 43 degrez & quelques minutes de latitude138.
Note 134:(retour)La baie de Massachusetts.
Note 134:(retour)
La baie de Massachusetts.
Note 135:(retour)Voir 1613, p. 58, note l.
Note 135:(retour)
Voir 1613, p. 58, note l.
Note 136:(retour)La dite baie Longue.
Note 136:(retour)
La dite baie Longue.
Note 137:(retour)Le Merrimack.
Note 137:(retour)
Le Merrimack.
Note 138:(retour)La latitude du cap Anne est d'environ 42° 38'.
Note 138:(retour)
La latitude du cap Anne est d'environ 42° 38'.
Doublant le cap139, nous entrasmes en une ance140où il y avoit force, vignes, pois de Bresil, courges, citrouilles & des racines qui sont bonnes, tirans sur le goust de cardes que les Sauvages cultivent.
Note 139:(retour)En septembre 1606. Dans l'édition de 1632, on a intercalé ici la description du Beau-Port, que M. de Monts n'avait pas visité en 1605, mais que Champlain avait remarqué en passant. Les trois alinéas qui suivent font partie de la narration du voyage de M. de Poutrincourt, qui eut lieu dans l'automne de 1606.
Note 139:(retour)
En septembre 1606. Dans l'édition de 1632, on a intercalé ici la description du Beau-Port, que M. de Monts n'avait pas visité en 1605, mais que Champlain avait remarqué en passant. Les trois alinéas qui suivent font partie de la narration du voyage de M. de Poutrincourt, qui eut lieu dans l'automne de 1606.
Note 140:(retour)Le Beau-Port, aujourd'hui la baie de Gloucester, ou havre du cap Anne. (Voir 1613, p. 94, 95, 96.)
Note 140:(retour)
Le Beau-Port, aujourd'hui la baie de Gloucester, ou havre du cap Anne. (Voir 1613, p. 94, 95, 96.)
Ce lieu, qui est assez agréable, est fertile en quantité de noyers, cyprès, chesnes, fresnes, & hestres, qui sont très-beaux.
Nous veismes là un Sauvage qui se blessa tellement au pied, & perdit tant de sang, qu'il en tomba en syncope; autour duquel vindrent nombre d'autres chantans quelque temps avant qu'ils le touchassent: puis faisans certaines gestes des pieds & des mains, luy remuoient la teste, & le soufflant il revint à soy. Nostre Chirurgien le pensa, & ne laissa pour cela de s'en aller gayement.
Ayans fait demie lieue141nous apperceusmes plusieurs Sauvages sur la pointe d'un rocher, qui couroient le long de la coste, en dançant, vers leurs compagnons, pour les advertir de nostre venue. Nous ayans monstré le quartier de leur demeure, ils firent signal de fumées, pour nous monstrer l'endroit de leur habitation & fusmes mouiller l'anchre<87/743proche d'un petit islet, où l'on envoya nostre canau pour leur porter des couteaux & des gallettes, & apperceusmes à la quantité qu'ils estoient, que ces lieux sont plus habitez que les autres que nous avions veus. Après avoir arresté deux heures pour considerer ces peuples, qui ont leurs canaux faits d'escorce de bouleau, comme les Canadiens142, Souriquois, & Etechemins, nous levasmes l'anchre, & avec apparence de beau temps nous nous mismes à la voile. Poursuivant nostre routte à l'ouest surouest, nous y veismes plusieurs isles à l'un & l'autre bord. Ayant fait 7 à 8 lieues, nous mouillasmes l'anchre proche d'une isle, où apperceusmes force fumées tout le long de la coste, & beaucoup de Sauvages qui accouroient pour nous voir. L'on envoya 2 ou 3 hommes vers eux dedans un canau, ausquels on bailla des couteaux & patenostres pour leur presenter, dont ils furent fort aises, & danserent plusieurs fois en payement. Nous ne peusmes sçavoir le nom de leur chef, à cause que nous n'entendions pas leur langue. Tout le long du rivage y a quantité de terre défrichée, & semée de bled d'Inde. Le pays est fort plaisant & agréable, y ayant force beaux bois. Ceux qui l'habitent ont leurs canaux faits tout d'une pièce, fort subjets à tourner, si on n'est bien adroit à les gouverner, & n'en avions point encores veu de ceste façon. Voicy comme ils les font. Aprés avoir eu beaucoup de peine, & esté long temps à abatre un arbre le plus gros & le plus haut qu'ils ont peu trouver, avec des haches de pierre (car ils n'en ont point en ce temps d'autres, si ce n'est que88/744quelques uns d'eux en recouvrent par le moyen des Sauvages de la coste d'Acadie, ausquels on en porte pour traicter de pelleterie) ils ostent l'escorce, & l'arrondissent, horsmis d'un costé, où ils mettent du feu peu à peu tout le long de la pièce; & prennent quelquefois des cailloux rouges & enflammez, qu'ils posent aussi dessus, & quand le feu est trop aspre, ils l'esteignent avec un peu d'eau, non pas du tout, mais seulement de peur que le bord du canau ne brusle. Estant assez creux à leur fantaisie, il le raclent de toutes parts avec ces pierres. Les cailloux dequoy ils font leurs trenchans sont semblables à nos pierres à fuzil.
Note 141:(retour)Ici reprend le récit du voyage de M. de Monts, en 1605. (Voir 1613, p. 58.) Par conséquent cette demi-lieue doit se compter du cap Anne, et non du Beau-Port.
Note 141:(retour)
Ici reprend le récit du voyage de M. de Monts, en 1605. (Voir 1613, p. 58.) Par conséquent cette demi-lieue doit se compter du cap Anne, et non du Beau-Port.
Note 142:(retour)A cette époque, on appelait Canadiens les tribus montagnaises du bas du fleuve.
Note 142:(retour)
A cette époque, on appelait Canadiens les tribus montagnaises du bas du fleuve.
Le lendemain 17 dudit mois143nous levasmes l'anchre pour aller à un cap, que nous avions veu le jour précédant, qui nous demeuroit comme au sud surouest. Ce jour nous ne peusmes faire que 5 lieues, & passasmes par quelques isles remplies de bois. Je recognus en la baye tout ce que m'avoient dépeint les Sauvages au cap des isles. Poursuivant nostre routte, il en vint à nous grand nombre dans des canaux, qui sortoient des isles, & de la terre ferme. Nous fusmes anchrer à une lieue du cap qu'ay nommé Sainct Louys144, où nous apperceusmes plusieurs fumées: & y voulant aller, nostre barque eschoua sur une roche, où nous fusmes en grand danger: car si nous n'y eussions promptement remedié, elle eust bouleversé dans la mer, qui perdoit tout à l'entour, où il y avoit 5 à 6 brasses d'eau: mais Dieu nous preserva, & fusmes mouiller l'anchre89/745proche du susdit cap, où vindrent 15 ou 16 canaux de Sauvages, & en tel y en avoit 15 ou 16 qui commencèrent à monstrer grands signes de resjouissance, & faisoient plusieurs sortes de harangues, que nous n'entendions nullement. L'on envoya 3 ou 4 hommes à terre dans nostre canau, tant pour avoir de l'eau, que pour voir leur chef nommé Honabetha, qui eut quelques couteaux, & autres jolivetez, que trouvay à propos leur donner145, lequel nous vint voir jusques en nostre bord, avec nombre de ses compagnons, qui estoient tant le long de la rive, que dans leurs canaux. L'on receut le chef fort humainement, & luy fit-on bonne chère: & y ayant esté quelque espace de temps, il s'en retourna. Ceux que nous avions envoyez devers eux, nous apportèrent de petites citrouilles de la grosseur du poing, que nous mangeasmes en sallade comme concombres, qui sont très-bonnes; & du pourpié, qui vient en quantité parmy le bled d'Inde, dont ils ne font non plus d'estat que de mauvaises herbes. Nous veismes en ce lieu grande quantité de petites maisonnettes, qui sont parmy les champs où ils sement leur bled d'Inde.
Note 143:(retour)Le 17 juillet 1605.
Note 143:(retour)
Le 17 juillet 1605.
Note 144:(retour)Aujourd'hui la pointe Brandt.
Note 144:(retour)
Aujourd'hui la pointe Brandt.
Note 145:(retour)Dans l'édition de 1613, il y avait «que le sieur de Mons luy donna.» Dans l'édition de 1640, on remarque une autre correction: le motluya été mis à la place deleur.
Note 145:(retour)
Dans l'édition de 1613, il y avait «que le sieur de Mons luy donna.» Dans l'édition de 1640, on remarque une autre correction: le motluya été mis à la place deleur.
Plus y a en icelle baye une riviere146qui est fort spacieuse, laquelle avons nommée la riviere du Gas, qui, à mon jugement, va rendre vers les Hiroquois, nation qui a guerre ouverte avec les montagnars qui sont en la grande riviere Sainct Laurent.
Note 146:(retour)Probablement la rivière Charles. (Voir 1613, p. 61, note 3.)
Note 146:(retour)
Probablement la rivière Charles. (Voir 1613, p. 61, note 3.)
90/746
Continuation des descouvertures de la coste des Almouchiquois, & de ce, qu'y avons remarqué de particulier.
Le lendemain147doublasmes le cap S. Louys, que nous avons ainsi nommé, terre médiocrement basse, souz la hauteur de 42 degrez 3 quarts de latitude148, & fismes ce jour 2 lieues de coste sablonneuse; & passant le long d'icelle, nous y veismes quantité de cabannes & jardinages, & entrasmes dedans un petit cul de sac. Il vint à nous 2 ou 3 canaux, qui venoient de la pesche des morues, & autres poissons, qui sont là en quantité, qu'ils peschent avec des haims faits d'un morceau de bois, auquel ils fichent un os, qu'ils forment en façon de harpon, & lient fort proprement, de peur qu'il ne sorte, le tout estant en forme d'un petit crochet. La corde qui y est attachée est de chanvre, à mon opinion, comme celuy de France; & me dirent qu'ils en cueilloient l'herbe dans leur terre sans la cultiver, en nous monstrant la hauteur comme de 4 à 5 pieds. Ledit canau s'en retourna à terre advertir ceux de son habitation, qui nous firent des fumées, & apperceusmes 18 ou 20 Sauvages qui vindrent sur le bord de la coste, & se mirent à dancer. Nostre canau fut à terre pour leur donner quelques bagatelles, dont ils furent fort contents. Il en vint aucuns devers nous qui nous prièrent d'aller en leur riviere. Nous levasmes l'anchre pour ce faire: mais nous91/747n'y peusmes entrer à cause du peu d'eau que nous y trouvasmes estans de base mer, & fusmes contraints de mouiller l'anchre à l'entrée d'icelle. Je descendis à terre, où j'en veis quantité d'autres qui nous receurent fort gracieusement, & fus recognoistre la riviere, où je n'y veis autre chose qu'un bras d'eau qui s'estend quelque peu dans les terres, qui sont en partie desertées, dedans lequel il n'y a qu'un ruisseau qui ne peut porter bateaux, sinon de pleine mer. Ce lieu peut avoir une lieue de circuit, en l'une des entrées duquel y a une manière d'isle couverte de bois, & principalement de pins, qui tient d'un costé à des dunes de sable, qui sont assez longues: l'autre costé est une terre assez haute. Il y a deux islets dans ladite baye, qu'on ne voit point si l'on n'est dedans, & autour d'icelle, la mer asseche presque toute de basse marée. Ce lieu est fort remarquable de la mer, d'autant que la coste est fort basse, horsmis le cap de l'entrée de la baye, qu'avons nommé le port du cap Sainct Louys149, distant dudit cap deux lieues, & dix du cap aux isles. Il est environ par la hauteur du cap Sainct Louys.
Note 147:(retour)Le 18 juillet 1605.
Note 147:(retour)
Le 18 juillet 1605.
Note 148:(retour)46° 6'.
Note 148:(retour)
46° 6'.
Note 149:(retour)Les Pèlerins(Pilgrim Fathers)lui donnèrent, quinze ans plus tard, le nom de Plymouth.
Note 149:(retour)
Les Pèlerins(Pilgrim Fathers)lui donnèrent, quinze ans plus tard, le nom de Plymouth.
Nous partismes150de ce lieu, & rangeant la coste comme au sud, nous fismes 4 à 5 lieues, & passasmes proche d'un rocher qui est à fleur d'eau. Continuant nostre routte, nous apperceusmes des terres que jugions estre isles, mais en estans plus prés, nous recogneusmes que c'estoit terre ferme, qui nous demeuroit au nort norouest, qui estoit le cap d'une grande baye contenant plus de 18 à 19 lieues de92/748circuit, où nous nous engouffrasmes tellement, qu'il nous fallut mettre à l'autre bord pour doubler le cap qu'avions veu, lequel nous nommasmes le cap Blanc151, pource que c'estoient sables & dunes, qui paroissent ainsi. Le bon vent nous servit beaucoup en ce lieu, car autrement nous eussions esté en danger d'estre jettez à la coste. Ceste baye est fort saine, pourveu qu'on n'approche la terre que d'une bonne lieue, n'y ayant aucunes isles ny rochers que celuy dont j'ay parlé, qui est proche d'une riviere, qui entre assez avant dans les terres, que nommasmes Saincte Suzanne du cap Blanc152, d'où jusques au cap Sainct Louys y a dix lieues de traverse. Le cap Blanc est une pointe de sable qui va en tournoyant vers le sud environ six lieues. Ceste coste est assez haute eslevée de sables, qui sont fort remarquables venant de la mer, où on trouve la sonde à prés de 15 ou 18 lieues de la terre à 30, 40, 50 brasses d'eau, jusques à ce qu'on vienne à dix brasses en approchant de la terre, qui est tres-saine. Il y a une grande estendue de pays descouvert sur le bord de la coste devant que d'entrer dans les bois, qui sont fort agréables, & plaisans à voir. Nous mouillasmes l'anchre à la coste, & veismes quelques Sauvages, vers lesquels furent 4 de nos gens, qui cheminans sur une dune de sable, advisèrent comme une baye & des cabannes qui la bordoient tout à l'entour. Estans environ une lieue & demie de nous, vint à eux dançant (comme ils nous rapportèrent) un Sauvage, qui estoit descendu de la haute coste, lequel93/749s'en retourna peu après donner advis de nostre venue à ceux de son habitation.
Note 150:(retour)Le 19 juillet 1605. (Édit. 1613, liv. I, c. VIII.)
Note 150:(retour)
Le 19 juillet 1605. (Édit. 1613, liv. I, c. VIII.)
Note 151:(retour)Le capitaine Gosnold lui avait déjà donné, dès 1602, le nom de cap Cod, qu'il conserve encore aujourd'hui.
Note 151:(retour)
Le capitaine Gosnold lui avait déjà donné, dès 1602, le nom de cap Cod, qu'il conserve encore aujourd'hui.
Note 152:(retour)Probablement la baie de Wellfleet.
Note 152:(retour)
Probablement la baie de Wellfleet.
Le lendemain153nous fusmes en ce lieu que nos gens avoient apperceu, que trouvasmes estre un port fort dangereux, à cause des bases & bancs, où nous voyons briser de toutes parts. Il estoit presque de basse mer lors que nous y entrasmes, & n'y avoit que 4 pieds d'eau par la passée du nort; de haute mer il y a 2 brasses. Comme nous fusmes dedans, nous veismes ce lieu assez spacieux, pouvant contenir 3 à 4 lieues de circuit, tout entourée de maisonnettes, à l'entour desquelles chacun a autant de terre qu'il luy est necessaire pour sa nourriture. Il y descend une petite riviere qui est assez belle, où de basse mer y a environ 3 pieds & demy d'eau, & y a 2 ou 3 ruisseaux bordez de prairies. Ce lieu est très-beau, si le havre estoit bon. J'en prins la hauteur, & trouvay 42 degrez de latitude, & 18154degrez 40 minutes de declinaison de la Guide-aymant. Il vint à nous quantité de Sauvages, tant hommes que femmes, qui accouroient de toutes parts en dançant. Nous nommasmes ce lieu le port de Mallebarre155.
Note 153:(retour)Le 20 juillet 1605.
Note 153:(retour)
Le 20 juillet 1605.
Note 154:(retour)Voir 1613, p. 65; note 1.
Note 154:(retour)
Voir 1613, p. 65; note 1.
Note 155:(retour)Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41° 50'.
Note 155:(retour)
Aujourd'hui le havre de Nauset, dont la latitude est de 41° 50'.
Le lendemain nous fusmes voir leur habitation avec nos armes, & fismes environ une lieue le long de la coste. Devant que d'arriver à leurs cabannes, nous entrasmes dans un champ semé de bled d'Inde, à la façon que nous avons dit cy-dessus. Il estoit en fleur, & avoit de haut 5 pieds & demy, & d'autre moins advancé, qu'ils sement plus tard. Nous veismes94/750aussi force feves de Bresil, & des citrouilles de plusieurs grosseurs, bonnes à manger; du petum & des racines qu'ils cultivent, lesquelles ont le goust d'artichaut. Les bois sont remplis de chesnes, noyers, & de très beaux cyprés156, qui sont rougeastres, & ont fort bonne odeur. Il y avoit aussi plusieurs champs qui n'estoient point cultivez, d'autant qu'ils laissent reposer les terres; & quand ils y veulent semer, ils mettent le feu dans les herbes, & puis labourent avec leurs besches de bois. Leurs cabannes sont rondes, couvertes de grosses nattes faites de roseaux, & par en haut il y a au milieu environ un pied & demy de descouvert, par où fort la fumée du feu qu'ils y font. Nous leur demandasmes s'ils avoient leur demeure arrestée en ce lieu, & s'il y negeoit beaucoup: ce que ne peusmes bien sçavoir, pour ne pas entendre leur langage, bien qu'ils s'y efforçassent par signes, en prenant du sable en leur main, puis l'espandant sur la terre, & monstrant estre de la couleur de nos rabats &, qu'elle venoit sur la terre de la hauteur d'un pied, & d'autres nous monstroient moins; nous donnans aussi à entendre que le port ne geloit jamais: mais nous ne peusmes sçavoir si la nege estoit de longue durée. Je tiens neantmoins que le pays est tempéré, & que l'hyver n'y est pas rude.
Note 156:(retour)LeJuniperus Virginiana. (Voir 1613, p. 66, note 1.)
Note 156:(retour)
LeJuniperus Virginiana. (Voir 1613, p. 66, note 1.)
Tous ces Sauvages depuis le cap aux isles ne portent point de robbes, ny de fourrures, que fort rarement, & sont icelles robbes faites d'herbes, & de chanvre, qui à peine leur couvrent le corps, & leur vont jusques aux jarrets. Ils ont seulement la nature95/751cachée d'une petite peau, & les femmes aussi, qui leur descendent un peu plus bas qu'aux hommes par derrière, tout le reste du corps estant nud & lors qu'elles nous venoient voir, elles prenoient des robbes ouvertes par le devant. Les hommes se coupent le poil dessus la teste, comme ceux de la riviere de Choüacoet. Je vey entre autres choses une fille coiffée assez proprement, d'une peau teinte de couleur rouge, brodée par dessus de petites patenostres de porceline; une partie de ses cheveux estoient pendans par derrière, & le reste entre-lacé de diverses façons. Ces peuples se peindent le visage de rouge, noir, & jaulne. Ils n'ont presque point de barbe, & se l'arrachent à mesure qu'elle croist, & sont bien proportionnez de leur corps. Je ne sçay quelle loy ils tiennent, & croy qu'en cela ils ressemblent à leurs voisins, qui n'en ont point du tout, & ne sçavent adorer, ny prier. Pour armes, ils n'ont que des picques, massues, arcs, & flesches. Il semble à les voir qu'ils soient de bon naturel, & meilleurs que ceux du nort, mais à dire vray ils sont meschans, & si peu de fréquentation que l'on a avec eux, les fait aisément cognoistre. Ils sont grands larrons, & s'ils ne peuvent attraper avec les mains, ils taschent de le faire avec les pieds, comme nous l'avons esprouvé souventefois: & se faut donner garde de ces peuples, & vivre en méfiance avec eux, sans toutefois leur faire appercevoir. Ils nous troquèrent leurs arcs, flesches, & carquois, pour des espingles & des boutons, & s'ils eussent eu autre chose de meilleur, ils en eussent fait autant. Ils nous donnèrent quantité de petum, qu'ils font secher,96/752puis le reduisent en poudre157. Quand ils mangent le bled d'Inde ils le font bouillir dedans des pots de terre, qu'ils font d'autre manière que nous158. Il le pilent aussi dans des mortiers de bois, & le reduisent en farine, puis en font des gasteaux & galettes, comme les Indiens du Pérou.
Note 157:(retour)Voir 1613, p. 70, note 1.
Note 157:(retour)
Voir 1613, p. 70, note 1.
Note 158:(retour)Voir 1613, p. 70, note 2.
Note 158:(retour)
Voir 1613, p. 70, note 2.
Il y a quelques terres défrichées159, & en défrichoient tous les jours. En voicy la façon. Ils coupent les arbres à la hauteur de trois pieds de terre, puis font brusler les branchages sur le tronc, & sement leur bled entre ces bois coupez, & par succession de temps ostent les racines. Il y a aussi de belles prairies pour y nourrir nombre de bestail. Ce port160est très-beau & bon, où il y a de l'eau assez pour les vaisseaux, & où on se peut mettre à l'abry derrière des isles. Il est par la hauteur de 43 degrez de latitude, & l'avons nommé le Beau-port161.
Note 159:(retour)Il s'agit du Beau-Port. L'on passe, ici, du voyage de M. de Monts à celui de M. de Poutrinconrt, en 1606.
Note 159:(retour)
Il s'agit du Beau-Port. L'on passe, ici, du voyage de M. de Monts à celui de M. de Poutrinconrt, en 1606.
Note 160:(retour)Le Beau-Port. (Voir 1613, p. 96.)
Note 160:(retour)
Le Beau-Port. (Voir 1613, p. 96.)
Note 161:(retour)La baie de Gloucester, ou havre du cap Anne.
Note 161:(retour)
La baie de Gloucester, ou havre du cap Anne.
Le dernier de Septembre162nous partismes du Beau-port, & passasmes par le cap Sainct Louys, & fismes porter toute la nuict pour gaigner le cap Blanc. Au matin une heure devant le jour nous nous trouvasmes à vau le vent du cap Blanc en la baye blanche163à huict pieds d'eau, esloignez de la terre une lieue, où nous mouillasmes l'anchre, pour n'en approcher de plus prés, en attendant le jour, & voir comme nous estions de la marée. Cependant envoyasmes sonder avec nostre chaloupe, & ne97/753trouva-on plus de 8 pieds d'eau, de façon qu'il fallut délibérer attendant le jour ce que nous pourrions faire. L'eau diminua jusques à 5 pieds & nostre barque talonnoit quelquefois sur le sable sans toutesfois s'offenser, ny faire aucun dommage car la mer estoit belle, & n'eusmes point moins de 3 pieds d'eau souz nous, lors que la mer commença à croistre, qui nous donna grande esperance.
Note 162:(retour)De l'année 1606.
Note 162:(retour)
De l'année 1606.
Note 163:(retour)La baie du cap Cod.
Note 163:(retour)
La baie du cap Cod.
Le jour estant venu, nous apperceusmes une coste de sable fort basse, où nous estions le travers plus à val le vent, & d'où on envoya la chaloupe pour sonder vers un terroir qui est assez haut, où on jugeoit y avoir beaucoup d'eau, & de faict on y en trouva 7 brasses. Nous y fusmes mouiller l'anchre, & aussi tost appareillasmes la chaloupe avec neuf ou dix hommes, pour aller à terre voir un lieu où jugions y avoir un beau & bon port pour nous pouvoir sauver si le vent se fust eslevé plus grand qu'il n'estoit. Estant recogneu, nous y entrasmes à 2. 3. & 4. brasses d'eau. Quand nous fusmes dedans, nous en trouvasmes 5 & 6 Il y avoit force huistres qui estoient tresbonnes, ce que n'avions encores apperceu, & le nommasmes le port aux Huistres164, & est par la hauteur de 42 degrez de latitude165). 11 y vint à nous trois canaux de Sauvages. Ce jour le vent nous fut favorable, qui fut cause que nous levasmes l'anchre pour aller au cap Blanc, distant de ce lieu de 5 lieues, au nort un quart du nordest, & le doublasmes.
Note 164:(retour)La baie de Barnstable.
Note 164:(retour)
La baie de Barnstable.
Note 165:(retour)41° 45'.
Note 165:(retour)
41° 45'.
Le lendemain 2 d'Octobre166arrivasmes devant98/754Mallebarre, où sejournasmes quelque temps, pour le mauvais vent qu'il faisoit, durant lequel nous fusmes avec la chaloupe, avec douze à quinze hommes, visiter le port, où il vint au devant de nous cent cinquante Sauvages, en chantant & dançant, selon leur coustume. Après avoir veu ce lieu, nous nous en retournasmes en nostre vaisseau, où le vent venant bon, fismes voile le long de la coste courant au sud.
Note 166:(retour)De l'année 1606.
Note 166:(retour)
De l'année 1606.
Continuation des susdites descouvertures jusques au port Fortuné, & quelque vingt lieues par delà.
Comme nous fusmes à six lieues de Malebarre, nous mouillasmes l'anchre proche de la coste, dautant que n'avions bon vent. Le long d'icelle nous advisasmes des fumées que faisoient les Sauvages, ce qui nous fit délibérer de les aller voir, & pour cet effect on équipa la chaloupe. Mais quand nous fusmes proche de la coste qui est areneuse, nous ne peusmes l'aborder, car la houlle estoit trop grande. Ce que voyans les Sauvages, ils mirent un canau à la mer, & vindrent à noua 8 ou 9 en chantant, & faisans signe de la joye qu'ils avoient de nous voir, puis nous monstrerent que plus bas il y avoit un port, où nous pourrions mettre nostre barque en seureté. Ne pouvant mettre pied à terre, la chaloupe s'en revint à la barque, & les Sauvages retournèrent à terre, après les avoir traicté humainement.
99/755Le lendemain167le vent estant favorable, nous continuasmes nostre routte au nort 5 lieues168, & n'eusmes pas plustost fait ce chemin, que nous trouvasmes 3 & 4 brasses d'eau, estans esloignez une lieue & demie de la coste. Et allans un peu de l'avant, le fonds nous haussa tout à coup à brasse & demie, & deux brasses, ce qui nous donna de l'apprehension, voyans la mer briser de toutes parts, sans voir aucun passage par lequel nous peussions retourner sur nostre chemin, car le vent y estoit entièrement contraire.
Note 167:(retour)Le 3 octobre 1606.
Note 167:(retour)
Le 3 octobre 1606.
Note 168:(retour)Voir 1613, p. 99, note 1.
Note 168:(retour)
Voir 1613, p. 99, note 1.
De façon qu'estans engagez parmy des brisans & bancs de sable, il fallut passer au hazard, selon que l'on pouvoit juger y avoir plus d'eau pour nostre barque, qui n'estoit que 4 pieds au plus, & vinsmes parmy ces brisans jusques à quatre pieds & demy. En fin nous fismes tant, avec la grâce de Dieu, que nous passasmes par dessus une pointe de sable, qui jette prés de trois lieues à la mer, au sud suest, lieu fort dangereux. Doublant ce cap, que nous nommasmes le cap Batturier169, qui est à douze ou treize lieues de Mallebarre, nous mouillasmes l'anchre à deux brasses & demie d'eau, d'autant que nous nous voiyons entourez de toutes parts de brisans & battures, reservé eu quelques endroits où la mer ne fleurissoit pas beaucoup. On envoya la chaloupe pour trouver un achenal, afin d'aller à un lieu que jugions estre celuy que les Sauvages nous avoient100/756donné à entendre; & creusmes aussi qu'il y avoit une riviere, où nous pourrions estre en seureté.
Note 169:(retour)Ce cap Batturier paraît correspondre à la tête de Sankaty, qui forme la pointe sud-est de l'île de Nantucket, et qui est en effet à environ douze lieues du port de Mallebarre, ou Nauset.
Note 169:(retour)
Ce cap Batturier paraît correspondre à la tête de Sankaty, qui forme la pointe sud-est de l'île de Nantucket, et qui est en effet à environ douze lieues du port de Mallebarre, ou Nauset.
Nostre chaloupe y estant, nos gens mirent pied à terre, & considererent le lieu, puis revindrent avec un Sauvage qu'ils amenèrent, & nous dirent que de plaine mer nous y pourrions entrer, ce qui fut resolu; & aussi tost levasmes l'anchre, & fusmes par la conduite du Sauvage, qui nous pilota, mouiller l'anchre à une rade qui est devant le port à six brasses d'eau, & bon fonds: car nous ne peusmes entrer dedans à cause que la nuict nous surprint.
Le lendemain on envoya mettre des balises sur le bout d'un banc de sable qui est à l'emboucheure du port; puis la plaine mer venant y entrasmes à 2 brasses d'eau. Comme nous y fusmes, nous louasmes Dieu d'estre en lieu de seureté. Nostre gouvernail s'estoit rompu, que l'on avoit accommodé avec des cordages, & craignions que parmy ces bases & fortes marées il ne rompist derechef, qui eust esté cause de nostre perte.
Dedans ce port170il n'y a qu'une brasse d'eau, & de plaine mer deux; à l'est y a une baye qui refuit au nort environ trois lieues, dans laquelle se voyent une isle & deux autres petits culs de sac, qui décorent le pays: là sont beaucoup de terres défrichées, & force petits costaux, où ils font leur labourage de bled & autres grains dont ils vivent. Il y a aussi de tresbelles vignes, quantité de noyers, chesnes, cyprés, & peu de pins. Tous les peuples de ce lieu sont fort amateurs du labourage, & font provision101/757de bled d'Inde pour l'hyver, lequel ils conservent en la façon qui ensuit.
Note 170:(retour)Le port de Chatham, que l'auteur appelle plus loin port Fortuné.
Note 170:(retour)
Le port de Chatham, que l'auteur appelle plus loin port Fortuné.
Ils font des fosses sur le penchant des costaux dans le fable 5 à 6 pieds plus ou moins, & prennent leurs bleds & autres grains, qu'ils mettent dans de grands sacs d'herbe, qu'ils jettent dedans lesdites fosses, & les couvrent de fable 3 ou 4 pieds par dessus le superfice de la terre, pour en prendre à leur besoin, & se conserve aussi bien qu'il sçauroit faire en nos greniers.
Nous veismes en ce lieu cinq à six cents Sauvages, qui estoient tous nuds, horsmis leur nature, qu'ils couvrent d'une petite peau de faon, ou de loup marin. Les femmes aussi couvrent la leur avec des peaux, ou des fueillages, & ont les cheveux tant l'un que l'autre bien peignez, & entrelacez en plusieurs façons, à la manière de ceux de Choüacoet, & sont bien proportionnez de leurs corps, ayans le teint olivastre. Ils se parent de plumes, de patenostres de porceline, & autres jolivetez, qu'ils accommodent fort proprement en façon de broderie. Ils ont pour armes des arcs, flesches, & massues: & ne sont pas si grands chasseurs comme bons pescheurs & laboureurs.
Pour ce qui est de leur police, gouvernement, & Leur croyance, je n'en ay peu que juger, & croy qu'ils n'en ont point d'autre que nos Sauvages Souriquois & Canadiens, lesquels n'adorent ny le Soleil, ny la Lune, ny aucune chose, & ne prient non plus que les bestes. Bien ont-ils parmy eux quelques gens qu'ils disent avoir intelligence avec le diable, à qui ils ont grande croyance, lesquels leur disent tout ce102/758qui leur doit advenir, encores qu'ils mentent le plus souvent: c'est pourquoy ils les tiennent comme Prophètes, bien qu'ils les enjaulent comme les Egyptiens & Bohémiens font les bonnes gens de village. Ils ont des chefs à qui ils obeissent en ce qui est de la guerre, mais non autrement, lesquels travaillent, & ne tiennent non plus de rang que leurs compagnons.
Leurs logemens sont separez les uns des autres selon les terres que chacun d'eux peut occuper, & sont grands, faits en rond, couverts de natte, ou fueille de bled d'Inde, garnis seulement d'un lict ou deux, eslevez un pied de terre, faits avec quantité de petits bois qui sont pressez les uns contre les autres, dessus lesquels ils dressent un estaire à la façon d'Espagne (qui est une manière de natte espoisse de deux ou trois doigts) sur quoy ils se couchent. Ils ont grand nombre de pulces en esté, mesme parmy les champs. En nous allans pourmener nous en fusmes remplis en telle quantité, que nous fusmes contraints de changer d'habits.
Tous les ports, bayes & costes depuis Choüacoet sont remplis de toutes sortes de poisson, semblable à celuy qui est aux costes d'Acadie, & en telle abondance, que je puis asseurer qu'il n'estoit jour ne nuict que nous ne veissions & entendissions passer aux costez de nostre barque plus de mille marsouins, qui chassoient le menu poisson. Il y a aussi quantité de plusieurs especes de coquillages, & principalement d'huistres. La chasse des oiseaux y est fort abondante.
C'est un lieu fort propre pour y bastir, & jetter les103/759fondemens d'une République, si le port estoit un peu plus profond, & l'entrée plus seure qu'elle n'est. Il fut nommé le port Fortuné, pour quelque accident qui y arriva171. Il est par la hauteur de 41 & un tiers de latitude, à 13 lieues de Mallebarre. Nous visitasmes tout le pays circonvoisin, lequel est fort beau, comme j'ay dit cy-dessus, où nous veismes quantité de maisonnettes ça & là.
Note 171:(retour)Voir 1613, p. 105, 106, 107.
Note 171:(retour)
Voir 1613, p. 105, 106, 107.
Partans du port Fortuné, ayans fait six ou sept lieues, nous eusmes cognoissance d'une isle, que nous nommasmes la Soupçonneuse172, pour avoir eu plusieurs fois croyance de loing que ce fust autre chose qu'une isle. Rangeant la coste au surouest prés de douze lieues, passasmes proche d'une riviere qui est fort petite, & de difficile abord, à cause des bases & rochers qui sont à l'entrée, que j'ay nommée de mon nom. Ce que nous veismes de ces costes sont terres basses & sablonneuses, qui ne laissent d'estre belles & bonnes, toutesfois de difficile abord, n'ayans aucunes retraites, les lieux fort batturiers, & peu d'eau à prés de deux lieues de terre. Le plus que nous en trouvasmes, ce fut en quelques fosses sept à huict brasses, encores cela ne duroit que la longueur du câble, aussi tost l'on revenoit à deux ou trois brasses, & ne s'y fie qui voudra qu'il ne l'aye bien recognue la sonde à la main.
Note 172:(retour)ProbablementMartha's Vineyard.
Note 172:(retour)
ProbablementMartha's Vineyard.
Voila toutes les costes que nous descouvrismes tant à l'Acadie, que és Etechemins & Almouchiquois173, desquelles je fis la carte fort exactement de104/760ce que je veis, que je fis graver en l'an 1604.174qui depuis a esté mite en lumière aux discours de mes premiers voyages.
Note 173:(retour)Depuis 1604, jusqu'à l'automne de 1606.
Note 173:(retour)
Depuis 1604, jusqu'à l'automne de 1606.
Note 174:(retour)Champlain ne put faire graver, en 1604, que la carte du voyage d'exploration qu'il fit dans le Saint-Laurent, en 1603, avec Pont-Gravé. Cette première carte est encore à retrouver.
Note 174:(retour)
Champlain ne put faire graver, en 1604, que la carte du voyage d'exploration qu'il fit dans le Saint-Laurent, en 1603, avec Pont-Gravé. Cette première carte est encore à retrouver.
Descouverture depuis le Cap de la Héve jusques à Canseau, fort particulièrement.
Partant du cap de la Héve jusques à Sesambre175, qui est une isle ainsi appellée par quelques Mallouins, distante de la Héve de 15 lieues, se trouvent en ce chemin quantité d'isles, qu'avons nommées les Martyres, pour y avoir eu des François autrefois tuez par les Sauvages. Ces isles sont en plusieurs culs de sac & bayes, en l'une desquelles y a une riviere appellée Saincte Marguerite distante de Sesambre de 7 lieues, qui est par la hauteur de 44 degrez, & 25 minutes de latitude. Les isles & costes sont remplies de quantité de pins, sapins, bouleaux, & autres meschans bois. La pesche du poisson y est abondante, comme aussi la chasse des oiseaux.
Note 175:(retour)Aujourd'hui Sambro.
Note 175:(retour)
Aujourd'hui Sambro.
De Sesambre passasmes une baye fort saine176contenant 7 à 8 lieues, où il n'y a aucunes isles sur le chemin horsmis au fonds, qui est à l'entrée d'une petite riviere de peu d'eau, & fusmes à un port distant de Sesambre de 8 lieues, mettant le cap au105/761nordest quart d'est, qui est assez bon pour des vaisseaux du port de cent à six vingts tonneaux. En son entrée y a une isle de laquelle on peut de basse mer aller à la grande terre. Nous avons nommé ce lieu le port Saincte Heleine177, qui est parla hauteur de 44 degrez 40 minutes peu plus ou moins de latitude.
Note 176:(retour)La baie de Chibouctou, aujourd'hui le havre d'Halifax.
Note 176:(retour)
La baie de Chibouctou, aujourd'hui le havre d'Halifax.
Note 177:(retour)Probablement ce qu'on appelle aujourd'hui le havre de Jeddore,
Note 177:(retour)
Probablement ce qu'on appelle aujourd'hui le havre de Jeddore,
De ce lieu fusmes à une baye appellée la baye de toutes isles178, qui peut contenir 14 à 15 lieues: lieux qui sont dangereux à cause des bancs, bases, & battures qu'il y a. Le pays est tres-mauvais à voir, remply de mesmes bois que j'ay dit cy-dessus.
Note 178:(retour)Voir 1613, p. 128, note 2.
Note 178:(retour)
Voir 1613, p. 128, note 2.
De là passasmes proche d'une riviere qui en est distante de six lieues, qui s'appelle la riviere de l'isle verte179, pour y en avoir une en son entrée. Ce peu de chemin que nous fismes est remply de quantité de rochers qui jettent prés d'une lieue à la mer, où elle brise fort, & est par la hauteur de 45 degrez un quart de latitude.
Note 179:(retour)La rivière Sainte-Marie. (Voir 1613, p. 128, note 3.)
Note 179:(retour)
La rivière Sainte-Marie. (Voir 1613, p. 128, note 3.)
De là fusmes à un lieu où il y a un cul de sac180& deux ou trois isles, & un assez beau port, distant de l'isle verte trois lieues. Nous passasmes aussi par plusieurs isles qui sont rangées les unes proches des autres, & les nommasmes les isles rangées, distantes de l'isle verte de 6 à 7 lieues. En après passasmes par une autre baye181où il y a plusieurs isles, & fusmes jusques à un lieu où trouvasmes un vaisseau qui faisoit pesche de poisson entre des isles qui sont un peu esloignées de la terre, distantes des isles rangées 4106/762lieues, & appellasmes ce lieu le port de Savalette182, qui estoit le maistre du vaisseau qui faisoit pesche, qui estoit Basque.
Note 180:(retour)Aujourd'huiCountry Harbour.
Note 180:(retour)
Aujourd'huiCountry Harbour.
Note 181:(retour)Aujourd'huiTorbay.
Note 181:(retour)
Aujourd'huiTorbay.
Note 182:(retour)Probablement White Haven. (Voir 1613, p. 129, note 3.)
Note 182:(retour)
Probablement White Haven. (Voir 1613, p. 129, note 3.)
Partant de ce lieu arrivasmes à Canseau183le 27 du mois, distant du port de Savalette six lieues, où passasmes par quantité d'isles jusques audit Canseau, ausquelles y a telle abondance de framboises, qu'il ne se peut dire plus.
Note 183:(retour)Voir 1613, p. 130, note I.
Note 183:(retour)
Voir 1613, p. 130, note I.
Toutes les costes que nous rangeasmes depuis le cap de Sable jusques en ce lieu, sont terres médiocrement hautes, & costes de rochers, en la plus-part des endroits bordées de nombre d'isles & brisans qui jettent à la mer par endroits prés de deux lieues, qui sont fort mauvais pour l'abord des vaisseaux: neantmoins il ne laisse d'y avoir de bons ports & rades le long des costes & isles. Pour ce qui est de la terre, elle est plus mauvaise, & mal agréable qu'en autres lieux qu'eussions veus, excepté en quelques rivieres ou ruisseaux, où le pays est assez plaisant: & ne faut douter qu'en ces lieux l'hyver n'y soit froid, durant prés de six mois184.
Note 184:(retour)L'édition de 1640 porte «prés de six à sept mois,» comme l'édition de 1613.
Note 184:(retour)
L'édition de 1640 porte «prés de six à sept mois,» comme l'édition de 1613.
Ce port de Canseau est un lieu entre des isles, qui est de fort mauvais abord, si ce n'est de beau temps, pour les rochers & brisans qui sont autour. Il s'y fait pesche de poisson verd & sec.
De ce lieu jusques à l'isle du cap Breton, qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude185, & 14. degrez 50. minutes de declinaison de107/763l'Aymant y a huict lieues, & jusques au cap Breton 25 où entre les deux y a une grande baye186qui entre environ 9 ou 10 lieues dans les terres, & fait partage entre l'isle du cap Breton, & la grand'terre qui va rendre en la grande baye Sainct Laurent, par où on va à Gaspé & isle Percée, où se fait pesche de poisson. Ce passage de l'isle du cap Breton est fort estroit. Les grands vaisseaux n'y passent point, bien qu'il y aye de l'eau assez, à cause des grands courans & transports de marées qui y sont, & avons nommé ce lieu le passage courant187, qui est par la hauteur de 45 degrez trois quarts de latitude.
Note 185:(retour)La latitude du cap Breton est d'environ 45° 57', et la variation de l'aiguille y est aujourd'hui de près de 24° de déclinaison occidentale.
Note 185:(retour)
La latitude du cap Breton est d'environ 45° 57', et la variation de l'aiguille y est aujourd'hui de près de 24° de déclinaison occidentale.
Note 186:(retour)La baie de Chédabouctou.
Note 186:(retour)
La baie de Chédabouctou.
Note 187:(retour)Aujourd'hui le détroit de Canseau.
Note 187:(retour)
Aujourd'hui le détroit de Canseau.
Ceste isle du cap Breton est en forme triangulaire, qui a 80 lieues de circuit, & est la plus-part terre montagneuse, toutesfois en quelques endroits agréable. Au milieu d'icelle y a une manière de lac188, où la mer entre par le costé du nort quart du nordest, & du sud quart du suest189, & y a quantité d'isles remplies de grand nombre de gibbier, & coquillages de plusieurs sortes, entre autres des huistres qui ne sont de grande saveur. En ce lieu y a plusieurs ports & endroits où l'on fait pesche de poisson, sçavoir le port aux Anglois190, distant du cap Breton environ deux à trois lieues: & l'autre, Niganis, 18 ou 20 lieues plus au nort. Les Portugais autrefois voulurent habiter ceste isle, & y passerent un hyver: mais la rigueur du temps & les froidures leur firent abandonner leur habitation. Toutes ces choses veues, je108/764repassay en France, après avoir demeuré quatre ans tant à l'habitation de Saincte Croix, qu'au port Royal191.
Note 188:(retour)Le Bras-d'or, ou Labrador.
Note 188:(retour)
Le Bras-d'or, ou Labrador.
Note 189:(retour)Voir 1613, p. 132, note 2.
Note 189:(retour)
Voir 1613, p. 132, note 2.
Note 190:(retour)Appelé depuis Louisbourg.
Note 190:(retour)
Appelé depuis Louisbourg.
Note 191:(retour)Champlain partit de Canseau le 3 septembre 1607; il avait quitté le Havre au commencement d'avril 1604: il y avait donc trois ans et cinq mois qu'il, était à l'Acadie.
Note 191:(retour)
Champlain partit de Canseau le 3 septembre 1607; il avait quitté le Havre au commencement d'avril 1604: il y avait donc trois ans et cinq mois qu'il, était à l'Acadie.
Fin du second Livre.
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