De l'isle d'Orléans jusques à Québec y a une lieue, & y arrivay le 3 Juillet, où estant, je cherchay lieu propre pour nostre habitation: mais je n'en peus trouver de plus commode, ny mieux scitué que la pointe de Québec, ainsi appellé des137/793Sauvages, laquelle estoit remplie de noyers & de vignes. Aussi tost j'employay une partie de nos ouvriers à les abbatre, pour y faire nostre habitation, l'autre à scier des aix, l'autre à fouiller la cave, & faire des fossez, & l'autre à aller quérir nos commoditez à Tadoussac avec la barque. La première chose que nous fismes fut le magazin pour mettre nos vivres à couvert, qui fut promptement fait par la diligence d'un chacun & le soin que j'en eu227. Proche de ce lieu est une riviere agréable228, où anciennement hyverna Jacques Cartier.
Note 227:(retour)Ici se trouvent, dans l'édition de 1613, les détails de la conspiration tramée contre Champlain, et de la construction des premiers logements élevés sur la pointe de Québec. (1613, p. 148-156.)
Note 227:(retour)
Ici se trouvent, dans l'édition de 1613, les détails de la conspiration tramée contre Champlain, et de la construction des premiers logements élevés sur la pointe de Québec. (1613, p. 148-156.)
Note 228:(retour)La Petite-Rivière, ou rivière Saint-Charles, à laquelle Cartier donna le nom de Sainte-Croix. (Voir 1613, p. 156-161.)
Note 228:(retour)
La Petite-Rivière, ou rivière Saint-Charles, à laquelle Cartier donna le nom de Sainte-Croix. (Voir 1613, p. 156-161.)
Pendant que les Charpentiers, Scieurs d'aix, & autres ouvriers travailloient à nostre logement, je fis mettre tout le reste à défricher autour de l'habitation, afin de faire des jardinages pour y semer des grains & graines, pour voir comme le tout succederoit, d'autant que la terre paroissoit fort bonne.
Cependant quantité de Sauvages estoient cabannez proche de nous, qui faisoient pesche d'anguilles, qui commencent à venir comme au 15 de Septembre & finit au 15 Octobre. En ce temps tous les Sauvages se nourrissent de ceste manne, & en font secher pour l'hyver jusques au mois de Fevrier, que les neges sont grandes comme de deux pieds & demy, & trois pieds pour le plus, qui est le temps que quand leurs anguilles, & autres choses qu'ils font secher, sont accommodées, ils vont chasser aux138/794castors, où ils sont jusques au commencement de janvier. Ils ne firent pas grand chasse de castors, pour estre les eaues trop grandes, & les rivieres desbordées, ainsi qu'ils nous dirent. Quand leurs anguilles leur faillent, ils ont recours à chasser aux eslans & autres bestes sauvages, qu'ils peuvent trouver en attendant le printemps, où j'eus moyen de les entretenir de plusieurs choses. Je consideray fort particulièrement leurs coustumes.
Tous ces peuples patissent tant, que quelquefois ils sont contraints de vivre de certains coquillages, & manger leurs chiens, & peaux, dequoy ils se couvrent contre le froid. Qui leur monstreroit à vivre, & leur enseigneroit le labourage des terres, & autres choses, ils apprendroient fort bien: car il s'en trouve assez qui ont bon jugement, & respondent à propos sur ce qu'on leur demande. Ils ont une meschanceté en eux, qui est d'user de vengeance, d'estre grands menteurs, & ausquels il ne le faut pas trop asseurer, sinon avec raison, & la force en la main. Ils promettent assez, mais ils tiennent peu, la plus-part n'ayans point de loy, selon que j'ay peu voir, avec tout plein d'autres faulses croyances. Je leur demanday de quelle sorte de cérémonies ils usoient à prier leur Dieu; ils me dirent qu'ils n'en usoient point d'autres, sinon qu'un chacun le prioit en son coeur comme il vouloit. Voila pourquoy il n'y a aucune loy parmy eux, & ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu, vivans comme bestes brutes, mais je croy qu'ils seroient bien tost réduits au Christianisme, si on habitoit & cultivoit leur terre, ce que la plus-part désirent. Ils ont parmy eux quelques139/795Sauvages qu'ils appellent Pilotois229, qu'ils croyent parler au diable visiblement, leur disant ce qu'il faut qu'ils facent tant pour la guerre, que pour autres choses, & s'ils leur commandoient qu'ils allassent mettre en exécution quelque entreprise, ils obéiroient aussi tost à son commandement. Comme aussi ils croyent que tous les songes qu'ils ont, sont véritables: & de faict, il y en a beaucoup qui disent avoir veu & songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais pour en parler avec vérité, ce sont visions diaboliques, qui les trompe & seduit. Voila tout ce que j'ay peu apprendre de leur croyance bestiale.
Note 229:(retour)Ce mot, cependant, serait basque, suivant le P. Biard. (Rel. de la Nouv. France, ch. VII.)
Note 229:(retour)
Ce mot, cependant, serait basque, suivant le P. Biard. (Rel. de la Nouv. France, ch. VII.)
Tous ces peuples sont bien proportionnez de leurs corps, sans difformité, & sont dispos. Les femmes sont aussi bien formées, potelées, & de couleur bazannée, à cause de certaines peintures dont elles se frotent, qui les fait paroistre olivastres. Ils sont habillez de peaux: une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie descouverte: mais l'hyver ils remédient à tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme de peaux d'eslan, loutres, castors, ours, loups marins, cerfs, & biches, qu'ils ont en quantité. L'hyver quand les neges sont grandes, ils font une manière de raquettes, qui sont grandes deux ou trois fois plus que celles de France, qu'ils attachent à leurs pieds, & vont ainsi dans les neges, sans enfoncer: car autrement ils ne pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux. Ils ont aussi une façon de mariage, qui est, Que quand une fille est140/796en l'aage de 14 ou 15 ans, & qu'elle a plusieurs serviteurs, elle a compagnie avec tous ceux que bon luy semble: puis au bout de 5 ou 6 ans elle prend lequel il luy plaist pour son mary, & vivent ensemble jusques à la fin de leur vie: sinon qu'après avoir demeuré quelque temps ensemble, & elles n'ont point d'enfans, l'homme se peut démarier, & prendre une autre femme, disant que la sienne ne vaut rien. Par ainsi les filles sont plus libres que les femmes.
Depuis qu'elles sont mariées elles sont chastes, & leurs maris sont la plus-part jaloux, lesquels donnent des presens aux pères ou parents des filles qu'ils ont espousées. Voila les cérémonies & façons dont ils usent en leurs mariages.
Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou une femme meurt, ils font une fosse, où ils mettent tout le bien qu'ils ont, comme chaudieres, fourrures, haches, arcs, flesches, robbes, & autres choses: puis ils mettent le corps dans la fosse, & le couvrent de terre, & mettent quantité de grosses pièces de bois dessus, & une autre debout, qu'ils peindent de rouge par en haut. Ils croyent l'immortalité des âmes, & disent qu'ils sont se resjouir en d'autres pays, avec leurs parents & amis qui sont morts. Si ce sont Capitaines ou autres d'auctorité, ils vont après leur mort 3 fois l'an faire un festin, chantans & dançans sur leur fosse.
Ils sont fort craintifs, & appréhendent infiniment leurs ennemis, & ne dorment presque point en repos en quelque lieu qu'ils soient, bien que je les asseurasse tous les jours de ce qu'il m'estoit possible, en leur remonstrant de faire comme nous, sçavoir,141/797veiller une partie, tandis que les autres dormiront, & chacun avoir tes armes prestes, comme celuy qui fait le guet, & ne tenir les songes pour vérité, sur quoy ils se reposent. Mais peu leur servoient ces remonstrances, & disoient que nous sçavions mieux nous garder de toutes ces choses qu'eux, & qu'avec le temps si nous habitions leur pays, ils le pourroient apprendre.
Semences de vignes plantées à Quebec par l'Autheur. Sa charité envers les pauvres Sauvages.
Le premier Octobre230je fis semer du bled, & au 15 du seigle.
Note 230:(retour)De l'année 1608.
Note 230:(retour)
De l'année 1608.
Le 3 du mois il fit quelques gelées blanches, & les fueilles des arbres commencèrent à tomber au 15.
Le 24 du mois, je fis planter des vignes du pays, qui vindrent fort belles. Mais après que je fus party de l'habitation pour venir en France, on les gasta toutes, sans en avoir eu soin, ce qui m'affligea beaucoup à mon retour.
Le 18 de Novembre tomba quantité de neges, mais elles ne durèrent que deux tours sur la terre.
Le 5 Fevrier il negea fort.
Le 20. du mois il apparut à nous quelques Sauvages qui estoient au delà de la riviere, qui crioient que nous les allassions secourir: mais il estoit hors de nostre puissance, à cause de la riviere qui charrioit142/798un grand nombre de glaces. Car la faim pressoit si fort ces pauvres miserables, que ne sçachans que faire, ils se resolurent de mourir, hommes, femmes, & enfans, ou de passer la riviere, pour l'esperance qu'ils avoient que je les assisterois en leur extrême necessité. Ayant donc prins ceste resolution, les hommes & les femmes prindrent leurs enfans, & se mirent en leurs canaux, pensans gaigner nostre coste par une ouverture de glaces que le vent avoit faite: mais il ne furent si tost au milieu de la riviere, que leurs canaux furent prins & brisez entre les glaces en mille pièces. Ils firent si bien qu'ils se jetterent avec leurs enfans, que les femmes portoient sur leur dos, dessus un grand glaçon. Comme ils estoient là dessus, on les entendoit crier, tant que c'estoit grand pitié, n'esperans pas moins que de mourir. Mais l'heur en voulut tant à ces pauvres miserables qu'une grande glace vint choquer par le costé de celle où ils estoient, si rudement, qu'elle les jetta à terre. Eux voyans ce coup si favorable, furent à terre avec autant de joye que jamais ils en receurent, quelque grande famine qu'ils eussent eu. Ils s'en vindrent à nostre habitation si maigres & défaits, qu'ils sembloient des anatomies, la plus-part ne se pouvans soustenir. Je m'estonnay de les voir, & de la façon qu'ils avoient passé, veu qu'ils estoient si foibles & débiles. Je leur fis donner du pain & des febves, mais ils n'eurent pas la patience qu'elles fussent cuites pour les manger: & leur prestay des escorces d'arbres pour couvrir leurs cabanes. Comme ils se cabanoient, ils advisèrent une charongne qu'il y avoit prés de deux mois que j'avois fait jetter143/799pour attirer des regnards, dont nous en prenions de noirs & de roux, comme ceux de France, mais beaucoup plus chargez de poil. Ceste charongne estoit une truye & un chien, qui avoient esté exposés durant la chaleur & le froid. Quand le temps s'adoucissoit; elle puoit si fort que l'on ne pouvoit durer auprès, neantmoins il ne laisserent de la prendre & emporter en leur cabanne, où aussi tost ils la devorerent à demy cuite, & jamais viande ne leur sembla de meilleur goust. J'envoyay deux ou trois hommes les advertir qu'ils n'en mangeassent point, s'ils ne vouloient mourir. Comme ils approchèrent de leur cabanne, ils sentirent une telle puanteur de ceste charongne à demy eschauffée, dont ils avoient chacun une pièce en la main, qu'ils penserent rendre gorge, qui fit qu'ils n'y arrêtèrent gueres. Je ne laissay pourtant de les accommoder selon ma puissance, mais c'estoit pour la quantité qu'ils estoient, & dans un mois ils eussent bien mangé tous nos vivres, s'ils les eussent eus en leur pouvoir, tant ils sont gloutons. Car quand ils en ont, ils ne mettent rien en reserve, & en font chère continuelle jour & nuict, puis après ils meurent de faim.
Ils firent encores une autre chose aussi miserable que la première. J'avois fait mettre une chienne au haut d'un arbre, qui servoit d'appast aux martres & oiseaux de proye, où je prenois plaisir, d'autant qu'ordinairement ceste charongne en estoit assaillie. Ces Sauvages furent à l'arbre, & ne pouvans monter dessus à cause de leur foiblesse, ils l'abbatirent, & aussi tost enleverent le chien, où il n'y avoit que144/800la peau & les os, & la teste puante & infecte, qui fut incontinent devoré.
Voila le plaisir qu'ils ont le plus souvent en hyver: car en esté ils ont assez dequoy se maintenir, & faire des provisions, pour n'estre assaillis de ces extrêmes necessitez, les rivieres abondantes en poisson, & chasse d'oiseaux, & autres bestes sauvages.
La terre est fort propre & bonne au labourage, s'ils vouloient prendre la peine d'y semer des bleds d'Inde, comme font tous leurs voisins Algomequins, Hurons231, & Hiroquois, qui ne sont attaquez d'un si cruel assaut de famine, pour y sçavoir remédier par le foin & prevoyance qu'ils ont, qui fait qu'ils vivent heureusement au prix de ces Montaignets, Canadiens232, & Souriquois, qui sont le long des costes de la mer. Les neges y sont 5 mois sur la terre, qui est depuis le mois de Décembre, jusques vers la fin d'Avril, qu'elles sont presque toutes fondues. Depuis Tadoussac jusques à Gaspé, cap Breton, nie de terre neufve, & grand baye233, les glaces & neges y sont encores en la plus-part des endroits jusques à la fin de May: auquel temps quelquefois l'entrée de la grande riviere est seellée de glaces, mais à Québec il n'y en a point, qui monstre une estrange différence pour 120 lieues de chemin en longitude: car l'entrée de la riviere est par les 49, 50 & 51 degré de latitude, & nostre habitation par les 46 & demy234.
Note 231:(retour)Dans l'édition de 1613, Champlain avait misOchastaiguins. C'était le nom d'un de leurs chefs.
Note 231:(retour)
Dans l'édition de 1613, Champlain avait misOchastaiguins. C'était le nom d'un de leurs chefs.
Note 232:(retour)Voir 1613, p. 169, note 2.
Note 232:(retour)
Voir 1613, p. 169, note 2.
Note 233:(retour)Ce qu'on appelait laGrand Bayeétait cette partie du Golfe qui s'étend vers le nord-est, entre la côte de Terreneuve et celle du Labrador.
Note 233:(retour)
Ce qu'on appelait laGrand Bayeétait cette partie du Golfe qui s'étend vers le nord-est, entre la côte de Terreneuve et celle du Labrador.
Note 234:(retour)L'édition de 1613 porte, en cet endroit: «46 & deux tiers.» Ce qui était plus proche de ce qu'on a trouvé de notre temps: d'après Bayfield, la latitude de Québec, au bastion de l'observatoire, est de 46° 49' 8".
Note 234:(retour)
L'édition de 1613 porte, en cet endroit: «46 & deux tiers.» Ce qui était plus proche de ce qu'on a trouvé de notre temps: d'après Bayfield, la latitude de Québec, au bastion de l'observatoire, est de 46° 49' 8".
145/801Pour ce qui est du pays, il est beau & plaisant, & apporte toutes sortes de grains & graines à maturité, y ayant de toutes les especes d'arbres que nous avons en nos forests par deçà, & quantité de fruicts, bien qu'ils soient sauvages, pour n'estre cultivez: comme noyers, cerisiers, pruniers, vignes, framboises, fraises, groiselles vertes & rouges, & plusieurs autres petits fruicts qui y sont assez bons. Aussi y a-il plusieurs sortes de bonnes herbes & racines. La pesche de poisson y est en abondance dans les rivieres, où il y a quantité de prairies & gibbier, qui est en nombre infiny.
Le 8 d'Avril en ce temps les neges estoient toutes fondues, & neantmoins l'air estoit encores assez froid jusques en May, que les arbres commencent à jetter leurs fueilles.
Partement de Québec jusques à l'isle Sainct Eloy, & de la rencontre que j'y fis des Sauvages Algomequins & Uchataiguins.
Pour cet effect235je partis le 18 dudit mois236, où la riviere commence à s'eslargir quelquefois d'une lieue, & lieue & demy en tels endroits. Le pays va de plus en plus en embellissant. Ce sont costaux en partie le long de la riviere, & terres unies sans rochers que fort peu. Pour la riviere elle est dangereuse en beaucoup d'endroits, à cause146/802des bancs & rochers qui sont dedans, & n'y fait pas bon naviger, si ce n'est la sonde à la main. La riviere est fort abondante en plusieurs sortes de poisson, tant de ceux qu'avons par deçà, comme d'autres que n'avons pas. Le pays est tout couvert de grandes & hautes forests des mesmes sortes qu'avons vers nostre habitation. Il y a aussi plusieurs vignes & noyers qui sont sur le bord de la riviere, & quantité de petits ruisseaux & rivieres, qui ne sont navigeables qu'avec des canaux. Nous passasmes proche de la pointe Saincte Croix. Cette pointe est de sable qui advance quelque peu dans la riviere, à l'ouvert du norouest, qui bat dessus. Il y a quelques prairies, mais elles sont innondées des eaues à toutes les fois que vient la plaine mer, qui pert de prés de deux brasses & demie. Ce partage est fort dangereux à passer pour la quantité de rochers qui sont au travers de la riviere, bien qu'il y aye bon achenal, lequel est fort tortu, où la riviere court comme un ras, & faut bien prendre le temps à propos pour le passer. Ce lieu a tenu beaucoup de gens en erreur, qui croyoient ne le pouvoir passer que de plaine mer, pour n'y avoir aucun achenal: maintenant nous avons trouvé le contraire: car pour descendre du haut en bas, on le peut de basse mer: mais de monter, il seroit mal-aisé, si ce n'estoit avec un grand vent, à cause du grand courant d'eau, & faut par necessité attendre un tiers de flot pour le passer, où il y a dedans le courant 6, 8, 10, 12, 15 brasses d'eau en l'achenal.
Note 235:(retour)C'est-à-dire: «Pour faire les descouvertures du pays des Yroquois.» (Voir 1613, fin du ch. VI, et commencement du ch. VII.)
Note 235:(retour)
C'est-à-dire: «Pour faire les descouvertures du pays des Yroquois.» (Voir 1613, fin du ch. VI, et commencement du ch. VII.)
Note 236:(retour)Le 18 juin.(Ibid.)
Note 236:(retour)
Le 18 juin.(Ibid.)
Continuant nostre chemin, nous fusmes à une riviere qui est fort agréable, distante du lieu de147/803Saincte Croix de neuf lieues, & de Québec 24 & l'avons nommée la riviere Saincte Marie237. Toute ceste riviere depuis Saincte Croix est fort plaisante & agréable.
Note 237:(retour)Aujourd'hui la rivière Sainte-Anne, qui est à une vingtaine de lieues de Québec.
Note 237:(retour)
Aujourd'hui la rivière Sainte-Anne, qui est à une vingtaine de lieues de Québec.
Continuant nostre routte, je fis rencontre de deux ou trois cents Sauvages, qui estoient cabannez proche d'une petite isle appellée S. Eloy238, distante de Saincte Marie d'une lieue & demie, & là les fusmes recognoistre, & trouvasmes que c'estoit des nations de Sauvages appeliez Ochateguins & Algoumequins, qui venoient à Québec, pour nous assister aux descouvertures du pays des Hiroquois, contre lesquels ils ont guerre mortelle, n'espargnant aucune chose qui soit à eux.
Note 238:(retour)Cette île est située devant l'église de Batiscan. Mais il y a apparence que le petit chenal qui la sépare de la côte nord, et qui porte encore le nom de Saint-Éloi, s'est exhaussé depuis le temps de Champlain.
Note 238:(retour)
Cette île est située devant l'église de Batiscan. Mais il y a apparence que le petit chenal qui la sépare de la côte nord, et qui porte encore le nom de Saint-Éloi, s'est exhaussé depuis le temps de Champlain.
Après les avoir recognus, je fus à terre pour les voir, & m'enquis qui estoit leur chef. Ils me dirent qu'il y en avoit deux, l'un appellé Yroquet, & l'autre Ochasteguin, qu'ils me monstrerent: & fus en leur cabane, où ils me firent bonne réception, selon leur coustume. Je commençay à leur faire entendre le sujet de mon voyage, dont ils furent fort resjouis, & après plusieurs discours je me retiray. Quelque temps après ils vindrent à ma chaloupe, où ils me firent present de quelque pelleterie, en me monstrant plusieurs signes de resjouinance, & de là s'en retournèrent à terre.
Le lendemain les deux chefs s'en vindrent me trouver, où ils furent une espace de temps sans dire mot, en songeant & petunant tousjours. Après avoir
148/804bien pensé, ils commencèrent à haranguer hautement à tous leurs compagnons qui estoient sur le bord du rivage avec leurs armes en la main, escoutans fort ententivement ce que leurs chefs leur disoient, sçavoir, Qu'il y avoit prés de dix lunes, ainsi qu'ils comptent, que le fils d'Yroquet m'avoit veu, & que je luy avois fait bonne réception, & desirions les assister contre leurs ennemis, avec lesqueîs ils avoient dés long temps la guerre, pour beaucoup de cruautez qu'ils avoient exercées contre leur nation, souz prétexte d'amitié; & qu'ayans tousjours depuis desiré la vengeance, ils avoient sollicité tous les Sauvages sur le bord de la riviere de venir à nous, pour faire alliance avec nous, & qu'ils n'avoient jamais veu de Chrestiens, ce qui les avoit aussi meus de nous venir voir, & que d'eux & de leurs compagnons j'en ferois tout ainsi que je voudrois. Qu'ils n'avoient point d'enfans avec eux, mais gens qui sçavoient faire la guerre, & pleins de courage, sçachans le pays & les rivieres qui sont au pays des Hiroquois, & que maintenant ils me prioient de retourner en nostre habitation, pour voir nos maisons: que trois tours après nous retournerions à la guerre tous ensemble: & que pour signe de grande amitié & resjouissance je fisse tirer des mousquets & harquebuses, & qu'ils seroient fort satisfaits: ce que je fia. Ils jetèrent de grands cris avec estonnement, & principalement ceux qui jamais n'en avoient ouy ny veus.
Après les avoir ouis, je leur fis response, que pour leur plaire, je desirois bien m'en retourner à nostre habitation, pour leur donner plus de contentement,149/805& qu'ils pouvoient juger que je n'avois autre intention que d'aller faire la guerre, ne portant avec moy que dés armes, & non des marchandises pour traicter, comme on leur avoit donné à entendre. Que mon desir n'estoit que d'accomplir ce que je leur avois promis: & si j'eusse sceu qu'on leur eust rapporté quelque chose de mal, que je tenois ceux là pour ennemis plus que les leur mesme. Ils me dirent qu'ils n'en croyoient rien, & que jamais ils n'en avoient ouy parler, neantmoins c'estoit le contraire: car il y avoit quelques Sauvages qui le dirent aux nostres. Je me contentay, attendant l'occasion de leur pouvoir monstrer par effect autre chose qu'ils n'eussent peu esperer de moy.
Retour à Quebec, & depuis continuation avec les Sauvages jusques au saut de la riviere des Hiroquois.
Le lendemain239) nous partismes tous ensemble pour aller à nostre habitation, où ils se resjouirent cinq ou six jours, qui se passèrent en dances & festins, pour le desir qu'ils avoient que nous fussions à la guerre.
Note 239:(retour)Le 21 ou le 22 de juin 1609. (Voir 1613, ch. VIII et IV.)
Note 239:(retour)
Le 21 ou le 22 de juin 1609. (Voir 1613, ch. VIII et IV.)
Le Pont vint aussi tost de Tadoussac avec deux petites barques pleines d'hommes, suivant une lettre où je le priois de venir le plus promptement qu'il luy seroit possible.
Les Sauvages le voyans arriver se resjouirent encores plus que devant, d'autant que je leur dis qu'il150/806me donnoit de ses gens pour les assister, & que peut estre nous irions ensemble.
Le 28 du mois240je partis de Québec pour assister ces Sauvages. Le premier Juin241arrivasmes à saincte Croix, distant de Québec de 15 lieues, avec une chaloupe équipée de tout ce qui m'estoit necessaire. Je partis de Saincte Croix le 3 de Juin242avec tous les Sauvages, & passasmes par les trois rivieres, qui est un fort beau pays, remply de quantité de beaux arbres. De ce lieu à Saincte Croix y a 15 lieues. A l'entrée d'icelle riviere y a six isles, trois desquelles sont fort petites, & les autres de 15 à 1600 pas de long, qui sont fort plaisantes à voir: & proche du lac Sainct Pierre243, faisant environ deux lieues dans la riviere244y a un petit sault d'eau, qui n'est pas beaucoup difficile à passer. Ce lieu est par la hauteur de 46 degrez quelques minutes moins de latitude. Les Sauvages du pays nous donnèrent à entendre, qu'à quelques journées il y a un lac par où passe la riviere, qui a dix journées, & puis on passe quelques saults, & après encore 3 ou 4 autres lacs de 5 ou 6 journées: & estans parvenus au bout, ils font 4 ou 5 lieues par terre, & entrent derechef dans un autre lac245, où le Saguenay prend la meilleure part de sa source. Les Sauvages viennent dudit lieu à Tadoussac. Les trois rivieres vont 20246journées des Sauvages; & disent qu'au bout d'icelle151/807riviere il y a des peuples247qui sont grands chasseurs, n'ayans de demeure arrestée, & qu'ils voyent la mer du nort en moins de six journées. Ce peu de terre que j'ay veu est sablonneuse, assez eslevée en costaux, chargée de quantité de pins & sapins sur le bord de la riviere: mais entrant dans la terre environ un quart de lieue, les bois y sont très-beaux & clairs, & le pays uny.
Note 240:(retour)Le 28 juin 1609.
Note 240:(retour)
Le 28 juin 1609.
Note 241:(retour)Le premier juillet. (Voir 1613, p. 184, note I.)
Note 241:(retour)
Le premier juillet. (Voir 1613, p. 184, note I.)
Note 242:(retour)Le 3 juillet.
Note 242:(retour)
Le 3 juillet.
Note 243:(retour)Voir 1613, p. 179, note 2.
Note 243:(retour)
Voir 1613, p. 179, note 2.
Note 244:(retour)Dans le Saint-Maurice. (Voir 1603, p. 30, 31.)
Note 244:(retour)
Dans le Saint-Maurice. (Voir 1603, p. 30, 31.)
Note 245:(retour)Le lac Saint-Jean.
Note 245:(retour)
Le lac Saint-Jean.
Note 246:(retour)L'édition de 1613 porte: «40 journées.» Les sources du Saint-Maurice sont à environ cent lieues des Trois-Rivières.
Note 246:(retour)
L'édition de 1613 porte: «40 journées.» Les sources du Saint-Maurice sont à environ cent lieues des Trois-Rivières.
Note 247:(retour)Probablement lesAtticamègues, ou Poissons-Blancs.
Note 247:(retour)
Probablement lesAtticamègues, ou Poissons-Blancs.
Continuant nostre routte jusques à l'entrée du lac Sainct Pierre, qui est un pays fort plaisant & uny, & traversant le lac à 2, 3 & 4 brases d'eau, lequel peut contenir de long 8 lieues, & de large 4. Du costé du nort nous veismes une riviere qui est fort agréable, qui va dans les terres 50 lieues, & l'ay nommée saincte Suzanne248: & du costé du sud il y en a deux, l'une appellée la riviere du Pont249, & l'autre de Gennes250, qui sont très-belles, & en beau & bon pays. L'eau est presque dormante dans le lac, qui est fort poissonneux. Du costé du nort il paroist des terres à 12 ou 13 lieues du lac, qui sont un peu montueuses. L'ayant traversé, nous passasmes par un grand nombre d'isles251, qui sont de plusieurs grandeurs, où il y a quantité de noyers, & vignes, & de belles prairies, avec force gibbier, & animaux sauvages, qui vont de la grand terre ausdites isles. La pescherie du poisson y est plus abondante qu'en aucun autre lieu de la riviere qu'eussions veu. De ces isles fusmes à l'entrée de la riviere152/808des Hiroquois252, où nous sejournasmes deux jours, & nous rafraischismes de bonnes venaisons, oiseaux & poissons, que nous donnoient les Sauvages, & où il s'esmeut entre eux quelque différend sur le sujet de la guerre, qui fut occasion qu'il n'y en eut qu'une partie qui se resolurent de venir avec moy, & les autres s'en retournèrent en leur pays avec leurs femmes & marchandises, qu'ils avoient traictées.
Note 248:(retour)Aujourd'hui, la rivière du Loup.
Note 248:(retour)
Aujourd'hui, la rivière du Loup.
Note 249:(retour)Aujourd'hui, la rivière de Nicolet. (Voir 1613, p. 180, note 2.)
Note 249:(retour)
Aujourd'hui, la rivière de Nicolet. (Voir 1613, p. 180, note 2.)
Note 250:(retour)Probablement la rivière d'Yamaska.
Note 250:(retour)
Probablement la rivière d'Yamaska.
Note 251:(retour)Les îles de Sorel.
Note 251:(retour)
Les îles de Sorel.
Note 252:(retour)Cette rivière a porté, depuis, les noms de Richelieu, de Sorel et de Chambly.
Note 252:(retour)
Cette rivière a porté, depuis, les noms de Richelieu, de Sorel et de Chambly.
Partant de cette entrée de riviere (qui a environ 4 à 500 pas de large, & est fort belle, courant au sud) nous arrivasmes à un lieu qui est par la hauteur de 45 degrez de latitude, à 22 ou 23 lieues des trois rivieres. Toute ceste riviere depuis son entrée jusques au premier sault, où il y a 15 lieues, est fort platte & environnée de bois, comme sont tous les autres lieux cy-dessus nommez, & des mesmes especes. Il y a neuf ou dix belles isles jusques au premier sault des Hiroquois, lesquelles tiennent environ lieue, ou lieue & demie, remplies de quantité de chesnes & noyers. La riviere tient en des endroits prés de demie lieue de large, qui est fort poissonneuse. Nous ne trouvasmes point moins de 4 pieds d'eau. L'entrée du sault est une manière de lac253où l'eau descend, qui contient environ trois lieues de circuit, & y a quelques prairies où il n'y habite aucuns Sauvages, pour le sujet des guerres. Il y a fort peu d'eau au sault, qui court d'une grande vistesse, & quantité de rochers & cailloux, qui font que les Sauvages ne les peuvent surmonter par eau: mais au retour ils les descendent fort bien. Tout cedit153/809pays est fort uny, remply de forests, vignes & noyers. Aucuns Chrestiens n'estoient encores parvenus jusques en cedit lieu, que nous, qui eusmes assez de peine à monter la riviere à la rame.
Note 253:(retour)Le bassin de Chambly.
Note 253:(retour)
Le bassin de Chambly.
Aussi tost que je fus arrivé au sault, je prins 5 hommes254, & fusmes à terre voir si nous pourrions passer ce lieu, & fismes environ lieue & demie sans en voir aucune apparence, sinon une eau courante d'une grande impetuosité, où d'un costé & d'autre y avoit quantité de pierres, qui sont fort dangereuses, & avec peu d'eau. Le sault peut contenir 600 pas de large. Et voyant qu'il estoit impossible couper les bois, & faire un chemin avec si peu d'hommes que j'avois, je me resolus avec le conseil d'un chacun, de faire autre chose que ce que nous nous estions promis, d'autant que les Sauvages m'avoient asseuré que les chemins estoient aisez: mais nous trouvasmes le contraire, comme j'ay dit cy-dessus, qui fut l'occasion que nous en retournasmes en nostre chaloupe, où j'avois laissé quelques hommes pour la garder, & donner à entendre aux Sauvages quand ils seroient arrivez, que nous estions allez descouvrir le long dudit sault.
Note 254:(retour)Dans l'édition de 1613, on lit: «Des Marais, la Routte & moy, & cinq hommes fusmes à terre»...
Note 254:(retour)
Dans l'édition de 1613, on lit: «Des Marais, la Routte & moy, & cinq hommes fusmes à terre»...
Après avoir veu ce que desirions de ce lieu, en nous en retournant nous fismes rencontre de quelques Sauvages, qui venoient pour descouvrir comme nous avions fait, qui nous dirent que tous leurs compagnons estoient arrivez à nostre chaloupe, où nous les trouvasmes fort contents & satisfaits de ce que nous allions de la façon sans guide, sinon que154/810par le rapport de ce que plusieurs fois ils nous avoient fait.
Estant de retour, & voyant le peu d'apparence qu'il y avoit de passer le sault avec nostre chaloupe, cela m'affligea, & me donna beaucoup de desplaisir de m'en retourner sans avoir veu un grand lac remply de belles isles, & quantité de beau pays, qui borne le lac où habitent leurs ennemis, comme ils me l'avoient figuré. Après avoir bien pensé en moy mesme, je me resolus d'y aller pour accomplir ma promesse, & le desir que j'avois, & m'embarquay avec les Sauvages dans leurs canaux, & prins avec moy deux hommes de bonne volonté. Car quand ce fut à bon escient que nos gens veirent que je me deliberay d'aller avec leurs canaux, ils saignerent du nez, ce qui me les fit renvoyer à Tadoussac255.
Note 255:(retour)Au lieu de cette dernière phrase, il y avait, dans l'édition de 1613: «Après avoir proposé mon dessein à des Marais & autres de la chalouppe, je priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation avec le reste de nos gens, soubs l'esperance qu'en brief, avec la grâce de Dieu, je les reverrois.»
Note 255:(retour)
Au lieu de cette dernière phrase, il y avait, dans l'édition de 1613: «Après avoir proposé mon dessein à des Marais & autres de la chalouppe, je priay ledit des Marais de s'en retourner en nostre habitation avec le reste de nos gens, soubs l'esperance qu'en brief, avec la grâce de Dieu, je les reverrois.»
Aussi tost je fus parler aux Capitaines des Sauvages & leur donnay à entendre comme ils nous avoient dit le contraire de ce que j'avois veu au sault, sçavoir, qu'il estoit hors nostre puissance d'y pouvoir passer avec la chaloupe, toutesfois que cela ne m'empescheroit de les assister comme je leur avois promis. Ceste nouvelle les attrista fort, & voulurent prendre une autre revolution: mais je leur dis, & les y sollicitay, qu'ils eussent à continuer leur premier dessein, & que moy troisiesme, je m'en irois à la guerre avec eux dans leurs canaux, pour leur monstrer que quant à moy je ne voulois manquer de parole en leur endroit, bien que je fusse seul, &155/811que pour lors je ne voulois forcer personne de mes compagnons de s'embarquer, sinon ceux qui en auroient la volonté, dont j'en avois trouvé deux, que je menerois avec moy.
Ils furent fort contents de ce que je leur dis & d'entendre la resolution que j'avois, me promettant toujours de me faire voir choses belles.
Partement du sault de la riviere des Hiroquois. Description d'un grand lac. De la rencontre des ennemis que nous fismes audit lac, & de la façon & conduite qu'ils usent en allant attaquer les Hiroquois.
Je partis dudit Sault de la riviere des Hiroquois le 2 Juillet256. Tous les Sauvages commencèrent à apporter leurs canaux, armes & bagage par terre environ demie lieue, pour passer l'impetuosité & la force du sault, ce qui fut promptement fait.
Note 256:(retour)Probablement le 12 juillet. (Voir 1613, p. 184, note 1.)
Note 256:(retour)
Probablement le 12 juillet. (Voir 1613, p. 184, note 1.)
Aussi tost ils les mirent tous en l'eau, & deux hommes en chacun, avec leur bagage, & firent aller un des hommes de chasque canot par terre environ 1 lieue 1/2 que peut contenir ledit sault, mais non si impétueux comme à l'entrée, sinon en quelques endroits de rochers qui barrent la riviere, qui n'est pas plus large de trois à quatre cents pas. Après que nous eusmes passé le sault, qui ne fut sans peine, tous les Sauvages qui estoient allez par terre, par un chemin assez beau & pays uny, bien qu'il y aye156/812quantité de bois, se rembarquèrent dans leurs canaux. Les hommes que j'avois furent aussi par terre, & moy par eau, dedans un canau. Ils firent reveue de tous leurs gens, & se trouva 24 canaux, où il y avoit 60 hommes. Après avoir fait leur reveue, nous continuasmes le chemin jusques à une isle257qui tient trois lieues de long, remplie des plus beaux pins que j'eusse jamais veu. Ils firent la chasse, & y prindrent quelques bestes sauvages. Passant plus outre environ trois lieues de là, nous y logeasmes pour prendre le repos la nuict ensuivant.
Note 257:(retour)L'ile Sainte-Thérèse.
Note 257:(retour)
L'ile Sainte-Thérèse.
Incontinent un chacun d'eux commença l'un à couper du bois, les autres à prendre des escorces d'arbre pour couvrir leurs cabanes, pour se mettre à couvert: les autres à abbatre de gros arbres pour se barricader sur le bord de la riviere autour de leurs cabanes; ce qu'ils sçavent si proprement faire, qu'en moins de deux heures cinq cents de leurs ennemis auroient bien de la peine à les forcer, sans qu'ils en fissent beaucoup mourir. Il ne barricadent point le costé de la riviere où sont leurs canaux arrangez, pour s'embarquer si l'occasion le requeroit.
Après qu'ils furent logez, ils envoyerent trois canaux avec neuf bons hommes, comme est leur coustume, à tous leurs logemens, pour descouvrir deux ou trois lieues s'ils n'apperceuront rien, qui après se retirent. Toute la nuict ils se reposent sur la descouverture des avant-coureurs, qui est une tres-mauvaise coustume en eux: car quelquefois ils sont surpris de leurs ennemis en dormant, qui les157/813assomment, sans qu'ils ayent le loisir de se mettre sur pieds pour se défendre.
Recognoissant cela, je leur remonstrois la faute qu'ils faisoient, & qu'ils devoient veiller, comme ils nous avoient veu faire toutes les nuicts, & avoir des hommes aux aguets, pour escouter & voir s'ils n'appercevroient rien; & ne point vivre de la façon comme bestes. Ils me dirent qu'ils ne pouvoient veiller, & qu'ils travailloient assez de jour à la chasse; d'autant que quand ils vont en guerre ils divisent leurs troupes en trois, sçavoir, une partie pour la chasse separée en plusieurs endroits: une autre pour faire le gros, qui sont tousjours sur leurs armes: & l'autre partie en avant-coureurs, pour descouvrir le long des rivieres, s'ils ne verront point quelque marque ou signal par où ayent passé leurs ennemis, ou leurs amis: ce qu'ils cognoissent par de certaines marques que les Chefs se donnent d'une nation à l'autre, qui ne sont tousjours semblables, s'advertissans de temps en temps quand ils en changent; & par ce moyen ils recognoissent si ce sont amis ou ennemis qui ont passé. Les chasseurs ne chassent jamais de l'avant du gros, ny des avant-coureurs, pour ne donner d'allarme ny de détordre, mais sur la retraite & du costé qu'ils n'appréhendent leurs ennemis, & continuent ainsi jusques à ce qu'ils soient à deux ou trois journées de leurs ennemis, qu'ils vont de nuict à la desrobée, tous en corps, horsmis les coureurs, & le jour se retirent dans le fort des bois, où ils répètent, sans s'esgarer ny mener bruit, ni faire aucun feu, afin de n'estre apperceus, si par fortune leurs ennemis passoient, ny pour ce158/814qui est de leur manger durant ce temps. Ils ne font du feu que pour petuner; & mangent de la farine de bled d'Inde cuite, qu'ils destrempent avec de l'eau, comme bouillie. Ils conservent ces farines pour leur necessité, & quand ils sont proches de leurs ennemis, où quand ils font retraitte après leurs charges, ils ne s'amusent à chasser, se retirant promptement.
A tous leurs logemens ils ont leur Pilotois, ou Ostemouy258, qui sont manières de gens qui font les devins, en qui ces peuples ont croyance, lequel fait une cabanne entourée de petits bois, & la couvre de sa robbe. Après qu'elle est faite, il se met dedans en sorte qu'on ne le voit en aucune façon, puis Comme ce prend un des piliers de sa cabanne, & la fait bransler, marmotant certaines paroles entre ses dents, par lesquelles il dit qu'il invoque le diable, & qu'il s'apparoist à luy en forme de pierre, & luy dit s'ils trouveront leurs ennemis, & s'ils en tueront beaucoup. Ce Pilotois est prosterné en terre, sans remuer, ne faisant que parler au diable; puis aussi tost se leve sur les pieds, en parlant & se tourmentant d'une telle façon, qu'il est tout en eau, bien qu'il soit nud. Tout le peuple est autour de la cabanne assis sur leur cul comme des singes. Ils me disoient souvent que le branslement que je voyois de la cabanne, estoit le diable qui la faisoit mouvoir, & non celuy qui estoit dedans, bien que je veisse le contraire: car c'estoit (comme j'ay dit cy-dessus) le Pilotois qui prenoit un des bâtons de sa cabanne, & la faisoit159/815ainsi mouvoir. Ils me dirent aussi que je verrois sortir du feu par le haut, ce que je ne veis point. Ces drosles contrefont aussi leur voix grosse & claire, parlant en langage incogneu aux autres Sauvages, & quand ils la representent cassée, ils croyent que c'est le diable qui parle, & qui dit ce qui doit arriver en leur guerre, & ce qu'il faut qu'ils facent. Neantmoins tous ces garnimens que font les devins, de cent paroles n'en disent pas deux véritables, & vont abusans ces pauvres gens, comme il y en a assez parmy le monde, pour tirer quelque denrée du peuple. Je leur remonstrois souvent que tout ce qu'ils faisoient n'estoit que folie, & qu'ils ne devoient y adjouster foy.
Note 258:(retour)L'édition de 1613 porte: «Ostemoy.» Ce mot, que Lescarbot écritAoutmoin, était employé par les Souriquois; le mot pilotais paraît être d'origine basque. (Voir 1613, p. 187, note 1.)
Note 258:(retour)
L'édition de 1613 porte: «Ostemoy.» Ce mot, que Lescarbot écritAoutmoin, était employé par les Souriquois; le mot pilotais paraît être d'origine basque. (Voir 1613, p. 187, note 1.)
Or après qu'ils ont sceu de leurs devins ce qui leur doit succeder, les Chefs prennent des bâtons de la longueur d'un pied autant en nombre qu'ils sont, & signalent par d'autres un peu plus grands, leurs Chefs: puis vont dans le bois, & esplanadent une place de cinq ou six pieds en quarré, où le chef, comme Sergent major, met par ordre tous ces bâtons comme bon luy semble, puis appelle tous tes compagnons, qui viennent tous armez, & leur monstre le rang & ordre qu'ils devront tenir lors qu'ils se battront avec leurs ennemis: ce que tous ces Sauvages regardent attentivement, remarquans la figure que leur chef a faite avec ces bâtons, & aprés se retirent de là, & commencent à se mettre en ordre, ainsi qu'ils ont veu lesdits bâtons, puis se meslent les uns parmy les autres, & retournent derechef en leur ordre, continu ans deux ou trois fois, & font ainsi à tous leurs logemens, sans qu'il soit besoin de160/816Sergent pour leur faire tenir leurs rangs, qu'ils sçavent fort bien garder, sans se mettre en confusion. Voila la règle qu'ils tiennent à leur guerre.
Nous partismes le lendemain, continuant nostre chemin dans la riviere jusques à l'entrée du lac. En icelle y a nombre de belles isles, qui sont basses, remplies de très-beaux bois & prairies, où il y a quantité de gibbier, & chasse d'animaux, comme cerfs, daims, faons, chevreuls, ours, & autres sortes d'animaux qui viennent de la grand'terre ausdites isles. Nous y en prismes quantité. Il y a aussi grand nombre de castors tant en la riviere qu'en plusieurs autres petites qui viennent tomber dans icelle. Ces lieux ne sont habitez d'aucuns Sauvages, bien qu'ils soient plaisans, pour le sujet de leurs guerres, & se retirent des rivieres le plus qu'ils peuvent au profond des terres; afin de n'estre si tost surpris.
Le lendemain entrasmes dans le lac, qui est de grande estendue, comme de 50 ou 60 lieues259, où j'y veis 4 belles isles260, contenans 10, 12 & 15 lieues de long, qui autrefois ont esté habitées par les Sauvages, comme aussi la riviere des Hiroquois: mais elles ont esté abandonnées depuis qu'ils ont eu guerre les uns contre les autres: aussi y a-il plusieurs rivieres qui viennent tomber dedans le lac, environnées de nombre de beaux arbres, de mesmes especes que nous avons en France, avec force vignes, plus belles qu'en aucun lieu que j'eusse veu: force chastaigniers,161/817& n'en avois encores point veu que dessus le bord de ce lac, où il y a grande abondance de poisson de plusieurs especes. Entre autres y en a un, appellé des Sauvages du payschaoufarou261, qui est de plusieurs longueurs: mais les plus grands contiennent, à ce que m'ont dit ces peuples, huict à dix pieds. J'en ay veu qui en contenoient 5 qui estoient de la grosseur de la cuisse, & avoient la teste grosse comme les deux poings, avec un bec de deux pieds & demy de long, & a double rang de dents fort aiguës & dangereuses. Il a toute la forme du corps tirant au brochet, mais il est armé d'escailles si fortes, qu'un coup de poignard ne les sçauroit percer, & est de couleur de gris argenté. Il a aussi l'extrémité du bec comme un cochon. Ce poisson fait la guerre à tous les autres qui sont dans ces lacs & rivieres, & a une industrie merveilleuse, à ce que m'ont asseuré ces peuples, qui est, que quand il veut prendre quelques oiseaux, il va dedans des joncs ou roseaux, qui sont sur les rives du lac en plusieurs endroits, & met le bec hors l'eau sans se bouger: de façon que lors que les oiseaux viennent se reposer sur le bec, pensans que ce soit un tronc de bois, il est si subtil, que serrant le bec qu'il tient entr'ouvert, il les tire par les pieds souz l'eau. Les Sauvages m'en donnèrent une teste, dont ils font grand estat, disans que lors qu'ils ont mal à la teste, ils se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudain.
Note 259:(retour)L'auteur, en 1632, avait acquis des idées plus exactes sur l'étendue du lac Champlain, qu'il n'en avait lors de sa première expédition. Aussi, au lieu de «80 ou 100 lieues,» comme il avait dit en 1613, il ne met ici que «50 ou 60»: ce qui cependant est encore un peu trop fort, car le lac Champlain n'a que trente et quelques lieues de long.
Note 259:(retour)
L'auteur, en 1632, avait acquis des idées plus exactes sur l'étendue du lac Champlain, qu'il n'en avait lors de sa première expédition. Aussi, au lieu de «80 ou 100 lieues,» comme il avait dit en 1613, il ne met ici que «50 ou 60»: ce qui cependant est encore un peu trop fort, car le lac Champlain n'a que trente et quelques lieues de long.
Note 260:(retour)Voir 1613, p. 189, note 2.
Note 260:(retour)
Voir 1613, p. 189, note 2.
Note 261:(retour)Voir 1613, p. 190, note 1.
Note 261:(retour)
Voir 1613, p. 190, note 1.
Continuant nostre routte dans ce lac du costé de l'Occident, considerant le pays, je veis du costé de162/818l'Orient de fort hautes montagnes, où sur le sommet y avoit de la nege. Je m'enquis aux Sauvages si ces lieux estoient habitez: ils me respondirent qu'ouy, & que c'estoient Hiroquois262, & qu'en ces lieux y avoit de belles vallées, & campagnes fertiles en bleds, comme j'en ay mangé aud. pays, avec infinité d'autres fruicts; & que le lac alloit proche des montagnes, qui pouvoient estre esloignées de nous, à mon jugement, de 15 lieues. J'en veis au midy d'autres qui n'estoient moins hautes que les premières, horsmis qu'il n'y avoit point de nege. Les Sauvages me dirent que c'estoit où nous devions aller trouver leurs ennemis, & qu'elles estoient for peuplées, & qu'il falloit passer par un sault d'eau que je veis depuis, & de là entrer dans un autre lac263qui contient trois à quatre lieues de long, & qu'estans parvenus au bout d'iceluy, il falloit faire 4 lieues264de chemin par terre, & passer une riviere, qui va tomber en la coste des Almouchiquois, tenant à celle des Almouchiquois265, & qu'ils n'estoient que deux jours à y aller avec leurs canaux, comme je l'ay sceu depuis par quelques prisonniers que nous prismes, qui me discoururent fort particulièrement de tout ce qu'ils en avoient recogneu, par le moyen de quelques truchemens Algoumequins, qui sçavoient la langue des Hiroquois266.
Note 262:(retour)Voir 1613, p. 191, note 1.
Note 262:(retour)
Voir 1613, p. 191, note 1.
Note 263:(retour)Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George, qui a une dizaine de lieues de long. C'est aussi la longueur que lui donne Champlain, en 1613.
Note 263:(retour)
Le lac Saint-Sacrement, aujourd'hui le lac George, qui a une dizaine de lieues de long. C'est aussi la longueur que lui donne Champlain, en 1613.
Note 264:(retour)L'édition de 1613 porte: «quelques deux lieues.»
Note 264:(retour)
L'édition de 1613 porte: «quelques deux lieues.»
Note 265:(retour)En comparant ce passage avec le texte de 1613, qui lui-même est fautif en cet endroit, on peut juger que l'auteur a voulu mettre: «passer une rivière (l'Hudson), qui va tomber en la côte des Almouchiquois, tenant à celle de Norembègue.»
Note 265:(retour)
En comparant ce passage avec le texte de 1613, qui lui-même est fautif en cet endroit, on peut juger que l'auteur a voulu mettre: «passer une rivière (l'Hudson), qui va tomber en la côte des Almouchiquois, tenant à celle de Norembègue.»
Note 266:(retour)L'auteur s'exprimait ainsi dès 1613.
Note 266:(retour)
L'auteur s'exprimait ainsi dès 1613.
163/819Or comme nous commençasmes à approcher à deux ou trois journées de la demeure de leurs ennemis, nous n'allions plus que la nuict, & le jour nous nous reposions, neantmoins ne laissoient tousjours de faire leurs superstitions accoustumées, pour sçavoir ce qui leur pourroit succeder de leurs entreprises, & souvent me venoient demander si j'avois songé, & avois veu leurs ennemis. Je leur respondois que non, & leur donnois courage, & bonne esperance. La nuict venue, nous nous mismes en chemin jusques au lendemain, où nous nous retirasmes dans le fort du bois, pour y passer le reste du jour. Sur les dix ou onze heures, après m'estre quelque peu proumené autour de nostre logement, je me fus reposer, & en dormant, je songeay que je voyois les Hiroquois nos ennemis dedans le lac, proche d'une montagne, qui se noyoient à nostre veue; & les voulant secourir, nos Sauvages alliez me disoient qu'il les falloit tous laisser mourir, & qu'ils ne valloient rien. Estant esveillé, ils ne faillirent comme à l'accoustumée, de me demander si j'avois songé quelque chose. Je leur dis en effect ce que j'avois songé. Cela leur apporta une telle croyance, qu'ils ne doutèrent plus de ce qui leur devoit advenir pour leur bien.
Le soir estant venu, nous nous embarquasmes en nos canaux pour continuer nostre chemin: & comme nous allions fort doucement, & sans mener bruit, le vingt-neufiesme du mois267nous fismes rencontre des Hiroquois sur les dix heures du soir au bout164/820d'un cap268qui advance dans le lac du costé de l'Occident, lesquels venoient à la guerre. Eux & nous commençasmes à jetter de grands cris, chacun se parant de ses armes. Nous nous retirasmes vers l'eau, & les Hiroquois mirent pied à terre, & arrangèrent tous leurs canaux les uns contre les autres, & commencerent à abbatre du bois avec de meschantes haches qu'ils gaignent quelquefois à la guerre, & d'autres de pierre, & se barricadèrent fort bien.
Note 267:(retour)Le 29 juillet 1609.
Note 267:(retour)
Le 29 juillet 1609.
Note 268:(retour)Probablement la pointe Saint-Frédéric(Crown Point).
Note 268:(retour)
Probablement la pointe Saint-Frédéric(Crown Point).
Aussi les nostres tindrent toute la nuict leurs canaux arrangez les uns contre les autres attachez à des perches pour ne s'esgarer, & combattre tous ensemble s'il en estoit de besoin; & estions à la portée d'une flesche vers l'eau du costé de leurs barricades. Comme ils furent armez & mis en ordre, ils envoyerent deux canaux separez de la troupe, pour sçavoir de leurs ennemis s'ils vouloient combatre, lesquels respondirent qu'ils ne desiroient autre chose: mais que pour l'heure, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence, & qu'il falloit attendre le jour pour se cognoistre, & qu'aussi tost que le Soleil se leveroit, ils nous livreroient le combat: ce qui fut accordé par les nostres; & en attendant toute la nuict se passa en dances & chansons, tant d'un costé que d'autre, avec une infinité d'injures, & autres propos, comme, du peu de courage qu'ils avoient, avec le peu d'effect & resistance contre leurs armes, & que le jour venant, ils le sentiroient à leur ruine. Les nostres aussi ne manquoient de repartie, leur disant qu'ils verroient des effects d'armes que jamais ils n'avoient veus; & tout plein d'autres discours, comme165/821on a accoustumé à un siege de ville. Après avoir bien chanté, dancé & parlementé les uns aux autres, le jour venu, mes compagnons & moy estions tousjours couverts, de peur que les ennemis ne nous veissent, preparans nos armes le mieux qu'il nous estoit possible, estans toutesfois separez, chacun en un des canaux des Sauvages montagnars. Après que nous fusmes armez d'armes légères, nous prismes chacun une harquebuse, & descendismes à terre. Je vey sortir les ennemis de leur barricade, qui estoient prés de 200 hommes fort & robustes à les voir, qui venoient au petit pas au devant de nous, avec une gravité & asseurance, qui me contenta fort, à la teste desquels y avoit trois chefs. Les nostres aussi alloient en mesme ordre, & me dirent que ceux qui avoient trois grands pennaches estoient les chefs, & qu'il n'y en avoit que ces trois, & qu'on les recognoissoit à ces plumes qui estoient beaucoup plus grandes que celles de leurs compagnons, & que je fisse ce que je pourrois pour les tuer. Je leur promis de faire ce qui seroit de ma puissance, & que j'estois bien fasché qu'ils ne me pouvoient bien entendre, pour leur donner l'ordre & façon d'attaquer leurs ennemis, & qu'indubitablement nous les desferions tous, mais qu'il n'y avoit remède: que j'estois tres-aise de leur donner courage, & leur monstrer la bonne volonté qui estoit en moy, quand serions au combat.
Aussi tost que fusmes à terre ils commencèrent à courir environ deux cents pas vers leurs ennemis qui estoient de pied ferme, & n'avoient encores apperceu mes compagnons, qui s'en allèrent dans les bois avec quelques Sauvages. Les nostres commencerent166/822à m'appeller à grands cris; & pour me donner passage ils s'ouvrirent en deux, & me mis à la teste, marchant environ 20 pas devant, jusqu'à ce que je fusse à 30 pas des ennemis, où aussi tost ils m'apperceurent, & firent alte en me contemplant, & moy eux. Comme je les veis esbranler pour tirer sur nous, je couchay mon harquebuse en joue, & visay droit à un des trois chefs, duquel coup il en tomba deux par terre, & un de leurs compagnons qui fut blessé, qui quelque temps après en mourut. J'avois mis 4 balles dedans mon harquebuse. Les nostres ayans veu ce coup si favorable pour eux, ils commencèrent à jetter de si grands cris, qu'on n'eust pas ouy tonner; & cependant les flesches ne manquoient de part ne d'autre. Les Hiroquois furent fort estonnez, que si promptement deux hommes avoient esté tuez, bien qu'ils fussent armez d'armes tissues de fil de cotton, & de bois, à l'espreuve de leurs flesches; ce qui leur donna une grande apprehension. Comme je rechargeois, l'un de mes compagnons tira un coup de dedans le bois, qui les estonna derechef de telle façon, voyans leurs chefs morts, qu'ils perdirent courage, se mirent en fuitte, & abandonnèrent le champ, & leur fort, s'enfuyans dedans le profond des bois, où les poursuivant, j'en fis demeurer encores d'autres. Nos Sauvages en tuèrent aussi plusieurs, & en prindrent dix ou douze prisonniers. Le reste se sauva avec les blessez. Il y en eut des nostres quinze ou seize de blessez de coups de flesches, qui furent promptement guéris.
Après que nous eusmes eu la victoire, ils s'amuserent à prendre force bled d'Inde, & les farines des167/823ennemis, & aussi leurs armes, qu'ils avoient laissées pour mieux courir. Et ayans fait bonne chère, dancé & chanté, trois heures après nous en retournasmes avec les prisonniers.
Ce lieu où se fit ceste charge est par les 43 degrez & quelques minutes de latitude, & je nommay le lac de Champlain.
Retour de la rencontre, & ce qui se passa par le chemin.