Mais si la hauteur n'est asseurée que par estime du ban, l'on tasche le mieux que l'on peut d'aller cognoistre la terre pour s'arouter avec certitude, comme le Cap de Rase, saincte Marie, isles sainct Pierre, ou autres caps, attenants à ladite isle de Terre-Neufve, ou quelques batures qu'aucuns, cognoissent à la sonde & au poisson qui s'y pesche, & ainsi cherche lieu certain pour s'adresser & asseurer de la route, & allant recognoistre ces terres, que ce ne soit durant la brune ny de nuict: il y faut aller sagement & discrettement faisant faire bon quart, se donner garde des marées suivant le lieu où l'on est. Ceux qui partent du ban, beaucoup y en a qui sainct Pierre ou cap de Raye, tenant à ladite isle de Terre-Neufve, entre l'isle sainct Paul ou Cap sainct Laurent, tenant à l'isle du cap Breton, pour entrer au golphe sainct Laurent, ainsi que chacun desire faire sa route.
Et si l'on desire aller à la coste d'Acadie, Souricois, Etechemins, & Allemouchicois, l'on peut aller recognoistre le Cap Breton ou les isles de Canseau, l'Isle Verte, Sesambre, la Heve, Cap de Sable, Menasne, Isle Longue, & celle des Monts Deserts, ou le Cap-blan, proche de Mal Barre terre basse, à 20 & 25 lieues vers l'eau on à la sonde à 50 brasses fond attreant, venant à la terre, marque que Dieu a donnée aux navigateurs pour ne se perdre, pourveu qu'ils ne soient point paresseux ny négligents de sonder.
34/1362Toutes cesdites costes & caps, cy dessus nommez, ne sont esloignez dudit grand Ban jusqu'au cap Breton que de 100, ou de Canseau 120 lieues, entre deux est l'Isle de Sable, sur la hauteur de 43 degrés & demy de latitude 25 à 30 lieues du Cap Breton, Nort & Sud, fort dangereuse & baturiere, de laquelle l'on se doit donner garde: les marées portent sur icelle venant du Nort & Nornorrouest.
De façon que la navigation qui se fait en ces païs là est comme asseurée sans courir beaucoup de risque, encores que les estimes ne soient bien certaines pour les cognoissances cy dessus dites, on sçait où l'on est, refaisant une nouvelle, comme si on partoit d'un port, & l'ignorance d'un marinier qui a passé une ou deux fois seroit bien grande, si en 125 lieues qu'il y a du grand Ban aux costes de la Nouvelle France, fit tant d'erreurs en son estime, qu'il ne sceut se donner garde d'aborder la terre, où il iroit souvent sans la cognoissance dudit grand Ban, qui occasionne que tant de vaisseaux ne se perdent, comme ils feroient, si cela n'estoit, ce qui r'adresse le marinier de son estime.
Et pour les navigations qui se font de la Nouvelle France Occidentale, aux costes de France, Angleterre, & Irlande, il y a des marques & enseignements en la mer, de la sonde que l'on l'apporté827de 55 & 30 à 25 lieues en mer en des endroits, suivant la hauteur où l'on se treuve, donne à cognoistre le lieu où l'on est, le chemin que l'on a à faire & la route que l'on doit tenir, refaisant nouvelle estime, & si la hauteur n'est que par estime,35/1363les anciens navigateurs par une longue pratique tant du passé que de l'heure presente recognoissent le fond des sondes, si c'est rocher sable d'orloge, ou vaseux, argile, coquillage, autre fond à grain d'orge, pailleteux, petits gravois, & ainsi d'autres noms qu'on donne pour cognoistre la différence des fonds, à ce joincte la profondeur de tant de brasses, il cognoisse le lieu où ils sont, & la route qu'ils doivent tenir, soit pour aller aux costes de France, Angleterre ou Escone, & s'ils ne sont mariniers bien cognoissants à ces sondes, il arrive qu'au lieu d'aller en la manche, ils vont celle de sainct George tres-mauvaise, si l'on n'en a la cognoissance qui est au Nort de Sorlingues & costes d'Angleterre: d'ailleurs il est à craindre comme les costes de Bretagne, mais si le temps est beau, il n'y a rien à apprehender, & si en si peu de chemin de 55, 30 & 25 lieues, on fait une si mauvaise estime, pour aller aborder la terre: le marinier seroit bien neuf & ignorant en ce qui seroit de la navigation, & par ainsi se recognoist la providence de Dieu, & enseignements qu'il donne aux mariniers, pour se conserver & les soulager des estimes.
Note 827:(retour)Que l'on l'apporte? ou peut-êtreque l'on a la portée de...?
Note 827:(retour)
Que l'on l'apporte? ou peut-êtreque l'on a la portée de...?
De plus, ce qui soulage grandement le marinier, est qu'és costes d'Espagne il y a grande profondeur d'eau, & la plus part des terres fort hautes qui se peuvent voir de loing aux mariniers, qui fait que l'on n'en approche que selon que le navigateur desire il n'y a que la brune ou la nuict qui le pourroit endommager, & diray qu'en ce temps de brune on en approcheroit de fort prés, pour estre la coste saine, & eviter le péril, & remettre à la mer, que36/1364l'on ne seroit si aysement à une terre basse où l'on seroit dessus premier que se pouvoir garantir, ce qui arrive par l'estime du pilote qui croyoit estre trop de l'arriére, au contraire il se faut tousjours faire plus de l'avant. Or quoy que s'en soit l'on a des enseignements, premier qu'arriver à terre, soit par sondes, hostes, terres, oyseaux, herbiers, qui se rencontrent en d'aucunes mers, poissons, changement de temps, saisons, & plusieurs autres marques, desquelles les navigateurs ont cognoissance, qui soulagent fort l'estime du pilote avec de grandes consolations: que si ces marques & enseignements n'estoient en la mer, la navigation seroit beaucoup plus perilleuse & suject aux risques qu'elle n'est, car en un bon vaisseau il n'y a à craindre que la terre & le feu, c'est pourquoy quand on est entre des terres & proche des costes, il faut estre grandement soigneux de dormir plus le jour que la nuict, prendre garde aux transports des marées pour eviter le lieu où elles vous pourroient porter, afin que quand vous arriverez au port de salut, vous rendiez grâces à Dieu.
Or voions les estimes des navigateurs très necessaires au marinier, si on ne les a prises si justement, au moins en approcher à peu prés, à ce qu'il aye cognoissance pour le pouvoir r'adresser, pour ce qui est des distances des longitudes, qui seroient très asseurées, s'il se rencontroit un instrument si juste qu'il peust enseigner la vraye esgalité de l'heure, continuant sans erreur (comme il sera dit cy après,) que nous aurons monstré comme selon mon sentiment l'on se devroit gouverner à dresser les papiers journaux, & celuy de l'estime.
37/1365Ayez deux livres journaux, l'un pour les estimes particulières, & l'autre pour les discours des rencontres, & de ce qui se passera pendant les voyages, celuy des rencontres se fera en ceste manière.
Le 20 de May, sommes partis d'un tel lieu, par la hauteur de 49 degrés de latitude, à quatre heures du matin, sur les deux heures après midy nous avons fait rencontre de quatre vaisseaux Holandois, qui nous dirent venir du destroit, ayant fait rencontre de deux autres de guerre à 20 lieues de Ourisant, & fait chasse sur eux, mais comme estant meilleurs voiliers s'estoient sauvez, croyant estre Turcs, & ainsi plusieurs autres choses, & qui se rencontrent de jour en jour.
Et le papier ou livre journal des estimes doit estre particulier, comme il s'ensuit à la table cy dessous, qui n'apportera nulle confusion au navigateur, au contraire un grand soulagement de voir tout par ordre, & pour promptement calculer son estime, pour les tracer sur sa carte ou carton, ainsi que bon luy semblera, l'on ne doit manquer de deux heures en deux heures, à arrester l'estime à ladite table cy dessous, du chemin que fait le vaisseau en premier lieu.
Comme l'on doit dresser la table des estimes de jour en jour au papier journal.
Au dessus est le long de la première colomne, & le long d'icelle escriverez le mois, le jour & l'heure, que sortira le vaisseau du port ou autre endroit, au premier quarré sont les heures de deux en deux jusques à douze, & recommencer deux38/1366jusques à autre douze qui feront 24 heures, d'un midy à autre, qu'assemblerez les lieues de vostre estime, & pointer vostre carte pour sçavoir le lieu où sera le vaisseau, au deuxiesme est le rumb de vent sur lequel l'on navige. Le troisiesme sont les lieues du chemin de l'estime. Au quatriesme le rumb de vent qui fait cingler le vaisseau. Au cinquiesme, la hauteur où se treuvera le vaisseau: or notez que si partez à quatre heures du matin ou du soir, commencez à conter les lieues de chemin. Au deuxiesme quarré où est marqué 4 heures, d'autant que de 4 à 6 il y a deux heures, afin de rencontrer le midy ou la minuict, pour se treuver en l'ordre de douze heures, pour venir à 24, où finira l'estime. Ne faut oublier d'estre soigneux à toutes les fois que l'on peut, de prendre la hauteur & pointer la carte d'un midy à l'autre d'autant que l'on ne sçauroit estre trop exact & diligent.
Comme si je sortois du port par les 49. degrés de latitude, à quatre heures du matin, je recognois que navigeant à Ouest un quart au Norrouest, estimant faire deux lieues par heure, j'escrits deux lieues en la colomne deuxiesme, & allant estimans jusqu'à douze lieues lesquelles venues je prens la hauteur s'il m'est possible, la prenant je treuve 48 degrés & 50 minutes, que je mets à la sixiesme colomne vis à vis de 12 heures, assemblant le chemin de l'estime que j'ay fait depuis 4 heures du matin jusqu'à midy, je treuve qu'il y a 9 heures qu'il faut doubler & font 18 lieues de chemin, que marquerez sur la carte. Arrestez le poinct jusqu'au lendemain que ferez le semblable, chose facile si l'on desire s'en
39/1367servir, car je n'ay point veu que fort peu d'estimes qui ne soient en quelque confusion au papier journal des rencontres, menant l'un avec l'autre, ce qui donne de la peine & plus de soing, qu'il faut éviter en cela le plus qu'il est possible, en mettant le tout par ordre, comme il suit cy dessous en ceste table, qui n'est que pour 24 heures, continuant la route de midy jusqu'à mi nuict, je treuve avoir fait 12. lieues trois quarts qu'il faut doubler, & qui font 25. lieues & demie qu'avez faict, & de minuict l'on continuera jusqu'au l'endemain à midy, qu'arresterez l'estime & pointerez la carte, & ainsi tousjours continuerez l'ordre de ceste table cy dessus jusqu'à la fin du voyage.
Le 10 de May sortismes du Havre à 4 heures du matin.
40/1368
S'ensuit comme l'on peut sçavoir si un pilote a bien faitson estime, & pointer la carte.
Si un vaisseau sortoit d'un port qui fut sous la hauteur de 46 degrés de latitude, & navigeant par le rumb de l'Ouest Surouest, il faudroit sçavoir precisement l'heure qu'il sortiroit du port, & au préalable l'heure qu'il seroit quand il voudroit estimer le chemin qu'il auroit fait, & considerant le temps qu'il y a entre deux, par quelques bons instruments ou horloge la différence de ces deux lieux seroit la longitude, & ceste différence de temps reduitte en degrés de l'Esquinoctiale, qui seroit donner pour quatre minutes de temps un degré, qui en vaut 15 par heure, & en contant les lieues des degrés suivant le paralelle où se treuve le vaisseau, vous sçaurez s'il a déchu du rumb de vent de l'Ouest Surouest, soit plus à l'Occident ou moins à l'Orient.
Par exemple un vaisseau partant d'un port de 46 degrés de latitude à midy, & ayant navigé à Ouest Surouest 91 lieues, s'il a faict chemin, il se treuvera deux degrés plus aval, posé le cas que l'on ayt estimé ce chemin, sçachant la hauteur certaine de 44 degrés, il se peut faire qu'il sera plus ou moins sur ledit paralelle, selon le dechet que peut avoir fait le vaisseau. Le soleil estant à son méridien regardez aussi tost à l'instrument ou horloge, le midy de ce lieu, & regardez la différence qu'il y a du midy ou l'on est party, & celuy où l'on se treuve, qui fait la distance du chemin qui sera d'un tiers d'heure, qui font cinq degrés, qui reviennent à 66 lieues à41/136912 & demie, & quelque peu d'avantage par chaque degré de longitude, sur le paralelle de 44 degrés de l'élévation où se treuve le vaisseau, il se voit qu'il a déchu du rumb de vent Ouest Surouest, & a cinglé à un autre, comme au Surouest un quart d'Ouest, bien que selon la Boussole il sembloit aller à Ouest Surouest, d'autant que si le vaisseau avoit navigé ce que le pilote avoit estimé, il auroit treuvé la différence du midy d'où il est party, à celuy où il pensoit se treuver, qui eust esté demie heure, ne s'estant treuvé qu'un tiers & se trouveroit 25 lieues de l'arriére, moins que ce qu'il avoit estimé: par ce moyen se cognoist le dechet du vaisseau, & la certitude du lieu où il se treuve, mais il est difficile de treuver des instruments justes, ou des horloges qui ne s'altèrent peu ou beaucoup, ce qui feroit commettre de grandes fautes & erreurs par succession de temps.
Quoy que s'en soit il est très necessaire au navigateur se servir de l'estime pour le soulagement de la navigation qui se fait en plusieurs manières, mais aucun ne donne cognoissance de l'erreur que l'on y commet, mais bien comme l'on doit pointer la carte comme fait Medigne, que la pluspart des navigateurs suivent, qui est bonne pour pointer, mais non comme l'on doit amander la faute de l'estime, laissant cela à la sagesse & discretion du marinier, comme il se voit cy dessous.
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De pointer la carte.
Que l'on regarde d'où est party le vaisseau, où il se treuve, que l'on prenne deux compas, mettant la pointe de l'un d'où est party le vaisseau, & l'autre sur le vent qui l'a amené, prenez l'autre compas, mettez une pointe aux degrés de la hauteur que l'on a treuvé, & l'autre pointe sur le plus proche vent d'Est, & s'ils viennent à rencontrer les deux compas sans s'esgarer, les deux pointes qui viennent sur les vents, l'un qui amené le vaisseau, & l'autre sur l'Est, où les deux pointes de compas viennent à se joindre, à sçavoir celle qui fut mise d'où partit le vaisseau, & l'autre en la hauteur où il se treuve, considerant le poinct auquel il se rencontre, & mesurez combien de lieues l'on conte par degrés, & ayant veu combien de degrés il aura monté ou descendu depuis le lieu d'où il est party, jusques où il se treuve, il contera les lieues que montent les degrés, & si les lieues des degrés correspondent aux lieues du chemin, l'estime sera bonne si on regarde d'où vient la faute.
Deux choses sont à presupposer, en premier lieu que le navigateur aye toujours navigé droictement sur le rumb de vent qu'il a estimé sans s'esgarer, l'autre que l'estime convienne à la hauteur qu'il trouverra, cela estant asseuré il y aura apparence que tout ira bien, si les lieues des degrez correspondent au chemin que l'on aura estimé sur ledit rumb, à tant de lieues pour elever un degré, ce qui arrive peu souvent.
43/1371Posons le cas qu'un vaisseau cinglast par un mesme rumb, il pourra arriver que l'on l'estimera avoir fait 50 lieues, & considerant la hauteur suivant le chemin, en contant tant de lieues pour elever un degré, l'on croira estre à ce poinct, prenant la hauteur l'on trouverra demy degré moins au Sud, & l'on cognoist par là que l'estime n'est bonne, comme si l'on trouvoit en 50 lieues de chemin, avoir descendu deux degrés par le rumb Surrouest, neantmoins par la hauteur que l'on treuve, il se voit un tiers de différend, & si on recognoist qu'il a trop estimé l'on doit amander ceste faute, où s'il treuvoit un tiers de degré plus que les deux degrés, l'on aura assez estimé, ce que recognoissant que l'on voye sur le Surrouest ce que vaut un tiers, il fera 8 lieues & un tiers, que l'on rabatera de 50 qu'il avoit estimé, restera 41 lieues & deux tiers qu'il a fait, & un degré & deux tiers qu'il aura descendu: si l'on treuve un tiers plus au Sud que les deux degrés, il faudra adjouter à 50 lieues 8 & un tiers, pour faire deux degrés & un tiers, le vaisseau ayant navigé 58 lieues & un tiers, qui est 8 lieues & un tiers qu'il a fait plus qu'il n'avoit estimé, il n'y a point de doute quand le marinier navigera en asseurance d'un rumb sans deschoir, en prenant une asseurée hauteur, convenant à celle que l'on estime, il aura contentement en sa route, tant en la partie du Nort que du Sud.
Ceste difficulté ostée, il s'en presente une autre plus pénible & difficile, où l'on se treuve bien empesché, pour apprendre quelque règle extraordinaire, qui feroit sçavoir combien de lieues on sera decheu d'un rumb, par lequel on navigé avec contrariété44/1372de mauvais temps, qui ne se peut juger que par estime, comme si on navigeoit à Ouest par le vent Nornorrouest, l'on jugera le dechet selon la violence des vents plus ou moins, c'est icy après avoir fait plusieurs & longues bordées que l'on fait l'estime qu'on arreste sur la carte ou papier journal, prenant un rumb pour un autre, le vent venant devant comme à Ouest du tout contraire à la route, le vaisseau ne peut plus courir que bordes à autres, au Sud Surrouest, & au Nornorouest, pour ne s'esgarer de sa route, tenant le mieux que l'on peut sa hauteur. Il ne laisse en ces contrarietez de dechoir soit du costé du Nort ou du Sud, & pourroit deriver au Suest ou au Nord est si la violence des vents est si grande, au lieu d'avancer chemin reculer de sa route, & estre contrainct pour ne perdre chemin sous voile, d'amener tout bas, amarer la barre du gouvernail sous le vent, & bien saisir toutes les manoeuvres qui peuvent travailler le vaisseau, comme amener bas les matereaux de hune, & saisir les vergues, roidir quelques fois les hauts bans quand ils sont trop lasches, comme le canon qu'il faut bien tenir en estat, pour eviter tout desordre.
Il y a des vaisseaux qui ne se peuvent soustenir, s'ils n'ont le grand corps de voile au vent, le marinier en cela cognoistra ce qui est necessaire pour son vaisseau, estant quelques jours, en cet estat fâcheux, agité du vent, de pluyes, brunes, & autres contrarietez ennuieuses à la navigation. Le vent venant à s'adoucir, la mer de furieuse & mauvaise qu'elle estoit se calme, l'air devient clair, & nettoyé de nebuleuses & orages, le vaisseau se soulage, l'on met45/1373les voiles au vent, on reprend sa route, les voiles ne se rompent, & les manoeuvres n'endurent, le vaisseau fait son cinglage doucement, avec fort peu de dechet, l'estime aisée à faire, l'on n'a soucy comme quand le vaisseau estoit agité, chacun se réjouit sans se resouvenir du passé. Le marinier doit rapporter sur la carte toutes les routes dont il a deu tenir conte exactement, comme de ce qu'il aura decheu d'un bord sur l'autre, & cela fait il doit pointer sa carte pour sçavoir le lieu où il est.
Or comme ces routes se rapportent par l'estime d'un navigateur grandement expérimenté, ne se trouvera en la mesme peine que d'autres qui font les entendus, quoy que peu expérimentez, qui pour discourir n'en voudroient ceder aux plus experts & anciens navigateurs, c'est pourquoy on doit bien regarder à qui l'on donne la conduicte d'un vaisseau, pour les grands périls & dangers qu'il y a, qui s'evitent plustost par les bons capitaines de mer ou pilotes, qui sçavent comme ils se doivent gouverner & les routes qu'il faudroit tenir. Voicy une manière de pointer la carte, qui m'a tousjours semblé bonne.
Autre manière d'estimer & arrester le poinct sur la carte.
Prenez un carton ou papier blanc, sur lequel tracerez au costé des degrés de latitude, suivant le voyage que l'on fera, chacun contenant 17. lieues & demie, & faire l'eschelle des lieues conforme à celle des degrés: au milieu du carton tracerez une ou deux roses de compas, suivant la46/1374distance du chemin qu'aurez à faire, pour plus facilement compasser quand il en sera besoin. Les 32 rumbs de vents estans exactement tracés, ayez d'autre part vostre papier journal des estimes, sur lequel d'heure en heure & de jour en jour ferez conte du chemin qu'aurez fait, & n'oublier, comme dit est, de prendre hauteur tous les jours s'il vous est possible, ce qui sert de beaucoup, & de 24 en 24 heures pointer la carte, pour voir le lieu où vous ferez, ce qui se fera en cette manière: Sur le carton où seront tracez les rumbs de vents & les degrés, considerez la hauteur d'où vous partez, comme celuy où vous devez aller, & le rumb de vent qui est necessaire, avec celuy qui fait cingler le vaisseau, duquel devez cognoistre l'assiette si pouvez, ou l'expérience vous l'apprendra. Cela fait allez à la grâce de Dieu, & suivez vostre route qui sera à Ouest, Norrouest partant du port qui sera par 46 degrés de hauteur, soit que l'on aye navigé 91 lieues à ce rumb de vent, qui sont deux degrés que j'ay monté plus au Nort: me trouvant à 48 de latitude, il arrive que le vent vient à changer, contraire à ma route je cherche en ma carte le rumb de vent, le plus proche de ma route pour y naviger, ayant fait à Ouest Norrouest 91 lieues, je trace ceste route sur le carton, & d'autant que je ne puis naviger par ce rumb, je vay par celuy du Norrouest, & y fais sur le rumb 25 ce qui me fait monter un degré de plus: quand de rechef il arrive du changement de temps. Et d'autant qu'il me faut aller par 50 degrés de latitude, & faire 180. lieues pour parvenir du lieu d'où je suis party, je prend en un autre rumb la terre où je veux aller,47/1375presque à Ouest un quart au Norrouest, de hauteur 49 degrés & 65 lieues de chemin à faire, je fais l'Ouest un quart au Norrouest, 45 lieues qui m'esleve demy degré, & me treuve de hauteur 49 degrés & demy, reste 23 lieues à faire, le vent se leve du tout contraire, qui fait que je mets le cap au Norrouest un quart du Nort, qui ne me vaut que le Nort un quart au Norrouest, je cingle sur iceluy 18 lieues, qui fait que j'esleve demy degré plus que 50 qui fait 50 & demy, le lieu où je desire aller me demeure à Ouest Surrouest 19 lieues, delà vient que le vent se trouve si contraire & violent que je ne puis soustenir qu'avec le grand corps des voiles mettant le cap au Sud, ne m'avallant que le Suest, ayant demeuré 4 jours en cet estat, ayant fait quelques 50 lieues, ce qui m'a reculé de la route, je treuve selon l'estime 48 degrés & demy: on veut sçavoir le lieu où l'on est, & ce que le vaisseau a fait de chemin, & où demeure la terre où l'on desire aller, & quelle distance il y a, & du lieu où se suis party, sçachez qu'à mesure que l'escriverez au papier journal, l'on doit tracer toutes les routes que l'on aura faites suivant l'estime.
Or du dernier point où est le vaisseau qui est 48 degrés & demy, tirez de ce centre ou lieu deux lignes, l'une d'où vous estes party de 46 degrés, & l'autre où desirez aller à 50 voyez ces deux lignes, quels rumbs de vent ce sont, & combien l'on y conte de lieues pour elever un degré, suivant que seront lesdits deux rumbs, & si les lieues du chemin faites ou à faire, conviennent justement avec la hauteur des degrés l'estime sera bonne, ce que verrez sur le48/1376carton, & treuverez que l'on est esloigné du lieu où l'on se treuve, sçavoir que Ouest Norrouest est la route qu'on doit tenir à peu prés, pour aller au 50 degré & 60 lieues de chemin à faire, & la terre d'où vous estes party, demeure à l'Est Suest de distance qu'avez fait 125 lieues n'estant que cinq lieues plus au midy de la droite route que je devois tenir du port de 46 degrés, il faut que vous ayez pris la hauteur, d'autant que cela vous r'adressera si vous avez trop ou trop peu estimé pour amander le deffaut s'il s'en treuve, & par ce petit carton vous verrez toutes vos routes, le chemin & dechet qu'aurez fait en la navigation, ceste demonstration est facile & bonne quand elle est bien entendue.
Autre manière d'estimer que font beaucoup de navigateurs.
Ils tracent sur un papier ou carton une rose de compas avec les 32 vents, & s'ils navigent au Nort 20 lieues, ils marquent sur le rumb de vent au carton qui est Nort, 20 lieues, s'ils navigent au Nortnorrouest 30 lieues, ils les mettent sur ce mesme rumb de vent, & ainsi consecutivement à tous les rumbs où ils navigent, quand ils veulent pointer la carte ils rapportent ce qui est des lieues suivant les rumbs de leur rose à ceux de la carte.
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Autre manière, de pointer après l'estimé faicte.
Aprés comme dit est, que vous aurez tracé sur le carton tous les degrés & rumb de vent que l'on aura navigé, marquez le lieu où se trouve le vaisseau selon l'estime qu'aurez faite, & le degré auquel pensez estre, tirez de ce lieu une ligne jusqu'à celuy d'où vous estes party, considerez à quel rumb de vent il convient, contant les lieues qu'il faudra pour élever un degré, se rapportant justement aux degrés qu'aurez descendu ou monté, suivant l'estime il y a quelque apparence de vérité, il faut voir si l'estime est bonne, que l'on prenne hauteur, & si elle se rencontre à celle que l'on aura estimé: le chemin comme dit est convenant à la quantité des degrés qu'avez monté, l'estime sera bonne si avez tousjours navigé sur ledit air de vent sans dechoir, mais si la hauteur est de demy degré moins que l'on n'a estimé ou demy degré plus, l'on procédera en ceste manière: du poinct où l'on a estimé estre le vaisseau, tirez une ligne perpendiculaire qui marquera le méridien du lieu où l'on est: ayant pris la hauteur si treuvez demy degré moins que ce qu'avez estimé, tirez une ligne paralelle du degré que aurez treuvé, & où elle coupera la perpendiculaire sera le lieu où vous devrez estre, tirant une ligne de ce lieu à celuy d'où vous estes party, fait cognoistre qu'avez navigé par un autre rumb plus au Nort que celuy qu'aviez estimé, & s'il se treuvé demy degré davantage tirant comme à la première fois une paralelle, suivant la hauteur que l'on aura treuvé coupant50/1378la ligne diametralle, en ce lieu doit estre le vaisseau plus au midy que l'estime qui en sera faite, tirant une ligne comme cy dessus est dit, vous verrez qu'aurez navigé par un autre rumb que celuy qu'avez estimé, laquelle par consequent se treuve fautive, c'est là où le défaut se treuve qui ne se peut amender parfaictement, que par le moyen des instruments ou horloges qui seroyent justes comme j'ay dit cy dessus, ce qui se peut cognoistre quand l'on arrive sur l'ecore du Grand Ban, ou à la sonde des costes de France & d'Angleterre, & autres enseignements comme dit est, où le marinier se r'adressera pour refaire nouvelle estime, & amander les défauts: quand on navige le coute largue avec bon vent, les estimes se rencontrent assez souvent meilleures que ceux qui ordinairement navigent à la boulline un bort sur autre, avec contrariété de mauvais temps qui fait faire maintes erreurs en la navigation.
Autre manière d'estimer, que j'ay veu pratiquer parmy aucuns Anglais bons navigateurs, qui m'a semblé fort seure au respect des estimes que l'on fait ordinairement828.
Note 828:(retour)C'est le loch, dont l'usage a été adopté généralement.
Note 828:(retour)
C'est le loch, dont l'usage a été adopté généralement.
Il faut avoir une planchette de 3 pieds de hauteur sur 15 poulces de largeur, qui soit divisée en 13 parties en sa longueur, & en cinq en sa largeur, au premier quarré les heures, & les quarrez suivant jusques à 12 recommençant à 2 aller de rechef à 12 autres, qui feront 24 heures aux 1251/1379quarrez comme voyez en la figure suivante. Au second quarré ensuivant, seront marquez le nombre des noeuds, au troisiesme les brasses, & au quatriesme & cinquiesme les rumbs de vent sur lesquels on navige. Il faut une ligne qui ne soit pas trop grosse, affin qu'elle se file plus promptement, au bout de laquelle faut mettre une petite palette de bois de chesne d'environ un pied sur six poulces de large, qui soit chargée d'une petite bande de plomb sur l'arriére, avec un petit tuyau de bois, qui sera attaché à une petite fiscelle aux deux costés de l'extrémité de la palette, & un autre petit bois en façon de fausset qui entre audit tuyau assez doucement, c'est ce qui fait que la palette se tient toujours droite derrière le vaisseau estant en la mer, & cela ne se défait que lors que l'on tire ladite palette de l'eau.
La ligne attachée à la palette doit avoir quelques 8 ou 10. brasses qui ne soient à rien conter, avant que venir au premier noeud qui pourra estre environ plus ou moins la hauteur du lieu où l'on l'a jettée, qui est sur l'arriére du vaisseau jusqu'à ce qu'elle soit en la mer, & que veniez au premier noeud, un homme doit tenir la ligne, un autre une petite horloge de fable, contenant le temps de demie minute, qui peut estre l'intervalle de conter jusqu'à 80 vingts sans se haster, à mesme temps que le premier noeud passe par les mains de celuy qui jette la ligne, la laissant librement couler selon la vistesse du vaisseau, faire en vostre presence tourner le petit horloge jusques à ce qu'il soit achevé de passer, à mesme temps l'on doit retenir la ligne & ne la laisser plus filer ou52/1380couler: la retirant, voir combien de brasses il y aura jusques au premier noeud de sa main en tirant ladite ligne, conter après tous les noeuds qui auront coulé en la mer pendant que l'orloge passoit. Notez qu'autant de noeuds & d'espace qu'il y a entre chacun l'on faict 2000 de chemin en deux heures, il y a 7 brasses entre chaque noeud, de deux en deux heures l'on doit jetter en la mer la palette tant le jour que la nuict, & n'oublier 24 heures passées de faire vostre estime, en adjoustant vos nombres, pour sçavoir combien on aura fait de mille réduits en lieues, seront 3000 pour lieues.
Par exemple comme l'on se doit comporter en ce conte, je treuve qu'en 24 heures l'on a navigé & jetté la ligne de deux en deux heures, & d'autant que le vaisseau va plus ou moins selon la violence des vents ou marées, s'il dechet aussi il y aura plus ou moins de noeuds coulez selon l'air du vaisseau: desirant supputer combien le vaisseau a fait de chemin, l'on adjouste tous les nombres des noeuds qui sont au 12 quarrés de la tablette, & se voit qu'il y en a 44 noeuds, & de plus trente six brasses & demie à 7 brasses par noeud y aura cinq brasses, adjoutez le tout sçavoir 44 noeuds & cinq font 49 noeuds, multipliez par deux feront 98 mille à 2000. pour noeuds, les reduisant en lieues se monteront à 32 lieues trois quarts & quelque peu davantage, à 3000. pour lieue qui est ce que le vaisseau aura fait de chemin en 24 heures, l'on ne doit oublier de prendre hauteur à toutes occasions, pour r'adresser le chemin ou route, & tenir conte sur le papier journal, par ce moyen on cognoist ce que le vaisseau53/1381fait de chemin, & le dechet, & où il se treuve, & où leur demeure, le lieu où il espere aller829, & quelle route il faut prendre pour y parvenir, & diray que de 8 vaisseaux qui estoient de compagnie sur 500 lieues avoir dit à une heure & demie prés que l'on auroit sondé830, ce qui fut treuvé véritable.
Note 829:(retour)Lisez:et où lors demeure le lieu où il espère aller.
Note 829:(retour)
Lisez:et où lors demeure le lieu où il espère aller.
Note 830:(retour)Que l'on auroit sonde.
Note 830:(retour)
Que l'on auroit sonde.
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Autre, manière de sçavoir le lieu où se treuve un vaisseaucinglant par quelque vent que ce soit.
Supposez qu'un vaisseau parte d'un port qui soit par les 44 degrés de latitude, & navigé sur le rumb de vent Surrouest, faites vostre estime accoustumée, & si vous croyez que le vent aye esté si favorable qu'il n'aye point fait de dechet, le plustost que l'on pourra prendre hauteur que l'on le faicte, ce fait tirez une ligne parallele sur cette hauteur qui se treuvera en la carte de naviger, tirez aussi une ligne meridienne du port d'où vous estes party, qui coupe à angle droit la parallele de la hauteur qu'on aura prise: prenez un compas & mettez une pointe au port d'où l'on est party, & l'autre sur la ligne meridienne, qui coupe à angles droits la parallele, ne bougeant ceste pointe & levant l'autre du lieu d'où vous estes party, la faisant courir sur les rumbs de vent que croyriez avoir navigé, & où la pointe dudit compas coupera le rumb de vent, sera le poinct du lieu où doit estre le vaisseau: avec ceste asseurance que le vaisseau n'aura fait aucun dechet, autrement n'auriez ce que desireriez que par estime.
Autre façon d'estimer par fantaisie.
C'est qu'ayant pris la hauteur du lieu où l'on est, comme si l'on se treuvoit en la hauteur de 45. degrés de latitude, & ayant estime avoir fait 45 lieues plus ou moins sur un rumb de vent qu'on aura jugé estre necessaire à la route, & pour55/1383voir ce qui est véritable l'on prendra les 45 lieues sur l'eschelle de la carte, que mettrez sur le rumb de vent qu'on aura navigé, & si les lieues dudit rumb en faisant tant pour elever un degré, respondent à celles qu'on aura estimé que peut avoir fait le vaisseau, l'on cognoistra l'estime estre bonne: mais si les lieues de l'estime sont moins ou plus que celle du rumb, pour parvenir en la hauteur où l'on se treuve: il est très certain & asseuré que le vaisseau a navigé par un autre rumb que l'on ne pensoit, & à ceste observation on met le poinct à sa fantaisie, pour lesquelles choses & toutes autres dependantes à la navigation, le grand soing & continuelle pratique fait beaucoup, tant pour la seureté du vaisseau que de ceux qui y navigent: c'est pourquoy que les bons & vrais expérimentez navigateurs & pilotes sont à rechercher & en faire estat en les maintenant, pour tant plus leur donner courage de bien faire en cet art de navigation, lequel est grandement à priser de toutes les nations du monde, pour les grands biens & advantages qu'en reçoivent les Royaumes & contrées, pour proches ou esloignées qu'elles soient.
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