ILLUSTRATIONS

Il y a certains poissons qui sont gros comme bariques, que l'on appelle tribons155, qui courent après lesdicts poissons vollants pour les manger; & quand lesdicts poissons vollants voient qu'ils ne peuvent fuir autrement, ils se lancent sur l'eau, & vollent environ cinq cents pas, & par ce moien ils se guarantissent dudict tribon, qui est cy dessoubs figuré156.

Note 155:(retour)«Tiburon(esp.) requin, confondu probablement avec lebonito, lequel, avec la dorade (Sparus aurata), est l'ennemi mortel du poisson volant.» (Ed. Soc. Hakl.)

Note 155:(retour)«Tiburon(esp.) requin, confondu probablement avec lebonito, lequel, avec la dorade (Sparus aurata), est l'ennemi mortel du poisson volant.» (Ed. Soc. Hakl.)

Note 156:(retour)La figure manque dans l'original.

Note 156:(retour)La figure manque dans l'original.

Il faut que je dye encore qu'à costé dudict canal de Bahan, au sudsuest, l'on voict l'isle St Domingue, dont j'ay parlé cy dessus, qui est fort bonne & marchande en cuirs, gingembre & caffe, tabac, que l'on nomme autrement petung, ou herbe à la Royne, que l'on faict seicher, puis l'on en faict47/51des petits tourteaux. Les mariniers, mesme les Anglois, & autres personnes en usent & prennent la fumée d'iceluy à l'imitation des sauvaiges, encores que j'aye cy dessus representé ladicte isle de St Domingue, je figureray neantmoins icy la coste d'icelle vers le canal de Bahan157.

Note 157:(retour)Cette carte manque dans l'original.

Note 157:(retour)Cette carte manque dans l'original.

J'ay parlé cy dessus de la terre de Flouride: je diray encores icy que c'est l'une des bonnes terres que l'on sçauroit desirer, estant très fretille sy elle estoit cultivée; mais le Roy d'Espaigne n'en fait pas d'estat, pour ce qu'il n'y a point de mines d'or ou d'argent. Il y a grande quantité de sauvaiges, lesquels font la guerre aux Espaignols, lesquels ont ung fort sur la pointe de ladicte terre, où il y a ung bon port. Ceste terre basse, la plus part, est fort agréable.

Quatre jours après que nous eusmes passé la Bermude, nous eusmes une sy grande tourmente, que toute nostre armée fust plus de six jours sans se pouvoir rallier. Apres lesdicts six jours passés, le temps estant devenu plus beau, & la mer plus tranquille, nous nous rassemblasmes tous, & eusmes le vent fort à propos, jusques à la recognoissance des Essores mesme l'isle Terciere158cy figuré159.

Note 158:(retour)Terceire, ou Tercère, l'une des Açores.

Note 158:(retour)Terceire, ou Tercère, l'une des Açores.

Note 159:(retour)La figure manque dans l'original.

Note 159:(retour)La figure manque dans l'original.

Il faut necessairement que tous les vaisseaux qui s'en reviennent des Indes recognoissent lesdictes isles des Essores, pour prendre là leur hauteur, autrement ils ne pourroient seurement parachever leur routte.

48/52Ayants passé lesdictes isles des Essores, nous feusmes recognoistre le cap St Vincent, où nous prismes deux vaisseaux Anglois qui estoient en guerre, que nous menames en la riviere de Seville, d'où nous estions partis, & où fust l'achevement de nostre voiage, Auquel je demeuray depuis nostre partement de Seville, tant sur mer que sur terre, deux ans160deux mois.

Note 160:(retour)A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de Séville et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettanttrois ans et deux mois, au lieu dedeux ans deux moisque porte l'original; si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre tel qu'il l'avait lu.

Note 160:(retour)A compter du départ de la flotte, qui fit voile de San Lucar de Barameda dans les premiers jours de janvier 1599, l'auteur aurait été de retour vers le commencement de mars 1601. Cependant, les détails de l'expédition ne permettent guère de supposer que le voyage ait duré plus de deux ans; et alors il faut admettre que Champlain fait entrer en ligne de compte le temps qui s'écoula entre son départ de Séville et le départ de la flotte. Dans tous les cas, nous ne voyons pas comment le traducteur de la Société Hakluyt peut justifier la correction qu'il fait au texte dans ce passage, en mettanttrois ans et deux mois, au lieu dedeux ans deux moisque porte l'original; si ce n'est qu'il fallait mettre le texte en harmonie avec le titre tel qu'il l'avait lu.

FIN DU TOME I.

49/53

(La prochaine page est 54, qui est la page titre du Tome II).

54

55

La première édition duVoyage de 1603est d'une excessive rareté. Il n'y en a, jusqu'à ce jour, qu'un seul exemplaire de connu; c'est celui de la Bibliothèque Impériale de Paris. Nous devons à l'extrême obligeance de M. l'abbé Verreau, la copie qui a servi à cette présente édition.

Des Sauvages:tel est le titre que l'auteur donna à sa première publication; tandis que ses autres relations sont intituléesVoyages.L'auteur a-t-il choisi ces mots uniquement pour piquer la curiosité du lecteur, à une époque ou l'on n'avait encore sur les sauvages que quelques récits plus ou moins fabuleux? ou bien a-t-il voulu donner à entendre par là, qu'il ne publiait cet opuscule que comme un épisode d'un voyage dont il n'avait pas le commandement en chef? Cette dernière supposition expliquerait un peu pourquoi le nom de Pont-Gravé ne figure ni dans le titre, ni dans les préliminaires, bien qu'il fût officiellement chargé de la56conduite de l'expédition. Quoiqu'il en soit, il semble que la chose ait été remarquée dans le temps; car la Chronologie Septénaire, qui reproduit ce voyage, a presque l'air de vouloir tirer une petite vengeance en ne mentionnant que le nom de Pont-Gravé, sans dire même que la relation fût de Champlain.

L'auteur, dans son édition de 1632, a peut-être voulu réparer cette omission, qui était de nature à blesser un peu la susceptibilité de celuiqu'il respectait comme son père.«Après la mort du sieur Chauvin, dit-il, le Commandeur de Chaste obtint nouvelle commission de Sa Majesté, et, d'autant que la dépense était fort grande, il fit une société avec plusieurs gentilshommes et principaux marchands de Rouen et d'autres lieux... Le dit Pont-Gravé, avec commission de Sa Majesté (comme personne qui avait déjà fait le voyage, et reconnu les défauts du passé), fut élu pour aller à Tadoussac, et promet d'aller jusques au saut Saint-Louis, le découvrir et passer outre, pour en faire son rapport à son retour, et donner ordre à un second embarquement.»

C'était donc Pont-Gravé qui était commissionné pour ce voyage, et ce n'était que justice de le mentionner.

(Il n'y a pasde page 57)

ii/58

Les moeurs, façon de vivre, mariages, guerres & habitation des Sauvages de Canadas.

De la descouverte de plus de quatre cens cinquante lieues dans le païs des Sauvages. Quels peuples y habitent; des animaux qui s'y trouvent; des rivieres, lacs, isles & terres, & quels arbres & fruicts elles produisent.

De la coste d'Arcadie, des terres que l'on y a descouvertes, & de plusieurs mines qui y sont, selon le rapport des Sauvages.

A PARIS,

Chez CLAUDE DE MONSTR'OEIL, tenant sa boutique en la cour du Palais au nom de Jésus.

=================================================

Avec privilége du Roy.

iii/59

onseigneur,

Bien que plusieurs ayent escript quelque chose du pays de Canadas, je n'ay voulu pourtant m'arrester à leur dire, & ay expressement esté sur les lieux pour pouvoir rendre fidèle tesmoignage de la vérité, laquelle vous verrez (s'il vous plaît) au petit discours que je vous adresse, lequel je vous supplie d'avoir pour agreable, & ce faisant, je prieray Dieu, Monseigneur, pour votre grandeur & prosperité, & demeureray toute ma vie

iv/60

Votre très humble &obeïssant serviteur,S. CHAMPLAIN.

v/61

Muses, si vous chantez, vraiment je vous conseilleQue vous louiez Champlain, pour estre courageux:Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux,Que ses relations nous contentent l'oreille.Il a veu le Pérou1,Mexique & la MerveilleDu Vulcan infernal qui vomit tant de feux,Et les saults Mocosans2,qui offensent les yeuxDe ceux qui osent voir leur cheute nonpareille.Il nous promet encor de passer plus avant,Réduire les Gentils, & trouver le Levant,Par le Nort, ou le Su, pour aller à la Chine.C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu.Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu!Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine.

Muses, si vous chantez, vraiment je vous conseilleQue vous louiez Champlain, pour estre courageux:Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux,Que ses relations nous contentent l'oreille.Il a veu le Pérou1,Mexique & la MerveilleDu Vulcan infernal qui vomit tant de feux,Et les saults Mocosans2,qui offensent les yeuxDe ceux qui osent voir leur cheute nonpareille.Il nous promet encor de passer plus avant,Réduire les Gentils, & trouver le Levant,Par le Nort, ou le Su, pour aller à la Chine.C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu.Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu!Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine.

Muses, si vous chantez, vraiment je vous conseille

Que vous louiez Champlain, pour estre courageux:

Sans crainte des hasards, il a veu tant de lieux,

Que ses relations nous contentent l'oreille.

Il a veu le Pérou1,Mexique & la Merveille

Du Vulcan infernal qui vomit tant de feux,

Et les saults Mocosans2,qui offensent les yeux

De ceux qui osent voir leur cheute nonpareille.

Il nous promet encor de passer plus avant,

Réduire les Gentils, & trouver le Levant,

Par le Nort, ou le Su, pour aller à la Chine.

C'est charitablement tout pour l'amour de Dieu.

Sy des lasches poltrons qui ne bougent d'un lieu!

Leur vie, sans mentir, me paroist trop mesquine.

DE LA FRANCHISE.

Note 1:(retour)Champlain a bien été jusqu'à Mexico, comme on peut le voir dans son Voyage aux Indes Occidentales; mais il ne s'est pas rendu au Pérou, que nous sachions.

Note 1:(retour)Champlain a bien été jusqu'à Mexico, comme on peut le voir dans son Voyage aux Indes Occidentales; mais il ne s'est pas rendu au Pérou, que nous sachions.

Note 2:(retour)Mocosa est le nom ancien de la Virginie. Cette expression,saults Mocosans, semble donner à entendre que, dès 1603 au moins, l'on avait quelque connaissance de la grande chute de Niagara.

Note 2:(retour)Mocosa est le nom ancien de la Virginie. Cette expression,saults Mocosans, semble donner à entendre que, dès 1603 au moins, l'on avait quelque connaissance de la grande chute de Niagara.

vi/62

PAR privilege du Roy donné à Paris le 15 de novembre 1603, signé Brigard.

Il est permis au Sieur de Champlain de faire imprimer par tel imprimeur que bon luy semblera un livre par luy composé, intitulé.Des Sauvages, ou Voyage du Sieur de Champlain, fait en l'an 1603, & sont faictes deffenses à tous libraires & imprimeurs de ce Royaume, de n'imprimer, vendre & distribuer ledict livre, si ce n'est du consentement de celuy qu'il aura nommé & esleu, à peine de cinquante escus d'amende, de confiscation & de tous despens, ainsi qu'il est plus amplement contenu audit privilege.

Ledict Sieur de Champlain, suivant son dit privilege, a esleu & permis à Claude de Monstr'oeil, libraire en l'université de Paris, d'imprimer le susdict livre, & luy a cédé & transporté son dit privilege, sans que nul autre le puisse imprimer, ou faire imprimer, vendre & distribuer, durant le temps de cinq années, sinon du consentement dudict Monstr'oeil, sur les peines contenues audit privilege.

vii/63

ref du discours, où est contenu le Voyage depuis Honfleur en Normandie jusques au port de Tadousac en Canadas.Chap. I.

Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo des Sauvages de Canada, leurs festins & dances, la guerre qu'ils ont avec les Irocois, la façon & de quoy sont faicts leurs canots & cabanes: avec la description de la poincte de Sainct Mathieu.Chap. II.

La rejouissance que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs; endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions; parlent aux diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges, avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement de leurs morts.Chap. III.

Riviere du Saguenay, & son origine.Chap. IV.

Partement de Tadousac pour aller au Sault; la description des isles du Lievre, du Coudre, d'Orléans & de plusieurs autres isles, & de nostre arrivée à Québec.Chap. V.

De la poincte Saincte Croix, de la riviere de Batiscan, des rivieres, rochers, isles, terres, arbres, fruicts, vignes & beaux pays qui sont depuis Québec jusques aux Trois-Rivieres.Chap. VI.

Longueur, largeur & profondeur d'un lac, & des rivieres qui entrent dedans, des isles qui y sont, quelles terres l'on voit dans le pays de la riviere des Irocois, & de la forteresse des Sauvages qui leur font la guerre.Chap. VII.

Arrivée au Sault, sa description, & ce qui s'y void de remarquable, avec le rapport des Sauvages de la fin de la grande riviere.Chap. VIII.

Retour du Sault à Tadousac, avec la confrontation du rapport de plusieurs sauvages touchant la longueur & commencement de la riviere de Canadas; du nombre des saults & lacs qu'elle traverse.Chap. IX.

Voyage de Tadousac en l'isle Percée; description de la baye des Molues, de l'isle de Bonne-adventure, de la baye de Chaleurs, de plusieurs rivieres, lacs & pays où se trouvent plusieurs sortes de mines.Chap. X.

Retour de l'isle Percée à Tadousac, avec la description des anses, ports, rivieres, isles, rochers, saults, bayes & basses, qui sont le long de la coste du Nort.Chap. XI.

viii/64Les cérémonies que font les Sauvages devant que d'aller à la guerre: Des Sauvages Almouchicois & de leurs monstrueuses formes. Discours du sieur Prevert de Sainct Malo, sur la descouverture de la coste d'Arcadie, quelles mines il y a, & de la bonté & fertilité du pays.Chap. XII.

D'un monstre espouvantable que les Sauvages appellent Gougou, & de nostre bref & heureux retour en France.Chap. XIII.

1/65

Bref discours où est contenu le voyage depuis Honfleur en Normandie, jusques au port de Tadousac en Canadas.

Bref discours où est contenu le voyage depuis Honfleur en Normandie, jusques au port de Tadousac en Canadas.

ous partismes de Honfleur le 15e jour de mars 1603. Ce dit jour, nous relaschasmes à la rade du Havre de Grace, pour n'avoir le vent favorable. Le dimanche ensuyvant, 16e jour dudit mois, nous mismes à la voille pour faire nostre route. Le 17 ensuyvant, nous eusmes en veue D'orgny & Grenesey3, qui sont des isles entre la coste de Normandie & Angleterre. Le 18 dudit mois, eusmes la congnoissance de la coste de Bretagne. Le 19 nous faisions estat, à 7 heures du soir estre le travers de Ouessans. Le 21, à 17 heures4du matin, nous rencontrasmes 7 vaisseaux flamans, qui, à nostre2/66jugement, venoient des Indes. Le jour de Pasques, 30 dudit mois, fusmes contrariez d'une grande tourmente, qui paroissoit estre plustost foudre que vent, qui dura l'espace de dix-sept jours, mais non si grande qu'elle avoit faict les deux premiers jours, & durant cedict temps, nous eusmes plus de déchet que d'advancement. Le 16e jour d'apvril, le temps commença à s'adoucir, & la mer plus belle qu'elle n'avoit esté, avec contentement d'un chacun; de façon que continuans nostre dicte route jusques au 28e jour dudit mois, que rencontrasmes une glace fort haulte. Le lendemain, nous eusmes congnoissance d'un banc de glace qui duroit plus de 8 lieues de long, avec une infinité d'autres moindres, qui fut l'occasion que nous ne pusmes passer; & à l'estime du pilote les dittes glaces estoient à quelque 100 ou 120 lieues de la terre de Canadas, & estions par les 45 degrez 2/3, & vinsmes trouver passage par les 44.

Note 3:(retour)Avrigny et Guernesey.

Note 3:(retour)Avrigny et Guernesey.

Note 4:(retour)Il est évident qu'il faut lire «7 heures,» vu qu'il n'est point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, même dans son Traité de la Marine, Champlain sépare le jour en deux fois douze heures.

Note 4:(retour)Il est évident qu'il faut lire «7 heures,» vu qu'il n'est point question d'une observation astronomique; d'ailleurs, même dans son Traité de la Marine, Champlain sépare le jour en deux fois douze heures.

Le 2 de may, nous entrasmes sur le Banc à unze heures du jour par les 44. degrez 2/3. Le 6 dudict mois, nous vinsmes si proche de terre, que nous oyons la mer battre à la coste; mais nous ne la peusmes recongnoistre pour l'espaisseur de la brume dont ces dittes costes sont subjectes, qui fut cause que nous mismes à la mer encores quelques lieues, jusques au lendemain matin, que nous eusmes congnoissance de terre, d'un temps assez beau, qui estoit le cap de Saincte Marie5.

Note 5:(retour)Jean Alphonse mentionne ce nom, de même que celui des îles Saint-Pierre, dès l'année 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth. impériale,ms. fr. 676.)

Note 5:(retour)Jean Alphonse mentionne ce nom, de même que celui des îles Saint-Pierre, dès l'année 1545, dans sa Cosmographie. (Biblioth. impériale,ms. fr. 676.)

Le 12e jour ensuyvant, nous fusmes surprins d'un3/67grand coup de vent, qui dura deux jours. Le 15 dudict mois, nous eusmes congnoissance des isles de Sainct Pierre. Le 17 ensuyvant, nous rencontrasmes un banc de glace, prés du cap de Raie, qui contenoit six lieues, qui fut occasion que nous amenasmes toute la nuict, pour éviter le danger où nous pouvions courir. Le lendemain, nous mismes à la voille, & eusmes congnoissance du cap de Raye, & isles de Sainct Paul, & cap de Sainct Laurens6, qui est terre ferme à la bande du Su; & dudict cap de Sainct Laurens jusques audict cap de Raie il y a dix-huict lieues, qui est la largeur de l'entrée de la grande baie de Canadas7. Ce dict jour, sur les dix heures du matin, nous rencontrasmes une autre glace qui contenoit plus de huict lieues de long. Le 20 dudict mois, nous eusmes congnoissance d'une isle qui a quelque vingt-cinq ou trente lieues de long, qui s'appelle Anticosty8, qui est l'entrée de la4/68riviere de Canadas9. Le lendemain, eusmes congnoissance de Gachepé10, terre fort haulte, & commençasmes à entrer dans la dicte riviere de Canadas, en rangeant la bande du Su jusques à Mantanne11, où il y a, dudict Gachepé, soixante-cinq lieues. Dudict Mantanne, nous vinsmes prendre congnoissance du Pic12, où il y a vingt lieues, qui est à laditte bande du Su; dudict Pic, nous traversasmes la riviere jusques à Tadousac, où il y a quinze lieues. Toutes ces dittes terres sont fort haultes élevées, qui sont sterilles, n'apportant aucune Commodité.

Note 6:(retour)Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproché du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est éloigné de deux lieues.

Note 6:(retour)Rigoureusement, le point du Cap-Breton le plus rapproché du cap de Raie, est le cap de Nord, dont le cap Saint-Laurent est éloigné de deux lieues.

Note 7:(retour)Cette expression «baie de Canada», pour désigner le golfe Saint-Laurent, montre que pendant longtemps les deux noms ont été employés simultanément; car on voit, par la carte de Thévet, que le golfe Saint-Laurent portait, dès 1575, le même nom qu'aujourd'hui. Cependant, ce que les auteurs de ce temps se sont accordés à appeler Communémentla Grande-Baie, est cette partie du golfe comprise entre la côte du Labrador et la côte occidentale de Terre-Neuve.

Note 7:(retour)Cette expression «baie de Canada», pour désigner le golfe Saint-Laurent, montre que pendant longtemps les deux noms ont été employés simultanément; car on voit, par la carte de Thévet, que le golfe Saint-Laurent portait, dès 1575, le même nom qu'aujourd'hui. Cependant, ce que les auteurs de ce temps se sont accordés à appeler Communémentla Grande-Baie, est cette partie du golfe comprise entre la côte du Labrador et la côte occidentale de Terre-Neuve.

Note 8:(retour)L'île d'Anticosti a cinquante lieues de long. Ce nom d'Anticosti, de même que ceux de Gaspé, de Matane, de Tadoussac et autres, était déjà suffisamment connu à cette époque, pour que Champlain se dispense de faire ici aucune remarque. En effet, dès l'année 1586, Thévet, dans son Grand Insulaire, dit «que les sauvages du pays l'appellentNaticousti»; ce que confirme Lescarbot du temps même de Champlain: «Cette ile est appellée, dit-il, par les Sauvages du païsAnticosti.» D'un autre côté, Hakluyt (vers 1600), sur la foi sans doute des voyageurs qu'il cite, l'appelleNatiscotec, et Jean de Lact adopte, sans dire pourquoi, l'orthographe de Hakluyt. «Elle est nommée, dit-il, en langage des sauvagesNatiscotec.» Ce dernier nom se rapproche davantage de celui deNatascoueh(où l'on prend l'ours), que lui donnent aujourd'hui les Montagnais. Jacques Cartier, en 1535, lui donna le nom d'Ile de l'Assomption. Soit erreur, soit antipathie pour le navigateur malouin, M. de Roberval et son pilote Jean Alphonse l'appellentIle de l'Ascension. Thévet la mentionne, dans sa Cosmographie universelle, sous le nom deLaisple, et, dans son Grand Insulaire, il l'appelle, comme Cartier, «Isle de l'Assomption, laquelle, ajoute-t-il, d'autres nommentde Laisple.»

Note 8:(retour)L'île d'Anticosti a cinquante lieues de long. Ce nom d'Anticosti, de même que ceux de Gaspé, de Matane, de Tadoussac et autres, était déjà suffisamment connu à cette époque, pour que Champlain se dispense de faire ici aucune remarque. En effet, dès l'année 1586, Thévet, dans son Grand Insulaire, dit «que les sauvages du pays l'appellentNaticousti»; ce que confirme Lescarbot du temps même de Champlain: «Cette ile est appellée, dit-il, par les Sauvages du païsAnticosti.» D'un autre côté, Hakluyt (vers 1600), sur la foi sans doute des voyageurs qu'il cite, l'appelleNatiscotec, et Jean de Lact adopte, sans dire pourquoi, l'orthographe de Hakluyt. «Elle est nommée, dit-il, en langage des sauvagesNatiscotec.» Ce dernier nom se rapproche davantage de celui deNatascoueh(où l'on prend l'ours), que lui donnent aujourd'hui les Montagnais. Jacques Cartier, en 1535, lui donna le nom d'Ile de l'Assomption. Soit erreur, soit antipathie pour le navigateur malouin, M. de Roberval et son pilote Jean Alphonse l'appellentIle de l'Ascension. Thévet la mentionne, dans sa Cosmographie universelle, sous le nom deLaisple, et, dans son Grand Insulaire, il l'appelle, comme Cartier, «Isle de l'Assomption, laquelle, ajoute-t-il, d'autres nommentde Laisple.»

Note 9:(retour)Le fleuve Saint-Laurent.

Note 9:(retour)Le fleuve Saint-Laurent.

Note 10:(retour)Ou Gaspé. Suivant M. l'abbé J.-A. Maurault, ce nom serait une contraction du mot abenaquis «Katsepisi, qui est séparément, qui est séparé de l'autre terre.» On sait, en effet, que le Forillon, aujourd'hui miné par la violence des vagues, était un rocher remarquable séparé du cap de Gaspé.

Note 10:(retour)Ou Gaspé. Suivant M. l'abbé J.-A. Maurault, ce nom serait une contraction du mot abenaquis «Katsepisi, qui est séparément, qui est séparé de l'autre terre.» On sait, en effet, que le Forillon, aujourd'hui miné par la violence des vagues, était un rocher remarquable séparé du cap de Gaspé.

Note 11:(retour)Ou Matane. Jean Alphonse l'appelle rivière de Caën.

Note 11:(retour)Ou Matane. Jean Alphonse l'appelle rivière de Caën.

Note 12:(retour)Le Bic. Au temps de Jean Alphonse, on l'appelait Cap de Marbre. Jacques Cartier, en 1535, avait donné au havre du Bic le nom d'Isleaux Saint-Jean, parce qu'il y était entré le jour de la Décollation de saint Jean.

Note 12:(retour)Le Bic. Au temps de Jean Alphonse, on l'appelait Cap de Marbre. Jacques Cartier, en 1535, avait donné au havre du Bic le nom d'Isleaux Saint-Jean, parce qu'il y était entré le jour de la Décollation de saint Jean.

Le 24 dudict mois, nous vinsmes mouiller l'ancre devant Tadousac13, & le 26 nous entrasmes dans le dict port qui est faict comme une anse, à l'entrée de la riviere du Sagenay, où il y a un courant d'eau & marée fort estrange pour sa vitesse & profondité, où quelques fois il vient des vents impétueux14à cause de la froidure qu'ils amènent avec eux. L'on tient que laditte riviere a quelque quarante-cinq5/69ou cinquante lieues jusques au premier sault, & vient du costé du Nort-Norouest. Ledict port de Tadousac est petit, où il ne pourroit15que dix ou douze vaisseaux; mais il y a de l'eau assés à l'Est, à l'abry de la ditte riviere de Sagenay, le long d'une petite montaigne qui est presque coupée de la mer. Le reste, ce sont montagnes haultes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sable remplis de bois de pins, cyprez16, sapins, & quelques manières d'arbres de peu. Il y a un petit estang proche dudit port, renfermé de montaignes couvertes de bois. A l'entrée dudict port, il y a deux poinctes: l'une, du costé de Ouest, contenant une lieue en mer, qui s'appelle la poincte de Sainct Matthieu17; & l'autre, du costé de Su-Est, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la poincte de tous les Diables18. Les vents du Su & Su-Suest & Su-Sorouest frappent dedans ledict port. Mais, de la pointe de Sainct Matthieu jusques à la pointe de tous les Diables, il y a prés d'une lieue, l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.

Note 13:(retour)Le P. Jérôme Lalemant (Relation 1646) dit que les sauvages appelaient TadoussacSadilege; d'un autre côté, Thévet, dans son Grand Insulaire, affirme que les sauvages de son temps appelaient le SaguenayThadoyseau. Il est probable qu'à ces diverses époques, comme encore aujourd'hui, on prenait souvent l'un pour l'autre. Ce qui est sûr, c'est que ces deux noms sont sauvages:TadoussacouTadouchac, veut diremamelons, (du mottotouchac, qui en montagnais veut diremamelles), et Saguenay signifieeau qui sort(du montagnaissaki-nip).

Note 13:(retour)Le P. Jérôme Lalemant (Relation 1646) dit que les sauvages appelaient TadoussacSadilege; d'un autre côté, Thévet, dans son Grand Insulaire, affirme que les sauvages de son temps appelaient le SaguenayThadoyseau. Il est probable qu'à ces diverses époques, comme encore aujourd'hui, on prenait souvent l'un pour l'autre. Ce qui est sûr, c'est que ces deux noms sont sauvages:TadoussacouTadouchac, veut diremamelons, (du mottotouchac, qui en montagnais veut diremamelles), et Saguenay signifieeau qui sort(du montagnaissaki-nip).

Note 14:(retour)La copie originale portait probablement «importuns». Lescarbot, qui reproduit ce voyage à peu près textuellement, a mis: «des vents impétueux lesquels amènent avec eux de grandes froidures.»

Note 14:(retour)La copie originale portait probablement «importuns». Lescarbot, qui reproduit ce voyage à peu près textuellement, a mis: «des vents impétueux lesquels amènent avec eux de grandes froidures.»

Note 15:(retour)Le verbepouvoirs'employait alors activement, en parlant de la capacité des objets.

Note 15:(retour)Le verbepouvoirs'employait alors activement, en parlant de la capacité des objets.

Note 16:(retour)Comme il n'y a pas de vrai cyprès en Canada, on pourrait croire d'abord que Champlain veut parler ici du pin gris, que nos Canadiens appellent vulgairement cyprès, et que l'on trouve surtout dans les environs du Saguenay, mais, outre que Champlain mentionne ici le pin d'une manière générale, si l'on compare les différents endroits où il parle du cyprès, on en viendra à la conclusion qu'il a voulu par ce terme désigner notre cèdre (thuja), qui est un arbre très-commun dans toutes les parties du pays; tandis que le pin gris ne s'y rencontre pas partout. La chose devient évidente, si l'on fait attention que les feuilles du thuja ont beaucoup de ressemblance avec celles du cyprès. «Ses feuilles, dit Du Hamel, en parlant duthuja(Traité des Arbres et Arbustes), sont petites, comme articulées les unes aux autres, et elles ressemblent à celles du cyprès.»

Note 16:(retour)Comme il n'y a pas de vrai cyprès en Canada, on pourrait croire d'abord que Champlain veut parler ici du pin gris, que nos Canadiens appellent vulgairement cyprès, et que l'on trouve surtout dans les environs du Saguenay, mais, outre que Champlain mentionne ici le pin d'une manière générale, si l'on compare les différents endroits où il parle du cyprès, on en viendra à la conclusion qu'il a voulu par ce terme désigner notre cèdre (thuja), qui est un arbre très-commun dans toutes les parties du pays; tandis que le pin gris ne s'y rencontre pas partout. La chose devient évidente, si l'on fait attention que les feuilles du thuja ont beaucoup de ressemblance avec celles du cyprès. «Ses feuilles, dit Du Hamel, en parlant duthuja(Traité des Arbres et Arbustes), sont petites, comme articulées les unes aux autres, et elles ressemblent à celles du cyprès.»

Note 17:(retour)Dans l'édition de 1613, Champlain l'appelle encore pointe Saint-Matthieu, «ou autrement aux Alouettes.» Aujourd'hui elle n'est plus connue que sous ce dernier nom.

Note 17:(retour)Dans l'édition de 1613, Champlain l'appelle encore pointe Saint-Matthieu, «ou autrement aux Alouettes.» Aujourd'hui elle n'est plus connue que sous ce dernier nom.

Note 18:(retour)Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Cette pointe a changé de nom du vivant même de l'auteur. Dans l'édition de 1632, elle est appeléepointe aux roches; mais il nous semble évident que ce dernier nom doit être attribué à l'inadvertance de l'imprimeur: car Sagard, qui publiait, cette année-là même, son Grand Voyage au pays des Hurons, mentionne cette pointe à plusieurs reprises, et l'appelle absolument comme nous l'appelons aujourd'hui, la pointe aux Vaches. D'ailleurs la ressemblance que peuvent avoir, dans un manuscrit, les deux motsrochesetvaches, rend l'erreur tout à fait vraisemblable.

Note 18:(retour)Aujourd'hui la pointe aux Vaches. Cette pointe a changé de nom du vivant même de l'auteur. Dans l'édition de 1632, elle est appeléepointe aux roches; mais il nous semble évident que ce dernier nom doit être attribué à l'inadvertance de l'imprimeur: car Sagard, qui publiait, cette année-là même, son Grand Voyage au pays des Hurons, mentionne cette pointe à plusieurs reprises, et l'appelle absolument comme nous l'appelons aujourd'hui, la pointe aux Vaches. D'ailleurs la ressemblance que peuvent avoir, dans un manuscrit, les deux motsrochesetvaches, rend l'erreur tout à fait vraisemblable.

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Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo des Sauvages de Canadas, leurs festins & danses, la guerre qu'ils ont avec les Iroquois, la façon & de quoy sont faits leurs canots & cabannes: avec la description de la poincte de Sainct Matthieu.

Bonne réception faicte aux François par le grand Sagamo des Sauvages de Canadas, leurs festins & danses, la guerre qu'ils ont avec les Iroquois, la façon & de quoy sont faits leurs canots & cabannes: avec la description de la poincte de Sainct Matthieu.

Le 27e jour, nous fusmes trouver les Sauvages à la poincte de Sainct Matthieu, qui est à une lieue de Tadousac, avec les deux sauvages que mena le Sieur du Pont, pour faire le rapport de ce qu'ils avoient veu en France, & de la bonne réception que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied à terre, nous fusmes à la cabanne de leur grand Sagamo19, qui s'appelle Anadabijou, où nous le trouvasmes avec quelque quatre-vingts ou cent de ses compagnons qui faisoient tabagie (qui veut dire festin), lequel nous receut fort bien selon la coustume du pays, & nous feit asseoir auprés de luy, & tous les sauvages arrangez les uns auprés des autres des deux costez de la ditte cabanne. L'un des sauvages que nous avions amené commença à faire sa harangue de la bonne réception que leur avoit fait le Roy, & le bon traictement qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent que saditte Majesté7/71leur voulloit du bien, & desiroit peupler leur terre, & faire paix avec leurs ennemis (qui sont les Irocois), ou leur envoyer des forces pour les vaincre: en leur comptant aussy les beaux chasteaux, palais, maisons & peuples qu'ils avoient veus, & nostre façon de vivre. Il fut entendu avec un silence si grand qu'il ne se peut dire de plus. Or, après qu'il eut achevé sa harangue, ledict grand Sagamo Anadabijou l'ayant attentivement ouy, il commença à prendre du Petun, & en donner audict Sieur du Pont-Gravé de Sainct Malo & à moy, & à quelques autres Sagamos qui estoient auprés de luy. Avant bien petunné, il commença à faire sa harangue à tous, parlant pozément, s'arrestant quelquefois un peu, & puis reprenoit sa parolle en leur disant, que véritablement ils devoient estre fort contents d'avoir saditte Majesté pour grand amy. Ils respondirent tous d'une voix:Ho, ho, ho,qui est à direouy, ouy. Luy, continuant tousjours saditte harangue, dict qu'il estoit fort aise que saditte Majesté peuplast leur terre, & fist la guerre à leurs ennemis; qu'il n'y avoit nation au monde à qui ils voullussent plus de bien qu'aux François: Enfin il leur fit entendre à tous le bien & l'utilité qu'ils pourroient recevoir de saditte Majesté. Après qu'il eut achevé sa harangue, nous sortismes de sa cabanne, & eux commencèrent à faire leur tabagie ou festin, qu'ils font avec des chairs d'orignac, qui est comme boeuf, d'ours, de loups marins & castors, qui sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont, & du gibier en quantité. Ils avoient huict ou dix chaudieres pleines de viandes, au milieu de laditte cabanne,8/72& estoient esloignées les unes des autres quelques six pas, & chacune a son feu. Ils sont assis des deux costez (comme j'ay dict cy-dessus), avec chascun son escuelle d'escorce d'arbre: & lorsque la viande est cuitte, il y en a un qui fait les partages à chascun dans lesdittes escuelles, où ils mangent fort salement; car, quand ils ont les mains grasses, ils les frottent à leurs cheveux ou bien au poil de leurs chiens, dont ils ont quantité pour la chasse. Premier que leur viande fust cuitte, il y en eut un qui se leva, & print un chien, & s'en alla saulter autour desdittes chaudières d'un bout de la cabanne à l'autre. Estant devant le grand Sagamo, il jetta son chien à terre de force, & puis tous d'une voix ils s'escrierent:Ho, ho, ho: ce qu'ayant faict, s'en alla asseoir à sa place. En mesme instant, un autre se leva, & feit le semblable, continuant tousjours jusques à ce que la viande fut cuitte. Or, après avoir achevé leur tabagie, ils commencèrent à danser, en prenant les testes de leurs ennemis, qui leur pendoient par derrière, en signe de resjouïssance. Il y en a un ou deux qui chantent en accordant leurs voix par la mesure de leurs mains, qu'ils frappent sur leurs genoux; puis ils s'arrestent quelquefois en s'escriant:Ho, Ho, ho, & recommencent à danser, en tournant comme un homme qui est hors d'haleine. Ils faisoient cette resjouïssance pour la victoire par eux obtenue sur les Irocois, dont ils avoient tué quelque cent, aux quels ils coupèrent les testes qu'ils avoient avec eux pour leur cérémonie. Ils estoient trois nations quand ils furent à la guerre, les Estechemins, Algoumequins & Montagnez20,9/73au nombre de mille, qui allèrent faire la guerre auxdicts Irocois, qu'ils rencontrèrent à l'entrée de la riviere desdicts Irocois21, & en assommerent une centaine. La guerre qu'ils font n'est que par surprise; car autrement ils auroient peur, & craignent trop lesdicts Irocois, qui sont en plus grand nombre que lefdicts Montagnés, Estechemins & Algoumequins.

Note 19:(retour)Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'après Mgr Laflèche, ce mot est composé detchi, grand (pourkitchi), et deokimau, chef;tchi okinau, grand chef.

Note 19:(retour)Sagamo veut dire en montagnais grand chef. D'après Mgr Laflèche, ce mot est composé detchi, grand (pourkitchi), et deokimau, chef;tchi okinau, grand chef.

Note 20:(retour)Les Etchemins, appelés plus tard Malécites, habitaient principalement le pays situé entre la rivière Saint-Jean et celle de Pentagouet ou Pénobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment à Tadoussac, y étaient descendus probablement pour la traite; car leur pays était situé sur l'Outaouais et au-delà. Les Montagnais, à proprement parler, étaient chez eux; car ils habitaient surtout le Saguenay et les pays environnants.

Note 20:(retour)Les Etchemins, appelés plus tard Malécites, habitaient principalement le pays situé entre la rivière Saint-Jean et celle de Pentagouet ou Pénobscot. Les Algonquins qui se trouvaient en ce moment à Tadoussac, y étaient descendus probablement pour la traite; car leur pays était situé sur l'Outaouais et au-delà. Les Montagnais, à proprement parler, étaient chez eux; car ils habitaient surtout le Saguenay et les pays environnants.

Note 21:(retour)La rivière de Sorel.

Note 21:(retour)La rivière de Sorel.

Le 28e jour dudict mois, ils se vindrent cabanner audict port de Tadousac, où estoit nostre vaisseau. A la poincte du jour, leur dict grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant autour de toutes les autres cabannes, en criant à haulte voix, qu'ils eussent à desloger pour aller à Tadousac, où estoient leurs bons amis. Tout aussy tost un chascun d'eux deffit sa cabanne en moins d'un rien, & ledict grand capitaine le premier commença à prendre son canot, & le porter à la mer, où il embarqua sa femme & ses enfants, & quantité de fourreures, & se meirent ainsy prés de deux cents canots, qui vont estrangement; car encore que nostre chalouppe fust bien armée, si alloient-ils plus vite que nous. Il n'y a que deux personnes qui travaillent à la nage, l'homme & la femme. Leurs canots ont quelques huict ou neuf pas de long, & large comme d'un pas ou pas & demy par le milieu, & vont tousjours en amoindrissant par les deux bouts. Ils sont fort subjects à tourner10/74si on ne les sçait bien gouverner, car ils sont faicts d'escorce d'arbres appellée bouille22, renforcez par le dedans de petits cercles de bois bien & proprement faicts, & sont si légers qu'un homme en porte un aisément, & chaqu'un canot peut porter la pesanteur d'une pipe. Quand ils veulent traverser la terre, pour aller à quelque riviere où ils ont affaire, ils les portent avec eux.

Note 22:(retour)Écorce de bouleau.

Note 22:(retour)Écorce de bouleau.

Leurs cabannes sont basses, faictes comme des tentes, couvertes de laditte escorce d'arbre, & laissent tout le haut descouvert comme d'un pied, d'où le jour leur vient, & font plusieurs feux droit au millieu de leur cabanne, où ils sont quelques fois dix mesnages ensemble. Ils couchent sur des peaux, les uns parmy les autres, les chiens avec eux.

Ils estoient au nombre de mille personnes, tant hommes que femmes & enfans. Le lieu de la poincte de Sainct Matthieu, où ils estoient premièrement cabannez, est assez plaisant. Ils estoient au bas d'un petit costeau plein d'arbres, de sapins & cyprès. A laditte poincte, il y a une petite place unie, qui descouvre de fort loin; & au dessus dudict costeau, est une terre unie, contenant une lieue de long, demye de large, couverte d'arbres; la terre est fort sablonneuse, où il y a de bons pasturages. Tout le reste, ce ne sont que montaignes de rochers fort mauvais. La mer bat autour dudict costeau, qui asseiche prés d'une grande demy lieue de basse eau.

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La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions, parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges; avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement de leurs morts.

La resjouïssance que font les Sauvages après qu'ils ont eu victoire sur leurs ennemis; leurs humeurs, endurent la faim, sont malicieux; leurs croyances & fausses opinions, parlent aux Diables; leurs habits, & comme ils vont sur les neiges; avec la manière de leur mariage, & de l'enterrement de leurs morts.

Le 9e jour de Juin, les Sauvages commencèrent à se resjouïr tous ensemble & faire leur tabagie, comme j'ay dict cy-dessus, & danser, pour laditte victoire qu'ils avoient obtenue contre leurs ennemis. Or, aprés avoir faict bonne chère, les Algoumequins, une des trois nations, sortirent de leurs cabannes, & se retirèrent à part dans une place publique, feirent arranger toutes leurs femmes & filles les unes prés des autres, & eux se meirent derrière, chantant tous d'une voix comme j'ay dict cy devant. Aussi tost toutes les femmes & filles commencèrent à quitter leurs robbes de peaux, & se meirent toutes nues, monstrans leur nature, neantmoins parées de matachias, qui sont patenoftres & cordons entrelacez, faicts de poil de porc-espic, qu'ils teignent de diverses couleurs. Après avoir achevé leurs chants, ils dirent tous d'une voix,ho, ho, ho; à mesme instant, toutes les femmes & filles se couvroient de leurs robbes, car elles sont à leurs pieds, & s'arrestent quelque peu, & puis aussi tost recommençans à chanter, ils laissent aller leurs robbes comme auparavant. Ils12/76ne bougent d'un lieu en dansant, & font quelques gestes & mouvemens du corps, levans un pied, & puis l'autre, en frappant contre terre. Or, en faisant ceste danse, le Sagamo des Algoumequins, qui s'appelle Besouat23, estoit assis devant lesdittes femmes & filles, au millieu de deux bastons où estoient les testes de leurs ennemis pendues; quelques fois il se levoit, & s'en alloit haranguant & disant aux Montagnés & Estechemins: «Voyez comme nous nous resjouïssons de la victoire que nous avons obtenue sur nos ennemis: il faut que vous en fassiez autant, affin que nous soyons contens.» Puis tous ensemble disoient,ho, ho, ho. Retourné qu'il fut en sa place, le grand Sagamo avecque tous ses compaignons despouillerent leurs robbes, estans tous nuds hormis leur nature, qui est couverte d'une petite peau, & prindrent chascun ce que bon leur sembla, comme matachias, haches, espées, chauldrons, graisses, chair d'orignac, loup-marin, bref chascun avoit un present, qu'ils allèrent donner aux Algoumequins. Aprés toutes ces cérémonies, la danse cessa, & lesdicts Algoumequins, hommes & femmes, emportèrent leurs presens dans leurs cabannes. Ils feirent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos, qu'ils feirent courir, & celuy qui fut le plus viste à la course eut un present.

Note 23:(retour)Probablement le même que Tessouat, grand sagamo des Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques années plus tard, en 1613, ce chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et cependant ils n'avaient pas dû se rencontrer depuis 1603; car on ne voit pas que Tessouat ait pris part aux expéditions contre les Iroquois, ni qu'il soit descendu à la traite en 1611. D'ailleurs, dans un manuscrit,tesouatpeut très-bien se prendre pourbesouat.

Note 23:(retour)Probablement le même que Tessouat, grand sagamo des Algonquins de l'Isle ou Kichesipirini. Quelques années plus tard, en 1613, ce chef accueille l'auteur comme une vieille connaissance; et cependant ils n'avaient pas dû se rencontrer depuis 1603; car on ne voit pas que Tessouat ait pris part aux expéditions contre les Iroquois, ni qu'il soit descendu à la traite en 1611. D'ailleurs, dans un manuscrit,tesouatpeut très-bien se prendre pourbesouat.

Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez13/77joyeuse; ils rient le plus souvent; toutes fois ils sont quelque peu saturniens. Ils parlent fort pozément, comme se voullant bien faire entendre, & s'arrestent aussi tost, en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parolle. Ils usent bien souvent de ceste façon de faire parmy leurs harangues au conseil, où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens, les femmes & enfants n'y assistent poinct.

Tous ces peuples patissent tant quelques fois, qu'ils sont presque constraints de se manger les uns les autres, pour les grandes froidures & neiges, car les animaux & gibier dequoy ils vivent se retirent aux pays plus chauts. Je tiens que qui leur monstreroit à vivre, & enseigneroit le labourage des terres & autres choses, ils l'apprendroient fort bien; car je vous asseure qu'il s'en trouve assez qui ont bon jugement, & respondent assez bien à propos sur ce que l'on leur pourroit demander. Ils ont une meschanceté en eux, qui est user de vengeance, & estre grands menteurs, gens en qui il ne fait pas trop bon s'asseurer, sinon qu'avec raison & la force à la main; promettent assez, & tiennent peu.

Ce sont la plus part gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay pu veoir & m'informer audict grand Sagamo, lequel me dict qu'ils croyoient véritablement qu'il y a un Dieu, qui a créé toutes choses. Et lors je luy dy: Puisqu'ils croyoient à un seul Dieu, comment est-ce qu'il les avoit mis au monde, & d'où ils estoient venus? Il me respondit: «Aprés que Dieu eut fait toutes choses, il print quantité de flesches, & les meit en terre; d'où il sortit14/78hommes & femmes, qui ont multiplié au monde jusques à prêtent, & sont venus de ceste façon.» le luy respondy, que ce qu'il disoit estoit faux; mais que véritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit créé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaictes, sans qu'il y eust personne qui gouvernast en ce bas monde, il print du limon de la terre, & en créa Adam nostre premier père. Comme Adam sommeilloit, Dieu print une coste dudict Adam, & en forma Eve, qu'il luy donna pour compagnie, & que c'estoit la vérité qu'eux & nous estions venus de ceste façon, & non de flesches comme ils croyent. Il ne me dict rien sinon, qu'il advoüoit plustost ce que je luy disois, que ce qu'il me disoit. Je luy demandis aussi, s'ils ne croyoient point qu'il y eust autre qu'un seul Dieu. Il me dict que leur croyance estoit, qu'il y avoit un Dieu, un Fils, une Mère & le Soleil, qu'estoient quatre; neantmoins que Dieu estoit par dessus tous, mais que le fils estoit bon, & le Soleil, à cause du bien qu'ils recevoient; mais la mère ne valloit rien, & les mangeoit, & que le père n'estoit pas trop bon. Je luy remonstray son erreur selon nostre foy, enquoy il adjousta quelque peu de créance. Je luy demandis, s'ils n'avoient point veu ou ouy dire à leurs ancestres que Dieu fust venu au monde. Il me dict qu'il ne l'avoit point veu; mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allèrent vers le soleil couchant, qui rencontrèrent Dieu, qui leur demanda: «Ou allez-vous?» Ils dirent: «Nous allons chercher nostre vie.» Dieu leur respondit: «Vous la15/79trouverez icy.» Ils passèrent plus outre, sans faire estat de ce que Dieu leur avoit dict, lequel print une pierre, & en toucha deux, qui furent transmuez en pierre, & dict de rechef aux trois autres: «Où allez-vous?» Et ils respondirent comme à la première fois, & Dieu leur dit de rechef: «Ne passez plus outre: vous la trouverez icy.» Et voyant qu'il ne leur venoit rien, ils passerent outre, & Dieu print deux bastons, & il en toucha les deux premiers, qui furent transmuez en bastons, & le cinquiesme s'arresta, ne voullant passer plus outre. Et Dieu lui demanda de rechef: «Où vas-tu?»—«Je vais chercher ma vie.»—«Demeure, & tu la trouveras.» Il demeura sans passer plus outre, & Dieu luy donna de la viande, & en mangea. Après avoir faict bonne chère, il retourna avecque les autres sauvages, & leur raconta tout ce que dessus.

Il me dict aussy qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de tabac (qui est une herbe dequoy ils prennent la fumée), & que Dieu vint à cet homme, & luy demanda où estoit son petunoir; l'homme print son petunoir, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Après avoir bien petuné, Dieu rompit ledict petunoir en plusieurs pièces, & l'homme luy demanda: «Pourquoy as-tu rompu mon petunoir? eh tu vois bien que je n'en ay point d'autre.» Et Dieu en print un qu'il avoit, & le luy donna, luy disant: «En voilà un que je te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde, & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ny tous ses16/80compagnons.» Le dict homme print le petunoir, qu'il donna à son grand Sagamo; lequel tandis qu'il l'eut, les sauvages ne manquèrent de rien du monde; mais que du depuis le dict Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelques fois parmy eux. Je luy demandis s'il croyoit tout cela; il me dict qu'ouy, & que c'estoit vérité. Or je croy que voilà pourquoy ils disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy repliquay, & luy dis, Que Dieu estoit tout bon, & que sans doubte c'estoit le Diable qui s'estoit montré à ces hommes-là, & que s'ils croyoient comme nous en Dieu, ils ne manqueroient de ce qu'ils auraient besoing; que le soleil qu'ils voyaient, la lune & les estoilles, avoient esté créez de ce grand Dieu, qui a faict le ciel & la terre, & n'ont nulle puissance que celle que Dieu leur a donnée; que nous croyons en ce grand Dieu, qui par sa bonté nous avoit envoyé son cher fils, lequel, conceu du Sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant esté trente-trois ans en terre, faisant une infinité de miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les Diables, illuminant les aveugles, enseignant aux hommes la volonté de Dieu son père, pour le servir, honorer & adorer, a espandu son sang, & souffert mort & passion pour nous & pour nos péchez, & rachepté le genre humain, estant ensevely est ressuscité, descendu aux enfers, & monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son pere24. Que c'estoit là la croyance de tous17/81les chrestiens, qui croyent au Père, au Fils & au Saint Esprit, qui ne sont pourtant trois dieux, ains un mesme & un seul dieu, & une trinité en laquelle il n'y a point de plus tost ou d'après, rien de plus grand ne de plus petit; que la Vierge Marie, mère du fils de Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vescu en ce monde faisans les commandemens de Dieu, & enduré martyre pour son nom, & qui par la permission de Dieu ont faict des miracles & sont saincts au ciel en son paradis, prient tous pour nous ceste grande majesté divine de nous pardonner nos fautes & nos péchez que nous faisons contre sa loy & ses commandemens. Et ainsi, par les prières des saincts au ciel & par nos prières que nous faisons à sa divine majesté, ils nous donne ce que nous avons besoing, & le Diable n'a nulle puissance sur nous, & ne peut faire de mal; que s'ils avoient ceste croyance, qu'ils feroient comme nous, que le Diable ne leur pourroit plus faire de mal & ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoing.

Note 24:(retour)Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: «Je ne croy point que cette théologie se puisse expliquer à ces peuples, quand même on sçauroit parfaitement leur langue.» Il nous semble cependant que cette théologie n'a rien qui soit beaucoup plus difficile à entendre que la fable rapportée par le sagamo, puisque Champlain ne fait guère que lui raconter des faits historiques qui ont au moins en leur faveur le mérite de la vraisemblance. Supposé, au reste, que ce discours ne fût pas tout à fait à la portée de son interlocuteur, il n'en serait pas moins une preuve du zèle et des bonnes intentions de Champlain.

Note 24:(retour)Lescarbot fait sur ce passage la remarque suivante: «Je ne croy point que cette théologie se puisse expliquer à ces peuples, quand même on sçauroit parfaitement leur langue.» Il nous semble cependant que cette théologie n'a rien qui soit beaucoup plus difficile à entendre que la fable rapportée par le sagamo, puisque Champlain ne fait guère que lui raconter des faits historiques qui ont au moins en leur faveur le mérite de la vraisemblance. Supposé, au reste, que ce discours ne fût pas tout à fait à la portée de son interlocuteur, il n'en serait pas moins une preuve du zèle et des bonnes intentions de Champlain.

Alors ledict Sagamo me dict qu'il advouoit ce que je disois. Je luy demandis de quelle cérémonie ils usoient à prier leur Dieu. Il me dict, qu'ils n'usoient point autrement de cérémonies, sinon qu'un chascun prioit en son coeur comme il voulloit. Voilà pourquoy je croy qu'il n'y a aucune18/82loy parmy eux, ne sçavent que c'est d'adorer & prier Dieu, & vivent la plus part comme bestes brutes, & croy que promptement ils seroient reduicts bons chrestiens, si l'on habitoit leur terre; ce qu'ils desireroient la plus part.

Ils ont parmy eux quelques sauvages, qu'ils appellent Pilotoua25, qui parlent au Diable visiblement; & leur dict ce qu'il faut qu'ils fassent tant pour la guerre que pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en exécution quelque entreprise, ou tuer un François, ou un autre de leur nation, ils obeïroient aussi tost à son commandement.

Note 25:(retour)Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le motpilotouaoupiletois, il paraît cependant qu'il leur est venu de la langue des Basques; c'est du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la Nouv. Fr., édit. 1858, p. 17), en parlant de l'aoutmoin, «que les Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est-à-dire, sorcier.»

Note 25:(retour)Quoique Champlain ait pu tenir des sauvages le motpilotouaoupiletois, il paraît cependant qu'il leur est venu de la langue des Basques; c'est du moins ce que dit le P. Biard (Relat. de la Nouv. Fr., édit. 1858, p. 17), en parlant de l'aoutmoin, «que les Basques, dit-il, appellent Pilotois, c'est-à-dire, sorcier.»

Aussi ils croyent que tous les songes qu'ils font sont véritables; & de faict il y en a beaucoup qui disent aveoir veu & songé choses qui adviennent ou adviendront. Mais, pour en parler avec vérité, ce sont visions du Diable, qui les trompe & seduict. Voilà toute la créance que j'ay pu apprendre d'eux, qui est bestiale.

Tous ces peuples, ce sont gens bien proportionnez de leurs corps, sans aucune difformité; ils sont dispos, & les femmes bien formées, remplies & potelées, de couleur basanée, pour la quantité de certaine peinture dont ils se frottent, qui les faict devenir olivastres. Ils sont habillez de peaux; une partie de leur corps est couverte, & l'autre partie descouverte. Mais l'hyver ils remédient à tout, car ils sont habillez de bonnes fourrures, comme19/83d'orignac, loutre, castors, ours-marins, cerfs biches qu'ils ont en quantité. L'hyver, quand les neiges sont grandes, ils font une manière de raquette qui est grande deux ou trois fois comme celles de France, qu'ils attachent à leurs pieds, & vont ainsi dans les neiges sans enfoncer, car autrement ils ne pourroient chasser, ny aller en beaucoup de lieux.

Ils ont aussi une forme de mariage, qui est que quand une fille est en l'aage de quatorze ou quinze ans, elle aura plusieurs serviteurs & amis, & aura compagnie avec tous ceux que bon luy semblera; puis au bout de quelques cinq ou six ans, elle prendra lequel il luy plaira pour son mary, & vivront ainsi ensemble jusques à la fin de leur vie, si ce n'est qu'après avoir esté quelque temps ensemble ils n'ont enfans, l'homme se pourra desmarier & prendre autre femme disant que la sienne ne vaut rien. Pour ainsi les filles sont plus libres que les femmes; or, despuis qu'elles sont mariées, elles sont chastes, & leurs maris sont la pluspart jaloux, lesquels donnent des presens au père ou parens de la fille qu'ils auront espousée. Voilà la cérémonie & façon qu'ils usent en leurs mariages.

Pour ce qui est de leurs enterremens, quand un homme ou femme meurt, ils font une fosse, ou ils mettent tout le bien qu'ils auront, comme chaudrons, fourrures, haches, arcs & flesches, robbes & autres choses; & puis ils mettent le corps dedans la fosse, & le couvrent de terre, où ils mettent quantité de grosses pièces de bois dessus, & un bois debout qu'ils peignent de rouge par le haut. Ils20/84croyent l'immortalité des âmes & disent qu'ils vont se resjouïr en d'autres pays avec leurs parents & amis, quand ils sont morts.


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