le marin
κόγχη
MIME X. Si vous doutez que j'aie manié les lourdes rames, regardez mes doigts et mes genoux; vous les trouverez usés comme d'anciens outils. Je connais chaque herbe de la plaine marine qui est parfois violette et parfois bleue, et j'ai la science de tous les coquillages enroulés. Il y a de ces herbes qui sont douées de notre vie: celles-là ont des yeux transparents comme la gelée, un corps semblable à la tétine de truie, et une multitude de membres minces qui sont aussi des bouches. Et parmi les coquilles trouées, j'en ai vu qui étaient percées plus de mille fois; et de chaque petite ouverture sortait ou rentrait un pied de chair sur lequel marchait la coquille.
Après avoir franchi les colonnes d'Héraklès, l'Océan qui entoure la terre devient inconnu et furieux.
Et il crée dans sa course des îles sombres où vivent des hommes différents et des animaux merveilleux. Là est un serpent à barbe dorée qui gouverne son royaume avec sagesse; et les femmes de cet endroit ont un œil à l'extrémité de chacun de leurs doigts. D'autres ont des becs et deshuppes comme les oiseaux; pour le reste ils sont semblables à nous. Dans une île où j'arrivai, les habitants portaient leurs têtes à la place où nous avons l'estomac; et quand ils nous saluèrent, ils inclinèrent leurs ventres. Pour les cyclopes, les pygmées et les géants, je n'en parlerai pas; car leur nombre est trop grand.
Aucune de ces choses ne me paraît tenir du prodige; je n'en éprouve pas de terreur. Mais un soir j'ai vu Skylla. Notre bateau touchait le sable de la côte sicilienne. Comme je tournais le gouvernail, j'aperçus au milieu de l'eau une tête de femme qui avait les yeux fermés. Ses cheveux étaient couleur d'or. Elle semblait dormir. Et aussitôt je tremblai; car je craignais de voir ses prunelles, sachant bien qu'après les avoir contemplées je dirigerais la proue de notre bateau vers le gouffre de la mer.