Chapter 25

ασφόδελος, μέλισσα, δάφνη

EPILOGVE. La longue nuit pendant laquelle Daphnis et Chloé restèrent éveillés comme des hiboux les mena jusque chez Perséphone la lumineuse. L'indulgent dieu des amants les fit mourir de bonne heure, semblables à des enfants pieux. Il craignit la jalousie des nymphes ou de Pan, ou de Zeus. Il fit envoler leurs âmes durant leur sommeil du matin; et elles arrivèrent dans le royaume d'Hadès, et, blanches, traversèrent sans se souiller l'infernal marécage, entendirent les grenouilles, fuirent devant le triple aboiement des gueules rouges de Cerbère. Puis, sur les prairies sombres qui sont obscurément éclairées par un crépuscule d'astres, les deux ombres blanches s'assirent et cueillirent le crocos jaune, et l'hyacinthe; et Daphnis tressa pour Chloé une couronne d'asphodèles. Mais ils ne mangèrent pas le lotus bleu qui croît sur les bords du Léthé, ni ne burent de l'eau qui fait perdre la mémoire. Chloé ne voulait pas oublier. Et la reine Perséphone leur donna des sandales de glace à semelle de feu pour traverser le courant enflammé des fleuves rouges.

Cependant, malgré les grandes fleurs jaunes, bleues et pâles des prairies souterraines, Chloé s'ennuyait. Elle ne voyait sur l'herbe ténébreuse que des papillons de nuit, très lourds, dont les ailes noires étaient coupées de croissants ensanglantés. Daphnis ne caressait que des bêtes nocturnes, dont les yeux avaient des lueurs de lune, dont le poil était doux comme le pelage des souris-chauves. Chloé avait peur des chouettes qui huaient dans les bois sacrés. Daphnis regrettait la blancheur des choses sous le soleil. Ils se souvenaient tous deux, n'ayant pas mouillé leurs mentons aux rives du Léthé; ils pleuraient la vie et invoquaient la grave bienfaisance de Perséphone.

Et comme les songes sortent tous de l'Erèbe par la porte d'ivoire, le sommeil des ombres est sans rêves. D'ordinaire, comme elles sont enveloppées d'oubli, elles ne pourraient songer dans leurs têtes vaines et légères qu'aux plaines indécises qui entourent le Tartare; mais Daphnis et Chloé souffraient infiniment de ne point réaliser en dormant leurs souvenirs de la vie passée.

La Bonne Déesse eut pitié d'eux, et elle permit au Conducteur d'Ames de les consoler.

Par une nuit bleue, il feignit de les confondre avec les Songes; et, parmi les êtres multicolores, chevauchant et volant, criant, riant ou pleurant, qui passent sous nos paupières quand ils se sont échappés de la porte pâle de l'Erèbe, Daphnis et Chloé, l'un contre l'autre étroitement serrés, revinrent voir l'île de Lesbos.

L'ombre était azurée, les arbres clairs, les taillis lumineux. La lune semblait un miroir d'or. Chloé s'y fût mirée avec un collier d'étoiles. Mitylène se dressait au loin commeune cité de nacre. Les canaux blancs traversaient la prairie. Quelques statues de marbre, renversées, buvaient la rosée. On voyait étinceler dans l'herbe leurs chevelures en torsade, teintes de jaune. L'air tremblait d'une lumière vague.

—Hélas! dit Chloé, où est le jour? Le soleil est-il mort? Où faut-il aller, mon Daphnis? Je ne sais plus la route. Ah! il n'y a plus nos bêtes, Daphnis: elles se sont perdues depuis que nous sommes partis.

Et Daphnis répondit:

—O Chloé, nous revenons errer comme les songes qui visitaient nos prunelles dans le sommeil des prés ou dans le repos des étables. Nos têtes sont vides comme les pavots mûrs. Nos mains sont chargées des fleurs de la nuit éternelle. Ton cher front est ceint d'asphodèles, et tu portes contre ton sein le crocos qui pousse dans l'île des Bienheureux. Il vaut peut-être mieux ne pas se souvenir.

—Mais voici que je me souviens, mon Daphnis, dit Chloé. La route qui mène à la grotte des nymphes longe cette prairie. Je reconnais la pierre plate où nous nous asseyions. Vois-tu le bois d'où sortit le loup, qui nous fit si grand peur? Ici, tu me tressas pour la première fois une cage à cigales. Là, dans ce buisson, tu pris pour moi une des stridentes cigales, et tu la posas sur mes cheveux, où elle chantait sans discontinuer. Elle était plus belle que les cigales d'or des Athéniennes d'autrefois: car elle chantait. Je voudrais en avoir une encore.

Et Daphnis répondit:

—La cigale bruit à l'heure de midi, quand le vent fore des trous sanglants au cœur du chaume, quand la ciguë à taille verte éploie son ombelle blanche pour se mettre aufrais. Maintenant elles dorment et je ne saurais en trouver. Mais vois, Chloé, l'antre du dieu Pan; et j'aperçois le bassin où la vue de ton corps nu m'a troublé; et près de là le taillis où ton premier baiser me rendit délirant, où je venais te guetter tandis que j'engluais les pièges à oiseaux, dans l'hiver, et que toi, au milieu de la haute salle, tu rangeais les fruits dans les grandes amphores.

O Chloé, la maison n'est plus là, et le bois de sorbier est solitaire, car les huppes et les roitelets n'y viennent plus, et Perséphone a éteint nos âmes qui brûlaient.

—Voici, dit Chloé. Je viens de prendre dans une fleur pourpre une abeille qui dormait. Je l'ai regardée: elle est rousse et laide, et je n'aime pas les cercles noirs de son ventre. Autrefois, je croyais l'abeille un baiser avec des ailes. Je viens de tremper mon doigt dans un rayon de miel et tout le parfum du miel nouveau s'est envolé. J'ai cessé d'aimer le miel.

—Chloé, donne-moi un baiser, dit Daphnis.

—Voici, mon Daphnis.

Et les deux ombres blanches furent troublées, sans rien oser dire. Car leur baiser n'avait plus d'aiguillon, ni d'odeur sauvage; et comme le désir des brebis, des chèvres, des oiseaux et des cigales diminuait dans leur cœur, le plaisir de toucher leurs corps ne les agita plus d'un frémissement.

—O Chloé, ici nous avions des fromages gras sur des claies vertes.

—Et je n'aime presque plus les fromages, mon Daphnis.

—O Chloé, là nous avons cueilli les premières violettes de notre dernière année.

—Et je n'aime presque plus les violettes, mon Daphnis.

—O Chloé, regarde ce petit bois où tu m'as donné ton premier baiser.

Et Chloé, détournant la tête, ne répondit rien.

Alors, silencieux, ils maudirent dans leur cœur la nuit qui semblait avoir teint les choses d'amertume. Et ils prièrent sans paroles le Conducteur d'Ames de venir les reprendre avec les songes légers, pour les ramener par la porte pâle de l'Erèbe dans les prairies d'asphodèles où ils avaient la tendre douleur de se souvenir.

Mais la Bonne Déesse n'exauça pas leur prière.

Ils restèrent penchés, chacun à part, sur les statues tombées.

Lorsque la nuit bleue devint faiblement dorée, à l'Orient, ils entendirent un bruit de rames le long des côtes. Ils levèrent la tête, sachant qu'ils allaient voir des pirates-matelots, qui ravissent tout sur les rivages de Lesbos, et qui crient d'une voix retentissante, chaque fois qu'ils plongent les rames: roup-pa-paï.

Et cependant, bien que la brume fût légère, ils n'aperçurent pas de vaisseau. Mais il y eut un grand écho, qui fit frissonner l'écume sur la grève:

—Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort! Le grand Pan est mort!

Alors la cité nacrée de Mitylène s'écroula, et les statues se renversèrent toutes, et l'île devint noire, et les petites âmes des sources s'échappèrent, et les dieux minuscules s'envolèrent du cœur des arbres, de la moëlle des plantes, du centre animé des fleurs, et le silence s'étendit sur les morceaux de marbre blanc.

Les ombres de Daphnis et de Chloé s'évanouirent, subitementtrès vieilles, au jour nouveau; et la Bonne Déesse, dont la puissance souterraine était abolie, les prit tandis qu'elle s'enfuyait au-dessus des prairies vers la région inconnue où les dieux sont retirés. Elle féconda Lesbos de son haleine, et rendit à la terre Daphnis et Chloé; car l'île, parmi les canaux blancs qui la sillonnent, est couverte de leur âme multipliée, tant les lauriers et les oseraies verdoyantes ont jailli de son cœur enseveli.


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