—Qui est là? demanda Brittles entrouvrant la porte et mettant sa main devant la chandelle pour mieux voir.
—Ouvrez! répondit un homme. Ce sont les officiers de police qu'on a envoyé chercher ce matin.
Rassuré par ces paroles, Brittles ouvrit la porte toute grande et se trouva face à face avec un homme en redingote longue, qui entra majestueusement sans rien dire et essuya ses pieds sur le paillasson avec autant de sang-froid que s'il eût été chez lui.
—Envoyez quelqu'un donner un coup de main à mon camarade, voulez-vous, jeune homme, dit l'officier de police. Il est dans legigpour garder le cheval. Avez-vous une remise où l'on pourrait mettre ce dernier à couvert pour quelques minutes?
Brittles répondit affirmativement en montrant du doigt un petit bâtiment destiné à cet usage.
—Voulez-vous prévenir votre maître que messieursBlathersetDuffsont ici? dit le premier, passant la main dans ses cheveux et posant une paire de menottes sur la table. Ah! bonsoir, notr'bourgeois! . . . Puis-je vous dire deux mots en particulier, s'il vous plaît?
Ces paroles s'adressaient à M. Losberne, qui parut en ce moment, et qui, ayant fait signe à Brittles de se retirer, fit entrer les deux dames et ferma la porte.
—Voici la maîtresse du logis, dit-il en se tournant vers madame Maylie.
M. Blathers s'inclina respectueusement; et, ayant été invité à s'asseoir, il posa son chapeau à terre, prit un siège et fit signe à Duff de faire de même. Puis ils demandèrent les renseignements les plus minutieux sur l'évènement. Le docteur, qui désirait gagner du temps, leur raconta les détails aussi longuement qu'il lui fut possible. Ils écoutaient avec l'air du plus vif intérêt, comme des gens qui s'y entendent.
—Mais qu'est-ce que c'est donc que ce petit garçon dont parlent les domestiques? demanda Blathers.
—Il est vrai qu'un des domestiques s'est mis dans la tête que cet enfant était pour quelque chose dans l'affaire . . . mais c'est une absurdité . . . il n'y a rien de tout cela.
—C'est bien facile à dire! remarqua Duff.
—Il a raison, dit Blathers faisant un signe de tête approbatif et jouant machinalement avec les menottes comme on le ferait avec des castagnettes. Qui est cet enfant? . . . Que dit-il de lui-même? D'où vient-il? . . . Il ne tombe pas des nues! . . . N'est-ce pas, notr'bourgeois?
—Sans doute, reprit le docteur jetant un coup d'œil significatif aux deux dames. Je connais toute son histoire. Mais nous parlerons de cela tout à l'heure . . . Peut-être ne serez-vous pas fâchés de voir auparavant la fenêtre que les voleurs ont brisée?
—Certainement, répondit Blathers. Nous ferons mieux de visiter les lieux d'abord! . . . ensuite nous interrogerons les domestiques: c'est ainsi que nous avons l'habitude de procéder.
On apporta des lumières et MM. Blathers et Duff, accompagnés du constable du lieu, de Brittles, de Giles et de tous les commensaux de la maison, enfin, se rendirent dans le petit cellier, au bout du passage.
Après en avoir examiné la fenêtre, ils firent le tour par la pelouse, examinèrent de nouveau la fenêtre, puis le volet; et, à l'aide d'une lanterne, suivirent la trace des pas et battirent les buissons avec une fourche.
Ceci fait en présence de tous les assistants, qui observèrent tout le temps un religieux silence, on rentra dans la salle, où MM. Giles et Brittles furent requis de donner la représentation dramatique du rôle qu'ils avaient joué la nuit précédente; et il se trouva qu'après avoir répété cette scène jusqu'à six fois, ils ne s'étaient contredits que sur un seul fait important dans la première, et sur une douzaine, tout au plus, dans les autres.
Lorsque la volubilité de nos deux acteurs fut épuisée, Blathers et Duff se retirèrent dans la pièce voisine et tinrent conseil entre eux. La nature et l'importance de leur colloque furent telles, qu'une consultation des plus habiles docteurs de la faculté, sur le cas le plus épineux en matière de médecine, n'eût été qu'un jeu d'enfants en comparaison.
Pendant ce temps-là, le docteur, resté seul avec les deux dames, se promenait de long en large dans la salle, extrêmement agité, tandis que Rose et madame Maylie se regardaient d'un air inquiet.
—Ma parole, dit-il en s'arrêtant tout court, je ne sais vraiment que faire!
—Je suis sûre, dit Rose, que l'histoire de ce pauvre enfant racontée franchement à ces hommes suffirait pour le disculper à leurs yeux.
—J'en doute fort, ma chère demoiselle, dit le docteur en branlant la tête, je ne pense pas qu'elle doive produire un bon effet sur l'esprit de ces gens . . . pas plus que sur ceux d'un grade supérieur. Qu'est-il après tout (objecteront-ils)? Un vagabond . . . rien autre chose . . . À en juger par les apparences et les considérations du monde, son histoire est bien douteuse.
—Vous y ajoutez foi, vous, n'est-ce pas? reprit vivement la jeune fille.
—Oui, sans doute, j'y ajoute foi, quelque étrange qu'elle soit, d'ailleurs, et je peux bien être un grand fou, à cause de cela, repartit le docteur. Mais je ne crois pas (comme je vous l'ai dit tout à l'heure) que ce soit là le genre d'histoire qui puisse intéresser un officier de police un tant soit peu exercé dans l'art de sa profession.
—Pourquoi non? demanda Rose.
—Pourquoi, ma belle enfant? répliqua le docteur. Parce que, considérée sous certains rapports et par ces gens-là surtout, il y a bien du louche. Cet enfant ne peut prouver que les circonstances qui sont contre lui et pas une de celles qui pourraient être en sa faveur. Les agents de police voudront avoir lessiet lespourquoiet ne nous feront aucune concession, d'abord! . . .. D'après ce qu'il nous a dit lui-même, vous voyez qu'il a été avec des voleurs depuis quelque temps déjà! Il a été conduit à un bureau de police comme ayant volé le mouchoir d'un monsieur; puis, en faisant une commission pour ce même monsieur, qui l'a traité avec tous les égards possibles, il est entraîné dans un endroit qu'il ne peut décrire et dont il n'a pas la moindre idée . . . Maintenant, voilà qu'il prend fantaisie à des hommes de l'emmener à Chertsey, malgré lui; on le fait passer par une fenêtre, dans l'intention de piller la maison, et, juste au moment où il veut donner l'alarme (la seule chose qui eût pu prouver en sa faveur s'il l'eût mise à exécution), le sommelier arrive et lui tire un coup de pistolet, comme pour l'empêcher d'agir dans son propre intérêt . . . A-t-on jamais vu chose pareille?
—Je ne dis pas non, reprit Rose souriant de la vivacité du docteur. Mais je ne vois en tout cela rien qui démontre que ce pauvre enfant soit coupable.
—Non, sans doute, repartit le docteur. Grâce à votre sexe, vous ne verrez jamais qu'un côté de la question, qu'il soit bien ou mal, et c'est toujours celui qui se présente le premier.
Disant cela, le docteur mit ses mains dans ses poches et se promena de nouveau de long en large avec plus d'agitation qu'auparavant.
—Plus j'y réfléchis, dit-il, et plus j'entrevois les obstacles et les difficultés sans nombre que nous aurons à surmonter. Si nous racontons à ces hommes la chose telle qu'elle est, je suis certain qu'ils n'y ajouteront pas foi; . . . et en supposant même qu'ils finissent plus tard par acquitter cet enfant, la publicité qu'ils donneront à cette affaire et le doute qui l'enveloppera détruiront tout l'effet de la bonne action que vous vous proposez en le tirant de ce mauvais pas.
—Comment faire, alors? s'écria Rose. Mon Dieu, mon Dieu! pourquoi a-t-on fait dire à ces hommes de venir?
—C'est vrai! dit madame Maylie. Je donnerais tout au monde pour qu'ils ne fussent pas venus!
—Tout ce qu'il y a de mieux à faire, selon moi, dit M. Losberne se laissant tomber sur une chaise de l'air d'un homme qui a perdu tout espoir, c'est de payer d'audace, je ne vois plus que ce moyen . . . Notre intention est louable, et c'est là une excuse . . . Cet enfant a de forts symptômes de fièvre, et n'est pas en état de pouvoir parler, voilà déjà une bonne chose. Nous ferons de notre mieux; et si nous ne réussissons pas, ce ne sera pas de notre faute! . . . Entrez!
—Eh bien! notr'bourgeois, dit Blathers entrant suivi de son compagnon et fermant la porte, ceci n'était pas uncoup monté?
—Eh! qu'appelez-vous uncoup monté?demanda le docteur avec impatience.
—Nous disons que c'est uncoup monté,répondit Blathers (s'adressant de préférence aux dames, comme s'il eût eu pitié de leur ignorance, en même temps qu'il méprisait celle du docteur), quand les domestiques de la maison y sont pour quelque chose.
—Personne n'a eu le moindre soupçon sur eux en cette circonstance, dit madame Maylie.
—Je ne dis pas le contraire, répliqua Blathers. Il n'en est pas moins vrai qu'ils auraient bien pu en être, cependant.
— . . . A plus forte raison, sachant qu'ils ont la confiance de leurs maîtres, reprit Duff.
—Nous avons lieu de croire que le coup a été fait par despègres de la haute,poursuivit Blathers; nous reconnaissons cela tout de suite au genre de travail, qui est de main de maître.
—Et un peu soigné, que je dis, ajouta Duff à demi-voix.
—Ils étaient deux, continua Blathers; et il n'y a pas de doute qu'ils avaient un enfant avec eux . . . C'est bien facile à deviner en voyant la fenêtre . . . C'est tout ce que nous pouvons dire pour le présent . . . Il nous reste à voir ce petit garçon que vous avez en haut. Si vous voulez bien nous y conduire.
—Ils prendront bien auparavant un verre de quelque chose? dit le docteur enchanté d'avoir trouvé ce moyen de les retarder un peu.
—Certainement, dit Rose devinant l'intention de ce dernier. Tout de suite, si vous voulez!
—Volontiers, Mademoiselle, dit Blathers passant sa main sur ses lèvres. Cette sorte de besogne ne laisse pas que d'être fatigante. Ne vous dérangez pas pour nous, Mademoiselle. Donnez-nous ce que vous aurez sous la main.
—Que voulez-vous prendre? demanda le docteur se dirigeant avec Rose vers le buffet. Dites votre goût, Messieurs!
—Une petite goutte de liqueur, si cela vous est égal, notr'bourgeois, dit Blathers. Il ne faisait pas chaud, Madame, quand nous sommes partis de Londres, ce matin; et je trouve qu'il n'y a rien de tel qu'un petit verre de liqueur pour vous ranimer.
Profitant du moment où madame Maylie disait quelque chose de gracieux en réponse à la remarque de ce dernier, le docteur s'esquiva adroitement.
MM. Duff et Blathers se mirent à conter des tours de voleurs et à faire valoir leur adresse pour se relever aux yeux de ces dames, qui les écoutaient avec complaisance, afin de donner le temps au docteur de tout préparer. Enfin M. Losberne parut.
—Maintenant, Messieurs, si vous voiliez venir avec moi?
—Certainement, dit Blathers. Et les deux officiers de police suivirent M. Losberne, qui les conduisit à la chambre d'Olivier, précédés de Giles, qui les éclairait.
Olivier avait dormi, mais il avait un redoublement de fièvre et paraissait plus mal. Le docteur l'aida à se mettre sur son séant; et quand il y fut il regarda les deux étrangers sans paraître savoir où il était, ni ce qui se passait autour de lui.
—Voici, dit M. Losberne parlant doucement, mais avec assurance cependant, voici le jeune garçon qui ayant été blessé par mégarde par un fusil à vent en passant sur la propriété de monsieur . . . (comment l'appelez-vous donc? . . . qui demeure ici derrière?) est venu frapper ici, ce matin, pour demander du secours, et a été indignement rudoyé et maltraité par cet individu que vous voyez qui tient la chandelle, et qui est cause que la vie de cet enfant est dans le plus grand danger, comme je puis l'affirmer en ma qualité de médecin.
MM. Blathers et Duff jetèrent les yeux sur M. Giles, qui, à son tour, regarda alternativement les deux officiers de police, le jeune malade et le docteur avec l'expression la plus comique d'inquiétude et de crainte.
—Vous ne pouvez pas dire le contraire, je pense? poursuivit le docteur recouchant doucement Olivier.
—Tout ce que j'ai fait a été pour . . . pour le mieux, répondit Giles. Je ne suis pas méchant par caractère, je vous assure . . . Et si je n'avais pas cru que c'était . . . l'enfant de . . . du . . . des . . . je me serais bien gardé de . . .
—L'enfant de qui croyez-vous que c'était? demanda M. Duff.
—L'enfant d'un des voleurs, répliqua Giles. Ils avaient cer . . . tai . . . ne . . . ment un enfant avec eux.
—Et maintenant pensez-vous que ce soit le même? demanda Blathers.
—Que ce soit le même, quoi? reprit Giles regardant Blathers d'un air effaré.
—Le même enfant, imbécile! dit Blathers perdant patience.
—Je ne saurais vous dire . . . Je ne sais vraiment pas, répondit Giles tout décontenancé . . . Je ne pourrais pas l'affirmer.
—Que pensez-vous? demanda Blathers.
—Je ne sais que penser, répliqua le pauvre Giles. Je ne pense pas que ce soit le même enfant, en vérité. Je suis presque certain que ce n'est pas lui . . . Vous savez bien vous-même que ça ne peut pas être lui.
—Est-ce que cet homme a bu? dit Blathers s'adressant au docteur.
—Quel fameux butor vous faites, allez! reprit Duff s'adressant à Giles de l'air du plus profond dédain.
M. Losberne, qui pendant ce dialogue avait tâté le pouls du malade, se leva de sa chaise et dit à ces messieurs de la police que, pour peu qu'ils eussent quelque doute à ce sujet, ils ne seraient peut-être pas fâchés de passer dans la chambre voisine pour questionner Brittles à son tour.
La proposition ayant été goûtée, on fit monter Brittles, qui, par ses contradictions sans nombre, ne fit qu'embrouiller davantage l'affaire au lieu de l'éclaircir, et qu'ajouter à sa propre mystification. Il dit entre autres choses qu'il lui serait impossible de reconnaître l'enfant, lors même qu'il serait devant lui en ce moment . . . qu'il avait pensé que c'était Olivier, parce que M. Giles l'avait cru lui-même; mais que ce dernier venait d'avouer dans la cuisine, il n'y avait pas cinq minutes, qu'il commençait à craindre qu'il n'eût été trop prompt.
D'après cette déposition, la question fut de savoir si M. Giles avait réellement blessé quelqu'un; et, après examen du second pistolet, il se trouva qu'il n'était chargé qu'à poudre avec un peu de bourre, ce qui surprit considérablement tout le monde: excepté le docteur, qui en avait extrait la balle dix minutes auparavant. Mais celui sur l'esprit de qui cette découverte fit le plus d'impression fut M. Giles, qui, après avoir été pendant quelques heures tourmenté par la crainte d'avoir mortellement blessé un de ses semblables, mordit le mieux du monde à la grappe.
Enfin, sans s'occuper davantage d'Olivier, les officiers de police laissèrent à la maison le constable de Chertsey et s'en allèrent coucher en ville, après avoir promis de revenir le lendemain matin.
Le lendemain matin le bruit courut qu'il y avait, dans la prison de Kingston, deux hommes et un petit garçon qu'on avait arrêtés la nuit précédente comme étant suspects. En conséquence, MM. Blathers et Duff firent route pour Kingston.
Le crime de ces hommes était d'avoir été trouvés endormis contre une meule de foin, crime qui, bien qu'il soit énorme sans doute, n'est seulement punissable que d'emprisonnement; en ce qu'aux yeux de la loi anglaise (cette loi si douce et si bonne pour tous les sujets du roi) il n'y a point, dans cette action dedormir à la belle étoile, de preuve suffisante que ceux qui s'en sont rendus coupables aient pour cela commis un vol avec escalade et effraction, et aient, par là même, encouru la peine de mort. MM. Blathers et Duff revinrent donc chez madame Maylie aussi savants qu'ils en étaient partis.
Enfin, après une conférence assez longue au sujet d'Olivier, il fut convenu que madame Maylie et M. Losberne répondraient pour lui dans le cas où la justice reviendrait sur cette affaire, et un magistrat des environs fut appelé à cet effet pour recevoir leur caution.
Nos deux officiers de police, ayant reçu une couple de guinées pour la peine qu'ils s'étaient donnée, s'en retournèrent à Londres, chacun avec des opinions toutes différentes au sujet de leur expédition: l'un (Duff), après de mûres réflexions, soutenant que la bande de Pett était pour quelque chose dans la tentative de vol; et l'autre (Blathers), en attribuant tout le mérite au fameux Conkey Chickweed.
Grâce aux soins de madame Maylie, de Rose et du bienveillant M. Losberne, Olivier se rétablit peu à peu.
La maladie d'Olivier ayant été d'une nature sérieuse, sa convalescence fut longue. Les souffrances que lui causait sa blessure, jointes à une fièvre ardente qui dura plus d'un mois, l'avaient épuisé totalement. Pénétré des attentions délicates que ses deux hôtesses avaient pour lui, il leur en témoignait sa reconnaissance les larmes aux yeux, et il leur disait souvent combien il lui tardait d'être rétabli pour faire quelque chose pour elles, ne fût-ce que pour leur prouver que leurs bienfaits n'étaient point perdus, mais que le pauvre enfant qu'elles avaient sauvé de la misère, et peut-être bien de la mort, était tout dévoué à leur service.
Et cependant, malgré les bontés de madame Maylie et de Rose, Olivier était souvent inquiet. Il semblait éprouver un remords, c'est qu'il pensait à M. Brownlow et à cette vieille dame qui l'avaient si bien traité pendant sa maladie. Il craignait de passer pour un ingrat aux yeux de ses généreux protecteurs: aussi ne fut-il tranquille que lorsque M. Losberne lui eut formellement promis de le mener les voir aussitôt qu'il serait en état de supporter le voyage.[8]
Olivier fut bientôt rétabli. Il partit en conséquence un beau matin, avec M. Losberne, dans la calèche de madame Maylie. Arrivés au pont de Chertsey, il devint pâle et jeta un cri perçant.
—Eh bien! qu'est-ce qu'il a donc, cet enfant? s'écria le docteur d'un ton brusque comme à son ordinaire. Que vois-tu? Que ressens-tu? Qu'entends-tu? Voyons, parle!
—Cette maison, Monsieur! dit Olivier.
—Eh bien! après? Arrêtez, cocher! cria le docteur. Qu'est-ce qu'elle a, cette maison, hein! mon garçon?
—Les voleurs! . . . La maison où ils m'ont amené! dit tout bas Olivier.
Sans donner le temps au cocher de descendre de son siège, le docteur parvint (je ne sais comment) à sertir de la calèche, et courut droit à la masure, à la porte de laquelle il frappa à coups redoublés, comme un enragé.
—Allons! dit un vilain petit bossu ouvrant si brusquement la porte que le docteur, qui venait de donner son dernier coup de pied, perdit l'équilibre et faillit tomber tout de son long dans le passage, qu'est-ce qu'il y a donc?
—Ce qu'il y a! s'écria l'autre le prenant au collet sans lui donner le temps de se reconnaître; ce qu'il y a! . . . c'est au sujet d'un vol avec escalade et effraction: voilà ce qu'il y a! . . .
—Alors il y aura un meurtre aussi si vous ne me lâchez pas, reprit froidement le petit bossu, entendez-vous.
—Oui, je vous entends! répliqua le docteur serrant celui-ci fortement. Où est . . . (allons, voilà le nom qui m'échappe maintenant!) où est ce coquin de Sikes, vous, voleur?
Le petit bossu regarda le docteur d'un air étonné et indigné tout à la fois; et se dégageant adroitement des mains de ce dernier, il se retira au fond de la maison en proférant une kyrielle de jurements affreux M. Losberne le suivit jusque dans une petite salle obscure sans dire une seule parole. Il regarda autour de lui avec quelque inquiétude; aucun meuble, aucun objet animé ou inanimé, pas même la place des armoires, rien enfin ne répondait à la description qu'Olivier en avait faite.
—Maintenant, dit le petit bossu, qui avait étudié tous ses mouvements, quelle est votre intention en entrant chez moi de cette manière? Venez-vous pour me voler ou pour m'assassiner? Lequel des deux?
—Avez-vous jamais vu un voleur ou un assassin descendre de calèche pour faire son coup, vous, vieux vampire? demanda l'irritable docteur.
—Que voulez-vous, alors? demanda le bossu d'un air furieux. Je vous engage à sortir au plus vite si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur!
—Je m'en irai quand bon me semblera! dit M. Losberne jetant un coup d'œil rapide dans une autre petite salle, qui, de même que la première, n'avait rien qui ressemblât à la description qu'Olivier avait donnée. Je saurai vous retrouver un de ces jours, mon ami!
—En vérité! dit en ricanant l'affreux bossu, si jamais vous avez besoin de moi, je suis toujours ici. Je n'ai pas vécu ici seul dans cet état de folie, depuis plus de vingt-cinq ans, pour que vous veniez m'effrayer ainsi. Vous me payerez cela, soyez-en sûr!
Ayant dit ces mots, le hideux petit monstre poussa un cri affreux et se mit à danser avec une fureur frénétique.
—Ceci est assez drôle! se dit le docteur en lui-même. Il faut que l'enfant se soit trompé. Tenez, prenez cela!
En même temps, il tira une pièce de monnaie de sa poche, qu'il jeta au bossu, et s'en revint à la calèche. Celui-ci le suivit jusqu'à la portière en faisant des imprécations tout le long du chemin; et tandis que M. Losberne parlait au cocher, il lança à Olivier un regard si furieux que, de nuit aussi bien que de jour, le pauvre enfant y passa pendant des mois entiers. Il continua ses imprécations jusqu'à ce que le cocher fut remonté sur son siège; et quand la voiture se fut éloignée, on eût pu le voir encore d'une certaine distance frapper du pied contre terre et s'arracher les cheveux dans un transport de rage.
—Je suis un âne! dit le docteur après un long silence. Savais-tu cela, Olivier?
—Non, Monsieur.
—Eh bien! ne l'oublie pas une autre fois!
—Oui, je suis un âne! reprit le docteur après un moment de réflexion. En supposant que c'eût été la même maison et les mêmes individus, que pouvais-je faire seul? . . . Et quand même encore j'aurais eu main-forte, je n'aurais fait que me vendre moi-même en divulguant la ruse que j'ai dû employer pour étouffer cette affaire. Et cependant c'eût été bien fait . . . Je m'enfonce toujours dans quelque bourbier en agissant ainsi d'après ma première impulsion, et je n'en retire aucun bien.
Le fait est que cet excellent homme n'avait jamais de sa vie agi autrement; et que, loin de s'enfoncer dans un bourbier comme il le disait lui-même, la nature de l'impulsion qu'il suivait était telle, qu'il s'était acquis le respect et l'estime de tous ceux qui le connaissaient.
Comme Olivier connaissait le nom de la rue où demeurait M. Brownlow, ils y allèrent tout droit, sans chercher, et quand la calèche tourna le coin de la rue, le cœur de l'enfant battit si fort qu'il pouvait à peine respirer.
—Maintenant, mon garçon, quelle maison est-ce? demanda M. Losberne.
—Là! . . . là! Celle-ci! . . . La maison blanche! s'écria Olivier mettant vivement la tête à la portière de la voiture. Oh! vite, vite, je vous prie! . . . Je sens que j'en mourrai de joie. J'en suis tout tremblant.
—Patience! patience! dit le bon docteur lui donnant un petit coup sur l'épaule. Tu les verras tout à l'heure, et ils seront ravis de te voir sain et sauf.
—Oh! je crois bien, répliqua Olivier, ils ont été si bons pour moi, si vous saviez, Monsieur!
La voiture s'arrêta: car ce n'était point cette maison. Elle avança quelques pas et s'arrêta encore. Des larmes de joie s'échappèrent des yeux de l'enfant comme il regardait aux fenêtres. Hélas! la maison blanche était déserte, et un écriteau portant ces mots:A louer,était appendu au-dessus de la porte.
—Frappez à l'autre porte, cocher! dit M. Losberne passant son bras dans celui d'Olivier.
—Qu'est devenu M. Brownlow, qui habitait la maison voisine, savez-vous? demanda-t-il à la domestique qui vint ouvrir.
—Je ne sais pas, répondit celle-ci; mais je vais m'en informer. Elle vint bientôt dire que M. Brownlow avait vendu son mobilier, il y avait à peu près dix semaines, et qu'il était ensuite parti pour les Indes occidentales.
—A-t-il emmené avec lui sa femme de charge? demanda M. Losberne après avoir réfléchi un instant.
—Oui, Monsieur, répondit le domestique. Il a emmené sa femme de charge et un monsieur de ses amis . . . Ils sont partis tous trois le même jour.
—Alors, droit à la maison, cocher! dit M. Losberne, et ne vous arrêtez pour faire rafraîchir vos chevaux que quand nous serons hors de ce maudit Londres.
—Et le libraire, Monsieur? dit Olivier. Je sais où il demeure . . . Allons-y, je vous en prie!
—Mon pauvre enfant, reprit le docteur, c'est assez de désappointements en un jour. Assez comme cela pour toi et pour moi. Si nous allons chez le libraire, je ne doute pas qu'il ne soit mort, ou que sa maison n'ait été incendiée, ou bien qu'il n'ait pris la fuite. Non, tout droit au logis! Et, conformément à lapremière impulsiondu docteur, ils s'en retournèrent à la maison.
Cette circonstance ne produisit pourtant aucun changement dans la conduite de ses bienfaiteurs envers lui. Une quinzaine s'était passée depuis, et, avec elle les beaux jours étant venus, on se disposa à quitter pour quelques mois la maison de Chertsey. En conséquence, ayant envoyé chez leur banquier l'argenterie qui avait excité si fort la cupidité du juif, et ayant laissé Giles et un autre domestique à la maison pour en prendre soin pendant leur absence, nos deux dames partirent pour leur maison de campagne, à quelques lieues de là, emmenant Olivier avec elles.
C'était une campagne charmante que celle où ils s'étaient retirés; et Olivier, peu accoutumé à un séjour aussi délicieux, semblait commencer une nouvelle vie.
Chaque matin, il se rendait près de l'église chez un vieillard en cheveux blancs, qui lui apprenait à lire et à écrire, et qui se donnait vraiment tant de peine qu'Olivier ne pouvait jamais trop faire pour le contenter. Ensuite il faisait un tour de promenade avec ses bienfaitrices; et si l'on s'asseyait pour faire une lecture, il écoutait avec une si grande attention, que la nuit eût pu venir qu'il ne s'en serait pas aperçu. Après cela, c'était sa leçon qu'il fallait préparer pour le lendemain; et alors il s'enfermait dans une petite salle qui donnait sur le jardin, et il étudiait jusqu'au soir, où on faisait une seconde promenade.
Tous les jours, dès six heures du matin, il était sur pied, parcourant les champs et cueillant des fleurs dont il faisait des bouquets qu'il mettait sur la table, à l'heure du déjeuner. Il rapportait aussi du mouron pour les oiseaux de mademoiselle Maylie, et en décorait les cages avec un soin tout particulier. Quand il avait fini, il y avait ordinairement quelque petite commission à faire dans le village, quelque acte de charité à exécuter de la part de ces dames. Ou bien il s'amusait dans le jardin à cultiver les plantes que le clerc du village, qui était jardinier, lui avait appris à connaître; et sur ces entrefaites, arrivait mademoiselle Rose, qui ne manquait jamais de le complimenter sur tout ce qu'il avait fait, et qui l'en récompensait toujours par un gracieux sourire.
C'est ainsi que trois mois se passèrent: trois mois de félicité pour Olivier, dont la vie n'avait été jusqu'alors qu'une suite continuelle de chagrins et de tourments.
L'été succéda bientôt au printemps; et la campagne, qu'Olivier avait trouvée si belle à son arrivée au village, déployait alors ses richesses et se montrait dans toute sa beauté. La terre avait revêtu son manteau de verdure et exhalait ses plus doux parfums.
Un soir qu'ils venaient de faire une promenade plus longue que de coutume, Rose, qui avait été enjouée tout le long du chemin, s'assit à son piano. Après avoir promené machinalement ses doigts sur le clavier pendant quelque temps, elle joua un air langoureux, et madame Maylie crut l'entendre sangloter.
—Rose! . . . ma bonne amie! dit cette dame.
La jeune fille garda le silence, mais joua un peu plus vite, comme si la voix de la bonne dame l'eût tirée d'une pénible rêverie.
—Rose! ma bien-aimée! s'écria celle-ci se levant précipitamment de sa chaise et s'approchant de la jeune fille: qu'as-tu? Ton visage est baigné de pleurs! . . . Dis-moi, qui a pu te faire de la peine?
—Rien, ma tante, je vous assure, dit Rose. Je ne sais pas en vérité ce que j'ai; mais je me sens si abattue ce soir!
—Serais-tu malade, mon ange? demanda madame Maylie.
—Oh! non, je ne suis pas malade? répondit Rose en frissonnant somme si un froid mortel l'eût saisie tout à coup. Du moins ce ne sera rien. Je serai mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.
Olivier ferma bien vite la croisée; et la jeune fille, faisant tous ses efforts pour surmonter le sentiment qui l'agitait, essaya de jouer un air plus gai. Mais à peine ses doigts eurent-ils effleuré les touches, qu'elle ne put se contenir, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle alla s'asseoir sur le sofa et donna un libre cours à ses larmes.
—Ma chère enfant! s'écria madame Maylie, je ne t'ai jamais vue ainsi!
—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne pas vous alarmer, dit Rose; mais c'est plus fort que moi, ma tante; je crois vraiment que je suis malade.
Elle l'était en effet; car, lorsqu'on eut apporté de la lumière, ils s'aperçurent qu'elle était pâle comme la mort. Il y avait dans ses traits si doux et si réguliers quelque chose de hagard qu'on n'y avait jamais vu auparavant. En moins de rien, son visage devint pourpre et ses yeux bleus se couvrirent d'un nuage. Quelques minutes encore et elle était pâle à faire peur.
Olivier, qui, pendant tout ce temps, avait observé madame Maylie avec la plus scrupuleuse attention, remarqua que ces étranges symptômes l'avaient alarmée, et il en fut lui-même effrayé. Mais, voyant qu'elle cherchait à cacher son trouble, en affectant un air calme, il fit de même; de sorte que, lorsqu'à l'instigation de sa tante, Rose les quitta pour aller se coucher, elle était plus gaie et paraissait être beaucoup mieux. Elle leur dit même qu'elle était certaine de s'éveiller le lendemain matin en parfaite santé.
—J'espère qu'il n'y a rien de sérieux, n'est-ce pas, Madame? dit Olivier quand madame Maylie rentra dans la salle, Mademoiselle Maylie n'a pas l'air de se bien porter, ce soir; mais . . .
La bonne dame lui fit signe de ne point parler; et, s'asseyant dans un coin, elle demeura silencieuse pendant quelque temps. Enfin elle dit d'une voix tremblante:
—J'espère que non, Olivier. J'ai été très heureuse avec elle depuis quelques années . . . trop heureuse peut-être, et il se pourrait bien qu'il m'arrivât quelque malheur . . . Non pas que je veuille dire que ce soit ici le cas!
—Quel malheur, Madame? demanda Olivier.
—Celui de perdre cette chère enfant, qui a fait si longtemps ma joie et mon bonheur, dit celle-ci d'une voix entrecoupée.
—A Dieu ne plaise! s'écria vivement Olivier.
—Que sa sainte volonté soit faite! reprit la dame en se tordant les mains.
—Assurément nous ne sommes pas menacés d'un si grand malheur! dit Olivier. Il n'y a pas encore deux heures qu'elle était si bien portante!
Les craintes de madame Maylie n'étaient que trop fondées, et ce qu'elle avait prédit arriva. Le lendemain matin les premiers symptômes d'une maladie dangereuse s'étaient déclarés chez Rose.
—Il faut nous dépêcher, Olivier, et ne pas perdre notre temps à nous affliger inutilement, dit madame Maylie passant son doigt sur ses lèvres. M. Losberne doit recevoir cette lettre le plus tôt possible. Il faut donc la porter au bourg voisin, à quatre milles d'ici tout au plus, par la traverse; et de là, l'envoyer à Chertsey par un exprès à qui vous recommanderez d'aller à franc étrier. Les gens de l'auberge s'en chargeront, et je m'en rapporte à vous du soin de la voir partir.
Olivier ne put répondre, tant il était impatient de s'éloigner au plus vite.
—En voici une autre, reprit madame Maylie d'un air pensif; mais je ne sais vraiment pas si je ne ferais pas mieux d'attendre que le docteur m'ait dit ce qu'il pense de Rose . . . Je ne voudrais l'envoyer que dans le cas où il y aurait du danger.
—Est-ce aussi pour Chertsey, Madame? demanda Olivier tendant sa main tremblante pour recevoir la lettre, impatient qu'il était de s'acquitter de sa commission.
—Non, reprit la dame en la lui donnant machinalement.
Olivier jeta un coup d'œil sur l'adresse, et vit qu'elle était pour M. Henri Maylie, chez un monsieur dont il ne put déchiffrer ni le nom ni la demeure.
—Voulez-vous qu'elle parte, Madame? demanda Olivier plus impatient que jamais.
—Je pense que je ferai mieux d'attendre jusqu'à demain, dit madame Maylie en la reprenant.
Ayant dit cela, elle donna sa bourse à Olivier; il s'élança hors de la salle sans prendre congé de sa bienfaitrice.
Courant à travers champs autant que ses forces le lui permirent, tantôt caché par le blé à haute tige qui s'élevait des deux côtés du chemin, tantôt au milieu d'une plaine où des hommes étaient occupés à faucher et à faner, et ne s'arrêtant que pour reprendre haleine, il arriva enfin couvert de sueur et de poussière sur la place du marché de l'endroit.
Son premier soin fut de chercher l'auberge dont madame Maylie lui avait parlé. Il regarda de tous côtés. Une brasserie peinte en rouge se présenta d'abord à ses regards, puis l'Hôtel-de-Ville peint en jaune, puis enfin une auberge ayant pour enseigne:Au roi Georges.Il y entra incontinent.
Il s'adressa à un postillon qui flânait sous la porte-cochère, et qui, après s'être fait expliquer la nature du message qui amenait Olivier, le renvoya au garçon d'écurie, qui, après même explication, le renvoya au maître de poste, qui, adossé contre la pompe, près de la porte de l'écurie, s'amusait à promener dans sa bouche un cure-dents d'argent. Ce dernier prit la lettre des mains de l'enfant, et se dirigea nonchalamment vers le bureau pour prendre connaissance de l'adresse (ce qui exigea encore assez de temps). Ensuite, quand il en fut venu à bout et qu'il se fut fait payer d'avance, il fit seller un cheval et donna ordre à un postillon de s'apprêter, ce qui fut l'affaire de près d'un quart d'heure, pendant lequel temps Olivier, qui était sur les épines, fut tenté vingt fois de sauter sur le cheval et de courir à bride abattue jusqu'au prochain relais.
A la fin cependant tout fut prêt; et Olivier ayant bien recommandé au postillon de faire le plus de diligence qu'il lui serait possible, celui-ci partit d'un seul trait et fut en moins de rien à l'extrémité opposée du bourg.
Ce n'était pas peu de chose pour Olivier d'avoir la certitude que la jeune fille allait recevoir de prompts secours, et qu'il n'y avait point eu de temps de perdu. Il venait de quitter la cour de l'auberge, le cœur moins oppressé, et il tournait le coin de la porte-cochère en courant, lorsqu'il se jeta dans les jambes d'un homme en manteau qui entrait dans l'auberge.
—Qu'est-ce là? dit l'homme reculant tout à coup à la vue de l'enfant.
—Je vous demande pardon, Monsieur, dit celui-ci, j'étais pressé de m'en retourner à la maison et je ne vous voyais pas.
—Malédiction! murmura l'homme entre ses dents en lançant à Olivier un regard furieux. Est-il possible! . . . Je crois que, s'il était mort, il sortirait exprès de la tombe pour se trouver sur mon chemin!
—Je suis bien fâché, Monsieur, en vérité, balbutia Olivier effrayé de la manière avec laquelle l'étranger le regardait. Vous ai-je fait mal?
—Malédiction! murmura de nouveau celui-ci entre ses dents. Si j'avais seulement eu le courage de dire un mot, il y a longtemps que j'en serais débarrassé? Que l'enfer te confonde, toi, petit diable! Que fais-tu ici?
Disant cela, il grinça des dents, ferma les poings, et avançant sur Olivier, comme pour le frapper, il tomba à la renverse, écumant de rage et se débattant comme un furieux.
Il l'eut bientôt oublié cependant; car lorsqu'il fut arrivé à la maison, des choses plus sérieuses occupèrent son esprit et détournèrent son attention de ce qui lui était personnel.
Rose était plus mal; la fièvre avait redoublé, et, avant la nuit, elle eut le délire. Le chirurgien de l'endroit ne la quitta pas d'un seul instant. À peine l'eut-il vue que, prenant madame Maylie en particulier, il lui avait déclaré que sa maladie était des plus graves, et que ce serait un miracle si sa nièce en réchappait.
Le lendemain matin, tout se passa en silence dans l'intérieur de la maison. On se parlait tout bas; des femmes et des enfants se montraient de temps en temps à la grille, et s'en retournaient les larmes aux yeux. Toute la journée, et même assez longtemps après le coucher du soleil, Olivier se promena dans le jardin, levant les yeux à chaque instant vers la fenêtre de la chambre de la malade. Il lui semblait, d'après la tristesse du lieu, que la mort devait être là, et il en frissonnait d'horreur.
Il était tard le soir quand M. Losberne arriva.
—C'est un grand malheur, dit-il en se tournant de côté. Si jeune et si aimable! . . . Mais il y a bien peu d'espoir!
Pendant plusieurs jours, la mort semblait habiter cette maison, tant elle était triste et morne; le silence le plus profond y régnait; la douleur se peignait sur tous les visages. Un soir madame Maylie et Olivier étaient assis dans le salon, lorsqu'ils furent tirés de leur rêverie par le bruit des pas d'une personne qui approchait. Ils se précipitèrent involontairement vers la porte, au moment où M. Losberne entra.
—Et Rose? s'écria madame Maylie. Dites-moi, je vous en supplie! . . . Je suis préparée à tout! Je ne puis vivre plus longtemps dans cette affreuse incertitude! Parlez! . . . au nom du ciel, parlez!
—Calmez-vous, ma chère dame, dit le docteur la prenant par le bras, calmez-vous, je vous prie.
—Pour l'amour de Dieu, laissez-moi! dit madame Maylie d'une voix étouffée. Rose! . . . ma chère enfant! elle est morte! Elle se meurt!
—Non! s'écria le docteur avec force. Dieu, qui est la bonté même, permet qu'elle vive encore de longues années, pour notre bonheur à tous.
La bonne dame tomba à genoux, et essaya de joindre les mains en signe d'actions de grâces; mais le courage qui l'avait soutenue si longtemps l'ayant abandonnée, elle s'évanouit entre les bras de son vieil ami.