The Project Gutenberg eBook ofOthelloThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: OthelloAuthor: William ShakespeareTranslator: François GuizotRelease date: April 15, 2006 [eBook #18179]Language: FrenchCredits: Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: OthelloAuthor: William ShakespeareTranslator: François GuizotRelease date: April 15, 2006 [eBook #18179]Language: FrenchCredits: Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
Title: Othello
Author: William ShakespeareTranslator: François Guizot
Author: William Shakespeare
Translator: François Guizot
Release date: April 15, 2006 [eBook #18179]
Language: French
Credits: Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***
Note du transcripteur.===========================================================Ce document est tiré de:OEUVRES COMPLÈTES DESHAKSPEARETRADUCTION DEM. GUIZOTNOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUEAVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEAREDES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTESVolume 4Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.PARISA LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUEDIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS35, QUAI DES AUGUSTINS1863==========================================================
Note du transcripteur.
Note du transcripteur.
===========================================================Ce document est tiré de:
===========================================================
Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DESHAKSPEARE
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DEM. GUIZOT
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUEAVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEAREDES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 4
Volume 4
Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.
Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.
Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.
PARISA LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUEDIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS35, QUAI DES AUGUSTINS1863
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863
==========================================================
==========================================================
«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à la guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advint qu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona, séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More, s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles sentiments de la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage, bien que les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour qu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, mais la moindre parole qui ne fût d'amour. Il arriva que les seigneurs vénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choisirent le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui-ci, bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentait diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage... Disdémona, voyant le More troublé, s'en affligeait, et, n'en devinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas:—Cher More, pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-vous si triste?—Ce qui trouble ma joie, répondit le More, c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut que je t'emmène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise. Le premier parti m'est douloureux, car toutes les fatigues que tu auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront de tourment; le second m'est insupportable, car me séparer de toi, c'est me séparer de ma vie.—Cher mari, que signifient toutes ces pensées qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout où vous irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-ce donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien équipé?—Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme, et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps, ma chère, avec un tel amour!—et ils partirent et arrivèrent à Chypre après la navigation la plus heureuse.
«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...e méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était belle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à la femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; il allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More était très-satisfait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni de la fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Disdémona, et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et partager son amour...ais elle, qui n'avait dans sa pensée que le More, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne que s'il ne les eût pas faites... Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise de l'officier... L'amour qu'il portait à la dame se changea en une terrible haine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'être débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moins que le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée mille choses toutes infâmes et scélérates, il résolut d'accuser Disdémona d'adultère auprès de son mari, et de faire croire à ce dernier que l'officier était son complice... Cela était difficile, et il fallait une occasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épée un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. Disdémona en fut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier avec son mari. Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait tellement pour l'officier qu'il finirait par le reprendre.—Peut-être, dit le perfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir.—Et pourquoi, reprit le More?—Je ne veux pas mettre la main entre le mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts, vous verrez vous-même.—Et quelques efforts que fît le More, il ne voulut pas en dire davantage1.»
Note 1:(retour)Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi Cinthiopart. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 1508.
Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi Cinthiopart. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 1508.
Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'est pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve dans la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir précieux que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné à sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l'enseigne s'en empare, et le fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre; l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir, et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieuse de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et où il croit entendre tout ce qu'il craint; le complot du More trompé et du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne porte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin tous les faits, considérables ou non, sur lesquels reposent successivement toutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poëte par le romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tradition historique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère; dans la nouvelle, le More et l'enseigne assomment ensemble Desdémona pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormait le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More prend l'enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autre aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à accuser le More du meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis à la question et nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et il meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit Giraldi Cinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son mari, comme je viens de le raconter.»
Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a tout conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis, mais il n'a rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes presque aucune importance; il les a pris comme ils se sont offerts, sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le plus petit incident.
Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés à autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de Giraldi Cinthio est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêt d'une narration n'y manque; situations, incidents, développement progressif de l'événement principal, cette construction, pour ainsi dire extérieure et matérielle, d'une aventure pathétique et singulière, s'y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversations ne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et touchante. Mais le génie qui, à cette scène, fournit des acteurs, qui crée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère, qui fait voir leurs actions, entendre leurs paroles, pressentir leurs pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'accomplir; ce souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressuscite et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impérissable; c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi, d'une nouvelle oubliée, il a faitOthello.
Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More, un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de la trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une situation commune, emportés tous par le même événement, mais ayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant chacun à l'effet général par des idées, des sentiments, des actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité. Ce n'est point le fait, ce n'est point la situation qui a dominé le poëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La situation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dramatique; le fait l'a frappé comme un cadre heureux où pouvait venir se placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, animés et tragiques indépendamment de toute situation particulière et de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentir et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver et produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquel ils allaient se mouvoir; et il les a lancés dans cet événement, bien sûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, il trouverait en eux, tels qu'il les avait faits, une source féconde d'effets pathétiques et de vérité.
Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements, les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaît à inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la recherche d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou moins touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle se manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissitudes de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello est bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la jalousie pousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la pièce, et son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé du soleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédule par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de sa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant jamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout le bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui l'étonne en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la sécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de confiance; Othello enfin, peint non-seulement dans les portions de lui-même qui sont en rapport présent et direct avec la situation accidentelle où il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel que l'a fait l'ensemble de sa destinée; c'est là ce que Shakspeare nous fait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité et qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un bonheur dont l'aspect l'importune; c'est un scélérat cynique et raisonneur, qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie, et du crime une science; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise la vertu comme une absurdité et cependant la hait comme une injure; qui conserve, dans la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui, au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit encore, avec un orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sa supériorité.
Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie, depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio, Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues, et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique, mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui constitue la personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir l'objet de la jalousie d'Othello, et comme une nécessité du drame, il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de là découle naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive. Émilia n'est point une suivante employée par le poëte comme instrument soit du noeud, soit de la découverte des perfidies qui amènent la catastrophe; elle est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et à qui cependant elle obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en méfie; elle a même contracté, dans la société de cet homme, quelque chose de l'immoralité de son esprit; rien n'est pur dans ses pensées ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa maîtresse; elle déteste le mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu'elle joue dans l'action. Oubliez les événements, sortez du drame; tous ces personnages demeureront réels, animés, distincts; ils sont vivants par eux-mêmes, leur existence ne s'évanouira point avec leur situation. C'est en eux que s'est déployé le pouvoir créateur du poëte, et les faits ne sont, pour lui, que le théâtre sur lequel il leur ordonne de monter.
Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare, était devenueOthello, de même, entre les mains de Voltaire,Othelloest devenuZaïre. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne prouvent rien, si ce n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. Voltaire aussi était un homme de génie; la meilleure preuve du génie, c'est l'empire qu'il exerce sur les hommes: là où s'est manifestée la puissance de saisir, d'émouvoir, de charmer tout un peuple, ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu'on puisse adresser au système dramatique ou au poëte. Mais il est curieux d'observer l'infinie variété des moyens par lesquels le génie se déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même fond de situations et de sentiments.
Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les faits; sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun. Or les faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à Shakspeare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé Voltaire, ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et ses tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le développement de cette situation. La fable, inventée librement, n'est dressée que vers ce but; Lusignan, Néresian, le rachat des prisonniers, tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son père, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion progressive des sentiments que le poëte voulait peindre. Il n'a point imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et Zaïre n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie propre et les fît partout reconnaître. Ce ne sont point des individus réels, en qui se révèlent, à propos d'un des incidents de leur vie, les traits particuliers de leur nature et l'empreinte de toute leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par conséquent un peu vagues, en qui se personnifient momentanément l'amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur propre compte et à cause d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent ainsi, et pour un jour, les représentants de cette portion des sentiments et des destinées possibles de la nature humaine.
De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous pressentir.
Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille possession de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il s'embarque pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est confiée: «Viens, dit-il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure d'amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir à la nécessité.»
Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant, que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément le contraire de ce que dit Othello:
Je vais donner une heure aux soins de mon empireEt le reste du jour sera tout à Zaïre.
Je vais donner une heure aux soins de mon empireEt le reste du jour sera tout à Zaïre.
Je vais donner une heure aux soins de mon empire
Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait de conquêtes et de guerre, s'inquiétait du sort des Musulmans et tançait lamollessede ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sûr Othello n'est pas moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera ni moins crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. L'amour possède son coeur sans envahir toute son existence. La passion d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, jamais rien eu à faire, qui n'a encore connu ni les nécessités ni les travaux du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à la vérité positive. Mais, quoi qu'il en soit, la différence des deux systèmes se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion et la situation sont tout; c'est là que le poëte puise tous ses moyens: dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la nature humaine qu'il exploite; une passion, une situation ne sont, pour lui, qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie et d'intérêt.
L'action qui fait le sujet d'Othellodoit être rapportée à l'année 1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition même de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611. Quelques critiques doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle même de Giraldi Cinthio, et supposent qu'il n'a eu entre les mains qu'une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel Chappuys. Mais l'exactitude avec laquelle Shakspeare s'est conformé au récit italien, jusque dans les moindres détails, me porte à croire qu'il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.
PERSONNAGES
LE DUC DE VENISE.BRABANTIO, sénateur.GRATIANO, frère de Brabantio.LODOVICO, parent de Brabantio.OTHELLO, le More.CASSIO, lieutenant d'Othello.JAGO, enseigne d'Othello.RODERIGO, gentilhomme vénitien.MONTANO, prédécesseur d'Othello dans le gouvernement de l'île de Chypre.UN BOUFFON au service d'Othello.UN HÉRAUT.DESDÉMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello.ÉMILIA, femme du Jago.BIANCA, courtisane, maîtresse de Cassio.SÉNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.
La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la pièce elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.
Venise.—Une rue.
EntrentRODERIGO et JAGO.
RODERIGO.—Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve très-mauvais que toi, Jago, qui as disposé de ma bourse comme si les cordons en étaient dans tes mains, tu aies eu connaissance de cela.
JAGO.—Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre. Si jamais j'ai eu le moindre soupçon de cette affaire, haïssez-moi.
RODERIGO.—Tu m'avais dit que tu le détestais.
JAGO.—Méprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands personnages de la ville, le sollicitant en personne pour qu'il me fît lieutenant, lui ont souvent ôté leur chapeau; et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne vaux pas moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son orgueil et ses idées, il les a payés de phrases pompeuses, horriblement hérissées de termes de guerre, et finalement il a éconduit mes protecteurs: «Je vous le proteste,leur a-t-il dit,j'ai déjà choisi mon officier.» Et qui était-ce? Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio, un Florentin, un garçon prêt à se damner pour une belle femme, qui n'a jamais manoeuvré un escadron sur le champ de bataille, qui ne connaît pas plus qu'une vieille fille la conduite d'une bataille; mais savant, le livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans pratique, c'est là tout son talent militaire. Voilà l'homme sur qui est tombé le choix du More; et moi, que ses yeux ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et sur d'autres terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé par ces paroles: «Je sais ce que je vous dois; prenez patience, je m'acquitterai un jour!» C'est cet autre qui, dans les bons jours, sera son lieutenant; et moi (Dieu me bénisse!), je reste l'enseigne de sa moresque seigneurie.
RODERIGO.—Par le ciel! j'aurais mieux aimé être son bourreau.
JAGO—Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du service. La promotion suit la recommandation et la faveur; elle ne se règle plus par l'ancienne gradation, lorsque le second était toujours héritier du premier. Maintenant, seigneur, jugez vous-même si j'ai la moindre raison d'aimer le More.
RODERIGO.—En ce cas, je ne resterais pas à son service.
JAGO.—Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tous être maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis, rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude, usent leur vie comme l'âne de leur maître, seulement pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes esclaves. Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des apparences du dévouement, tiennent au fond toujours leur coeur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs que des démonstrations de zèle, prospèrent à leurs dépens; et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits, ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage. Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car, seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque, pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez-vous à me voir bientôt porter mon coeur sur la main, pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne suis pas ce que je suis.
RODERIGO.—Quelle bonne fortune pour ce More aux lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein!
JAGO.—Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre le More, empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues; excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis où le More repose, tourmentez-le par des mouches; et quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquiétudes que sa joie en soit troublée et décolorée.
RODERIGO.—Voici la maison de son père; je vais l'appeler à haute voix.
JAGO.—Appelez avec des accents de crainte et des hurlements de terreur, comme il arrive quand on découvre l'incendie que la négligence et la nuit ont laissé se glisser au sein des cités populeuses.
RODERIGO.—Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio! holà!
JAGO.—Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs! des voleurs! voyez à votre maison, à votre fille, à vos coffres! au voleur! au voleur!
BRABANTIO,à la fenêtre.—Et quelle est donc la cause de ces effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?
RODERIGO.—Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?
JAGO.—Vos portes sont-elles bien fermées?
BRABANTIO.—Comment, pourquoi me demandez-vous cela?
JAGO.—Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre honneur passez votre robe: votre coeur est frappé; vous avez perdu la moitié de votre âme: en ce moment, à l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre brebis blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la cloche les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette nuit faire de vous un grand-père. Debout, vous dis-je.
BRABANTIO.—Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?
RODERIGO.—Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma voix?
BRABANTIO.—Moi, non. Qui êtes-vous?
RODERIGO.—Je m'appelle Roderigo.
BRABANTIO.—Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je t'ai défendu de rôder autour de ma porte. Je t'ai franchement déclaré que ma fille n'est pas pour toi: et aujourd'hui dans ta folie, encore plein de ton souper, et échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver méchamment et troubler mon sommeil!
RODERIGO.—Seigneur, seigneur, seigneur...
BRABANTIO.—Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez de pouvoir pour te faire repentir de ceci.
RODERIGO.—Modérez-vous, seigneur.
BRABANTIO.—Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: ma maison n'est pas une grange isolée.
RODERIGO.—Puissant Brabantio, c'est avec une âme droite et pure que je viens à vous...
JAGO.—Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes qui ne veulent pas servir Dieu quand c'est Satan qui le leur commande. Parce que nous venons vous rendre service, vous nous prenez pour des bandits. Vous voulez donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie2? Vous voulez donc que vos petits-enfants hennissent après vous? vous voulez avoir des coursiers pour cousins et des haquenées pour parents?
Note 2:(retour)Covered with a Barbary horse.
Covered with a Barbary horse.
BRABANTIO.—Quel impudent misérable es-tu?
JAGO.—Je suis un homme, seigneur, qui viens vous dire qu'à l'heure où je vous parle, dans les bras l'un de l'autre, votre-fille et le More ne font qu'un3.
Note 3:(retour)Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier:Your daughter and the Moor are now making the beast with two backs.
Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier:Your daughter and the Moor are now making the beast with two backs.
BRABANTIO.—Tu es un coquin.
JAGO.—Vous êtes un sénateur!
BRABANTIO.—Tu me répondras de ton insolence. Je te connais, Roderigo.
RODERIGO.—Seigneur, je consens à répondre de tout. Mais de grâce écoutez-nous; si (comme je crois le voir en partie) c'est selon votre bon plaisir et de votre aveu que votre belle fille, à cette heure sombre et bizarre de la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un coquin aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux grossiers embrassements d'un More débauché; si cela vous est connu, et que vous l'avez permis, alors nous vous avons fait un grand et insolent outrage; mais si vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que vous nous repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu de tout sentiment des convenances, je voulusse plaisanter et me jouer ainsi de Votre Excellence. Votre fille, je le répète, si vous ne lui en avez pas donné la permission, a commis une étrange faute en attachant ses affections, sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un vagabond, étranger ici et partout. Éclaircissez-vous sans délai. Si elle est dans sa chambre ou dans votre maison, déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous avoir ainsi abusé.
BRABANTIO.—Battez le briquet! Vite! donnez-moi un flambeau! Appelez tous mes gens! Cette aventure ressemble assez à mon songe: la crainte de sa vérité oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière!
(Brabantio se retire de la fenêtre.)
JAGO,à Roderigo.—Adieu, il faut que je vous quitte. Il n'est ni convenable, ni sain pour ma place, qu'on me produise comme témoin contre le More, ce qui arrivera si je reste. Je sais ce qui en est; quoique ceci lui puisse causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la guerre de Chypre maintenant en train, que, pour leur salut, les sénateurs n'ont pas un autre homme de sa force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je le haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité du moment me contraint à arborer l'étendard du zèle, et à en donner des signes; des signes, sur mon âme, rien de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez vers le Sagittaire4la recherche du vieillard; j'y serai avec le More. Adieu.
Note 4:(retour)C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise.
C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise.
(Jago sort.)
(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des torches.)
BRABANTIO.—Mon malheur n'est que trop vrai! Elle est partie; et ce qui me reste d'une vie déshonorée ne sera plus qu'amertume. Roderigo, où l'as-tu vue?—O malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?—Qui voudrait être père?—Comment as-tu su que c'était elle?—Oh! tu m'as trompé au delà de toute idée.—Et que vous a-t-elle dit?—Allumez encore des flambeaux. Éveillez tous mes parents.—Sont-ils mariés, croyez-vous?
RODERIGO.—En vérité, je crois qu'ils le sont.
BRABANTIO.—O ciel!—Comment est-elle sortie?—O trahison de mon sang!—Pères, ne vous fiez plus au coeur de vos filles d'après la conduite que vous leur voyez tenir.—Mais n'est-il pas des charmes par lesquels on peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse? Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles choses?
RODERIGO.—Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.
BRABANTIO.—Appelez mon frère.—Oh! que je voudrais vous l'avoir donnée!—Que les uns prennent un chemin, et les autres un autre.—Savez-vous où nous pourrons la surprendre avec le More?
RODERIGO.—J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez emmener une bonne escorte et venir avec moi.
BRABANTIO.—Ah! je vous prie, conduisez-nous. A chaque maison je veux appeler: je puis demander du monde presque partout: Prenez vos armes, courons: rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit. Allons! marchons.—Honnête Roderigo, je vous récompenserai de votre peine.
(Ils sortent.)
Une autre rue.
Les mêmes.EntrentOTHELLO, JAGO et des SERVITEURS.
JAGO.—Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué des hommes, cependant je tiens qu'il est de l'essence de la conscience de ne pas commettre un meurtre prémédité: je manque quelquefois de méchanceté quand j'en aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer sous les côtes.
OTHELLO.—La chose vaut mieux comme elle est.
JAGO.—Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi tant de propos révoltants, injurieux à votre honneur, qu'avec le peu de vertu que je possède, j'ai eu bien de la peine à me contenir. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur, êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, lemagnifique5est très-aimé; et sa voix, quand il le veut, a deux fois autant de puissance que celle du duc: il va vous forcer au divorce, ou il fera peser sur vous autant d'embarras et de chagrins que pourra lui en fournir la loi, soutenue de tout son crédit.
Note 5:(retour)Magnifiquesétait le terme d'honneur en usage pour les seigneurs vénitiens.
Magnifiquesétait le terme d'honneur en usage pour les seigneurs vénitiens.
OTHELLO.—Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus haut que ses plaintes. On ne sait pas encore, et je le publierai si je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en vanter, que je tire la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et mes mérites peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune que j'ai conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la charmante Desdémona, je ne voudrais pas pour tous les trésors de la mer, enfermer ni gêner ma destinée jusqu'ici libre et sans liens.—Mais vois, que sont ces lumières qui viennent là-bas?
(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des flambeaux.)
JAGO.—C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez mieux de rentrer.
OTHELLO.—Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon caractère, mon titre, et ma conscience sans reproche me montreront tel que je suis.—Est-ce bien eux?
JAGO.—Par Janus, je pense que non.
OTHELLO.—Les serviteurs du duc et mon lieutenant!—Que la nuit répande ses faveurs sur vous, amis! quelles nouvelles?
CASSIO.—Général, le duc vous salue, et il réclame votre présence dans son palais en hâte, en toute hâte, à l'instant même.
OTHELLO.—Savez-vous pourquoi?
CASSIO.—Quelques nouvelles de Chypre, autant que je puis conjecturer; une affaire de quelque importance. Cette nuit même les galères ont dépêché jusqu'à douze messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. Déjà nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le duc. On vous a demandé plusieurs fois avec empressement; et, voyant qu'on ne vous trouvait point à votre demeure, le sénat a envoyé trois bandes différentes pour vous chercher de tous côtés.
OTHELLO.—Il est bon que ce soit vous qui m'ayez rencontré. Je n'ai qu'un mot à dire, ici dans la maison, et je vais avec vous.
(Othello sort.)
CASSIO.—Enseigne, que fait-il ici?
JAGO.—Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de grande valeur; si elle est déclarée légitime, il a jeté l'ancre pour toujours.
CASSIO.—Je ne comprends pas.
JAGO.—Il est marié.
CASSIO.—A qui?
JAGO.—Marié à... Allons, général, partons-nous?
(Othello rentre.)
OTHELLO.—Venez, amis.
CASSIO.—Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.
(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec des flambeaux et des armes.)
JAGO.—C'est Brabantio! général, faites attention: il vient avec de mauvais desseins.
OTHELLO.—Holà! n'avancez pas plus loin.
RODERIGO.—Seigneur, c'est le More!
BRABANTIO,avec furie.—Tombez sur lui, le brigand!
(Les deux partis mettent l'épée à la main.)
JAGO.—A vous, Roderigo: allons, vous et moi.
OTHELLO.—Rentrez vos brillantes épées, la rosée de la nuit pourrait les ternir. Mon seigneur, vous commanderez mieux ici avec vos années qu'avec vos armes.
BRABANTIO.—O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille? Damné que tu es, tu l'as subornée par tes maléfices; car je m'en rapporte à tous les êtres raisonnables: si elle n'était liée par des chaînes magiques, une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir dans le sein basané d'un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui affaiblissent l'intelligence?—Je veux que cela soit examiné. La chose est probable; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t'arrête comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non autorisé.—Mettez la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au péril de sa vie.
OTHELLO.—Retenez vos mains, vous qui me suivez, et les autres aussi. Si mon devoir était de combattre, je l'aurais su connaître sans que personne m'en fît la leçon. (A Brabantio.) Où voulez-vous que je me rende pour répondre à votre accusation?
BRABANTIO.—En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit par la loi, et les formes du tribunal t'appellent pour te défendre.
OTHELLO.—Et, si j'obéis, comment satisferai-je aux ordres du duc dont les messagers sont ici, à côté de moi, réclamant ma présence auprès de lui pour une grande affaire d'État?
UN OFFICIER.—Rien n'est plus vrai, digne seigneur; le duc est au conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher Votre Excellence.
BRABANTIO.—Comment! le duc au conseil? à cette heure de la nuit? Qu'il y soit conduit à l'instant. Ma cause n'est point d'un intérêt frivole. Le duc même, et tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de ressentir cet affront comme s'il leur était personnel. Si de tels attentats avaient un libre cours, des esclaves et des païens seraient bientôt nos maîtres.
(Ils sortent.)
(Salle du conseil.)
LeDUCet lesSÉNATEURSassis autour d'une table, desOFFICIERSà distance.
LE DUC.—Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui les confirme.
PREMIER SÉNATEUR.—En effet, ils s'accordent peu: mes lettres disent cent sept galères.
LE DUC.—Et les miennes cent quarante.
SECOND SÉNATEUR.—Et les miennes deux cents: cependant quoiqu'elles varient sur le nombre, comme il arrive lorsque le rapport est fondé sur des conjectures, toutes cependant confirment la nouvelle d'une flotte turque se portant sur Chypre!
LE DUC.—Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; les erreurs ne me rassurent pas tellement que le fond du récit ne me paraisse fait pour causer une juste crainte.
UN MATELOT,au dedans.—Holà, holà! des nouvelles des nouvelles.
(Entre un officier avec un matelot.)
L'OFFICIER.—Un messager de la flotte.
LE DUC.—Encore! Qu'y a-t-il?
LE MATELOT.—L'escadre turque s'avance sur Rhodes: j'ai ordre du seigneur Angelo de venir l'annoncer au sénat.
LE DUC.—Que pensez-vous de ce changement?
PREMIER SÉNATEUR.—Cela ne peut soutenir le moindre examen de la raison. C'est un piége dressé pour nous donner le change. Quand on considère l'importance de Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que Rhodes, peut d'ailleurs être plus aisément emportée, car elle n'est pas dans un aussi bon état de défense, mais manque de toutes les ressources dont Rhodes est munie; si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place qui lui importe d'abord, et négliger une tentative facile et profitable, pour courir après un danger sans profit.
LE DUC.—Non, il est certain que le Turc n'en veut point à Rhodes.
UN OFFICIER.—Voici d'autres nouvelles.
(Entre un autre messager.)
LE MESSAGER.—Les Ottomans, magnifiques seigneurs, gouvernant sur l'île de Rhodes, ont reçu là un renfort qui vient de se joindre à leur flotte.
PREMIER SÉNATEUR.—Oui, c'est ce que je pensais.—De quelle force, suivant votre estimation?
LE MESSAGER.—De trente voiles; et soudain virant de bord, ils retournent sur leurs pas et portent franchement leur entreprise sur Chypre. Le seigneur Montano, votre fidèle et brave commandant, avec l'assurance de sa foi, vous envoie cet avis, et vous prie de l'en croire.
LE DUC.—Nous voilà donc certains que c'est Chypre qu'ils menacent. Marc Lucchese n'est-il pas à Venise?
PREMIER SÉNATEUR.—Il est actuellement à Florence.
LE DUC—Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter au plus vite. Dépêchez-vous.
PREMIER SÉNATEUR.—Voici Brabantio et le vaillant More.
(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)
LE DUC.—Brave Othello, nous avons besoin de vous à l'instant, contre le Turc, cet ennemi commun.(A Brabantio.)Je ne vous voyais pas, seigneur, soyez le bienvenu: vos conseils et votre secours nous manquaient cette nuit.
BRABANTIO.—Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que Votre Grandeur me pardonne; ce n'est point ma place ni aucun avis de l'affaire qui vous rassemble, qui m'ont fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a plus de prise sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.
LE DUC.—Quoi donc? et de quoi s'agit-il?
BRABANTIO.—Ma fille! ô ma fille!
SECOND SÉNATEUR.—Quoi! morte?
BRABANTIO.—Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est séduite, corrompue par des sortiléges et des philtres achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...
LE DUC.—Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des lois; vous interpréterez à votre gré son texte sévère; oui, le coupable fût-il notre propre fils.
BRABANTIO.—Je remercie humblement Votre Grandeur: voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont, à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de l'État.
LE DUC ET LES SÉNATEURS.—Nous en sommes désolés.
LE DUC,à Othello.—Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?
BRABANTIO.—Rien; sinon que le fait est vrai.
OTHELLO.—Très-puissants, très-graves et respectables seigneurs, mes nobles et généreux maîtres;—que j'aie enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai; il est vrai que je l'ai épousée: voilà mon offense sans voile et dans sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles de paix; car depuis que ces bras ont atteint l'âge de sept ans, à l'exception des neuf lunes dernières, ils ont trouvé dans les champs couverts de tentes leur plus chers exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers, grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de guerre; en parlant pour moi-même j'embellirai donc peu ma cause. Cependant, avec la permission de votre bienveillante patience, je vous ferai un récit simple et sans ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai par quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante (car c'est là ce dont je suis accusé), j'ai gagné le coeur de sa fille.
BRABANTIO.—Une fille si timide, d'un caractère si calme et si doux qu'au moindre mouvement, elle rougissait d'elle-même! Elle! en dépit de sa nature, de son âge, de son pays, de son rang, de tout enfin, se prendre d'amour pour ce qu'elle craignait de regarder!—Il faut un jugement faussé ou estropié pour croire que la perfection ait pu errer ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut absolument recourir, pour l'expliquer, aux pratiques d'un art infernal. J'affirme donc encore que c'est par la force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de quelque boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle.
LE DUC.—L'affirmer n'est pas le prouver: il faut des témoins plus certains et plus clairs que ces légers soupçons et ces faibles vraisemblances fondées sur des apparences frivoles, que vous fournissez contre lui.
PREMIER SÉNATEUR.—Mais, vous, Othello, parlez, avez-vous par des moyens iniques et violents soumis et empoisonné les affections de cette jeune fille? ou l'avez-vous gagnée par la prière, et par ces questions permises que le coeur adresse au coeur?
OTHELLO.—Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, je vous en conjure, et laissez-la parler elle-même de moi devant son père. Si vous me trouvez coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance et le grade que je tiens de vous; mais que votre sentence tombe sur ma vie même.
LE DUC.—Qu'on fasse venir Desdémona.
(Quelques officiers sortent.)
OTHELLO.—Enseigne, conduisez-les: vous connaissez bien le lieu.(Jago s'incline et part.)Et en attendant qu'elle arrive, aussi sincèrement que je confesse au ciel toutes les fautes de ma vie, je vais exposer à vos respectables oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de cette belle dame, et elle dans le mien.
LE DUC.—Parlez, Othello.
OTHELLO.—Son père m'aimait; il m'invitait souvent: toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie, année par année, sur les batailles, les siéges où je me suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au moment où il me demandait de parler. Je parlais de beaucoup d'aventures désastreuses, d'accidents émouvants de terre et de mer; de périls imminents où, sur la brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'épaisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris par l'insolent ennemi et vendu en esclavage; comment je fus racheté de mes fers, et ce qui se passa dans le cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers et les montagnes dont la tête touche aux cieux: on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon récit. Je parlais encore des cannibales qui se mangent les uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona avait un goût très-vif pour toutes ces histoires; mais sans cesse les affaires de la maison rappelaient ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une heure favorable, et trouvai le moyen de l'amener à me faire du fond de son coeur la prière de lui raconter tout mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques fragments, mais jamais de suite et avec attention. J'y consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna, pour ma peine, un torrent de soupirs; elle s'écria: «Qu'en vérité tout cela était étrange! mais bien étrange! que c'était digne de pitié; profondément digne de pitié!—Elle eût voulu ne l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait que le ciel eût fait d'elle un pareil homme.»—Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire, et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, je parlai: elle m'aima pour les dangers que j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié. Voilà toute la magie dont j'ai usé.—La voilà qui vient. Qu'elle en rende elle-même témoignage.
(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)
LE DUC.—Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur de ma fille. Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se peut cette mauvaise affaire. Avec leurs armes brisées, les hommes se défendent encore mieux qu'avec leurs seules mains.
BRABANTIO.—Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle avoue qu'elle a été de moitié dans cet amour, que la ruine tombe sur ma tête si mes reproches tombent sur l'homme.—Approchez, belle madame. Distinguez-vous, dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez le plus d'obéissance?
DESDÉMONA.—Mon noble père, j'aperçois ici un devoir partagé: je tiens à vous par la vie et l'éducation que j'ai reçues de vous. Toutes deux m'enseignent à vous révérer. Vous êtes le seigneur de mon devoir: jusqu'ici je n'ai été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à son père, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner au More, mon seigneur.
BRABANTIO.—Dieu soit avec vous! J'ai fini.(Au duc.)Passons s'il vous plaît, seigneur, aux affaires d'État. J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner la vie; More; approche: je te donne ici de tout mon coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini, seigneur.
LE DUC.—Laissez-moi parler comme vous, et exprimer un avis qui pourra servir de marche, ou de degré à ces amants pour retrouver votre faveur. Quand on a épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont finis. Déplorer un malheur fini et passé, c'est le sûr moyen d'attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L'homme qu'on a volé et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur; mais celui qui s'épuise en regrets inutiles se vole lui-même.
BRABANTIO.—Ainsi laissons le Turc nous enlever Chypre; nous ne l'aurons pas perdue tant que nous pourrons sourire. Celui-là supporte bien les avis, qui n'a rien à leur demander que les consolations qu'il en recueille; mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter à la pauvre patience, supporte à la fois et le chagrin et l'avis. Ces maximes qui s'appliquent des deux côtés, pleines de sucre ou de fiel, sont équivoques; les mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé. Je vous en conjure humblement, passons aux affaires de l'État.
LE DUC.—Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte formidable. Othello, vous connaissez mieux que personne les ressources de la place. Nous y avons, il est vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais l'opinion, maîtresse souveraine des événements, croit, en vous donnant son suffrage, assurer le succès. Il vous faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bonheur par cette expédition pénible et hasardeuse.
OTHELLO.—Graves sénateurs, ce tyran de l'homme, l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de cailloux des camps en un lit de duvet. Je ressens cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre les Ottomans, et, m'inclinant avec respect devant vous, je demande un état convenable pour ma femme, le traitement et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et une situation qui répondent à sa naissance.
LE DUC.—Si cela vous convient, elle habitera chez son père.
BRABANTIO.—Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
OTHELLO.—Ni moi.
DESDÉMONA.—Ni moi: je ne voudrais pas demeurer dans la maison de mon père, pour exciter en lui mille pensées pénibles en étant toujours sous ses yeux. Généreux duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en aide à mon ignorance.
LE DUC.—Que désirez-vous, Desdémona?
DESDÉMONA.—Que j'aie assez aimé le More pour vivre avec lui, c'est ce que peuvent proclamer dans le monde la violence que j'ai faite aux règles ordinaires, et la façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon coeur a été dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est dans l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa gloire, à ses belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon âme et ma destinée. Ainsi, chers seigneurs, si, tandis qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un papillon de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son absence. Laissez-moi partir avec lui.
OTHELLO.—Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, que sa volonté s'accomplisse librement. Je ne le demande point pour complaire à l'ardeur de mes désirs, ni pour assouvir les premiers transports d'une passion nouvelle par une satisfaction personnelle; mais pour me montrer bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près de moi, je négligerai vos grandes et sérieuses affaires! Non, si les jeux légers de l'amour ailé plongent dans une molle inertie mes facultés de pensée et d'action, si mes plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que tous les affronts les plus honteux s'élèvent ensemble contre ma renommée!
LE DUC.—Qu'il en soit comme vous le déciderez entre vous; qu'elle reste ou qu'elle vous suive. Le danger presse, que votre célérité y réponde. Il faut partir cette nuit.
DESDÉMONA.—Cette nuit, seigneur?
LE DUC.—Cette nuit.
OTHELLO.—De tout mon coeur.
LE DUC.—A neuf heures du matin nous nous retrouverons ici. Othello, laissez un officier auprès de nous; il vous portera votre commission, ainsi que tout ce qui pourra intéresser votre poste ou vos affaires.
OTHELLO.—Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre Seigneurie; c'est un homme d'honneur et de confiance; je remets ma femme à sa conduite, ainsi que tout ce que Vos Excellences jugeront à propos de m'adresser.
LE DUC.—Qu'il en soit ainsi.—Je vous salue tous.(A Brabantio.)Et vous, noble seigneur, s'il est vrai que la vertu ne manque jamais de beauté, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir.
PREMIER SÉNATEUR.—Adieu, brave More. Traitez bien Desdémona.
BRABANTIO.—Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur elle; elle a trompé son père, et pourra te tromper.
OTHELLO.—Ma vie sur sa foi!(Le duc sort avec les sénateurs.)Honnête Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona. Donne-lui, je te prie, ta femme pour compagne; et choisis pour les amener le temps le plus favorable.—Viens, Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut obéir à la nécessité.
(Ils sortent.)
RODERIGO.—Jago?
JAGO.—Que dites-vous, noble coeur?
RODERIGO.—Devines-tu ce que je médite?
JAGO.—Mais, de gagner votre lit et de dormir.
RODERIGO.—Je veux à l'instant me noyer.
JAGO.—Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai plus après; et pourquoi, homme insensé?
RODERIGO.—C'est folie de vivre quand la vie est un tourment: et quand la mort est notre seul médecin, alors nous avons une ordonnance pour mourir.
JAGO.—O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su discerner un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille6, je changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.
Note 6:(retour)A guinea-hen; littéralement,une poule de Guinée. C'était une expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une fille publique.
A guinea-hen; littéralement,une poule de Guinée. C'était une expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une fille publique.
RODERIGO.—Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de m'en corriger.
JAGO.—La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin, notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie le féconde, c'est en nous que réside la puissance de donner au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants nous porteraient aux plus absurdes inconséquences; mais nous avons la raison pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de nos désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je conclus que ce que vous appelez amour est une bouture ou un rejeton.
RODERIGO.—Cela ne peut être.
JAGO.—C'est uniquement un bouillonnement du sang que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous noyer! Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; déguisez votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est impossible que la passion de Desdémona pour le More dure longtemps;... mettez de l'argent dans votre bourse;... ni la sienne pour elle. Le début en fut violent: vous verrez cela finir par une rupture aussi brusque.—Mettez seulement de l'argent dans votre bourse... Ces Mores sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre bourse d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui aussi délicieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera aussi amère que la coloquinte... Elle doit changer, car elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer; elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-le d'une manière plus agréable qu'en vous noyant... Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement et un voeu fragile, contracté entre un barbare vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous noyer en vous passant d'elle.
RODERIGO.—Promets-tu de servir fidèlement mes espérances, si je consens à en attendre le succès?
JAGO.—Comptez sur moi.—Allez, amassez de l'argent.—Je vous l'ai dit souvent, et vous le redis encore, je hais le More. Ma cause me tient au coeur; la vôtre n'est pas moins fondée. Unissons-nous dans notre vengeance contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans le sein du temps plus d'un événement dont il accouchera. En avant, allez, procurez-vous de l'argent: nous en parlerons plus au long demain. Adieu.
RODERIGO.—Où nous retrouverons-nous demain matin?
JAGO.—A mon logement.
RODERIGO.—Je serai avec vous de bonne heure.
JAGO.—Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?
RODERIGO.—Quoi?
JAGO.—Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?
RODERIGO.—J'ai changé de pensée. Je vais vendre toutes mes terres.
JAGO.—Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. (Roderigo sort.)—C'est ainsi que je fais ma bourse de la dupe qui m'écoute: et ne serait-ce pas profaner l'habileté que j'ai acquise, que d'aller perdre le temps avec un pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je hais le More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il a rempli mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un simple soupçon de ce genre, j'agirai comme si j'en étais sûr. Il m'estime; mes desseins n'en auront que plus d'effet sur lui.—Cassio est l'homme qu'il me faut.—Voyons maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor à mon désir.—Double adresse.—Mais comment? comment?—Voyons. Au bout de quelque temps tromper l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur, qui prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre les femmes infidèles. Le More est d'un naturel franc et ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes dès qu'ils le paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi aisément que les ânes.—Je le tiens.—Le voilà conçu... L'enfer et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.