IIIA TRELINGAR-CASTLE.

«Some light, sir... some light[7].»En somme, Birk et lui eurent moins à pâtir dans cette bourgade qu'au long de leur pénible parcours à travers le comté. Il semblait même que P'tit-Bonhomme, qui avait su se créer quelques ressources par son intelligence, aurait peut-être dû demeurer à Newmarket, lorsque, dans les derniers jours d'avril, le 29, il prit brusquement la route qui conduit à Cork.Il va de soi que Birk l'accompagnait, et, en ce moment, il avait tout juste trois shillings et six pence dans sa poche.Qui l'eût observé depuis la veille, aurait remarqué le changement qui s'était opéré dans sa physionomie. En proie à une certaine anxiété, il regardait autour de lui, comme s'il eût craint d'être espionné. Son pas était rapide, et peu s'en fallait qu'il ne se mît à courir de toute la vitesse de ses jambes.Neuf heures du matin sonnaient, lorsqu'il dépassa les dernières maisons de Newmarket. Le soleil brillait d'un vif éclat. Avec la fin d'avril, débute le printemps de la Verte Erin. Un peu d'animation régnait dans la campagne. Mais notre jeune garçon paraissait si préoccupé que la charrue promenée sur le sol, les semeurs lançant la graine à large volée, les animaux épars sur les pâtures, rien ne ravivait en lui les souvenirs de Kerwan. Non! il allait toujours droit devant lui. Birk, à son côté, lui lançait un regard interrogateur, et, cette fois, ce n'était plus le chien qui guidait son jeune maître.Six à sept milles furent franchis en deux heures, de Newmarket à Kanturk. P'tit-Bonhomme traversa cette bourgade sans prendre le temps de s'y reposer, ayant déjeuné en route d'un morceau de pain dont il avait donné la moitié à son fidèle Birk, et, lorsqu'il s'arrêta, l'horloge marquait midi au donjon de Trelingar-castle.IIIA TRELINGAR-CASTLE.Au moment où la porte du pavillon s'ouvrait, l'intendant Scarlett se préparait à franchir la grille de la cour d'honneur pour se rendre à Kanturk, suivant les instructions de lord Piborne. Les chiens du comte Ashton, sentant Birk, qui ne leur plaisait pas, se mirent à aboyer furieusement.P'tit-Bonhomme, craignant qu'il en résultât quelque bataille dans laquelle Birk n'aurait pas eu l'avantage du nombre, lui fit signe de s'éloigner, et l'obéissant animal alla se poster derrière un buisson de manière à ne pas être vu.En apercevant ce jeune garçon qui se présentait à la porte du château, M. Scarlett lui cria de s'approcher.«Que veux-tu?» lui dit-il d'un ton dur.Car, si l'intendant se montrait doucereux avec les grandes personnes, il affectait d'être brutal envers les enfants,—une aimable nature, n'est-il pas vrai?Les «grosses voix» n'étaient pas pour intimider notre garçonnet. Il en avait entendu bien d'autres chez la Hard, avec Thornpipe, à laragged-school! Mais, comme il convenait, il ôta sa casquette en s'avançant vers M. Scarlett, qu'il ne prit point pour Sa Seigneurie, lord Piborne, châtelain du domaine de Trelingar.«Que veux-tu?» (Page 248.)«Diras-tu ce que tu viens faire ici? redemanda M. Scarlett. S'il s'agit de quelque aumône, tu peux décamper!... On ne donne pas aux petits gueux de ton espèce... non! pas même un copper!»Que de phrases inutiles, au milieu desquelles P'tit-Bonhomme neparvenait pas à glisser une réponse, tout en se rangeant pour éviter les écarts du cheval. En même temps, les chiens, bondissant à travers la cour, continuaient leur concert de grognements. De là, un tel vacarme qu'on avait un peu de peine à s'entendre.Aussi, M. Scarlett dût-il hausser la voix en ajoutant:«Et je te préviens que si tu ne files pas, si je te retrouve aux abords du château, je te conduirai par les oreilles à Kanturk, où l'on te mettra à l'abri dans le workhouse!»P'tit-Bonhomme ne se troubla ni des menaces qui lui étaient adressées ni du ton dont elles étaient formulées. Mais, profitant d'une accalmie, il put enfin répondre:«Je ne demande pas l'aumône, monsieur, et jamais je ne l'ai demandée...—Et tu ne l'accepterais pas?... répliqua ironiquement l'intendant Scarlett.—Non... de personne.—Alors que viens-tu faire ici?—Je désire parler à lord Piborne.—A Sa Seigneurie?...—A Sa Seigneurie.—Et tu t'imagines qu'elle va te recevoir?...—Oui, car il s'agit de quelque chose de très important.—De très important?...—Oui, monsieur.—Et qu'est-ce donc?—Je désire n'en parler qu'à lord Piborne.—Eh bien, hors d'ici!... Le marquis n'est pas au château.—J'attendrai...—Pas à cette place du moins!—Je reviendrai.»Tout autre que cet odieux Scarlett eût été frappé de la ténacité singulière de cet enfant, du caractère résolu de ses réponses. Il se fût dit que, s'il était venu à Trelingar-castle, c'est qu'un motifsérieux l'y avait conduit, et il lui eût prêté une attention complaisante. Mais, s'en irritant, au contraire, et s'emportant:«On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne! gronda-t-il. Je suis l'intendant du château! C'est à moi que l'on s'adresse, et si tu ne veux pas m'apprendre ce qui t'amène...—Je ne puis le dire qu'à lord Piborne, et je vous prie de le prévenir...—Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache, déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes!... Prends garde à toi!...»Et, surexcités par la voix de l'intendant, les chiens commençaient à se rapprocher.Toute la crainte de P'tit-Bonhomme était que Birk, s'élançant hors du buisson, ne vînt à son secours,—ce qui eût compliqué les choses.En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s'avançant vers la grille:«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.—C'est un garçon qui vient mendier...—Je ne suis pas un mendiant! répéta P'tit-Bonhomme.—Un galopin de grande route...—Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens!» s'écria le comte Ashton.Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser, devenaient très menaçants.Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord Piborne se montra dans toute sa majesté. S'apercevant alors que M. Scarlett n'était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d'un pas mesuré les degrés du perron, traversa la cour d'honneur, s'informa de la cause de ce retard et de ce bruit.«Que Sa Seigneurie m'excuse, répondit l'intendant, c'est ce polisson qui s'obstine, un mendiant...—Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous affirme que je ne suis pas un mendiant!—Que veut ce garçon? demanda le marquis.—Parler à Votre Seigneurie.»Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant de toute sa hauteur:«Vous avez à me parler?» dit-il.Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu'un enfant. Suprême distinction, le marquis n'avait jamais tutoyé personne, ni la marquise, ni le comte Ashton,—ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque cinquante ans avant.«Parlez, ajouta-t-il.—Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket?...—Oui.—Hier, dans l'après-midi?...—Oui.»M. Scarlett n'en revenait pas. C'était ce gamin qui interrogeait, et Sa Seigneurie daignait lui répondre!«Monsieur le marquis, reprit l'enfant, n'avez-vous pas perdu un portefeuille?...—En effet, et ce portefeuille?...—Je l'ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte.»Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis tant d'innocents à Trelingar-castle. Ainsi, dût son amour-propre en souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l'accusation contre les domestiques tombait d'elle-même, et il n'était plus nécessaire, à son vif déplaisir, que l'intendant allât requérir le constable de Kanturk.Lord Piborne reçut le portefeuille, à l'intérieur duquel était inscrit son nom avec son adresse, et il constata qu'il contenait les papiers et la banknote.«C'est vous qui avez ramassé ce portefeuille? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.—Oui, monsieur le marquis.—Et vous l'avez ouvert, sans doute?—Je l'ai ouvert pour savoir à qui il appartenait.—Vous avez vu qu'il y avait une banknote... Mais peut-être n'en connaissiez-vous pas la valeur?—C'est une banknote de cent livres, répondit P'tit-Bonhomme sans hésiter.—Cent livres... ce qui vaut?...—Deux mille shillings.—Ah! vous savez cela, et, le sachant, vous n'avez pas eu la pensée de vous approprier?...—Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement P'tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant!»Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la banknote qu'il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui dit, sans laisser voir d'ailleurs que cet acte d'honnêteté l'eût touché:«Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille?...—Bah!... quelques shillings... opina le comte Ashton.—Ou quelques pence, c'est tout ce que cela vaut!» se hâta d'ajouter M. Scarlett.P'tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu'on le marchandait, alors qu'il n'avait rien réclamé, et il repartit:«Il ne m'est dû pour cela ni pence ni shillings.»Puis il se dirigea vers la route.«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?...—Bientôt dix ans et demi.—Et votre père... votre mère?...—Je n'ai ni père ni mère.—Votre famille?...—Je n'ai pas de famille.—D'où venez-vous?...—De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai quittée il y a quatre mois.—Pourquoi?—Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les recors.—Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de Rockingham?...—Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant.—Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à P'tit-Bonhomme.—Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de quoi vivre.—Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une façon ou d'une autre.»Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une caresse.P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement, il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre.Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chienétait embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque profit, et en économisant...«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir s'en aller au diable.—Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé par son esprit pratique.—Deux livres par mois,» répondit lord Piborne.Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était assez inespéré pour un enfant de son âge.«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai mon possible pour la contenter.»Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après, aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne.Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait reçu le plus mauvais accueil.En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,—à tout le moins,—trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah! des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient de conserve!S'accrochant aux courroies de la capote... (Page 259.)Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence à la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu de la famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château,il n'inspirait que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois, la marquise comme un petit animal d'antichambre, le comte comme un jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s'était bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations incessantes, et les occasions nemanquaient pas. Quant aux domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux cet enfant trouvé, que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar-castle. Que diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, l'orgueil d'une position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu'il occupait à part, dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de son maître!P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (Page 264.)Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,—ce qu'il avait déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur, et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près d'elle.Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou quelque autre de la valetaille:«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul qui aurait rapporté le portefeuille.»Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais d'avoir été si honnête!Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquiset la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,—le mot est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk, l'équipage du comte Ashton!Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Sonambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait. Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche. En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,—expression équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,—et sa science historique se bornait à ce qu'il lisait dans leLivre d'orde la race chevaline.Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul être auquel il pouvait s'abandonner.Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié de la bonne femme.Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en aurait-on su gré?Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons, lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait touché trois fois ses deux livres mensuelles,—ce qui lui réalisait la grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des dépenses était intacte.Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant cesréceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire, et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,—le plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise. Par exception, cette année, le voyage devait consister en une excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au 3 août.Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait?P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce soit.«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton absence!»Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit congé du fidèle animal.IVLES LACS DE KILLARNEY.Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois milles.P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus. D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne», ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été délivrés au guichet des voyageurs.Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs—très respectueusement, cela va sans dire,—le comte Ashton ne pouvait manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de «boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à rire aux assistants.Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartimentqui leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment, qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du voyage.Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des nobles châtelains de Trelingar.Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,—ce qui excitait son admiration,—c'était non pas ces wagons pleins de voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet.P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition. (Page 271.)La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comteAshton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il accueilli, lorsqu'il rapporta leGuide du touriste aux lacs de Killarney! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier un itinéraire! Il se souciait,vraiment, de la région qu'il venait visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans esprit, qui parurent faire ses délices.Les passagers furent durement secoués. (Page 275.)Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. Le temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,—cequi est rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une période de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise lui serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère n'était pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne plus de charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme put contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette partie du comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint deux mille pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les poussées géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande.Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare de Killarney.C'est une chance qu'a cette petite bourgade,—chance partagée par quelques villes en Europe,—d'être située sur le bord d'un lac magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non! Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,—ce qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque cettecité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille.Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine, c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui vendre.Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel, en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le grand salon.Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant, sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres, on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage, retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ de Killarney.En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait habituellement,—même lors des discussions de la Chambre haute,—il avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la premièrecomprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse, lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur ces eaux resplendissantes!Ce n'était pas la mer, il est vrai,—la mer immense, infinie, qui va d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait monter en bateau.Pendant que John et Marion, suivis du groom, faisaient à pied le mille qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers, lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans vergogne, la clientèle de passage.A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons, un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardentou la pluie trop persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady Piborne s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à leur côté; les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre fut larguée, les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation s'éloigna de la rive.Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur, qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range; le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud au nord,—ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position septentrionale par rapport aux autres.Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis, en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la visite de chaque lac.Au sud et à l'ouest de cette région, les plus hauts systèmes orographiques de la Verte Erin chevauchent jusqu'à cette admirable baie de Bantry, taillée dans la côte du comté de Cork. Là est le petit port de pêche Glengariff, dans lequel Hoche et ses quatorze mille hommes débarquèrent, en 1796, lorsque la République française les envoya au secours de ses frères d'Irlande.Lough-Leane, le plus vaste des trois lacs, mesure cinq milles et demi de longueur et trois de largeur. Ses rives à l'est, dominées par les chaînes du Carn-Tual, sont encadrées de bois verdoyants, quiappartiennent pour la plupart au domaine de Muckross. A sa surface émergent un certain nombre d'îles, Brown, Lamb, Héron, Mouse, entre lesquelles l'île Ross est la plus importante, et Innisfallen la plus belle.Ce fut vers celle-ci que l'embarcation se dirigea d'abord. Le temps était superbe, le soleil dispensait largement ses rayons dont il est trop souvent avare envers cette province. Une légère brise ridait la surface des eaux. P'tit-Bonhomme s'enivrait de ces salutaires effluves, en même temps que ses regards admiraient les sites enchanteurs qui se diversifiaient avec le déplacement du bateau. Il se fût bien gardé d'exprimer ses sentiments par des interjections intempestives. On l'eût prié de se taire.Et, en vérité, lord et lady Piborne auraient pu s'étonner qu'un être sans éducation et sans naissance fût sensible à ces beautés naturelles, créées pour le plaisir des yeux aristocratiques. D'ailleurs, Leurs Seigneuries faisaient cette excursion,—on ne l'a pas oublié,—parce qu'il convenait que des gens de leur rang l'eussent faite, et, probablement, il n'en resterait rien dans leur souvenir. Quant au comte Ashton, voilà qui ne le touchait guère! Il avait emporté quelques lignes et il se promettait bien de pêcher, tandis que ses augustes parents iraient, par devoir, visiter les cottages ou les ruines des environs.Ce fut là ce qui chagrina surtout P'tit-Bonhomme. En effet, lorsque l'embarcation accosta Innisfallen, le marquis et la marquise débarquèrent, et, à la proposition qu'ils adressèrent à leur fils de les accompagner:«Merci, répondit ce charmant garçon, j'aime mieux pêcher pendant votre promenade!—Pourtant, reprit lord Piborne, il y a là les vestiges d'une abbaye célèbre, et mon ami lord Kenmare, à qui appartient cette île, ne me pardonnerait pas...—Si le comte préfère... dit nonchalamment la marquise.—Certes... je préfère, répondit le comte Ashton, et mon groom restera pour me préparer mes hameçons.»Le marquis et la marquise partirent donc, suivis de Marion et de John, et voilà pourquoi, à son vif déplaisir, obligé d'obéir aux caprices du jeune Piborne, P'tit-Bonhomme ne vit rien des curiosités archéologiques d'Innisfallen. Au surplus, le marquis et la marquise n'en rapportèrent aucune impression ni sérieuse ni durable. Que pouvaient dire à leur esprit indifférent ou blasé les beautés de ce monastère dont la fondation remonte auVIesiècle, la disposition des quatre édifices qui le composent, la chapelle romane avec les fines ciselures de son cintre, tout cet ensemble perdu sous une luxuriante verdure, au milieu des groupes de houx, d'ifs, de frênes, d'arbousiers, dont les plus remarquables échantillons semblent appartenir à cette île, «l'île des Saints», que Mllede Bovet a si justement appelée le joyau de Killarney?Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon, lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se souciait en aucune façon.Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides, et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les magnifiques ombrages de lord Kenmare.Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse féodale duXIVesiècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et la marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts aux habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapisverdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres séculaires.Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes, Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom, auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister jusqu'au soir.On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la nuit.P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu, dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney? Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence, les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il, ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane.Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche, au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagnersa chambre, et n'eut pas même alors quelques heures de liberté.

«Some light, sir... some light[7].»

«Some light, sir... some light[7].»

En somme, Birk et lui eurent moins à pâtir dans cette bourgade qu'au long de leur pénible parcours à travers le comté. Il semblait même que P'tit-Bonhomme, qui avait su se créer quelques ressources par son intelligence, aurait peut-être dû demeurer à Newmarket, lorsque, dans les derniers jours d'avril, le 29, il prit brusquement la route qui conduit à Cork.

Il va de soi que Birk l'accompagnait, et, en ce moment, il avait tout juste trois shillings et six pence dans sa poche.

Qui l'eût observé depuis la veille, aurait remarqué le changement qui s'était opéré dans sa physionomie. En proie à une certaine anxiété, il regardait autour de lui, comme s'il eût craint d'être espionné. Son pas était rapide, et peu s'en fallait qu'il ne se mît à courir de toute la vitesse de ses jambes.

Neuf heures du matin sonnaient, lorsqu'il dépassa les dernières maisons de Newmarket. Le soleil brillait d'un vif éclat. Avec la fin d'avril, débute le printemps de la Verte Erin. Un peu d'animation régnait dans la campagne. Mais notre jeune garçon paraissait si préoccupé que la charrue promenée sur le sol, les semeurs lançant la graine à large volée, les animaux épars sur les pâtures, rien ne ravivait en lui les souvenirs de Kerwan. Non! il allait toujours droit devant lui. Birk, à son côté, lui lançait un regard interrogateur, et, cette fois, ce n'était plus le chien qui guidait son jeune maître.

Six à sept milles furent franchis en deux heures, de Newmarket à Kanturk. P'tit-Bonhomme traversa cette bourgade sans prendre le temps de s'y reposer, ayant déjeuné en route d'un morceau de pain dont il avait donné la moitié à son fidèle Birk, et, lorsqu'il s'arrêta, l'horloge marquait midi au donjon de Trelingar-castle.

Au moment où la porte du pavillon s'ouvrait, l'intendant Scarlett se préparait à franchir la grille de la cour d'honneur pour se rendre à Kanturk, suivant les instructions de lord Piborne. Les chiens du comte Ashton, sentant Birk, qui ne leur plaisait pas, se mirent à aboyer furieusement.

P'tit-Bonhomme, craignant qu'il en résultât quelque bataille dans laquelle Birk n'aurait pas eu l'avantage du nombre, lui fit signe de s'éloigner, et l'obéissant animal alla se poster derrière un buisson de manière à ne pas être vu.

En apercevant ce jeune garçon qui se présentait à la porte du château, M. Scarlett lui cria de s'approcher.

«Que veux-tu?» lui dit-il d'un ton dur.

Car, si l'intendant se montrait doucereux avec les grandes personnes, il affectait d'être brutal envers les enfants,—une aimable nature, n'est-il pas vrai?

Les «grosses voix» n'étaient pas pour intimider notre garçonnet. Il en avait entendu bien d'autres chez la Hard, avec Thornpipe, à laragged-school! Mais, comme il convenait, il ôta sa casquette en s'avançant vers M. Scarlett, qu'il ne prit point pour Sa Seigneurie, lord Piborne, châtelain du domaine de Trelingar.

«Que veux-tu?» (Page 248.)

«Que veux-tu?» (Page 248.)

«Diras-tu ce que tu viens faire ici? redemanda M. Scarlett. S'il s'agit de quelque aumône, tu peux décamper!... On ne donne pas aux petits gueux de ton espèce... non! pas même un copper!»

Que de phrases inutiles, au milieu desquelles P'tit-Bonhomme neparvenait pas à glisser une réponse, tout en se rangeant pour éviter les écarts du cheval. En même temps, les chiens, bondissant à travers la cour, continuaient leur concert de grognements. De là, un tel vacarme qu'on avait un peu de peine à s'entendre.

Aussi, M. Scarlett dût-il hausser la voix en ajoutant:

«Et je te préviens que si tu ne files pas, si je te retrouve aux abords du château, je te conduirai par les oreilles à Kanturk, où l'on te mettra à l'abri dans le workhouse!»

P'tit-Bonhomme ne se troubla ni des menaces qui lui étaient adressées ni du ton dont elles étaient formulées. Mais, profitant d'une accalmie, il put enfin répondre:

«Je ne demande pas l'aumône, monsieur, et jamais je ne l'ai demandée...

—Et tu ne l'accepterais pas?... répliqua ironiquement l'intendant Scarlett.

—Non... de personne.

—Alors que viens-tu faire ici?

—Je désire parler à lord Piborne.

—A Sa Seigneurie?...

—A Sa Seigneurie.

—Et tu t'imagines qu'elle va te recevoir?...

—Oui, car il s'agit de quelque chose de très important.

—De très important?...

—Oui, monsieur.

—Et qu'est-ce donc?

—Je désire n'en parler qu'à lord Piborne.

—Eh bien, hors d'ici!... Le marquis n'est pas au château.

—J'attendrai...

—Pas à cette place du moins!

—Je reviendrai.»

Tout autre que cet odieux Scarlett eût été frappé de la ténacité singulière de cet enfant, du caractère résolu de ses réponses. Il se fût dit que, s'il était venu à Trelingar-castle, c'est qu'un motifsérieux l'y avait conduit, et il lui eût prêté une attention complaisante. Mais, s'en irritant, au contraire, et s'emportant:

«On ne parle pas ainsi à Sa Seigneurie lord Piborne! gronda-t-il. Je suis l'intendant du château! C'est à moi que l'on s'adresse, et si tu ne veux pas m'apprendre ce qui t'amène...

—Je ne puis le dire qu'à lord Piborne, et je vous prie de le prévenir...

—Mauvais garnement, répondit M. Scarlett, en levant sa cravache, déguerpis, ou les chiens vont te happer aux jambes!... Prends garde à toi!...»

Et, surexcités par la voix de l'intendant, les chiens commençaient à se rapprocher.

Toute la crainte de P'tit-Bonhomme était que Birk, s'élançant hors du buisson, ne vînt à son secours,—ce qui eût compliqué les choses.

En ce moment, aux cris des chiens qui aboyaient avec une fureur croissante, le comte Ashton parut au fond de la cour, et, s'avançant vers la grille:

«Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il.

—C'est un garçon qui vient mendier...

—Je ne suis pas un mendiant! répéta P'tit-Bonhomme.

—Un galopin de grande route...

—Sauve-toi, vilain gueux, ou je ne réponds plus de mes chiens!» s'écria le comte Ashton.

Et, en effet, ces animaux, que le jeune Piborne essayait de maîtriser, devenaient très menaçants.

Mais voici que, sur le perron, au seuil de la porte centrale, lord Piborne se montra dans toute sa majesté. S'apercevant alors que M. Scarlett n'était pas encore parti pour Kanturk, il descendit d'un pas mesuré les degrés du perron, traversa la cour d'honneur, s'informa de la cause de ce retard et de ce bruit.

«Que Sa Seigneurie m'excuse, répondit l'intendant, c'est ce polisson qui s'obstine, un mendiant...

—Pour la troisième fois, monsieur, insista Petit-Bonhomme, je vous affirme que je ne suis pas un mendiant!

—Que veut ce garçon? demanda le marquis.

—Parler à Votre Seigneurie.»

Lord Piborne fit un pas, prit une attitude féodale, et, se redressant de toute sa hauteur:

«Vous avez à me parler?» dit-il.

Il ne le tutoya pas, bien que ce ne fût qu'un enfant. Suprême distinction, le marquis n'avait jamais tutoyé personne, ni la marquise, ni le comte Ashton,—ni même, paraît-il, sa propre nourrice, quelque cinquante ans avant.

«Parlez, ajouta-t-il.

—Monsieur le marquis est allé hier à Newmarket?...

—Oui.

—Hier, dans l'après-midi?...

—Oui.»

M. Scarlett n'en revenait pas. C'était ce gamin qui interrogeait, et Sa Seigneurie daignait lui répondre!

«Monsieur le marquis, reprit l'enfant, n'avez-vous pas perdu un portefeuille?...

—En effet, et ce portefeuille?...

—Je l'ai trouvé sur la route de Newmarket, et je vous le rapporte.»

Et il tendit à lord Piborne le portefeuille dont la disparition avait causé tant de troubles, autorisé tant de soupçons, compromis tant d'innocents à Trelingar-castle. Ainsi, dût son amour-propre en souffrir, la faute en revenait à Sa Seigneurie, l'accusation contre les domestiques tombait d'elle-même, et il n'était plus nécessaire, à son vif déplaisir, que l'intendant allât requérir le constable de Kanturk.

Lord Piborne reçut le portefeuille, à l'intérieur duquel était inscrit son nom avec son adresse, et il constata qu'il contenait les papiers et la banknote.

«C'est vous qui avez ramassé ce portefeuille? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.

—Oui, monsieur le marquis.

—Et vous l'avez ouvert, sans doute?

—Je l'ai ouvert pour savoir à qui il appartenait.

—Vous avez vu qu'il y avait une banknote... Mais peut-être n'en connaissiez-vous pas la valeur?

—C'est une banknote de cent livres, répondit P'tit-Bonhomme sans hésiter.

—Cent livres... ce qui vaut?...

—Deux mille shillings.

—Ah! vous savez cela, et, le sachant, vous n'avez pas eu la pensée de vous approprier?...

—Je ne suis pas un voleur, monsieur le marquis, répliqua fièrement P'tit-Bonhomme, pas plus que je ne suis un mendiant!»

Lord Piborne avait refermé le portefeuille, après en avoir retiré la banknote qu'il serra dans sa poche. Quant au jeune garçon, il venait de saluer, et faisait quelques pas en arrière, lorsque Sa Seigneurie lui dit, sans laisser voir d'ailleurs que cet acte d'honnêteté l'eût touché:

«Quelle récompense voulez-vous pour avoir rapporté ce portefeuille?...

—Bah!... quelques shillings... opina le comte Ashton.

—Ou quelques pence, c'est tout ce que cela vaut!» se hâta d'ajouter M. Scarlett.

P'tit-Bonhomme fut révolté à la pensée qu'on le marchandait, alors qu'il n'avait rien réclamé, et il repartit:

«Il ne m'est dû pour cela ni pence ni shillings.»

Puis il se dirigea vers la route.

«Attendez, dit lord Piborne. Quel âge avez-vous?...

—Bientôt dix ans et demi.

—Et votre père... votre mère?...

—Je n'ai ni père ni mère.

—Votre famille?...

—Je n'ai pas de famille.

—D'où venez-vous?...

—De la ferme de Kerwan, où j'ai demeuré quatre ans, et que j'ai quittée il y a quatre mois.

—Pourquoi?

—Parce que le fermier qui m'avait recueilli en a été chassé par les recors.

—Kerwan?... reprit lord Piborne. C'est, je crois, sur le domaine de Rockingham?...

—Votre Seigneurie ne se trompe pas, répondit l'intendant.

—Et maintenant, qu'allez-vous faire?... demanda le marquis à P'tit-Bonhomme.

—Je vais retourner à Newmarket, où j'ai trouvé jusqu'ici à gagner de quoi vivre.

—Si vous voulez rester au château, on pourra vous y occuper d'une façon ou d'une autre.»

Certainement, c'était là une offre obligeante. Cependant, n'imaginez pas que ce fût le cœur de ce hautain et insensible lord Piborne, qui l'eût inspirée, ni qu'elle eût été accompagnée d'un sourire ou d'une caresse.

P'tit-Bonhomme le comprit, et, au lieu de répondre avec empressement, il se prit à réfléchir. Ce qu'il avait vu du château de Trelingar lui donnait à penser. Il se sentait peu attiré vers Sa Seigneurie et vers son fils Ashton, de physionomie railleuse et méchante, et pas du tout vers l'intendant Scarlett, dont le brutal accueil l'avait tout d'abord indigné. En outre, il y avait Birk. Si l'on voulait de lui, on ne voudrait pas de Birk, et se séparer de son compagnon des bons et des mauvais jours, il n'aurait jamais pu s'y résoudre.

Toutefois, cette proposition, alors qu'il était rien moins assuré que de suffire à ses besoins, comment n'eût-il pas vu là un coup de fortune? Aussi sa raison lui disait-elle qu'il devait l'accepter, qu'il se repentirait peut-être d'être retourné à Newmarket!... Le chienétait embarrassant, il est vrai, mais il trouverait l'occasion d'en parler... On consentirait à l'admettre, fût-ce en qualité de chien de garde... Et puis, il ne serait pas employé au château sans quelque profit, et en économisant...

«Eh bien... te décides-tu? grogna l'intendant, qui aurait voulu le voir s'en aller au diable.

—Qu'est-ce que je gagnerai? demanda résolument P'tit-Bonhomme, poussé par son esprit pratique.

—Deux livres par mois,» répondit lord Piborne.

Deux livres par mois!... Cela lui parut énorme, et, en réalité, c'était assez inespéré pour un enfant de son âge.

«Je remercie Sa Seigneurie, dit-il, j'accepte son offre, et je ferai mon possible pour la contenter.»

Et voilà comment P'tit-Bonhomme, admis le jour même parmi les gens du château avec l'agrément de la marquise, se vit élevé, huit jours après, aux éminentes fonctions de groom de l'héritier des Piborne.

Et pendant cette semaine, qu'était devenu Birk? Son maître avait-il osé le présenter à la cour... du château, s'entend?... Non, car il y aurait reçu le plus mauvais accueil.

En effet, le comte Ashton possédait trois chiens qu'il aimait presque autant qu'il s'aimait lui-même. Vivre en leur compagnie, cela suffisait à ses goûts, à l'emploi de son intelligence. C'étaient des animaux de race, dont la lignée remontait à la conquête normande,—à tout le moins,—trois superbes pointers d'Écosse, d'humeur hargneuse. Quand un chien passait devant la grille, il lui fallait détaler vite, s'il ne voulait pas être dévoré par ces méchantes bêtes, que le piqueur poussait volontiers à ce genre de cannibalisme. Aussi Birk s'était-il contenté de rôder le long des annexes, attendant que, la nuit venue, le nouveau groom pût lui apporter un peu de ce qu'il avait réservé sur sa propre nourriture. Il suit de là que tous deux maigrissaient... Bah! des jours plus heureux viendraient, peut-être, où ils engraisseraient de conserve!

S'accrochant aux courroies de la capote... (Page 259.)

S'accrochant aux courroies de la capote... (Page 259.)

Alors commença pour cet enfant dont nous racontons la douloureuse histoire, une vie très différente de celle qu'il avait menée jusqu'alors. Sans parler des années passées chez la Hard et à la ragged-school, et pour n'établir de comparaison qu'avec son existence à la ferme de Kerwan, quel changement dans sa situation! Au milieu de la famille Mac Carthy, il était de la maison, et le joug de la domesticité ne s'appesantissait pas sur lui. Mais, ici, au château,il n'inspirait que la plus complète indifférence. Le marquis le regardait comme un de ces troncs de pauvres dans lequel il mettait deux livres chaque mois, la marquise comme un petit animal d'antichambre, le comte comme un jouet dont on lui avait fait cadeau, omettant même de lui recommander de ne pas le casser. En ce qui le concernait, M. Scarlett s'était bien promis de lui témoigner son antipathie par des molestations incessantes, et les occasions nemanquaient pas. Quant aux domestiques, ils estimaient fort au-dessous d'eux cet enfant trouvé, que lord Piborne avait cru devoir introduire à Trelingar-castle. Que diable! les gens de bonne maison ont leur fierté, l'orgueil d'une position longuement acquise, et il ne leur convient pas de se commettre avec ces rouleurs de rues et de routes. Aussi le lui faisaient-ils sentir dans les multiples détails du service, lors des repas à la salle commune. P'tit-Bonhomme ne laissait pas échapper une plainte, il ne répondait pas, il remplissait sa tâche du mieux possible. Mais avec quelle satisfaction il regagnait la chambrette qu'il occupait à part, dès qu'il avait exécuté les derniers ordres de son maître!

P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (Page 264.)

P'tit-Bonhomme se dirigea vers l'étalage. (Page 264.)

Cependant, au milieu de cette malveillante engeance, il y eut une femme qui prit intérêt à lui. Ce n'était qu'une lessiveuse, nommée Kat, chargée de laver le linge du château. Agée de cinquante ans, elle avait toujours vécu sur le domaine, et y achèverait probablement sa vie, à moins que M. Scarlett ne la mît à la porte,—ce qu'il avait déjà tenté, cette pauvre Kat n'ayant pas l'heur de lui agréer. Un cousin de lord Piborne, sir Edward Kinney, gentleman très spirituel, paraît-il, affirmait qu'elle faisait déjà la lessive au temps de Guillaume-le-Conquérant. Dans tous les cas, le peu charitable esprit de son entourage ne l'avait point pénétrée. C'était un excellent cœur, et P'tit-Bonhomme fut heureux de trouver quelque consolation près d'elle.

Aussi causaient-ils, lorsque le comte Ashton était sorti sans emmener son groom. Et, lorsque celui-ci avait été malmené par l'intendant ou quelque autre de la valetaille:

«De la patience! lui répétait Kat. N'aie cure de ce qu'ils disent! Le meilleur d'entre eux ne vaut pas cher, et je n'en connais pas un seul qui aurait rapporté le portefeuille.»

Peut-être la lessiveuse avait-elle raison, et il est même à croire que ces gens peu scrupuleux regardaient P'tit-Bonhomme comme un niais d'avoir été si honnête!

Il a été dit qu'un groom, c'était une sorte de jouet, dont le marquiset la marquise avaient fait présent au comte Ashton. Un jouet,—le mot est juste. Il s'en amusait en enfant capricieux et fantasque. Il lui donnait des ordres déraisonnables la plupart du temps, puis il les contremandait sans motif. Il le sonnait dix fois par heure, afin qu'il rangeât ceci ou dérangeât cela. Il l'obligeait à revêtir sa grande ou sa petite livrée, aux couleurs multiples, où les boutons bourgeonnaient par centaines comme ceux d'un rosier au printemps. Notre jeune garçon ressemblait à un ara des tropiques. Le faire marcher derrière lui, à vingt pas, les bras tombant raides sur la couture du pantalon, non seulement dans les rues de la bourgade, mais à travers les allées du parc, c'était pour le vaniteux Ashton le comble de la satisfaction. P'tit-Bonhomme se soumettait à toutes ces fantaisies avec une irréprochable ponctualité. Il obéissait comme une machine aux volontés de son régulateur. Si vous l'aviez vu, les reins cambrés, les bras croisés sur la veste qui lui sanglait le torse, debout devant le cheval piaffant du cabriolet, attendant que son maître y fût monté, puis, lorsque le véhicule était déjà en marche, s'élançant, s'accrochant aux courroies de la capote, au risque de lâcher prise et de se casser le cou! Et le cabriolet, mené par une main inhabile, roulait à fond de train, sans se soucier des bornes qu'il heurtait, ni des passants qu'il manquait d'écraser!... C'est qu'il était bien connu à Kanturk, l'équipage du comte Ashton!

Enfin, à la condition de se prêter, sans mot dire, à tous les caprices de son maître, P'tit-Bonhomme n'était pas autrement malheureux. Cela allait et irait tant que le joujou n'aurait pas cessé de plaire. Il est vrai, avec ce jeune gentleman si gâté, si quinteux, si personnel, il convenait de s'attendre à des revirements subits. Les enfants finissent toujours par se dégoûter de leurs jouets, et ils les rejettent, à moins qu'ils ne les brisent. Mais, qu'on le sache, P'tit-Bonhomme était bien résolu à ne point se laisser mettre en morceaux.

D'ailleurs, cette situation à Trelingar-castle, il ne la considérait que comme un pis-aller. Faute de mieux, il l'avait acceptée, espérant qu'une meilleure occasion de gagner sa vie lui serait offerte. Sonambition enfantine se haussait au delà de ces fonctions de groom. Sa fierté naturelle en souffrait. Cette annihilation de lui-même devant l'héritier des Piborne, auquel il se sentait supérieur, l'humiliait. Oui! supérieur, bien que le comte Ashton reçût encore des leçons de latin, d'histoire, etc., car des professeurs venaient les lui enseigner, essayant de le remplir comme on remplit d'eau une cruche. En fait, son latin n'était que du «latin de chien»,—expression équivalente en Angleterre à celle de «latin de cuisine»,—et sa science historique se bornait à ce qu'il lisait dans leLivre d'orde la race chevaline.

Si P'tit-Bonhomme ignorait ces belles choses, il savait réfléchir. A dix ans, il savait penser. Il appréciait ce fils de famille à sa juste valeur, et rougissait parfois des fonctions qu'il remplissait près de lui. Ah! ce travail vivifiant et salutaire de la ferme, combien il le regrettait, et aussi son existence au milieu des Mac Carthy, dont il n'avait plus eu de nouvelles! La lessiveuse du château, c'était le seul être auquel il pouvait s'abandonner.

Du reste, l'occasion se présenta bientôt de mettre à l'épreuve l'amitié de la bonne femme.

Il est à propos de mentionner ici que le procès contre la paroisse de Kanturk avait été jugé au profit de la famille Piborne, grâce à la production de l'acte rapporté par P'tit-Bonhomme. Mais ce que celui-ci avait fait là paraissait oublié maintenant, et pourquoi lui en aurait-on su gré?

Mai, juin et juillet s'étaient succédé. D'une part, Birk avait pu être nourri tant bien que mal. Il semblait comprendre la nécessité de montrer une extrême prudence afin de ne point éveiller les soupçons, lorsqu'il rôdait aux environs du parc. De l'autre, P'tit-Bonhomme avait touché trois fois ses deux livres mensuelles,—ce qui lui réalisait la grosse somme de six livres, inscrite sur son agenda où la colonne des dépenses était intacte.

Durant ces trois mois, l'occupation de lord et de lady Piborne avait été uniquement de recevoir et de rendre des visites, politesses échangées entre les châtelains du voisinage. Il va de soi que, pendant cesréceptions, les landlords ne s'entretenaient guère que de la situation des propriétaires irlandais. Et comme ils traitaient les revendications des tenanciers, les prétentions de la ligue agraire, et M. Gladstone, alors âgé de soixante-treize ans, voué de cœur à l'affranchissement de l'Irlande, et M. Parnell, auquel ils souhaitaient charitablement la plus haute potence de l'Ile Emeraude! Une partie de l'été s'écoulait ainsi. D'ordinaire, lord Piborne, lady Piborne et leur fils quittaient le château pour un voyage de quelques semaines,—le plus souvent en Écosse, dans les terres patrimoniales de la marquise. Par exception, cette année, le voyage devait consister en une excursion que les traditions du grand monde imposaient aux seigneurs de Trelingar, et qu'ils n'avaient pas encore accomplie. Il s'agissait de visiter cette admirable région des lacs de Killarney, et, le projet ayant reçu l'approbation de la marquise, lord Piborne fixa le départ au 3 août.

Si P'tit-Bonhomme avait l'espoir que cette excursion lui laisserait quelques semaines de loisir au château, il se trompait. Puisque lady Piborne se ferait accompagner de Marion, sa femme de chambre, puisque lord Piborne serait suivi de John, son valet de chambre, le comte Ashton ne pouvait se priver des services de son groom.

Il y eut alors un grave embarras. Que deviendrait Birk?... Qui s'occuperait de lui?... Qui le nourrirait?

P'tit-Bonhomme se décida donc à informer Kat de cette situation, et Kat ne demanda pas mieux que de se charger de Birk, à l'insu de qui que ce soit.

«N'aie aucune inquiétude, mon garçon, répondit la bonne créature. Ton chien, je l'aime déjà comme je t'aime, et il ne pâtira pas pendant ton absence!»

Là-dessus, P'tit-Bonhomme embrassa Kat sur les deux joues, et, après lui avoir présenté Birk dans la soirée qui précéda le départ, il prit congé du fidèle animal.

Le départ, ainsi qu'il avait été décidé en haut lieu, s'effectua dans la matinée du 3 août. Les deux domestiques, femme et valet de chambre de la marquise et du marquis, prirent place à l'intérieur de l'omnibus du château, qui transportait les bagages à la gare, distante de trois milles.

P'tit-Bonhomme les accompagnait, afin de surveiller plus spécialement ceux de son jeune maître, conformément aux ordres qu'il avait reçus. D'ailleurs, Marion et John étaient d'accord pour le laisser se tirer d'affaire comme il le pourrait, «cet enfant de rien et de personne», ainsi qu'on l'appelait à l'antichambre ou à l'office.

L'enfant de rien s'en tira très intelligemment, et les bagages du comte Ashton furent enregistrés par ses soins, dès que les tickets eurent été délivrés au guichet des voyageurs.

Vers midi, la calèche arriva, après avoir côtoyé la rivière Allo. Lord et lady Piborne en descendirent. Comme un certain nombre de personnes sortaient de la gare pour regarder ces augustes voyageurs—très respectueusement, cela va sans dire,—le comte Ashton ne pouvait manquer cette occasion de jouer de son groom. Il l'appela du nom de «boy», suivant l'habitude prise, puisqu'on ne lui en connaissait pas d'autre. Le boy s'avança vers la calèche et reçut en pleine poitrine la couverture de voyage. Il faillit s'étaler du coup, ce qui donna fort à rire aux assistants.

Le marquis, la marquise et leur fils se rendirent au compartimentqui leur avait été réservé dans un wagon de première classe. John et Marion s'installèrent sur la banquette d'un wagon de deuxième, sans inviter le groom à y monter avec eux. Celui-ci vint occuper un autre compartiment, qui était vide, n'ayant aucun regret d'être seul pour le début du voyage.

Le train partit aussitôt. On eût dit qu'il n'attendait que la venue des nobles châtelains de Trelingar.

Une fois déjà, P'tit-Bonhomme avait voyagé en chemin de fer entre les bras de miss Anna Waston; à peine s'en souvenait-il, ayant dormi tout le temps. Quant à ces voitures, accrochées l'une à l'autre, ces convois passant en grande vitesse, il avait vu cela autour de Galway et de Limerick. Aujourd'hui allait véritablement se réaliser son désir d'être traîné par une locomotive, ce puissant cheval d'acier et de cuivre, hennissant et lançant des tourbillons de vapeur. En outre,—ce qui excitait son admiration,—c'était non pas ces wagons pleins de voyageurs, mais ces fourgons bondés de marchandises que l'industrie et le commerce expédiaient d'une contrée à une autre.

P'tit-Bonhomme regardait par la portière, dont la vitre était baissée. Bien que le train ne marchât qu'à médiocre allure, cela lui paraissait quelque chose de tout à fait extraordinaire, ces maisons et ces arbres qui filaient en sens contraire le long de la voie, ces fils télégraphiques tendus d'un poteau à l'autre, et sur lesquels les dépêches courent plus rapidement encore que les objets ne disparaissaient, ces convois que le train croisait et dont il n'entrevoyait que la masse confuse et mugissante. Que d'impressions pour son imagination si sensible, où elles se gravaient ineffaçablement!

Pendant un certain nombre de milles, le train suivit la rive gauche de la rivière Blackwater à travers des sites pittoresques. Vers deux heures, après s'être arrêté à quelques stations intermédiaires, il fit une halte de vingt-cinq minutes à la gare de Millstreet.

P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition. (Page 271.)

P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition. (Page 271.)

La noble famille ne descendit pas de son wagon-salon, où Marion fut appelée pour le service de sa maîtresse. John se tint près de la portière à la disposition de son maître. Le groom reçut du comteAshton l'ordre de lui acheter quelque «machine amusante», facile à lire pendant une heure ou deux. Il se dirigea donc vers l'étalage de librairie de la gare, et s'il fut embarrassé, on le comprend de reste. Enfin, il est à présumer qu'il consulta plutôt son propre goût que celui du jeune Piborne. Aussi, de quelle rebuffade fut-il accueilli, lorsqu'il rapporta leGuide du touriste aux lacs de Killarney! L'héritier de Trelingar-castle s'inquiétait bien d'étudier un itinéraire! Il se souciait,vraiment, de la région qu'il venait visiter! Il y allait parce qu'on l'y emmenait! Et le guide dut être remplacé par une feuille à caricatures ineptes avec légendes sans esprit, qui parurent faire ses délices.

Les passagers furent durement secoués. (Page 275.)

Les passagers furent durement secoués. (Page 275.)

Le départ de Millstreet eut lieu à deux heures et demie. P'tit-Bonhomme s'était réinstallé à la vitre du wagon. Le train s'engageait alors dans les défilés d'une contrée montagneuse, très variée de points de vue. Le temps était assez clair, avec un soleil pas trop mouillé,—cequi est rare en Irlande. Lord Piborne pouvait se féliciter d'avoir une période de sécheresse pour cette excursion. L'ombrelle de la marquise lui serait plus utile que son waterproof. Cependant l'atmosphère n'était pas dépourvue de cette légère brume frissonnante, qui donne plus de charme aux cimes, en adoucissant leurs contours. P'tit-Bonhomme put contempler, vers le sud du railway, les hauts pics de cette partie du comté, le Caherbarnagh et le Pass, dont l'altitude atteint deux mille pieds. C'est aux environs de Killarney, en effet, que les poussées géologiques se sont le plus fortement produites en Irlande.

Le train ne tarda pas à franchir la limite mitoyenne entre les comtés de Cork et de Kerry. P'tit-Bonhomme, qui avait gardé le Guide refusé par son maître, suivait avec intérêt le tracé du chemin de fer. Quels souvenirs rappelait à sa mémoire ce nom de Kerry! A une vingtaine de milles vers le nord, s'étaient écoulées les plus chères années de son enfance, à cette ferme de Kerwan, maintenant abandonnée, d'où l'impitoyable middleman avait chassé la famille Mac Carthy!... Ses yeux se détournèrent du paysage. C'est en lui-même qu'il regardait, et cette douloureuse impression durait encore, lorsque le train s'arrêta en gare de Killarney.

C'est une chance qu'a cette petite bourgade,—chance partagée par quelques villes en Europe,—d'être située sur le bord d'un lac magnifique. Peut-être Killarney doit-elle sa vie heureuse et facile à ce chapelet de nappes liquides qui se déroule à ses pieds. Ce n'est point pour son palais où réside l'évêque catholique du comté, ni pour sa cathédrale, ni pour son asile d'aliénés, ni pour sa maison de religieuses, ni pour son couvent de franciscains, ni pour son workhouse, que les touristes y affluent pendant la belle saison. Non! Si cette bourgade est le rendez-vous des excursionnistes, c'est qu'ils y sont attirés par les splendeurs naturelles de ses lacs. Qu'une commotion géologique vienne à les supprimer, que leurs eaux aillent se perdre dans les entrailles du sol, et Killarney aura vécu,—ce qui serait regrettable, surtout pour la famille des Kenmare, puisque cettecité fait partie de son immense domaine de quatre-vingt-dix mille hectares. Les hôtels n'y manquent point, sans compter ceux qui s'élèvent sur les bords du Lough-Leane, à moins d'un quart de mille.

Lord Piborne avait fait choix de l'un des meilleurs de l'endroit. Par malheur, cet hôtel était alors «boycotté». Ce néologisme irlandais vient du nom d'un certain capitaine Boycott, lequel avait réclamé l'assistance de la police pour engranger ses récoltes, les manouvriers du pays se refusant à travailler sur son domaine. Être mis en quarantaine, c'est précisément ce que signifie le mot boycotter. Et, si l'hôtel en question subissait la rigueur de cette mise en quarantaine, c'est que son propriétaire avait procédé par éviction contre quelques-uns de ses tenanciers. Il n'y avait donc plus chez lui ni gens de service, ni cuisiniers, et les fournisseurs n'auraient rien osé lui vendre.

Le marquis et la marquise Piborne durent se rendre à un autre hôtel, en remettant au lendemain leur départ pour les lacs. Après s'être occupé des bagages de son maître, le groom reçut ordre de se tenir à sa disposition pendant toute la soirée. De là, interdiction formelle de quitter l'antichambre, tandis que le jeune Piborne faisait le gentleman au milieu des touristes, qui lisaient, causaient ou jouaient dans le grand salon.

Le lendemain, une voiture attendait au bas du perron de l'établissement. C'était un large et confortable landau, pouvant se découvrir, avec siège derrière pour John et Marion, et siège devant, sur lequel le groom prendrait place près du cocher. Dans les coffres, on enferma le linge et les vêtements de rechange, des provisions en quantité suffisante pour parer aux diverses éventualités du voyage, retards possibles, insuffisance des hôtels, car il convenait que les repas de Leurs Seigneuries fussent partout et toujours assurés. Mais Elles n'avaient pas l'intention de monter dans cette voiture au départ de Killarney.

En effet, avec ce bon sens pratique dont lord Piborne se targuait habituellement,—même lors des discussions de la Chambre haute,—il avait divisé son itinéraire en deux parties distinctes: la premièrecomprenait l'exploration des lacs et devait s'exécuter par eau; la seconde comportait l'exploration du comté jusqu'au littoral et devait s'exécuter par terre. Il suit de là que le landau ne serait appelé à transporter les nobles excursionnistes que pendant cette dernière partie du voyage. Aussi, se mit-il en route dès le matin, afin d'aller les attendre à Brandons-cottage, à l'extrémité des lacs Killarney, dont il aurait contourné les rives orientales. Or, comme, dans sa sagesse, lord Piborne avait fixé à trois jours la durée de la traversée des lacs, la femme de chambre, le valet de chambre et le groom ne pouvaient quitter leurs maîtres durant ces trois jours. Que l'on juge s'il fut satisfait, notre jeune garçon, à la pensée qu'il allait naviguer sur ces eaux resplendissantes!

Ce n'était pas la mer, il est vrai,—la mer immense, infinie, qui va d'un continent à l'autre. Il n'y avait là que des lacs, n'offrant au commerce aucun débouché, et dont la surface n'est sillonnée que par les embarcations des touristes. Mais enfin, même en ces conditions, cela était pour réjouir P'tit-Bonhomme. Hier, pour la seconde fois, il était monté en chemin de fer... Aujourd'hui, pour la première fois, il allait monter en bateau.

Pendant que John et Marion, suivis du groom, faisaient à pied le mille qui sépare Killarney de la rive septentrionale des lacs, une calèche y conduisait le marquis, la marquise et leur fils. Au coin d'une place, P'tit-Bonhomme entrevit la cathédrale qu'il n'avait pas eu le temps de visiter. Peu de monde dans les rues, plutôt des flâneurs que des travailleurs. En effet, l'animation de Killarney est limitée aux quelques mois pendant lesquels dix à douze mille excursionnistes y affluent de tous les points du Royaume-Uni. Alors il semble que la population ne soit uniquement composée que de cochers et de bateliers, lesquels s'y disputent, sans trop l'injurier mais en l'exploitant sans vergogne, la clientèle de passage.

A l'appontement, une embarcation avec cinq hommes, quatre aux avirons, un à la barre, attendait Leurs Seigneuries. Des bancs rembourrés, un tendelet pour le cas où le soleil serait trop ardentou la pluie trop persistante, assuraient le confort des passagers. Lord et lady Piborne s'installèrent sur ces bancs; le comte Ashton prit place à leur côté; les domestiques et le groom s'assirent à l'avant; l'amarre fut larguée, les avirons plongèrent simultanément et l'embarcation s'éloigna de la rive.

Les lacs de Killarney recouvrent vingt et un kilomètres superficiels de cette région lacustre. Ils sont au nombre de trois: le lac Supérieur, qui reçoit les eaux de la contrée recueillies par les rivières Grenshorn et Doogary; le lac Muckross ou Tore, où s'épanchent les eaux de l'Owengariff, après avoir suivi l'étroit canal du Lough-Range; le lac Inférieur, le Lough-Leane, qui se décharge par la Lawne et autres tributaires entraînés vers la baie Dingle, sur le littoral de l'Atlantique. Il faut observer que le courant des lacs s'établit du sud au nord,—ce qui explique pourquoi le lac Inférieur occupe une position septentrionale par rapport aux autres.

Vu en plan géométral, l'ensemble de ces trois bassins représente assez exactement un gros palmipède, pélican ou autre, ayant pour patte le canal du Lough-Range, pour griffe le lac Supérieur, pour corps le Muckross et le Lough-Leane. Comme l'embarcation s'était détachée de la rive nord du Lough-Leane, l'exploration se poursuivrait de l'aval à l'amont, le lac Inférieur d'abord, le lac Muckross ensuite, puis, en remontant par le canal du Lough-Range, le lac Supérieur. D'après le programme de lord Piborne, une journée devait être consacrée à la visite de chaque lac.

Au sud et à l'ouest de cette région, les plus hauts systèmes orographiques de la Verte Erin chevauchent jusqu'à cette admirable baie de Bantry, taillée dans la côte du comté de Cork. Là est le petit port de pêche Glengariff, dans lequel Hoche et ses quatorze mille hommes débarquèrent, en 1796, lorsque la République française les envoya au secours de ses frères d'Irlande.

Lough-Leane, le plus vaste des trois lacs, mesure cinq milles et demi de longueur et trois de largeur. Ses rives à l'est, dominées par les chaînes du Carn-Tual, sont encadrées de bois verdoyants, quiappartiennent pour la plupart au domaine de Muckross. A sa surface émergent un certain nombre d'îles, Brown, Lamb, Héron, Mouse, entre lesquelles l'île Ross est la plus importante, et Innisfallen la plus belle.

Ce fut vers celle-ci que l'embarcation se dirigea d'abord. Le temps était superbe, le soleil dispensait largement ses rayons dont il est trop souvent avare envers cette province. Une légère brise ridait la surface des eaux. P'tit-Bonhomme s'enivrait de ces salutaires effluves, en même temps que ses regards admiraient les sites enchanteurs qui se diversifiaient avec le déplacement du bateau. Il se fût bien gardé d'exprimer ses sentiments par des interjections intempestives. On l'eût prié de se taire.

Et, en vérité, lord et lady Piborne auraient pu s'étonner qu'un être sans éducation et sans naissance fût sensible à ces beautés naturelles, créées pour le plaisir des yeux aristocratiques. D'ailleurs, Leurs Seigneuries faisaient cette excursion,—on ne l'a pas oublié,—parce qu'il convenait que des gens de leur rang l'eussent faite, et, probablement, il n'en resterait rien dans leur souvenir. Quant au comte Ashton, voilà qui ne le touchait guère! Il avait emporté quelques lignes et il se promettait bien de pêcher, tandis que ses augustes parents iraient, par devoir, visiter les cottages ou les ruines des environs.

Ce fut là ce qui chagrina surtout P'tit-Bonhomme. En effet, lorsque l'embarcation accosta Innisfallen, le marquis et la marquise débarquèrent, et, à la proposition qu'ils adressèrent à leur fils de les accompagner:

«Merci, répondit ce charmant garçon, j'aime mieux pêcher pendant votre promenade!

—Pourtant, reprit lord Piborne, il y a là les vestiges d'une abbaye célèbre, et mon ami lord Kenmare, à qui appartient cette île, ne me pardonnerait pas...

—Si le comte préfère... dit nonchalamment la marquise.

—Certes... je préfère, répondit le comte Ashton, et mon groom restera pour me préparer mes hameçons.»

Le marquis et la marquise partirent donc, suivis de Marion et de John, et voilà pourquoi, à son vif déplaisir, obligé d'obéir aux caprices du jeune Piborne, P'tit-Bonhomme ne vit rien des curiosités archéologiques d'Innisfallen. Au surplus, le marquis et la marquise n'en rapportèrent aucune impression ni sérieuse ni durable. Que pouvaient dire à leur esprit indifférent ou blasé les beautés de ce monastère dont la fondation remonte auVIesiècle, la disposition des quatre édifices qui le composent, la chapelle romane avec les fines ciselures de son cintre, tout cet ensemble perdu sous une luxuriante verdure, au milieu des groupes de houx, d'ifs, de frênes, d'arbousiers, dont les plus remarquables échantillons semblent appartenir à cette île, «l'île des Saints», que Mllede Bovet a si justement appelée le joyau de Killarney?

Mais, si le comte Ashton avait refusé d'accompagner Leurs Seigneuries pendant l'heure qu'ils consacrèrent à explorer Innisfallen, il ne faudrait pas croire qu'il eût perdu son temps. Sans doute, une belle truite lui avait échappé par sa faute, et son dépit s'était traduit par d'interminables reproches aussi peu mérités que grossiers envers son groom. Il est vrai, deux ou trois anguilles, ferrées par son hameçon, lui paraissaient bien préférables à ces ruines imbéciles, dont il ne se souciait en aucune façon.

Et cela lui paraissait à tel point digne d'occuper ses loisirs, qu'il ne voulut même pas parcourir l'île Ross, où l'embarcation s'arrêta une heure plus tard. Il envoya de nouveau sa ligne dans ces eaux limpides, et P'tit-Bonhomme dut se tenir à sa disposition, tandis que lord et lady Piborne promenaient leur majestueuse indifférence sous les magnifiques ombrages de lord Kenmare.

Car elle fait partie du superbe domaine de ce nom, cette île de quatre-vingts hectares, que son propriétaire a réunie par une chaussée à la rive orientale du lac, non loin de son château, vieille forteresse féodale duXIVesiècle. Ce qui choqua peut-être le marquis et la marquise, c'est que l'île Ross et le parc sont libéralement ouverts aux habitants du pays, aux excursionnistes, à quiconque aime les tapisverdoyants, émaillés de menthes et d'asphodèles, entre les touffes arborescentes des azalées et des rhododendrons, sous la ramure d'arbres séculaires.

Après une exploration de deux heures, coupée de haltes fréquentes, Leurs Seigneuries revinrent au petit port où les attendait l'embarcation. Le comte Ashton était en train de morigéner son groom, auquel le marquis et la marquise n'hésitèrent pas à donner tort, sans daigner l'entendre. Et le tort de P'tit-Bonhomme venait de ce que la pêche avait été peu fructueuse, le poisson s'étant gardé de mordre aux hameçons du gentleman. De là, une mauvaise humeur qui devait persister jusqu'au soir.

On se rembarqua, et les bateliers se dirigèrent vers le milieu du lac, afin de visiter la murmurante cascade d'O'Sullivan, sur la rive occidentale, avant de gagner l'embouchure du Lough-Range, près de laquelle se trouvait Dinish-cottage, où lord Piborne comptait passer la nuit.

P'tit-Bonhomme avait repris sa place à l'avant, le cœur gonflé des injustices dont on l'accablait. Mais bientôt il les oublia, laissant son imagination l'entraîner sous ces eaux dormantes. N'avait-il pas lu, dans le Guide, cette curieuse légende relative aux lacs de Killarney? Là, jadis, se développait une heureuse vallée qu'une vanne protégeait contre le trop plein des cours d'eau du voisinage. Un jour, la jeune fille, gardienne de cette vanne, l'ayant baissée par imprudence, les eaux se précipitèrent en torrents. Villages et habitants furent engloutis avec leur chef, le «thanist». Depuis cette époque, paraît-il, ils vivent au fond du lac, et, en prêtant l'oreille, on peut les entendre fêter leurs dimanches dans ce royaume des anguilles et des truites, sous les nappes immobiles du Lough-Leane.

Il était quatre heures, lorsque Leurs Seigneuries prirent terre à Dinish-cottage, près de la bouche du Lough-Range, sur sa rive gauche, au fond de la baie de Glena. Elles se disposèrent à y coucher dans des conditions assez acceptables. Mais, lorsque P'tit-Bonhomme fut congédié vers neuf heures, il reçut ordre formel de regagnersa chambre, et n'eut pas même alors quelques heures de liberté.


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