IVL'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE.

LES FEMMES S'APITOYAIENT SUR SON SORT.(Page 27.)—Oui... oui!.. on le recommandera! répondit négligemmentM. O'Bodkins. Lorsqu'ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune façon, et pourvu que mes livres soient à jour...—Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose...—D'accord, répliqua O'Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il me semble que personne n'a lieu de se plaindre.»Et le docteur s'en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur.M. O'Bodkins était le directeur de la «ragged-school» de Galway, petite ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest de la province du Connaught. Cette province est la seule où les catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c'est là, comme dans le Munster, que le gouvernement anglais prend à tâche de refouler l'Irlande non protestante.On connaît le type d'original auquel se rapporte ce M. O'Bodkins, et il ne mérite pas d'être classé parmi les plus bienveillants de la race humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n'ont pas eu de jeunesse et qui n'auront point de vieillesse, ayant toujours été ce qu'ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent, venus au monde avec des lunettes d'or et qu'on fera bien de leur laisser dans la tombe, n'ayant eu ni un ennui d'existence ni un souci de famille, possédant juste ce qu'il faut de cœur pour vivre, et qu'un sentiment d'amour, d'amitié, de pitié, de sympathie, n'a jamais su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais malheureux—pas même du malheur des autres.Tel était O'Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était précisément né pour être directeur d'une ragged-school.Ragged-school, c'est l'école des déguenillés, et l'on a vu de quelle admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent les livres de M. O'Bodkins. Il avait pour aides, d'abord une vieille fumeuse,la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un ancien pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre diable, les yeux bons, la physionomie empreinte d'une jovialité naturelle, le nez un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique chez l'Irlandais, valait infiniment mieux que les trois quarts des misérables recueillis dans cette espèce de lazaret scolaire.Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs parents que la plupart n'ont jamais connus, nés du ruisseau et de la borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui y retourneront, lorsqu'ils auront l'âge de travailler. Quel rebut de la société! Quelle dégradation morale! Quelle agglomération de larves humaines, destinées à faire des monstres! Et, en effet, de ces graines jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir?On en comptait une trentaine dans l'école de Galway, depuis trois ans jusqu'à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la mortalité une part importante,—ce qui n'est pas une grande perte, à en croire le docteur.Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n'est capable de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction, un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire s'épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever ces malheureux, d'autres éducateurs que l'un de ces mannequins dont M. O'Bodkins nous offre le déplorable type, et qu'il n'est point rare de rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l'Irlande.P'tit-Bonhomme était l'un des moins âgés de cette ragged-school. Il n'avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant! Il aurait pu porter sur son front cette navrante locution française: Pas de chance! Avoir été traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s'être vu réduit à l'état de manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié dequelques bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la ragged-school de Galway! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour trouver pire encore?...Certes, c'était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes. Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu renoncer à découvrir son origine. P'tit-Bonhomme ne se souvenait que de ceci: c'est qu'il avait vécu chez une méchante femme en même temps qu'une autre fillette qui l'embrassait parfois, et aussi une petite qui était morte... Où cela s'était-il passé?... Il ne savait pas. Qu'il fût un enfant abandonné ou qu'il eût été volé à sa famille, personne n'aurait pu le dire.Depuis qu'il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s'apitoyaient sur son sort. On lui avait conservé le nom de P'tit-Bonhomme. Des familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant trois mois. Mais la paroisse n'était pas riche. Bien des malheureux vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n'en existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de Galway, et voilà neuf mois qu'il végétait au milieu de ce ramassis de mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu'il en sortirait, que deviendrait-il? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas âge, l'existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de vie ou de mort,—question qui ne reste que trop souvent sans réponse!Ainsi P'tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et de M. O'Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses. Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres maladies de l'enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé...au fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés.Mais, pour ce qui est de la santé, si P'tit-Bonhomme supportait impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de vue de son développement intellectuel et moral? Comment résisterait-il au contact de ces «rogues», comme disent les Anglais, au milieu de ces gnomes vicieux de corps et d'esprit, les uns nés on ne sait où ni de qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les colonies pénitentiaires, à moins qu'ils ne fussent fils de suppliciés!Et, même il y en avait un dont la mère «faisait son temps» à l'île Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains du fameux Berry.Ce garçon se nommait Carker. A douze ans, il semblait déjà prédestiné à marcher sur les traces de ses parents. On ne s'étonnera pas qu'au milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu'un. Il jouissait d'une certaine considération, étant perverti et pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant les crimes, lorsque l'école les aurait vomis comme une écume sur les grandes routes.Hâtons-nous de le dire, P'tit-Bonhomme n'éprouvait que de l'aversion pour ce Carker, bien qu'il ne cessât de le regarder avec de grands yeux, pleins d'étonnement. Jugez donc! le fils d'un homme qui a été pendu!En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements modernes d'éducation où le cube d'air est distribué mathématiquement. Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et le lit est vite fait: on ne le retourne même pas. Des réfectoires? A quoi bon, lorsqu'il s'agit de manger les quelques croûtes et pommes de terre, dont il n'y a pas toujours suffisance. Quant à la matière instructive, c'est M. O'Bodkins qui était chargé de la distribuer auxdéguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, à compter, mais il n'y obligeait personne, et, après deux ou trois ans passés sous sa férule, on n'eût pas trouvé une dizaine de ces enfants qui fussent en état de déchiffrer une affiche. P'tit-Bonhomme, quoiqu'il fût l'un des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, montrant un certain goût à s'instruire,—ce qui lui valait mille sarcasmes. Quelle misère, et aussi quelle responsabilité sociale, quand une intelligence, qui ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans culture! Sait-on ce que l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune cerveau, dans lequel la nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas?Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de quelques coppers—recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte spécial—fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants. De jeux, de divertissements, aucuns,—à moins que ce ne soit un plaisir de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,—ce qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de lâcheté que de cruauté.La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école.Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme étaitle plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il la force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se défendre!Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de «vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône. Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non! il préférait rester avec Grip.«Tu n' sors pas? lui disait celui-ci.—Non, Grip.—Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir!—J'aime mieux être battu.»Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée. Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire honneur à son maître.Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires amusantes, et qu'il les racontait joyeusement.Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu de la ténébreuse école.Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance. Celui-ci,nous le répétons, supportait cela avec une très philosophique résignation.«Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme.—Qu' veux-tu?—Il est bien méchant, Carker!—Certes... bien méchant.—Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?...—Taper?...—Et aussi sur les autres?»Grip haussait les épaules.«Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?...—J' sais pas.—Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...»Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre.«Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises bêtes?—Bah! ça n' vaut pas la peine!—Ah! si j'avais tes jambes et tes bras...—Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en servir pour travailler.—Tu crois?...—Sûr.—Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous essaierons... veux-tu?...»Grip voulait bien.Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme, des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée, sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés du nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repasdans la cabane de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit par la main, et courant pour s'échauffer.Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente. P'tit-Bonhommeaurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à l'intérieur des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages, leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C'était pour lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d'argent. Et les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en visiter les belles chambres, celles duRoyal-Hôtelsurtout! Mais les domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui est pire,comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur recevoir quelque caresse...Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables. Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes de cuisine!Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur estomac se contracter de spasmes douloureux.«Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!... Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!»Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil, devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait:«Que ça doit être bon!—J' t'en réponds! répliquait Grip.—En as-tu mangé?...—Un' fois.—Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme.Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la ragged-school lui donnait asile.Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un gâteau lui ferait plaisir.«J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il.—Et pourquoi, mon enfant?...—Parce que ce serait plus gros.»Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours d'existence.«Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.—Oh!... On dirait que c'est sucré!—J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre, encore!»Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie, l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran, posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,—autre ressemblance avec l'Espagne,—et, en arrière, les sauvages montagnes du Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les États-Unis d'Amérique.Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le gagne-pain à l'homme.«Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme.—Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête.—Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?...—T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?...—Tu irais loin... loin...—Ça viendra p't'être!» répondit Grip.Enfin, il ne l'était pas.Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh. Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres, les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip affirmât—d'après ce qu'il avait ouï dire,—que «c'était du gâteau à la crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes.Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un tremblement de terre aurait à moitié détruite. Etencore les ruines ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. Ici, de ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à peine ébauchés dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l'œuvre de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se dégageait qu'une impression de morne tristesse.Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs, c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme, et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de rentrer à la ragged-school!IVL'ENTERREMENT D'UNE MOUETTE.Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être. Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances. L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant, après avoir regardé en arrière.Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme? Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route, ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenirvague et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le berçait sur ses genoux.«Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour à son compagnon.—Què joli nom!» répondit Grip.Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?... Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère... loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip, et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui...«J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait! disait P'tit-Bonhomme.—Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour faire plaisir à l'enfant.D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise engeance acharnée contre son protégé.Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school, attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir, perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et étroites.L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein jour.P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait quelquefois parlé de Dieu,—Dieu qui est le père à tous. Il se rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant, sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une souris qui regagne son trou.Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à personne,—pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres. Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss, il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu.«Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre noire.—Oui... Dieu?...—Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!»A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il n'osa pas interroger Kriss à ce sujet.P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en rapporter au dire de Kriss.Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip.«Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer?Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)—Quèqu'fois, p'tit!—Où se trouve-t-il, l'enfer?—J' sais pas.—Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera Carker?...—Oui... et à grand feu!—Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis?—Toi?... méchant?... Non... j' crois pas!—Alors, je ne serai pas brûlé?...—Pas même d'un ch'veu!—Ni toi, Grip?...—Ni moi... bien sûr!»Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée.Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant les préceptes de M. O'Bodkins.En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas grand'chose, M. O'Bodkins!—et qui ne produisait pas! Au moins les autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien.Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur lui un regard sévère à travers ses lunettes.P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de comptable et de directeur.«Tu ne veux rien faire?... lui dit-il.—Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je fasse?—Quelque chose qui paye ce que tu coûtes!—Je voudrais bien, mais je ne sais pas.—On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions...—Je suis trop petit, et on ne veut pas.—Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours quelque chose à trouver...—Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas les chasser!—Vraiment!... As-tu des mains?...—Oui.—Et as-tu des jambes?—Oui.—Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose!—Demander des coppers!»Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il rougissait à la pensée de tendre la main.«Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il.—Ah! tu ne pourrais pas?...—Non!—Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là, si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!»Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon! L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la vie pour ce pauvre petit être!Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera jamais assez sur leur sort!Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les excitations des polissons de l'école.Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides conseils ni les coups.Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un acharnement qui s'expliquait par sa perversité.«Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour.—Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme.—Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend!—Prendre?...—Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il vient tout seul.—Laisse-moi, Carker!—Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir...—C'est voler, cela!—Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or, et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à rien!—Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant.—Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça fait? On y est aussi bien qu'ici—et même mieux. On vous y donne du pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content.—Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre comme une balle.Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la bande.«Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant les poings.Cette fois, il était vraiment en colère, Grip.«Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais quand je m' mets à taper...»Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur affaire» à tous les deux!«Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une certaine commisération.—Brûlé?...—Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!»Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants. Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez P'tit-Bonhomme.Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient décidés à se venger du surveillant et de son protégé.Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible. La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable, P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des mauvais traitements.Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les voiles blanches s'effacer à l'horizon.Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les premiers mouvements.Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school.Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à leur tête.S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir. Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre dont il l'atteignit.P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait reçu le coup.«Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il.Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant grâce pour l'oiseau.«Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais pas la mouette!... pas la mouette!»Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient saillie sous la peau! Et toujours il criait:«Grâce... Carker... grâce pour la mouette!»Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre, sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un abri entre les roches.Efforts inutiles.«Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme.Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer, il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et l'envoya sur les galets.«Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...»Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la mouette.Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de hurrahs frénétiques.P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,—une colère aveuglante,—et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine.«Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker.Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis, tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes, il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de l'asphyxier.Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers Carker, qui s'enfuit avec toute la bande.En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne l'eût saisi et ramené à demi évanoui.Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main:«Viens... viens!» lui dit-il.P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et, creusant un trou dans le sable, il l'y enterra.Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une pauvre mouette humaine!VENCORE LA RAGGED-SCHOOL.En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M. O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève de Salthill.Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M. O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique, que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le surveillant de l'école.A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé, de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du moins l'enfant se trouvait en sûreté.Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de lahaute Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, de bises, de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de l'Amérique septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent sur l'Europe.

LES FEMMES S'APITOYAIENT SUR SON SORT.(Page 27.)

LES FEMMES S'APITOYAIENT SUR SON SORT.(Page 27.)

—Oui... oui!.. on le recommandera! répondit négligemmentM. O'Bodkins. Lorsqu'ils ne sont plus ici, cela ne me regarde en aucune façon, et pourvu que mes livres soient à jour...

—Et puis, si la maladie les emporte, repartit le docteur en prenant sa canne et son chapeau, la perte ne sera pas grande, je suppose...

—D'accord, répliqua O'Bodkins. Je les inscrirai à la colonne des décès, et leur compte sera balancé. Or, quand un compte est balancé, il me semble que personne n'a lieu de se plaindre.»

Et le docteur s'en alla, après avoir serré la main de son interlocuteur.

M. O'Bodkins était le directeur de la «ragged-school» de Galway, petite ville située sur la baie et dans le comté du même nom, au sud-ouest de la province du Connaught. Cette province est la seule où les catholiques puissent posséder des propriétés foncières, et c'est là, comme dans le Munster, que le gouvernement anglais prend à tâche de refouler l'Irlande non protestante.

On connaît le type d'original auquel se rapporte ce M. O'Bodkins, et il ne mérite pas d'être classé parmi les plus bienveillants de la race humaine. Un homme gros et court, un de ces célibataires qui n'ont pas eu de jeunesse et qui n'auront point de vieillesse, ayant toujours été ce qu'ils sont, ornés de cheveux qui ne tombent ni ne blanchissent, venus au monde avec des lunettes d'or et qu'on fera bien de leur laisser dans la tombe, n'ayant eu ni un ennui d'existence ni un souci de famille, possédant juste ce qu'il faut de cœur pour vivre, et qu'un sentiment d'amour, d'amitié, de pitié, de sympathie, n'a jamais su émouvoir. Il est de ces êtres ni bons ni méchants, qui passent sur terre sans faire le bien, mais sans faire le mal, et qui ne sont jamais malheureux—pas même du malheur des autres.

Tel était O'Bodkins, et, nous en conviendrons volontiers, il était précisément né pour être directeur d'une ragged-school.

Ragged-school, c'est l'école des déguenillés, et l'on a vu de quelle admirable exactitude, de quelle entente du doit et avoir témoignent les livres de M. O'Bodkins. Il avait pour aides, d'abord une vieille fumeuse,la mère Kriss, sa pipe toujours à la bouche, puis un ancien pensionnaire de seize ans, nommé Grip. Celui-ci, un pauvre diable, les yeux bons, la physionomie empreinte d'une jovialité naturelle, le nez un peu relevé, ce qui est un signe caractéristique chez l'Irlandais, valait infiniment mieux que les trois quarts des misérables recueillis dans cette espèce de lazaret scolaire.

Ces déguenillés sont des enfants orphelins ou abandonnés de leurs parents que la plupart n'ont jamais connus, nés du ruisseau et de la borne, des polissons ramassés à même les rues et sur les routes, et qui y retourneront, lorsqu'ils auront l'âge de travailler. Quel rebut de la société! Quelle dégradation morale! Quelle agglomération de larves humaines, destinées à faire des monstres! Et, en effet, de ces graines jetées au hasard entre les pavés, que pourrait-il sortir?

On en comptait une trentaine dans l'école de Galway, depuis trois ans jusqu'à douze, vêtus de loques, incessamment affamés, ne se nourrissant que des restes de la charité publique. Plusieurs étaient malades, ainsi que nous venons de le voir, et, de fait, ces enfants fournissent à la mortalité une part importante,—ce qui n'est pas une grande perte, à en croire le docteur.

Et il a raison, si aucun soin, si aucune moralisation n'est capable de les empêcher de devenir des êtres malfaisants. Cependant il y a une âme sous ces tristes enveloppes, et avec une meilleure direction, un dévouement de missionnaire, on arriverait peut-être à la faire s'épanouir vers le bien. Dans tous les cas, il faudrait, pour élever ces malheureux, d'autres éducateurs que l'un de ces mannequins dont M. O'Bodkins nous offre le déplorable type, et qu'il n'est point rare de rencontrer, même ailleurs que dans les comtés besoigneux de l'Irlande.

P'tit-Bonhomme était l'un des moins âgés de cette ragged-school. Il n'avait pas quatre ans et demi. Pauvre enfant! Il aurait pu porter sur son front cette navrante locution française: Pas de chance! Avoir été traité, comme on sait, par ce Thornpipe, s'être vu réduit à l'état de manivelle, puis, arraché à ce bourreau grâce à la pitié dequelques bonnes âmes de Westport, et être maintenant un hôte de la ragged-school de Galway! Et, quand il la quittera, ne sera-ce pas pour trouver pire encore?...

Certes, c'était un bon sentiment qui avait conduit le curé de la paroisse à enlever ce malheureux être au montreur de marionnettes. Après avoir vainement fait des recherches à son sujet, il avait fallu renoncer à découvrir son origine. P'tit-Bonhomme ne se souvenait que de ceci: c'est qu'il avait vécu chez une méchante femme en même temps qu'une autre fillette qui l'embrassait parfois, et aussi une petite qui était morte... Où cela s'était-il passé?... Il ne savait pas. Qu'il fût un enfant abandonné ou qu'il eût été volé à sa famille, personne n'aurait pu le dire.

Depuis qu'il avait été recueilli à Westport, on avait pris soin de lui tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. Les femmes s'apitoyaient sur son sort. On lui avait conservé le nom de P'tit-Bonhomme. Des familles le gardèrent huit jours, quinze jours. Ce fut ainsi pendant trois mois. Mais la paroisse n'était pas riche. Bien des malheureux vivaient à sa charge. Si elle eût possédé une maison de charité pour les enfants, notre petit garçon y aurait eu sa place. Or, il n'en existait pas. Aussi avait-il dû être envoyé à la ragged-school de Galway, et voilà neuf mois qu'il végétait au milieu de ce ramassis de mauvais garnements. Quand en sortirait-il, et, lorsqu'il en sortirait, que deviendrait-il? Il est de ces déshérités pour lesquels, dès le bas âge, l'existence, avec ses exigences quotidiennes, est une question de vie ou de mort,—question qui ne reste que trop souvent sans réponse!

Ainsi P'tit-Bonhomme était depuis neuf mois confié aux soins de la vieille Kriss à demi abrutie, de ce pauvre Grip résigné à son sort, et de M. O'Bodkins, cette machine à balancer des recettes et des dépenses. Cependant sa bonne constitution lui avait permis de résister à tant de causes de destruction. Il ne figurait pas encore sur le grand livre du directeur, à la colonne des rougeoles, des scarlatines et autres maladies de l'enfance, sans quoi son compte eût été déjà réglé...au fond de la fosse commune que Galway réserve à ses déguenillés.

Mais, pour ce qui est de la santé, si P'tit-Bonhomme supportait impunément de telles épreuves, que ne pouvait-on craindre au point de vue de son développement intellectuel et moral? Comment résisterait-il au contact de ces «rogues», comme disent les Anglais, au milieu de ces gnomes vicieux de corps et d'esprit, les uns nés on ne sait où ni de qui, les autres, pour la plupart, venus de parents relégués dans les colonies pénitentiaires, à moins qu'ils ne fussent fils de suppliciés!

Et, même il y en avait un dont la mère «faisait son temps» à l'île Norfolk, au centre des mers australiennes, et dont le père, condamné à mort pour assassinat, avait fini à la prison de Newgate par les mains du fameux Berry.

Ce garçon se nommait Carker. A douze ans, il semblait déjà prédestiné à marcher sur les traces de ses parents. On ne s'étonnera pas qu'au milieu de ce monde abominable de la ragged-school, il fût quelqu'un. Il jouissait d'une certaine considération, étant perverti et pervertissant, ayant ses flatteurs et ses complices, chef indiqué des plus méchants, toujours prêts à quelques mauvais coups, en attendant les crimes, lorsque l'école les aurait vomis comme une écume sur les grandes routes.

Hâtons-nous de le dire, P'tit-Bonhomme n'éprouvait que de l'aversion pour ce Carker, bien qu'il ne cessât de le regarder avec de grands yeux, pleins d'étonnement. Jugez donc! le fils d'un homme qui a été pendu!

En général, ces écoles ne ressemblent guère aux établissements modernes d'éducation où le cube d'air est distribué mathématiquement. Le contenant est approprié au contenu. De la paille pour literie, et le lit est vite fait: on ne le retourne même pas. Des réfectoires? A quoi bon, lorsqu'il s'agit de manger les quelques croûtes et pommes de terre, dont il n'y a pas toujours suffisance. Quant à la matière instructive, c'est M. O'Bodkins qui était chargé de la distribuer auxdéguenillés de Galway. Il devait apprendre à lire, à écrire, à compter, mais il n'y obligeait personne, et, après deux ou trois ans passés sous sa férule, on n'eût pas trouvé une dizaine de ces enfants qui fussent en état de déchiffrer une affiche. P'tit-Bonhomme, quoiqu'il fût l'un des plus jeunes, contrastait avec ses camarades, montrant un certain goût à s'instruire,—ce qui lui valait mille sarcasmes. Quelle misère, et aussi quelle responsabilité sociale, quand une intelligence, qui ne demanderait qu'à être cultivée, reste sans culture! Sait-on ce que l'avenir perd à la stérilisation d'un jeune cerveau, dans lequel la nature a peut-être déposé de bons germes qui ne produiront pas?

Si le personnel de l'école travaillait à peine de la tête, ce n'est pas parce qu'il travaillait honorablement de ses mains. Ramasser un peu de combustible pour l'hiver, mendier des lambeaux de vêtements chez les personnes charitables, recueillir le crottin des chevaux et des bestiaux pour l'aller vendre dans les fermes au prix de quelques coppers—recette à laquelle M. O'Bodkins ouvrait un compte spécial—fouiller les tas d'ordures accumulées au coin des rues, autant que possible avant les chiens et, s'il le fallait, après s'être battus avec eux, telles étaient les occupations quotidiennes de ces enfants. De jeux, de divertissements, aucuns,—à moins que ce ne soit un plaisir de s'égratigner, de se pincer, de se mordre, de se frapper du pied et du poing, sans parler des mauvais tours que l'on jouait à Grip. Il est vrai, ce brave garçon prenait cela sans trop s'en inquiéter,—ce qui poussait Carker et les autres à s'acharner sur lui avec autant de lâcheté que de cruauté.

La seule chambre à peu près propre de la ragged-school était celle du directeur. Il va de soi qu'il n'y laissait jamais entrer personne. Ses livres eussent été vite mis en pièces, leurs feuilles dispersées à tous les vents. Aussi ne lui déplaisait-il pas que ses «élèves» fussent dehors, errant à l'aventure, vagabondant, polissonnant, et c'était toujours trop tôt, à son gré, qu'il les voyait revenir, lorsque le besoin de manger ou de dormir les ramenait à l'école.

Avec son esprit sérieux, ses bons instincts, P'tit-Bonhomme étaitle plus ordinairement en butte, non seulement aux sottes plaisanteries de Carker et de cinq ou six autres qui ne valaient pas mieux, mais aussi à leurs brutalités. Il évitait de se plaindre. Ah! que n'avait-il la force? Comme il se serait fait respecter, comme il aurait rendu coup de poing pour coup de poing, coup de pied pour coup de pied, et quelle colère s'amassait en son cœur de se sentir trop faible pour se défendre!

Il était, d'ailleurs, celui qui sortait le moins de l'école, trop heureux d'y goûter un peu de calme, lorsque ces garnements vaguaient aux alentours. C'était sans doute au préjudice de son bien-être, car il aurait pu trouver quelque morceau de rebut à ronger, un gâteau de «vieux cuit» à acheter pour deux ou trois coppers dus à l'aumône. Mais il répugnait à tendre la main, à courir derrière les cars, dans l'espoir d'attraper une menue monnaie, et surtout à dérober quelque babiole aux étalages, et Dieu sait si les autres s'en privaient! Non! il préférait rester avec Grip.

«Tu n' sors pas? lui disait celui-ci.

—Non, Grip.

—Carker t' battra, si tu n'as rien rapporté c' soir!

—J'aime mieux être battu.»

Grip éprouvait pour P'tit-Bonhomme une affection qui était partagée. Ne manquant pas d'intelligence, sachant lire et écrire, il essayait d'apprendre à l'enfant un peu de ce qu'il avait appris. Aussi, depuis qu'il se trouvait à Galway, P'tit-Bonhomme commençait-il à montrer quelque progrès en lecture tout au moins, et promettait de faire honneur à son maître.

Il convient d'ajouter que Grip connaissait un tas d'histoires amusantes, et qu'il les racontait joyeusement.

Avec ses éclats de rire dans ce sombre milieu, il semblait à P'tit-Bonhomme que ce brave garçon jetait un rayon de lumière au milieu de la ténébreuse école.

Ce qui irritait particulièrement notre héros, c'était que les autres s'en prissent à Grip et en fissent l'objet de leur malveillance. Celui-ci,nous le répétons, supportait cela avec une très philosophique résignation.

«Grip!... lui disait parfois P'tit-Bonhomme.

—Qu' veux-tu?

—Il est bien méchant, Carker!

—Certes... bien méchant.

—Pourquoi ne tapes-tu pas dessus?...

—Taper?...

—Et aussi sur les autres?»

Grip haussait les épaules.

«Est-ce que tu n'es pas fort, Grip?...

—J' sais pas.

—Tu as pourtant de grands bras, de grandes jambes...»

Oui, il était grand, Grip, et maigre comme une tige de paratonnerre.

«Eh bien, Grip, pourquoi que tu ne les calottes pas, ces mauvaises bêtes?

—Bah! ça n' vaut pas la peine!

—Ah! si j'avais tes jambes et tes bras...

—Ce qui vaudrait mieux, p'tit, répondait Grip, ce s'rait de s'en servir pour travailler.

—Tu crois?...

—Sûr.

—Eh bien!... nous travaillerons ensemble!... Dis?... nous essaierons... veux-tu?...»

Grip voulait bien.

Quelquefois tous deux sortaient. Grip emmenait l'enfant, lorsqu'il était envoyé en course. Il était misérablement vêtu, P'tit-Bonhomme, des nippes à peine à sa taille, sa culotte trouée, sa veste effilochée, sa casquette sans fond, aux pieds des brogues en cuir de vache, dont la semelle ne tenait que par un bout de corde. Grip, habillé lui-même de haillons, ne valait pas mieux. Les deux faisaient la paire. Cela allait encore, par le beau temps; mais le beau temps, au milieu des comtés du nord de l'Irlande, est aussi rare qu'un bon repasdans la cabane de Paddy. Et alors, sous la pluie, sous la neige, demi-nus, la figure bleuie par le froid, les yeux mordus par la bise, les pieds dévorés par la neige, ces deux misérables faisaient pitié, le grand tenant le petit par la main, et courant pour s'échauffer.

Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)

Telles étaient les occupations de ces enfants. (Page 29.)

Ils erraient ainsi le long des rues de cette Galway, qui a l'aspect d'une bourgade espagnole, seuls parmi une foule indifférente. P'tit-Bonhommeaurait bien voulu savoir ce qu'il y avait à l'intérieur des maisons. A travers leurs étroites fenêtres fermées de grillages, leurs jalousies baissées, impossible de rien distinguer. C'était pour lui des coffres-forts, qui devaient être remplis de sacs d'argent. Et les hôtels où les voyageurs arrivaient en voiture, quel plaisir à en visiter les belles chambres, celles duRoyal-Hôtelsurtout! Mais les domestiques les auraient chassés tous deux comme des chiens, ou, ce qui est pire,comme des mendiants, car les chiens peuvent à la rigueur recevoir quelque caresse...

Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)

Le grand tenant le petit par la main. (Page 32.)

Et lorsqu'ils s'arrêtaient devant les magasins, si insuffisamment approvisionnés pourtant, des bourgades de la haute Irlande, les choses leur paraissaient un entassement de richesses incalculables. Quel regard ils jetaient, ici, sur un étalage de vêtements, eux qui n'étaient vêtus que de loques; là, sur une boutique de chaussures, eux qui marchaient pieds nus! Et connaîtraient-ils jamais cette jouissance d'avoir un habit neuf à leur taille, et une paire de bons souliers dont on leur aurait pris mesure? Non, sans doute, pas plus que tant de malheureux condamnés au rebut des autres, restes de défroque et restes de cuisine!

Il y avait aussi des étals de bouchers, avec de grands quartiers de bœuf pendus au croc, qui auraient suffi à nourrir pendant un mois toute la ragged-school. Lorsque Grip et P'tit-Bonhomme les contemplaient, ils ouvraient la bouche démesurément et sentaient leur estomac se contracter de spasmes douloureux.

«Bah! disait Grip d'un ton jovial, fais aller tes mâchoires, p'tit!... Ça s'ra comme si tu mangeais pour de bon!»

Et devant les gros pains dont la chaude odeur s'échappait du fournil, devant les «cakes» et autres pâtisseries qui excitaient la convoitise du passant, ils restaient là, les dents longues, la langue humide, les lèvres convulsées, la figure famélique, et P'tit-Bonhomme murmurait:

«Que ça doit être bon!

—J' t'en réponds! répliquait Grip.

—En as-tu mangé?...

—Un' fois.

—Ah!» soupirait P'tit-Bonhomme.

Il n'en avait jamais mangé, lui, ni chez Thornpipe, ni depuis que la ragged-school lui donnait asile.

Un jour, une dame, prenant pitié de sa mine pâle, lui demanda si un gâteau lui ferait plaisir.

«J'aimerais mieux un pain, madame, répondit-il.

—Et pourquoi, mon enfant?...

—Parce que ce serait plus gros.»

Une fois, cependant, Grip, ayant gagné quelques pence pour prix d'une commission, acheta un gâteau qui devait bien avoir huit jours d'existence.

«Est-ce bon? demanda-t-il à P'tit-Bonhomme.

—Oh!... On dirait que c'est sucré!

—J' te crois qu' c'est sucré, répliqua Grip, et avec du vrai sucre, encore!»

Quelquefois Grip et P'tit-Bonhomme allaient se promener jusqu'au faubourg de Salthill. De là on peut embrasser l'ensemble de la baie, l'une des plus pittoresques de l'Irlande, les trois îles d'Aran, posées à l'entrée comme les trois cônes de la baie de Vigo,—autre ressemblance avec l'Espagne,—et, en arrière, les sauvages montagnes du Burren, de Clare et les abruptes falaises de Moher. Puis ils revenaient vers le port, sur les quais, le long des docks commencés à l'époque où l'on avait songé à faire de Galway le point de départ d'une ligne de transatlantiques, qui eût été la plus courte entre l'Europe et les États-Unis d'Amérique.

Lorsque tous deux apercevaient les quelques navires mouillés sur la baie ou amarrés à l'entrée du port, ils se sentaient comme irrésistiblement attirés, soupçonnant sans doute que la mer doit être moins cruelle que la terre aux pauvres gens, qu'elle leur promet une existence plus assurée, que la vie est meilleure au plein air vif des océans, loin des bouges empestés des villes, que le métier de marin est, par excellence, celui qui peut garantir la santé à l'enfant et le gagne-pain à l'homme.

«Ça doit être bien beau, Grip, d'aller sur ces bateaux... avec leurs grandes voiles! disait P'tit-Bonhomme.

—Si tu savais c' que ça m' tente! répondait Grip, en hochant la tête.

—Alors pourquoi que tu n'es pas marin sur la mer?...

—T'as raison... Pourquoi que je n' suis pas marin?...

—Tu irais loin... loin...

—Ça viendra p't'être!» répondit Grip.

Enfin, il ne l'était pas.

Le port de Galway est formé par l'embouchure d'une rivière qui sort du Lough Corrib et se jette au fond de la baie. Sur l'autre rive, au delà d'un pont, se développe le curieux village du Claddagh, avec ses quatre mille habitants. Rien que des pêcheurs, qui ont longtemps joui de leur autonomie communale, et dont le maire est qualifié de roi dans les vieilles chartes. Grip et l'enfant venaient parfois jusqu'au Claddagh. Que n'aurait-il donné, P'tit-Bonhomme, pour être un de ces garçons robustes, pétulants, hâlés par les brises, pour être le fils d'une de ces mères vigoureuses, au sang gallicien, un peu sauvages d'aspect comme leur homme. Oui! il enviait cette marmaille bien portante, et vraiment plus heureuse qu'en tant d'autres villes d'Irlande. Des garçons, qui criaient, jouaient, barbotaient... Il aurait voulu être des leurs... Il avait envie d'aller les prendre par la main... Il n'osait, haillonné comme il l'était, et, à le voir s'approcher, ils auraient pu croire qu'il venait leur demander l'aumône. Alors il se tenait à l'écart, une grosse larme perlant à ses yeux, se contentant de traîner ses brogues sur la place du marché, s'enhardissant à regarder les maquereaux aux couleurs scintillantes, les harengs grisâtres, les seuls poissons que recherchent les pêcheurs du Claddagh. Quant aux homards, aux gros crabes, qui abondent aussi entre les roches de la baie, il ne pouvait croire que ce fût bon à manger, bien que Grip affirmât—d'après ce qu'il avait ouï dire,—que «c'était du gâteau à la crème que ces bêtes-là avaient dans l' coque!» Peut-être ne serait-il pas impossible qu'un jour ils s'en rendraient compte par eux-mêmes.

Leur promenade hors de la ville terminée, tous deux regagnaient par les rues étroites et sordides le quartier de la ragged-school. Ils passaient au milieu des ruines, qui font de Galway une bourgade qu'un tremblement de terre aurait à moitié détruite. Etencore les ruines ont-elles leur charme, lorsque c'est le temps qui les a faites. Ici, de ces maisons inachevées faute d'argent, de ces édifices à peine ébauchés dont les murs étaient lézardés, enfin de tout ce qui était l'œuvre de l'abandon et non l'œuvre des siècles, il ne se dégageait qu'une impression de morne tristesse.

Pourtant ce qu'il y avait de plus désolé que les quartiers pauvres de Galway, de plus repoussant que les dernières masures de ses faubourgs, c'était l'abominable et nauséabonde demeure, l'abri insuffisant et répugnant, où la misère entassait les compagnons de P'tit-Bonhomme, et ils ne se hâtaient guère, Grip et lui, lorsque l'heure arrivait de rentrer à la ragged-school!

Au cours de cette pénible existence, dans ce milieu dégradant des déguenillés, P'tit-Bonhomme ne faisait-il pas parfois un retour en arrière? Qu'un enfant, heureux des soins qui l'entourent, des caresses qu'on lui prodigue, se livre tout entier au bonheur de vivre, sans le souci de ce qu'il a été ni de ce qu'il sera, qu'il s'abandonne à l'épanouissement de son jeune âge, cela se conçoit, cela doit être. Hélas! il n'en va pas ainsi lorsque le passé n'a été que souffrances. L'avenir apparaît sous le plus sombre aspect. On regarde en avant, après avoir regardé en arrière.

Et s'il remontait d'une année ou deux, que revoyait-il, P'tit-Bonhomme? Ce Thornpipe, brute et brutal, ce gueux sans pitié, qu'il craignait parfois de rencontrer au coin d'une rue, ou sur une grande route, ouvrant ses larges mains pour le ressaisir. Puis un souvenirvague et terrifiant lui revenait, celui de cette cruelle femme qui le maltraitait, et aussi l'image consolante de cette fillette qui le berçait sur ses genoux.

«Je crois bien me rappeler qu'elle se nommait Sissy[1], dit-il un jour à son compagnon.

—Què joli nom!» répondit Grip.

Au vrai, Grip était persuadé que cette Sissy ne devait exister que dans l'imagination de l'enfant, car on n'avait jamais pu avoir de renseignements sur elle. Mais, quand il semblait douter de son existence, P'tit-Bonhomme avait envie de se fâcher. Oui! il la revoyait en pensée... Est-ce qu'il ne la retrouverait pas un jour?... Qu'était-elle devenue?... Vivait-elle encore chez cette mégère... loin de lui?... Des milles et des milles les séparaient-ils l'un de l'autre?... Elle l'aimait bien et il l'aimait aussi... C'était la première affection qu'il eût éprouvée avant d'avoir rencontré Grip, et il parlait d'elle comme d'une grande fille... Elle était bonne et douce, elle le caressait, elle essuyait ses larmes, elle lui donnait des baisers, elle partageait ses pommes de terre avec lui...

«J'aurais bien voulu la défendre, lorsque la vilaine femme la battait! disait P'tit-Bonhomme.

—Moi aussi, et j' crois qu' j'aurais cogné dur!» répondait Grip pour faire plaisir à l'enfant.

D'ailleurs, si ce brave garçon ne se défendait guère, quand on l'attaquait, il savait au besoin défendre les autres, et il l'avait déjà prouvé, le cas se présentant de mettre à la raison cette mauvaise engeance acharnée contre son protégé.

Une fois, pendant les premiers mois de son séjour à la ragged-school, attiré par les cloches du dimanche, P'tit-Bonhomme était entré dans la cathédrale de Galway. Nous avouerons que le hasard seul l'y avait conduit, car les touristes eux-mêmes ont quelque peine à la découvrir, perdue qu'elle est au milieu d'un labyrinthe de rues fangeuses et étroites.

L'enfant était là, honteux et craintif. Certainement, si le redoutable bedeau l'eût aperçu, presque nu sous ses haillons, il ne lui aurait pas permis de rester dans l'église. Il fut très étonné et très charmé de ce qu'il entendit, les chants de l'office, l'accompagnement de l'orgue, et de ce qu'il vit, le prêtre à l'autel avec ses ornements d'or, et ces longues chandelles qu'étaient pour lui les cierges allumés en plein jour.

P'tit-Bonhomme n'avait pas oublié que le curé de Westport lui avait quelquefois parlé de Dieu,—Dieu qui est le père à tous. Il se rappelait même que, lorsque le montreur de marionnettes prononçait le nom de Dieu, c'était pour le mêler à ses horribles jurons, et cela troublait sa pensée au milieu des cérémonies religieuses. Et pourtant, sous les voûtes de cette cathédrale, caché derrière un pilier, il éprouvait une sorte de curiosité, regardant les prêtres comme il eût regardé des soldats. Puis, tandis que toute l'assemblée se courbait pendant l'élévation aux tintements de la sonnette, il s'en alla, avant d'avoir été aperçu, glissant sur les dalles sans plus de bruit qu'une souris qui regagne son trou.

Lorsque P'tit-Bonhomme revint de l'église, il n'en dit rien à personne,—pas même à Grip, lequel d'ailleurs n'avait qu'une très vague idée de ce que signifiaient ces pompes de la messe et des vêpres. Toutefois, après une seconde visite, s'étant trouvé seul avec la Kriss, il se hasarda à lui demander ce que c'était que Dieu.

«Dieu?... répondit la vieille femme en roulant des yeux terribles au milieu des bouffées nauséabondes qui s'échappaient de sa pipe de terre noire.

—Oui... Dieu?...

—Dieu, dit-elle, c'est le frère du diable, à qui il envoie ces gueux d'enfants qui ne sont pas sages pour les brûler dans son feu d'enfer!»

A cette réponse, P'tit-Bonhomme devint pâle, et, bien qu'il eût grande envie de savoir où était cet enfer rempli de flammes et d'enfants, il n'osa pas interroger Kriss à ce sujet.

P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)

P'tit-Bonhomme s'étant trouvé seul avec Kriss. (Page 39.)

Mais il ne cessa de songer à ce Dieu dont l'unique occupation semblait être de punir des bébés, et de quelle horrible façon, s'il fallait s'en rapporter au dire de Kriss.

Un jour, cependant, très anxieux, il voulut en causer avec son ami Grip.

«Grip, lui demanda-t-il, as-tu entendu quelquefois parler de l'enfer?

Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)

Après avoir fait un trou dans le sable. (Page 47.)

—Quèqu'fois, p'tit!

—Où se trouve-t-il, l'enfer?

—J' sais pas.

—Dis donc... si on y brûle les enfants qui sont méchants, on y brûlera Carker?...

—Oui... et à grand feu!

—Moi... Grip... je ne suis pas méchant, dis?

—Toi?... méchant?... Non... j' crois pas!

—Alors, je ne serai pas brûlé?...

—Pas même d'un ch'veu!

—Ni toi, Grip?...

—Ni moi... bien sûr!»

Et Grip crut bon d'ajouter qu'il n'en valait pas la peine, étant si maigre qu'il n'eût fait qu'une flambée.

Voilà tout ce que P'tit-Bonhomme savait de Dieu, tout ce qu'il avait appris du catéchisme. Et pourtant, dans la simplicité, dans la naïveté de son âge, il sentait confusément ce qui était bien et ce qui était mal. Mais, s'il ne devait pas être puni suivant les préceptes de la vieille femme de la ragged-school, il risquait fort de l'être suivant les préceptes de M. O'Bodkins.

En effet, M. O'Bodkins n'était guère content. P'tit-Bonhomme ne figurait pas sur ses livres à la colonne des recettes tout en figurant à la colonne des dépenses. Voilà un gamin qui coûtait... Oh! pas grand'chose, M. O'Bodkins!—et qui ne produisait pas! Au moins les autres, mendiant et rapinant, subvenaient-ils en partie aux frais de logement et de nourriture, tandis que cet enfant ne rapportait rien.

Un jour, M. O'Bodkins lui en fit de très vifs reproches, en dardant sur lui un regard sévère à travers ses lunettes.

P'tit-Bonhomme eut assez de force pour ne point pleurer, en recevant cette admonestation que M. O'Bodkins lui adressait au double titre de comptable et de directeur.

«Tu ne veux rien faire?... lui dit-il.

—Si, monsieur, répliqua l'enfant. Dites-moi... que voulez-vous que je fasse?

—Quelque chose qui paye ce que tu coûtes!

—Je voudrais bien, mais je ne sais pas.

—On suit les gens dans la rue... on leur demande des commissions...

—Je suis trop petit, et on ne veut pas.

—Alors, on cherche dans les tas, au coin des bornes! Il y a toujours quelque chose à trouver...

—Les chiens me mordent, et je ne suis pas assez fort... Je ne peux pas les chasser!

—Vraiment!... As-tu des mains?...

—Oui.

—Et as-tu des jambes?

—Oui.

—Eh bien, cours sur les routes après les voitures, et attrape des coppers, puisque tu ne peux pas faire autre chose!

—Demander des coppers!»

Et P'tit-Bonhomme eut un haut-le-cœur, tant cette proposition révolta sa fierté naturelle. Sa fierté! oui! c'est le mot, et il rougissait à la pensée de tendre la main.

«Je ne pourrais pas, monsieur O'Bodkins! dit-il.

—Ah! tu ne pourrais pas?...

—Non!

—Et pourras-tu vivre sans manger?... Non! n'est-ce pas!... Je te préviens pourtant qu'un jour ou l'autre, je te mettrai à ce régime-là, si tu n'imagines pas un moyen de gagner ta vie!... Et maintenant, file!»

Gagner sa vie... à quatre ans et quelques mois! Il est vrai qu'il la gagnait déjà chez le montreur de marionnettes, et de quelle façon! L'enfant «fila» très accablé. Et qui l'eût vu dans un coin, les bras croisés, la tête basse, aurait été pris de pitié. Quel fardeau était la vie pour ce pauvre petit être!

Ces petiots, quand ils ne sont pas abrutis par la misère dès le bas âge, on ne saurait s'imaginer ce qu'ils souffrent, et on ne s'apitoiera jamais assez sur leur sort!

Et puis, après les admonestations de M. O'Bodkins, venaient les excitations des polissons de l'école.

Cela les enrageait de sentir ce garçon plus honnête qu'eux. Ils avaient plaisir à le pousser au mal, et ne lui épargnaient ni les perfides conseils ni les coups.

Carker, surtout, ne tarissait pas à cet égard, et il y mettait un acharnement qui s'expliquait par sa perversité.

«Tu ne veux pas demander la charité? lui dit-il un jour.

—Non, répondit d'une voix ferme P'tit-Bonhomme.

—Eh bien, sotte bête, on ne demande pas... on prend!

—Prendre?...

—Oui!... Quand on voit un monsieur bien mis, avec un mouchoir qui sort de sa poche, on s'approche, on tire adroitement le mouchoir, et il vient tout seul.

—Laisse-moi, Carker!

—Et quelquefois, il y a un porte-monnaie qui arrive avec le mouchoir...

—C'est voler, cela!

—Et ce n'est pas des coppers qu'on trouve dans ces porte-monnaies de riches, ce sont des shillings, des couronnes, et aussi des pièces d'or, et on les rapporte, on les partage avec les camarades, mauvais propre à rien!

—Oui, dit un autre, et on fait la nique aux policemen en s'ensauvant.

—Ensuite, ajouta Carker, quand on irait en prison, qu'est-ce que ça fait? On y est aussi bien qu'ici—et même mieux. On vous y donne du pain, de la soupe aux pommes de terre, et on mange tout son content.

—Je ne veux pas... je ne veux pas!» répétait l'enfant, en se débattant au milieu de ces vauriens, qui se le renvoyaient de l'un à l'autre comme une balle.

Grip, étant entré dans la salle, se hâta de l'arracher des mains de la bande.

«Allez-vous m' laisser ce p'tit tranquille!» s'écria-t-il en serrant les poings.

Cette fois, il était vraiment en colère, Grip.

«Tu sais, dit-il à Carker, j' tape pas souvent, n'est-ce pas, mais quand je m' mets à taper...»

Après que ces garnements eurent laissé leur victime, quel regard ils lui jetèrent, comme ils se promirent de recommencer, dès que Grip ne serait plus là, et même, à la prochaine occasion, de «leur faire leur affaire» à tous les deux!

«Bien sûr, Carker, tu seras brûlé! dit P'tit-Bonhomme, non sans une certaine commisération.

—Brûlé?...

—Oui... en enfer... si tu continues à être méchant!»

Réponse qui excita les railleries de toute cette bande de mécréants. Que voulez-vous? le rôtissement de Carker, c'était une idée fixe chez P'tit-Bonhomme.

Toutefois, il était à craindre que l'intervention de Grip en sa faveur ne produisît pas d'heureux résultats. Carker et les autres étaient décidés à se venger du surveillant et de son protégé.

Dans les coins, les pires garnements de la ragged-school tenaient des conciliabules qui ne présageaient rien de bon. Aussi Grip ne cessait-il de les surveiller, ne quittant notre garçonnet que le moins possible. La nuit, il le faisait monter jusqu'au galetas qu'il occupait sous les bardeaux de la toiture. Là, dans ce réduit bien froid, bien misérable, P'tit-Bonhomme était du moins à l'abri des mauvais conseils et des mauvais traitements.

Un jour, Grip et lui étaient allés se promener sur la grève de Salthill, où ils prenaient quelquefois plaisir à se baigner. Grip, qui savait nager, donnait des leçons à P'tit-Bonhomme. Ah! que celui-ci était heureux de se plonger dans cette eau limpide sur laquelle naviguaient de beaux navires, loin, bien loin, et dont il voyait les voiles blanches s'effacer à l'horizon.

Tous deux s'ébattaient au milieu des longues lames qui grondaient sur la grève. Grip, tenant l'enfant par les épaules, lui indiquait les premiers mouvements.

Soudain, de véritables hurlements de chacals se firent entendre du côté des rochers, et on vit apparaître les déguenillés de la ragged-school.

Ils étaient une douzaine, des plus vicieux, des plus féroces, Carker à leur tête.

S'ils criaient, s'ils vociféraient de la sorte, c'est qu'ils venaient d'apercevoir une mouette, blessée à l'aile, qui essayait de s'enfuir. Et peut-être y fût-elle parvenue, si Carker ne lui eût lancé une pierre dont il l'atteignit.

P'tit-Bonhomme poussa un cri à faire croire que c'était lui qui avait reçu le coup.

«Pauvre mouette... pauvre mouette!» répétait-il.

Une grosse colère saisit Grip, et probablement allait-il infliger à Carker une correction dont celui-ci se souviendrait, lorsqu'il vit l'enfant s'élancer sur la grève, au milieu de la bande, en demandant grâce pour l'oiseau.

«Carker... je t'en prie... répétait-il, bats-moi... bats-moi... mais pas la mouette!... pas la mouette!»

Quelle bordée de sarcasmes l'accueillirent, lorsqu'on le vit se traîner sur le sable, tout nu, ses membres si grêles, ses côtes qui faisaient saillie sous la peau! Et toujours il criait:

«Grâce... Carker... grâce pour la mouette!»

Personne ne l'écoutait. On se riait de ses supplications. La bande poursuivait l'oiseau, qui essayait en vain à s'élever de terre, sautillant gauchement d'une patte sur l'autre, et tâchant de gagner un abri entre les roches.

Efforts inutiles.

«Lâches... lâches!» criait P'tit-Bonhomme.

Carker avait saisi la mouette par une aile, et, la faisant tournoyer, il la lança en l'air. Elle retomba sur le sable. Un autre la ramassa et l'envoya sur les galets.

«Grip... Grip!... répétait P'tit-Bonhomme, défends-la... défends-la!...»

Grip se précipita sur ces gueux pour leur arracher l'oiseau... il était trop tard. Carker venait d'écraser sous son talon la tête de la mouette.

Et les rires de reprendre de plus belle au milieu d'un concert de hurrahs frénétiques.

P'tit-Bonhomme était outré. La colère le prit alors,—une colère aveuglante,—et n'y tenant plus, il ramassa un galet et le jeta de toutes ses forces contre Carker, lequel le reçut en pleine poitrine.

«Ah! tu vas me l' payer!» s'écria Carker.

Et, avant que Grip eût pu l'en empêcher, il se précipita sur le jeune garçon, il l'entraîna au bord de la grève, l'accablant de coups. Puis, tandis que les autres retenaient Grip par les bras, par les jambes, il enfonça la tête de P'tit-Bonhomme sous les lames au risque de l'asphyxier.

Étant parvenu à se débarrasser à coup de taloches de ces garnements dont la plupart roulèrent sur le sable en hurlant, Grip courut vers Carker, qui s'enfuit avec toute la bande.

En se retirant, les lames auraient entraîné P'tit-Bonhomme, si Grip ne l'eût saisi et ramené à demi évanoui.

Après l'avoir frotté vigoureusement, Grip ne tarda pas à le remettre sur pied. L'ayant rhabillé de ses haillons, et le prenant par la main:

«Viens... viens!» lui dit-il.

P'tit-Bonhomme remonta du côté des roches. Là, apercevant l'oiseau écrasé, il s'agenouilla, des larmes lui mouillèrent les yeux, et, creusant un trou dans le sable, il l'y enterra.

Et, lui-même, qu'était-il, si ce n'est un oiseau abandonné... une pauvre mouette humaine!

En rentrant à l'école, Grip crut devoir attirer l'attention de M. O'Bodkins sur la conduite de Carker et des autres. Ce ne fut point pour parler des tours qu'on lui jouait et dont il ne s'apercevait même pas la plupart du temps. Non! il s'agissait de P'tit-Bonhomme et des mauvais traitements auxquels il était en butte. Cette fois, cela avait été poussé si loin que, sans l'intervention de Grip, il y aurait maintenant un cadavre d'enfant que les lames rouleraient sur la grève de Salthill.

Pour toute réponse, Grip n'obtint qu'un hochement de tête de M. O'Bodkins. Il aurait dû le comprendre, c'étaient de ces choses qui ne regardent point la comptabilité. Que diable! le grand-livre ne peut avoir une colonne pour les taloches et une autre pour les coups de pied! Cela ne saurait pas plus s'additionner, en bonne arithmétique, que trois cailloux et cinq chardonnerets. Sans doute M. O'Bodkins avait comme directeur le devoir de s'inquiéter des agissements de ses pensionnaires; mais, comme comptable, il se borna à envoyer promener le surveillant de l'école.

A partir de ce jour, Grip résolut de ne plus perdre de vue son protégé, de ne jamais le laisser seul dans la grande salle, et, quand il sortait, il prenait soin de l'enfermer au fond de son galetas, où du moins l'enfant se trouvait en sûreté.

Les derniers mois de l'été s'écoulèrent. Septembre arriva. C'est déjà l'hiver pour les districts des comtés du nord, et l'hiver de lahaute Irlande est fait d'une succession ininterrompue de neiges, de bises, de rafales, de brouillards, venus des plaines glacées de l'Amérique septentrionale, et que les vents de l'Atlantique précipitent sur l'Europe.


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