LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE...(Page 346.)—Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux brillaient de reconnaissance.Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués, en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et, en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si variées d'aspect,—une vraie traversée sur un vrai paquebot...Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à Dublin le littoral du Leinster.Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes, Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort coup d'épaule par derrière.Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dutperdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles. Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la charrette avait été contrainte!Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III, pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir.En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela pour deux raisons.La première, c'est que la population est plus dense en cette partie du comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées,grâce au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication avec Dublin.La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres, entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns, en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles—ainsi appelait-on ceux qui défendaient leur patrie et leur foi!Une journée de repos, ce fut ce que P'tit-Bonhomme, ayant fait halte au port d'Arklow, crut devoir octroyer à son personnel,—mot qui est justifié si l'on veut bien considérer Birk comme une personne.Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles n'y coûtent pas cher.«Je suis sûr que tu n'as jamais mangé d'huîtres? demanda P'tit-Bonhomme à ce gourmand de Bob.—Jamais!—Veux-tu en goûter?...—Je veux bien.»Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu'essayer, et n'alla pas au delà de la première huître.«J'aime mieux le homard! dit-il.—C'est que tu es encore trop jeune, Bob!»Et Bob répliqua qu'il ne demandait pas mieux que d'atteindre l'âgede raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite.Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow, le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin.Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l'une des plus curieuses de l'Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la région des lacs de Killarney! Quel ensemble pittoresque et varié, pour le plaisir des yeux! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses sur leurs rives; puis, au confluent du cours de l'Ovoca, cette vallée de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles bâties au bord d'un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon enrichi par les sept églises de Saint-Kévin, où affluent les pèlerins de toute l'Érin!Et la tournée commerciale?... Eh bien! cela allait de mieux en mieux. Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah! qu'ils étaient loin des comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche de l'Irlande! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale. Et, en effet, à partir d'Arklow, la route côtière dessert nombre de stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l'argent en poche. Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu'il ne circule de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or c'est ce qui s'accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P'tit-Bonhomme aurait doublé sa fortune avant d'arriver au terme du voyage.Et puis, Bob avait eu une idée, oui! une idée... très ingénieuse, une idée qui n'était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue à lui... une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en l'exploitant dans ce monde d'enfants riches, hôtes habituels des grèves du Wicklow,—une idée géniale enfin.Bob—il l'avait déjà prouvé en mainte occasion—était habile àdénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes d'Irlande.Jusqu'alors, Bob n'avait tiré aucun profit de ses talents de grimpeur—un vrai singe! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant un nid au sommet d'un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au piège,—simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés en forme de 4,—il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs. Mais, avant de quitter Wicklow, l'idée en question avait poussé dans sa cervelle, et, de là, cette demande d'acheter une cage assez grande pour contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou autres de moyenne taille.«Et pourquoi? répondit P'tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à élever des oiseaux?...—Point.—Qu'en veux-tu faire?...—Leur donner la volée...—A quoi bon les mettre en cage, alors?...»Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs. La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur vol.Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhommes'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans la poche du malin garçonnet!Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mllede Bovet, qui fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels, de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue? Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre la côte auXVIIIesiècle, sans parler des batteries qui la protègent auXIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite, parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait.Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches, joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se passe à fouiller les varechs de la plage.Les trois premiers jours furent très fructueux—au point de vue commercial,—dans cette bourgade. La marchandise de la charrette s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité. Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray. Le but, c'était Dublin, et quelle joie si leVulcans'y trouvait, mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,—Grip dont on n'avait plus de nouvelles depuis deux grands mois?DoncP'tit-Bonhommesongeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son départ.On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,—ce qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,—des gentlemen de joyeuse humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput, vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre réglementaire.Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler samarchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur, leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de passer outre.Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (Page 355.)Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,—un petit monsieur—dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il allait.«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse.—Et cette cage?...—Elle est à moi.—Et ces oiseaux?...—Je les ai pris au piège ce matin.—Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois pence, il met un de ces oiseaux en liberté!...—Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront tous la volée... tous!»Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent emplumée de s'enfuir à tire d'ailes.C'était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet poussa-t-il des cris, répétant:«Mes oiseaux!... mes oiseaux!»Et les jeunes messieurs de s'abandonner à un rire non moins immodéré qu'imbécile.Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se disposaient à regagner la parade, lorsqu'ils s'entendirent interpeller de la sorte:«C'est mal ce que vous avez fait là, messieurs!»Et qui parlait ainsi?... P'tit-Bonhomme, lequel venait d'arriver accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s'était passé, et il reprit d'une voix énergique:«Oui... c'est très mal, ce que vous avez fait là!»Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen il ajouta:«Après tout, cette méchanceté ne m'étonne pas de la part du comte Ashton!»C'était, en effet, l'héritier du marquis et de la marquise. La noble famille des Piborne avait quitté Trelingar-castle pour cette station de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l'une des plus confortables villas de la bourgade.«Ah! c'est ce coquin de groom! répondit avec l'accent du plus profond mépris le comte Ashton.—Moi-même.—Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon pointer?... Il est donc ressuscité?... Je croyais pourtant lui avoir réglé son compte...—Il n'y paraît pas! répliqua P'tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas devant l'aplomb de son ancien maître.—Eh bien! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce que je te dois, s'écria le comte Ashton, qui s'avança vivement, la canne levée.—C'est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses oiseaux, monsieur Piborne!—Non... toi d'abord... comme ceci!»Et, d'un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de P'tit-Bonhomme.Celui-ci, quoiqu'il fût moins âgé que son adversaire, l'égalait en vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s'élança sur le comte Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses giffles à pleines mains.Le descendant des Piborne voulut riposter... Il n'était pas de force. En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme.Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants, il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s'était redressé, ne l'avait retenu.Puis, celui-ci s'adressant à Bob:«Viens!» dit-il.Et, sans s'inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se souciaient pas d'entrer en lutte avec Birk, P'tit-Bonhomme et Bob revinrent vers leur auberge.A la suite d'une scène aussi désagréable pour l'amour-propre du jeune Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu'il eût été l'agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciationde la nature humaine, P'tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci: c'est que ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d'ébruiter une aventure, dont il n'aurait eu qu'à rougir. Mais, n'étant point rassuré à cet égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide alors de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui avaient quitté Bray.Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin, après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un laps de trois mois depuis leur départ de Cork.XA DUBLIN.Dublin!... P'tit-Bonhomme est à Dublin!... Regardez-le!... C'est l'acteur qui aborde les grands rôles, et passe d'un théâtre de bourgade au théâtre d'une grande cité.Dublin, ce n'est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n'est pas Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec ses quatre-vingt-six mille. C'est une capitale,—la capitale de l'Irlande—qui possède une population de trois cent vingt mille âmes. Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil, qui est le second fonctionnaire de l'île, assisté de vingt-quatre aldermen, de deux shériffs et de cent quarante-quatre conseillers, Dublin compte parmi les villes importantes des Iles-Britanniques. Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante avec son Université et ses Académies, pourquoi faut-il que les workhouses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les ragged-schools pour ses déguenillés?N'ayant pas l'intention de réclamer l'assistance ni des ragged-schools ni des workhouses, il ne restait à P'tit-Bonhomme qu'à devenir un savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l'avenir en eût fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit.En cet instant, notre héros eut-il le regret d'avoir quitté Cork? Lui parut-il téméraire d'avoir suivi les conseils de Grip,—conseils en parfaite concordance, d'ailleurs, avec ses propres instincts? Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l'existence serait autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants?... Non!... Il était parti confiant, et sa confiance n'avait point faibli en route.Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de lin et d'avoines. Là n'est point sa richesse cependant. C'est à la mer qu'il la demande, c'est au commerce maritime, lequel se chiffre par un mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille navires,—ce qui assigne à la capitale de l'Irlande le septième rang parmi les ports du Royaume-Uni.La baie de Dublin, au fond de laquelle s'élève cette cité dont le périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les plus belles de l'Europe. Elle s'étend du port méridional de Kingstown au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par l'estuaire de la Liffey. Deux «walls», prolongés en mer pour contenir l'ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l'accès difficile, et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière jusqu'au premier pont, Carlisle-bridge.C'est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes a largement dégagé l'horizon, qu'il convient d'arriver dans cette capitale, si l'on veut embrasser d'un coup d'œil son magnifique ensemble. Bob et P'tit-Bonhomme n'avaient pas eu cette bonne fortune. La nuit était sombre, l'atmosphère épaissie, lorsqu'ils atteignirent les premières maisons d'un faubourg, après avoir suivi la route, le long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin.Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient lesbas quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de quelques becs de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des rues étroites et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques fermées, publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables sans domicile, fourmillement des familles au fond des taudis, partout l'abjection de l'ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de toutes, engendrant les querelles, les injures, les violences...Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n'était pas pour les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu'ils étaient nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes, au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à peine couverts de haillons! P'tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la masse confuse d'une église, l'une des deux cathédrales protestantes, restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d'une flèche octogone, toute palpitante sous l'ébranlement des huit cloches de son carillon, s'échappaient les tintements de la neuvième heure.Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait pris place dans la charrette. P'tit-Bonhomme poussait, afin de soulager Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit, quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le quartier qui s'appelle «les Libertés», à l'entrée de sa principale rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l'autre cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de «lanes» infectes, où les bouges abondent, d'horribles masures à faire regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant qui impressionna l'esprit de P'tit-Bonhomme... Et pourtant, il n'était plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de l'Ile-Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son commerce, que tous ces déguenillés n'avaient de farthings dans leur poche. Aussi chercha-t-il, non point un deces endroits suspects, où la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la nourriture et le coucher seraient à des prix abordables.Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de Saint-Patrick-street,—un hôtel de modeste apparence, assez convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n'auraient pu interrompre leur sommeil.Le lendemain, on se leva dès l'aube. Il s'agissait d'opérer une reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il s'apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c'était indiqué; le rencontrer, rien ne serait plus facile, si leVulcanétait de retour à Dublin, son port d'attache.«Nous emmenons Birk?... demanda Bob.—Sans doute, répondit P'tit-Bonhomme. Il faut qu'il apprenne à connaître la ville.»Et Birk ne se fit point prier.Dublin décrit un ovale d'un grand diamètre de trois milles. La Liffey, entrant par l'ouest et sortant par l'est, le divise en deux parties à peu près équivalentes. A son embouchure, cette artère se raccorde avec un double canal, faisant ceinture à la cité,—au nord le Royal-Canal, qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal, dont le tracé, en se prolongeant jusqu'à Galway, met en communication l'océan Atlantique et la mer d'Irlande.Saint-Patrick-streetcompte parmi ses habitants,—et ce sont les plus riches,—des fripiers, juifs d'origine. C'est chez ces revendeurs que s'achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l'accoutrement usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d'homme indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi, on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et les ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les «inns»du voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent l'attention de P'tit-Bonhomme.P'tit-Bonhomme traversait «les Libertés». (Page 358.)L'animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On se lève tard à Dublin, où, du reste, l'industrie est médiocre. Peu d'usines, si ce n'est quelques établissements qui travaillent la soie, le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation del'Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries sont florissantes. Ici s'élève l'importante et renommée distillerie de wiskey de M. Roe. Là s'étend la brasserie de stout de M. Guiness, d'une valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau de conduites souterraines au dock Victoria, d'où partent cent navires qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l'industrie périclite, le commerce, au contraire, tend à s'accroître sans cesse, et Dublin estdevenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui concerne l'exportation des porcs et du gros bétail. P'tit-Bonhomme savait ces choses pour les avoir apprises dans les statistiques et mercuriales, qu'il lisait tout en colportant journaux et brochures.Ils examinèrent un à un les navires. (Page 364.)En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui s'offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude.«Ah! cette église!... Ah! cette place!... Quelle énorme bâtisse!... Quel beau square!»La bâtisse, c'était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de Dame-street, c'était le City-Hall, c'était le Commercial-Building, salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques. Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant et de siège au gouvernement civil et militaire. Au delà se dessinait le square de Stephen, orné de la statue galopante d'un Georges Ieren bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l'archevêque protestant et le Board-room sont les plus vastes. Puis, sur la droite, s'étend le square Merrion, où s'élève l'ancien manoir de Leinster, l'hôtel de la Société Royale, à façade corinthienne et vestibule dorique, et aussi la maison qui a vu naître O'Connell.P'tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait à tirer de ce qu'il observait quelque idée pratique. Comment ferait-il fructifier sa petite fortune?... A quel genre de commerce demanderait-il de la doubler, de la tripler?...Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables confinant à des quartiers riches, les deux enfants s'égarèrent plus d'une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté Saint-Patrick-street, ils n'avaient pas encore atteint les quais de la Liffey.«Il n'y a donc pas de rivière? répétait Bob.—Si... une rivière qui débouche dans le port,» répondait P'tit-Bonhomme.Et ils continuaient leur reconnaissance, s'allongeant de multiples détours. C'est ainsi qu'au delà du château, ils débouchèrent devant un vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland, possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d'angles décorés de pilastres et d'attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce donc un gymnase?... Non, c'était l'Université, qui fut fondée sous Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel; ces jeunes gens, c'étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent d'audace et d'entrain avec leurs camarades de Cambridge et d'Oxford. Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur devait être un bien autre personnage que M. O'Lobkins!Bob et P'tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n'avaient pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s'écriait:«Des mâts... J'aperçois des mâts...—Donc, Bob... il y a une rivière!»Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l'extrémité au-dessus des maisons d'un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui descendit vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction, précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s'il eût suivi quelque piste.Il en résulta qu'ils n'accordèrent qu'un regard distrait à la cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu'ils se fussent singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n'y a que la distance mesurée par Saint-Patrick-street. Une assez curieuse église, cependant, la plus ancienne de Dublin, datant duXIIesiècle, en forme de croix latine, flanquée d'une tour carrée comme un donjon, surmontée de quatre pinacles à toits pointus. Bah! ils auraient le temps de la visiter plus tard.Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque anglican, n'allez pas croire que la capitale de l'Irlande appartienne à la religion réformée. Non! les catholiques, sous la direction de leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins, et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute sa magnificence,—telles la Conception, Saint-André, une chapelle métropolitaine de style grec, l'église des jésuites, sans parler d'une basilique que l'on songe à élever sur un plan monumental au quartier de Thomas-street.Enfin P'tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey.«Que c'est beau! dit l'un.—Jamais nous n'avons vu si beau!» répondit l'autre.Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit, bordés d'habitations superbes,—à droite ceux d'Ushers, d'Aleschants, de Wood, d'Essex; à gauche, ceux d'Ellis, d'Aran, de King's Inn, et autres vers l'amont.Ce n'est point en cette partie de la Liffey que viennent s'amarrer les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu'en aval, dans une profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus épaisse encore.«Ce sont les docks, sans doute?... dit P'tit-Bonhomme.—Allons-y!» répondit Bob, dont ce mot «dock» piquait la curiosité.Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l'est, Carlisle-bridge, le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland-street et Sackeville-street, citées parmi les plus belles rues de la capitale.Les deux enfants ne prirent point Sackeville-street. Cela les eût éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais, en premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dansla Liffey, au-dessous de Carlisle-bridge. Peut-être leVulcanétait-il là sur ses ancres? Ils l'auraient reconnu entre mille, le steamer de Grip. On n'oublie pas un bâtiment que l'on a visité,—surtout lorsque Grip en est le premier chauffeur.LeVulcann'était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu'il ne fût point de retour. Il se pouvait aussi qu'il eût été s'amarrer au milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de carénage.P'tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive gauche. Peut-être l'un, tout à la pensée duVulcan, ne vit-il pas le Custom-house, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice quadrangulaire, surmonté d'un dôme de cent pieds, que décore la statue de l'Espérance. Quant à l'autre, il s'arrêta un instant à le contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient soumises aux visites de cette douane?... Est-il rien de plus enviable que d'acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays lointains?... Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée?...On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville commerçante, dont les veines rayonnent sur l'immensité des mers, y en avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement!Un cri échappa à Bob.«LeVulcan... là... là!...»Il ne se trompait pas. LeVulcanétait à quai, embarquant des marchandises.Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord, rejoignit ses deux amis.«Enfin... vous v'là...» répétait-il en les serrant entre ses bras à les étouffer.Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à l'aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l'endroit où il débouche sur la Liffey.Cet endroit était presque désert.«Et d'puis quand qu' vous êtes à Dublin? demanda Grip, qui les tenait un sous chaque bras.—Depuis hier au soir, répondit P'tit-Bonhomme.—Seul'ment?... Je vois, mon boy, que t'as mis quèqu' façon à t' décider...—Non, Grip, et, après ton départ, j'avais pris la résolution de quitter Cork.—Bon... il y a d' çà trois mois déjà... et j'ai eu l' temps d'aller deux fois en Amérique et d'en r'venir. Chaqu' fois que je m' suis r'trouvé à Dublin, j'ai couru la ville, espérant t' rencontrer... Pas l' moind' P'tit-Bonhomme... pas l'ombre de c' mousse d' Bob ni d' cett' bonn' bête de Birk!... Alors j' t'ai écrit... T'as pas reçu ma lettre?...—Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en route.—Deux mois! s'écria Grip. Ah çà! què train qu' vous avez donc pris pour v'nir?—Quel train? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d'un œil rayonnant de malice. Eh! le train de nos jambes.—Vous avez fait tout' la route à pied?...—A pied et par le grand tour.—Deux mois d' voyage! s'écria Grip.—Qui ne nous a rien coûté, dit Bob.—Et qui nous a même rapporté une jolie somme!» ajouta P'tit-Bonhomme.Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux—une idée de Bob, s'il vous plaît...Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de braise.Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l'héritier des Piborne, la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s'en suivit.«T'as cogné dur, au moins?... demanda Grip.—Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d'être à terre sous mon genou que si je l'avais frappé!—C't'égal... j'aurais cogné d'ssus, moi!» répondit le premier chauffeur duVulcan.Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l'égard de P'tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce... Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter—à tout le moins aussi bien que M. O'Lobkins!... Et, lorsque P'tit-Bonhomme lui eut fait connaître l'importance du capital qu'il avait «en caisse», soit cent cinquante livres:«Allons, dit-il, te v'là aussi riche que je l' suis, mon boy!... Seul'ment, j'ai mis six ans à gagner c' que t'as gagné en six mois!... J' te répète ce que j' t'ai dit à Cork... tu réussiras dans tes affaires... tu f'ras fortune...—Où?... demanda P'tit-Bonhomme.—Partout où qu' t'iras, répondit Grip avec l'accent de la plus absolue conviction. A Dublin, si t'y restes... ailleurs, si tu vas ailleurs!—Et moi?... demanda Bob.—Toi aussi, bambin, à c'te condition qui t' vienne souvent des idées comme l'idée des oiseaux.—J'en aurai, Grip.—Et d' ne rien faire sans consulter l' patron...—Qui... le patron?...—P'tit-Bonhomme!... Est-ce qu'il n' te fait pas l'effet d'en être un, d' patron?...—Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela...—Oui... mais après l' déjeuner, répondit Grip. J' suis libre d' ma journée. J' connais la ville comm' la chaufferie ou les soutes duVulcan... Il faut que j' te pilote, et qu' nous courions Dublin ensemble... Tu verras c' qui s'ra l' mieux à entreprendre...»On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences de l'inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand plaisir de Bob. P'tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu'il était né à vingt ans, et qu'il en avait maintenant trente!Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste avec les milieux pauvres, car il n'y a point de transition en cette capitale de l'Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après avoir enjambé la rivière, se développe jusqu'au Stephen's-square. Là habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable, une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions de religion et de politique.Une rue splendide, Sackeville-street, bordée d'élégantes maisons en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est. Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or.Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme, si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street.Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants occupés à la vente des journaux, laGazette de Dublin, leDublin Express, laNational Press, leFreeman's Journal, les principaux organes catholiques et protestants, et bien d'autres.
LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE...(Page 346.)
LES DIVERS ARTICLES DE LA BOUTIQUE ROULANTE...(Page 346.)
—Oui... comme tu as fait pour moi!» répondit l'enfant, dont les yeux brillaient de reconnaissance.
Si P'tit-Bonhomme avait eu plus de hâte d'atteindre Dublin, il lui aurait suffi de prendre passage sur le paquebot affecté au service des voyageurs entre Waterford et la capitale. Ces traversées s'exécutent à très bas prix. Toute la pacotille étant vendue, la charrette eût été mise à bord, les deux jeunes garçons et le chien se seraient embarqués, en payant quelques shillings seulement pour des places à l'avant, et, en une douzaine d'heures, ils eussent été rendus à destination. Et quel plaisir de naviguer sur le canal de Saint-Georges, à la surface de cette admirable mer d'Irlande, presque en vue des côtes qui sont si variées d'aspect,—une vraie traversée sur un vrai paquebot...
Chose tentante, à coup sûr! Mais P'tit-Bonhomme s'était pris à réfléchir comme il n'y manquait jamais. Or, il lui paraissait plus avantageux de n'arriver à Dublin qu'après le retour de Grip. Grip connaissait la ville, il piloterait les deux enfants au milieu de cette vaste cité dont leur imagination faisait quelque chose d'énorme, et où ils ne risqueraient pas de se perdre. Et puis, pourquoi interrompre un voyage si fructueusement commencé? L'esprit de suite, qui caractérisait P'tit-Bonhomme, l'emporta sur le plaisir qu'offrait cette attrayante traversée maritime. Après avoir ramené Bob, non sans quelque peine, à une plus saine appréciation des circonstances, il fut décidé que le voyage continuerait dans les mêmes conditions, en remontant jusqu'à Dublin le littoral du Leinster.
Donc, qu'on ne s'étonne pas si, à trois jours de là, on les retrouve dans le comté de Wexford, la charrette amplement garnie, traînée par le vigoureux Birk avec un infatigable entrain. Un baudet n'aurait pas fait mieux, ni même un cheval. Il est vrai, pour la montée des côtes, Bob s'attelait aux brancards, tandis que P'tit-Bonhomme donnait un fort coup d'épaule par derrière.
Au fond de la baie de Waterford, la route abandonne le littoral si capricieusement festonné d'anses et de criques. La charrette dutperdre de vue cette partie de la mer où se dessine le cap Carnsore, la pointe la plus avancée de la Verte Érin, sur le canal de Saint-Georges.
Il n'y eut pas lieu de le regretter. Loin de desservir un pays sauvage et désert, cette route traversait des villages, des hameaux, reliait des fermes l'une à l'autre, et les divers articles de la boutique roulante s'y débitèrent à de hauts prix. Aussi, P'tit-Bonhomme n'arriva-t-il pas à Wexford avant le 27 mai, bien que la distance en droite ligne depuis Waterford ne soit que d'une trentaine de milles. Mais que de détours, que de crochets à droite, à gauche, auxquels la charrette avait été contrainte!
Wexford est plus qu'une bourgade: c'est une ville de douze à treize mille habitants, située près de la rivière Slaney, presque à son embouchure. On dirait d'une petite cité anglaise qui aurait été transportée au milieu d'un comté d'Irlande. Cela tient à ce que Wexford fut la première place d'armes que les Anglais possédèrent sur ce territoire, et, en devenant cité, cette place d'armes a conservé sa physionomie d'origine. Peut-être P'tit-Bonhomme éprouva-t-il un certain étonnement à voir tant de ruines accumulées, des remparts à demi détruits, des courtines réduites à l'état de brèches. C'est qu'il ignorait l'histoire de cette contrée au temps de Georges III, pendant les cruelles luttes des protestants et des catholiques, les épouvantables massacres qui s'accomplirent de part et d'autre, les incendies et les destructions qui les accompagnaient. Et, peut-être valait-il mieux qu'il l'ignorât, car ce sont là de ces terribles souvenirs qui ensanglantent trop de pages du passé de l'Irlande. Il l'apprendrait toujours assez tôt, s'il en avait un jour le loisir.
En quittant Wexford, la charrette, soigneusement regarnie, dut encore s'éloigner de la côte, qu'elle retrouverait à quinze milles de là, aux approches du port d'Arklow. Il n'y eut pas à s'en plaindre, et cela pour deux raisons.
La première, c'est que la population est plus dense en cette partie du comté, les villages assez voisins, les fermes assez rapprochées,grâce au railway qui, par Arklow et Wicklow, met Wexford en communication avec Dublin.
La seconde, c'est que le pays est charmant. Le chemin s'engage au milieu de forêts épaisses, de puissants groupes de chênes et de hêtres, entre lesquels se dresse le chêne noir, si remarquable en terre gaélique. La campagne y est largement arrosée par la Slaney, l'Ovoca et leurs tributaires, comme elle l'avait été, hélas! de tant de sang à l'époque des dissensions religieuses! Et penser que c'est ce coin du sol irlandais, riche en minerai de soufre et de cuivre, vivifié par les cours d'eau descendus des montagnes voisines, charriant des parcelles d'or, c'est ce coin dont le fanatisme a fait le théâtre de ses abominables excès! On en retrouve les traces à Enniscorthy, à Ferns, en bien d'autres localités, et jusqu'à Arklow, où les soldats du roi Georges, l'an 1798, battirent trente mille rebelles—ainsi appelait-on ceux qui défendaient leur patrie et leur foi!
Une journée de repos, ce fut ce que P'tit-Bonhomme, ayant fait halte au port d'Arklow, crut devoir octroyer à son personnel,—mot qui est justifié si l'on veut bien considérer Birk comme une personne.
Arklow, avec ses cinq mille six cents habitants, forme une station de pêche où règne une grande animation. Le port est séparé de la haute mer par de larges bancs de sable. Au pied des roches, tapissées de goémons verdâtres, on récolte des huîtres en quantité considérable, et elles n'y coûtent pas cher.
«Je suis sûr que tu n'as jamais mangé d'huîtres? demanda P'tit-Bonhomme à ce gourmand de Bob.
—Jamais!
—Veux-tu en goûter?...
—Je veux bien.»
Il voulait toujours bien, Bob. Mais il ne fit qu'essayer, et n'alla pas au delà de la première huître.
«J'aime mieux le homard! dit-il.
—C'est que tu es encore trop jeune, Bob!»
Et Bob répliqua qu'il ne demandait pas mieux que d'atteindre l'âgede raison auquel on peut apprécier ces mollusques à leur juste mérite.
Le 19 juin, dans la matinée, tous deux achevaient leur étape à Wicklow, le chef-lieu du comté de ce nom, qui confine à celui de Dublin.
Quel admirable contrée ils venaient de traverser, l'une des plus curieuses de l'Irlande, presque aussi fréquentée des touristes que la région des lacs de Killarney! Quel ensemble pittoresque et varié, pour le plaisir des yeux! Çà et là des montagnes qui rivalisent avec les plus belles du Donegal ou du Kerry, des lacs naturels, ceux de Bray et de Dan, dont les eaux limpides reflètent les antiquités éparses sur leurs rives; puis, au confluent du cours de l'Ovoca, cette vallée de Glendalough, ses tours enlacées de lierre, ses anciennes chapelles bâties au bord d'un lac bordé de moraines étincelantes, et le vallon enrichi par les sept églises de Saint-Kévin, où affluent les pèlerins de toute l'Érin!
Et la tournée commerciale?... Eh bien! cela allait de mieux en mieux. Toujours même accueil aux jeunes forains. Ah! qu'ils étaient loin des comtés pauvres du nord-ouest, dans cette portion relativement riche de l'Irlande! Elle se ressentait du voisinage de la grande capitale. Et, en effet, à partir d'Arklow, la route côtière dessert nombre de stations de bains de mer, déjà fréquentées par les familles de la gentry dublinoise. Tout ce monde élégant avait de l'argent en poche. Il circulait, en ces stations, plus de guinées qu'il ne circule de shillings dans les bourgades du Sligo ou du Donegal. Le talent consistait à les attirer dans la caisse de notre jeune négociant. Or c'est ce qui s'accomplissait peu à peu, et, pour sûr, P'tit-Bonhomme aurait doublé sa fortune avant d'arriver au terme du voyage.
Et puis, Bob avait eu une idée, oui! une idée... très ingénieuse, une idée qui n'était pas venue à son grand frère, et qui lui était venue à lui... une idée qui devait produire cent pour cent de bénéfices, en l'exploitant dans ce monde d'enfants riches, hôtes habituels des grèves du Wicklow,—une idée géniale enfin.
Bob—il l'avait déjà prouvé en mainte occasion—était habile àdénicher les oiseaux, et les nids abondent aux arbres sur les routes d'Irlande.
Jusqu'alors, Bob n'avait tiré aucun profit de ses talents de grimpeur—un vrai singe! Une ou deux fois seulement, soit en cueillant un nid au sommet d'un hêtre, soit en attrapant des oiseaux au piège,—simple planchette supportée par trois morceaux de bois disposés en forme de 4,—il avait gagné quelque monnaie à vendre ses captifs. Mais, avant de quitter Wicklow, l'idée en question avait poussé dans sa cervelle, et, de là, cette demande d'acheter une cage assez grande pour contenir une trentaine de moineaux, mésanges, chardonnerets, pinsons ou autres de moyenne taille.
«Et pourquoi? répondit P'tit-Bonhomme. Est-ce que tu vas te mettre à élever des oiseaux?...
—Point.
—Qu'en veux-tu faire?...
—Leur donner la volée...
—A quoi bon les mettre en cage, alors?...»
Vous l'avouerez, P'tit-Bonhomme ne pouvait rien comprendre à cette proposition. Il comprit dès que Bob lui eut expliqué la chose.
Oui, Bob se proposait de donner la volée à ses oiseaux... moyennant finances s'entend. Avec sa cage toute gazouillante, il irait parmi ces enfants non moins gazouillants des plages de bains de mer... Et quel est celui d'entre eux qui se refuserait à racheter de quelques pence la liberté des gentils prisonniers de Bob?... C'est si charmant de voir un oiseau s'envoler, quand on a payé sa rançon! Cela est si doux au cœur d'un petit garçon et surtout d'une petite fille!
Bob ne doutait pas du succès de son idée, et, ma foi, P'tit-Bonhomme en saisit le côté très pratique. Rien ne coûtait d'essayer, d'ailleurs. La cage fut donc achetée, et Bob n'avait pas fait un mille au delà de Wicklow, qu'elle était pleine d'oiseaux, impatients de reprendre leur vol.
Cela réussit à souhait dans nombre de ces stations où affluaient les familles en déplacement balnéaire. Là, tandis que P'tit-Bonhommes'occupait à débiter les articles de son étalage, Bob, sa cage à la main, allait solliciter la pitié des jeunes gentlemen et des jeunes misses pour ses jolis prisonniers. L'envolée se faisait au milieu des battements de mains, la cage se vidait... et les pence de pleuvoir dans la poche du malin garçonnet!
Quelle bonne idée il avait eue, et avec quelle satisfaction il comptait chaque soir sa recette avant de la joindre à la recette courante!
C'est ainsi que l'un et l'autre, en remontant la côte vers Dublin, se trouvèrent à Bray, l'après-midi du 9 juillet.
Bray, que quatorze à quinze milles séparent de Dublin, est couchée au pied d'un promontoire détaché du système des Wicklow-Mounts, dominée par le Lugnaquilla, haut de trois mille pieds. Grâce à cet encadrement magnifique, la bourgade semble plus délicieuse encore que le Brighton de la côte anglaise. C'est du moins l'opinion de Mllede Bovet, qui fait preuve, en décrivant les beautés de l'Ile-Verte, d'un sens très fin et très artiste. Que l'on se figure une agglomération d'hôtels, de villas toutes blanches, de cottages fantaisistes, où les habitants et les étrangers venus pendant la saison se comptent par cinq et six mille. On peut dire que les maisons bordent la route jusqu'à Dublin sans discontinuité. Bray est rattachée à la capitale par un railway, dont le remblai disparaît parfois sous les embruns de la houle, qui pénètre furieusement à travers cette étroite baie de Killiney que ferme au sud un superbe promontoire. Des ruines, elles s'entassent aux approches de Bray, et quelle ville de l'Ile-Émeraude en est dépourvue? Ici, ce sont les restes d'une vieille abbaye de Saint-Bénédict, puis, un groupe de ces tours appelées «martello», qui servaient à défendre la côte auXVIIIesiècle, sans parler des batteries qui la protègent auXIXe. Il paraît que, si l'on gravit les pentes du cap, une bonne lunette vous permet d'apercevoir les contours des montagnes du pays de Galles, au delà de la mer d'Irlande. Ce dire, P'tit-Bonhomme ne put le vérifier, d'abord, parce qu'il ne possédait pas de lunette, ensuite, parce qu'il dut quitter Bray plus hâtivement qu'il n'y comptait.
Le monde des enfants est considérable sur ces plages sablonneuses, largement caressées par le ressac, et le long du môle de Bray, «la parade», comme on l'appelle. Là se réunissent ces petits riches, joufflus et roses, pour lesquels la vie n'a été qu'un enchantement depuis leur naissance, des garçonnets en rupture d'école, des fillettes qui s'ébattent sous les yeux des mères et des gouvernantes. Mais on ne serait pas en Irlande si, même à Bray, la misère traditionnelle n'était représentée par une bande respectable de déguenillés, dont le temps se passe à fouiller les varechs de la plage.
Les trois premiers jours furent très fructueux—au point de vue commercial,—dans cette bourgade. La marchandise de la charrette s'enleva. Du reste, l'étalage avait été composé de manière à plaire aux enfants, offrant surtout de ces jouets très simples, qui donnaient gros bénéfices. Les oiseaux de Bob réussirent au delà de toute probabilité. Dès quatre heures du matin, il s'occupait de tendre ses pièges et remplissait sa cage, que la clientèle enfantine s'empressait à vider dans l'après-midi. Toutefois, il ne fallait pas s'attarder à Bray. Le but, c'était Dublin, et quelle joie si leVulcans'y trouvait, mouillé au milieu du port, et Grip à son poste,—Grip dont on n'avait plus de nouvelles depuis deux grands mois?
DoncP'tit-Bonhommesongeait à partir le lendemain, mais il ne pouvait guère prévoir la circonstance inattendue qui allait précipiter son départ.
On était au 13 juillet. Vers huit heures du matin, après avoir relevé ses pièges, Bob revenait vers le port, sa cage pleine d'oiseaux,—ce qui lui assurait une fort jolie recette pour cette dernière journée.
Il n'y avait encore personne ni sur la grève ni sur la parade.
Au moment où il tournait l'accotement du môle, Bob fit la rencontre de trois jeunes garçons de douze à quatorze ans,—des gentlemen de joyeuse humeur, tenue très élégante, chapeaux de marin rejetés sur l'occiput, vareuses de fine laine écarlate à boutons d'or, estampés de l'ancre réglementaire.
Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)
Les oiseaux de Bob réussirent. (Page 351.)
Bob eut d'abord la pensée de saisir cette occasion d'écouler samarchandise volante, qu'il aurait le temps de renouveler avant l'heure du bain. Cependant, les susdits gentlemen, avec leur air gouailleur, leurs manières peu engageantes, lui inspirèrent quelque hésitation. Ce n'étaient pas là de ces enfants, garçons ou fillettes, qui faisaient d'ordinaire bon accueil à ses captifs. Ce trio semblait plutôt disposé à se moquer de lui et de son commerce, et il lui parut plus sage de passer outre.
Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (Page 355.)
Maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme. (Page 355.)
Ce n'était point l'affaire de ces jeunes garçons, et le plus âgé,—un petit monsieur—dont le regard dénotait beaucoup de méchanceté naturelle, coupa le chemin à Bob et lui demanda d'un ton brusque où il allait.
«Je retourne à la maison, répondit l'enfant avec politesse.
—Et cette cage?...
—Elle est à moi.
—Et ces oiseaux?...
—Je les ai pris au piège ce matin.
—Eh! c'est ce gamin qui court la plage! s'écria l'un des trois gentlemen. Je l'ai déjà vu... Je le reconnais... Pour deux ou trois pence, il met un de ces oiseaux en liberté!...
—Et, cette fois, reprit le plus grand, ce sera pour rien qu'ils auront tous la volée... tous!»
Cela dit, il arracha la cage des mains de Bob, il l'ouvrit, et la gent emplumée de s'enfuir à tire d'ailes.
C'était là un acte très dommageable pour Bob. Aussi le garçonnet poussa-t-il des cris, répétant:
«Mes oiseaux!... mes oiseaux!»
Et les jeunes messieurs de s'abandonner à un rire non moins immodéré qu'imbécile.
Puis, enchantés de leur plaisante et mauvaise action, ils se disposaient à regagner la parade, lorsqu'ils s'entendirent interpeller de la sorte:
«C'est mal ce que vous avez fait là, messieurs!»
Et qui parlait ainsi?... P'tit-Bonhomme, lequel venait d'arriver accompagné de Birk. Il avait vu ce qui s'était passé, et il reprit d'une voix énergique:
«Oui... c'est très mal, ce que vous avez fait là!»
Et alors, ayant dévisagé le plus grand de ces trois jeunes gentlemen il ajouta:
«Après tout, cette méchanceté ne m'étonne pas de la part du comte Ashton!»
C'était, en effet, l'héritier du marquis et de la marquise. La noble famille des Piborne avait quitté Trelingar-castle pour cette station de bains de mer, et elle occupait, depuis la veille, l'une des plus confortables villas de la bourgade.
«Ah! c'est ce coquin de groom! répondit avec l'accent du plus profond mépris le comte Ashton.
—Moi-même.
—Et, si je ne me trompe, voilà ce chien qui a causé la mort de mon pointer?... Il est donc ressuscité?... Je croyais pourtant lui avoir réglé son compte...
—Il n'y paraît pas! répliqua P'tit-Bonhomme, qui ne se démontait pas devant l'aplomb de son ancien maître.
—Eh bien! puisque je te rencontre, méchant boy, je vais te payer ce que je te dois, s'écria le comte Ashton, qui s'avança vivement, la canne levée.
—C'est vous, au contraire, qui allez payer à Bob le prix de ses oiseaux, monsieur Piborne!
—Non... toi d'abord... comme ceci!»
Et, d'un coup de sa canne, le jeune gentleman cingla la poitrine de P'tit-Bonhomme.
Celui-ci, quoiqu'il fût moins âgé que son adversaire, l'égalait en vigueur et le dépassait en courage. Il bondit, il s'élança sur le comte Ashton, il lui arracha sa canne, il le gratifia de deux maîtresses giffles à pleines mains.
Le descendant des Piborne voulut riposter... Il n'était pas de force. En un instant il fut jeté à terre et maintenu sous le genou de P'tit-Bonhomme.
Ses deux camarades voulurent intervenir et le dégager. Mais Birk eut la même idée, car, se redressant, la gueule ouverte, les crocs menaçants, il allait leur faire un mauvais parti si son maître, qui s'était redressé, ne l'avait retenu.
Puis, celui-ci s'adressant à Bob:
«Viens!» dit-il.
Et, sans s'inquiéter du comte Ashton et des deux autres, qui ne se souciaient pas d'entrer en lutte avec Birk, P'tit-Bonhomme et Bob revinrent vers leur auberge.
A la suite d'une scène aussi désagréable pour l'amour-propre du jeune Piborne, le mieux était de quitter Bray au plus vite. Ce serait toujours une fâcheuse affaire, si le battu portait plainte, quoiqu'il eût été l'agresseur. Peut-être, avec une meilleure appréciationde la nature humaine, P'tit-Bonhomme aurait-il dû réfléchir à ceci: c'est que ce sot et vaniteux garçon se garderait bien d'ébruiter une aventure, dont il n'aurait eu qu'à rougir. Mais, n'étant point rassuré à cet égard, il régla sa dépense, il attela Birk à la charrette, vide alors de marchandises, et, avant huit heures du matin, Bob et lui avaient quitté Bray.
Le soir même, très tard, nos jeunes voyageurs arrivèrent à Dublin, après un parcours de deux cent cinquante milles environ, accompli en un laps de trois mois depuis leur départ de Cork.
Dublin!... P'tit-Bonhomme est à Dublin!... Regardez-le!... C'est l'acteur qui aborde les grands rôles, et passe d'un théâtre de bourgade au théâtre d'une grande cité.
Dublin, ce n'est plus un modeste chef-lieu de comté, ce n'est pas Limerick avec ses quarante-cinq mille habitants, ni Cork avec ses quatre-vingt-six mille. C'est une capitale,—la capitale de l'Irlande—qui possède une population de trois cent vingt mille âmes. Administrée par un lord-maire, gouverneur à la fois militaire et civil, qui est le second fonctionnaire de l'île, assisté de vingt-quatre aldermen, de deux shériffs et de cent quarante-quatre conseillers, Dublin compte parmi les villes importantes des Iles-Britanniques. Commerçante avec ses docks, industrielle avec ses fabriques, savante avec son Université et ses Académies, pourquoi faut-il que les workhouses soient encore insuffisants pour ses pauvres, et les ragged-schools pour ses déguenillés?
N'ayant pas l'intention de réclamer l'assistance ni des ragged-schools ni des workhouses, il ne restait à P'tit-Bonhomme qu'à devenir un savant, un commerçant, un industriel, en attendant que l'avenir en eût fait un rentier. Rien de plus simple, on le voit.
En cet instant, notre héros eut-il le regret d'avoir quitté Cork? Lui parut-il téméraire d'avoir suivi les conseils de Grip,—conseils en parfaite concordance, d'ailleurs, avec ses propres instincts? Le pressentiment lui vint-il que la lutte pour l'existence serait autrement laborieuse au milieu de cette foule de combattants?... Non!... Il était parti confiant, et sa confiance n'avait point faibli en route.
Le comté de Dublin appartient à la province de Leinster. Montagneux au sud, plat et ondulé vers le nord, il est plus spécialement productif de lin et d'avoines. Là n'est point sa richesse cependant. C'est à la mer qu'il la demande, c'est au commerce maritime, lequel se chiffre par un mouvement annuel de trois millions et demi de tonnes et de douze mille navires,—ce qui assigne à la capitale de l'Irlande le septième rang parmi les ports du Royaume-Uni.
La baie de Dublin, au fond de laquelle s'élève cette cité dont le périmètre est de onze milles, peut soutenir la comparaison avec les plus belles de l'Europe. Elle s'étend du port méridional de Kingstown au port septentrional de Howth. Celui de Dublin est formé par l'estuaire de la Liffey. Deux «walls», prolongés en mer pour contenir l'ensablement, ont détruit la barre qui en rendait l'accès difficile, et permettent aux bâtiments tirant vingt pieds de remonter la rivière jusqu'au premier pont, Carlisle-bridge.
C'est par mer, un jour de beau soleil, alors que le rideau des brumes a largement dégagé l'horizon, qu'il convient d'arriver dans cette capitale, si l'on veut embrasser d'un coup d'œil son magnifique ensemble. Bob et P'tit-Bonhomme n'avaient pas eu cette bonne fortune. La nuit était sombre, l'atmosphère épaissie, lorsqu'ils atteignirent les premières maisons d'un faubourg, après avoir suivi la route, le long du railway qui met Kingstown à vingt minutes de Dublin.
Peu enchanteur, peu réconfortant, cet aspect que présentaient lesbas quartiers de la ville, au milieu de la brume, trouée de quelques becs de gaz. La charrette, traînée par Birk, avait suivi des rues étroites et enchevêtrées. Çà et là, maisons sordides, boutiques fermées, publics-houses ouverts. Partout la tourbe des misérables sans domicile, fourmillement des familles au fond des taudis, partout l'abjection de l'ivresse, celle du wiskey, la plus épouvantable de toutes, engendrant les querelles, les injures, les violences...
Les deux enfants avaient déjà vu cela ailleurs. Ce n'était pas pour les surprendre ni même les inquiéter. Et, cependant, qu'ils étaient nombreux, les petits de leur âge, étendus sur les marches des portes, au coin des bornes, en tas comme des ordures, nu-pieds, nu-tête, à peine couverts de haillons! P'tit-Bonhomme et Bob passèrent devant la masse confuse d'une église, l'une des deux cathédrales protestantes, restaurée grâce aux millions du grand brasseur Lee Guiness et du grand distillateur Roe. De la tour, surmontée d'une flèche octogone, toute palpitante sous l'ébranlement des huit cloches de son carillon, s'échappaient les tintements de la neuvième heure.
Bob, très fatigué par cette longue et rapide étape depuis Bray, avait pris place dans la charrette. P'tit-Bonhomme poussait, afin de soulager Birk. Il cherchait une auberge, un garni quelconque pour la nuit, quitte à trouver mieux le lendemain. Sans le savoir, il traversait le quartier qui s'appelle «les Libertés», à l'entrée de sa principale rue, Saint-Patrick, laquelle va de la cathédrale susdite à l'autre cathédrale de Christ-Church. Rue large, bordée de maisons, confortables autrefois, maintenant pauvres, accostée de ruelles malsaines, de «lanes» infectes, où les bouges abondent, d'horribles masures à faire regretter le cabin de la Hard. Ce fut même comme un souvenir effrayant qui impressionna l'esprit de P'tit-Bonhomme... Et pourtant, il n'était plus dans un village du Donegal, il était à Dublin, la capitale de l'Ile-Émeraude, il possédait alors plus de guinées, gagnées par son commerce, que tous ces déguenillés n'avaient de farthings dans leur poche. Aussi chercha-t-il, non point un deces endroits suspects, où la sécurité est douteuse, mais une auberge à peu près décente, où la nourriture et le coucher seraient à des prix abordables.
Cela se rencontra, par bonne chance, au milieu de Saint-Patrick-street,—un hôtel de modeste apparence, assez convenablement tenu, où la charrette fut remisée. Après souper, les deux enfants montèrent dans une étroite chambre. Cette nuit-là, tous les carillons des cathédrales, tout le tumulte des Libertés, n'auraient pu interrompre leur sommeil.
Le lendemain, on se leva dès l'aube. Il s'agissait d'opérer une reconnaissance, ainsi que fait un stratégiste du terrain sur lequel il s'apprête à combattre. Aller à la recherche de Grip, c'était indiqué; le rencontrer, rien ne serait plus facile, si leVulcanétait de retour à Dublin, son port d'attache.
«Nous emmenons Birk?... demanda Bob.
—Sans doute, répondit P'tit-Bonhomme. Il faut qu'il apprenne à connaître la ville.»
Et Birk ne se fit point prier.
Dublin décrit un ovale d'un grand diamètre de trois milles. La Liffey, entrant par l'ouest et sortant par l'est, le divise en deux parties à peu près équivalentes. A son embouchure, cette artère se raccorde avec un double canal, faisant ceinture à la cité,—au nord le Royal-Canal, qui longe le Midland-Great-Western-railway, au sud, le Grand-Canal, dont le tracé, en se prolongeant jusqu'à Galway, met en communication l'océan Atlantique et la mer d'Irlande.
Saint-Patrick-streetcompte parmi ses habitants,—et ce sont les plus riches,—des fripiers, juifs d'origine. C'est chez ces revendeurs que s'achètent toutes ces vieilles nippes qui composent l'accoutrement usuel des Paddys de la basse classe, chemises rapiécées, jupes en loques, pantalons faufilés de morceaux hétéroclites, chapeaux d'homme indescriptibles, chapeaux de femme encore ornés de fleurs. Là aussi, on engage les haillons pour quelques pence, dont les ivrognes et les ivrognesses ont bientôt bu le plus clair dans les «inns»du voisinage, où se débitent le wiskey et le gin. Ces boutiques attirèrent l'attention de P'tit-Bonhomme.
P'tit-Bonhomme traversait «les Libertés». (Page 358.)
P'tit-Bonhomme traversait «les Libertés». (Page 358.)
L'animation des rues était presque nulle à cette heure matinale. On se lève tard à Dublin, où, du reste, l'industrie est médiocre. Peu d'usines, si ce n'est quelques établissements qui travaillent la soie, le lin, la laine, et principalement les popelines, dont la fabrication fut autrefois importée par les Français émigrés après la révocation del'Édit de Nantes. Il est vrai, brasseries et distilleries sont florissantes. Ici s'élève l'importante et renommée distillerie de wiskey de M. Roe. Là s'étend la brasserie de stout de M. Guiness, d'une valeur de cent cinquante millions de francs, reliée par un réseau de conduites souterraines au dock Victoria, d'où partent cent navires qui déversent sa bière sur les deux continents. Mais, si l'industrie périclite, le commerce, au contraire, tend à s'accroître sans cesse, et Dublin estdevenu le premier marché du Royaume-Uni en ce qui concerne l'exportation des porcs et du gros bétail. P'tit-Bonhomme savait ces choses pour les avoir apprises dans les statistiques et mercuriales, qu'il lisait tout en colportant journaux et brochures.
Ils examinèrent un à un les navires. (Page 364.)
Ils examinèrent un à un les navires. (Page 364.)
En gagnant du côté de la Liffey, Bob et lui ne perdaient rien de ce qui s'offrait à leur vue. Bob, très loquace, bavardait suivant son habitude.
«Ah! cette église!... Ah! cette place!... Quelle énorme bâtisse!... Quel beau square!»
La bâtisse, c'était la Bourse, le Royal-Exchange. Au long de Dame-street, c'était le City-Hall, c'était le Commercial-Building, salle de rendez-vous destinée aux négociants de la ville. Plus loin apparaissait le château, juché sur la croupe de Cork-Hill, avec sa grosse tour ronde à créneaux, ses lourdes constructions de briques. Autrefois forteresse restaurée par Élisabeth, dont on retrouverait malaisément les vestiges, elle sert de résidence au lord-lieutenant et de siège au gouvernement civil et militaire. Au delà se dessinait le square de Stephen, orné de la statue galopante d'un Georges Ieren bronze, tapissé de vertes pelouses, ombragé de beaux arbres, bordé de maisons aussi tristes que symétriques, dont le palais de l'archevêque protestant et le Board-room sont les plus vastes. Puis, sur la droite, s'étend le square Merrion, où s'élève l'ancien manoir de Leinster, l'hôtel de la Société Royale, à façade corinthienne et vestibule dorique, et aussi la maison qui a vu naître O'Connell.
P'tit-Bonhomme, laissant jaser Bob, réfléchissait. Il cherchait à tirer de ce qu'il observait quelque idée pratique. Comment ferait-il fructifier sa petite fortune?... A quel genre de commerce demanderait-il de la doubler, de la tripler?...
Sans doute, en allant au hasard, à travers des rues misérables confinant à des quartiers riches, les deux enfants s'égarèrent plus d'une fois. Cela explique pourquoi, une heure après avoir quitté Saint-Patrick-street, ils n'avaient pas encore atteint les quais de la Liffey.
«Il n'y a donc pas de rivière? répétait Bob.
—Si... une rivière qui débouche dans le port,» répondait P'tit-Bonhomme.
Et ils continuaient leur reconnaissance, s'allongeant de multiples détours. C'est ainsi qu'au delà du château, ils débouchèrent devant un vaste ensemble de constructions à quatre étages en pierre de Portland, possédant une façade grecque longue de cent mètres, un fronton porté sur quatre colonnes corinthiennes, deux pavillons d'angles décorés de pilastres et d'attiques. Autour se déroule un véritable parc, où des jeunes gens se livraient déjà aux divers exercices de sport. Était-ce donc un gymnase?... Non, c'était l'Université, qui fut fondée sous Élisabeth, Trinity-College de son nom officiel; ces jeunes gens, c'étaient des étudiants irlandais, enragés sportmen qui rivalisent d'audace et d'entrain avec leurs camarades de Cambridge et d'Oxford. Cela ne ressemblait guère à la ragged-school de Galway, et le recteur devait être un bien autre personnage que M. O'Lobkins!
Bob et P'tit-Bonhomme prirent alors vers la droite, et ils n'avaient pas fait une centaine de pas, que le garçonnet s'écriait:
«Des mâts... J'aperçois des mâts...
—Donc, Bob... il y a une rivière!»
Mais, de cette mâture, on ne voyait poindre que l'extrémité au-dessus des maisons d'un quai. De là, nécessité de trouver une rue qui descendit vers la Liffey, et tous deux de courir dans cette direction, précédés de Birk, le nez à terre, la queue remuante, comme s'il eût suivi quelque piste.
Il en résulta qu'ils n'accordèrent qu'un regard distrait à la cathédrale de Christ-Church, et il fallait qu'ils se fussent singulièrement égarés, car, entre les deux cathédrales, il n'y a que la distance mesurée par Saint-Patrick-street. Une assez curieuse église, cependant, la plus ancienne de Dublin, datant duXIIesiècle, en forme de croix latine, flanquée d'une tour carrée comme un donjon, surmontée de quatre pinacles à toits pointus. Bah! ils auraient le temps de la visiter plus tard.
Bien que Dublin possède deux cathédrales protestantes et un archevêque anglican, n'allez pas croire que la capitale de l'Irlande appartienne à la religion réformée. Non! les catholiques, sous la direction de leur archevêque, y sont dans la proportion des deux tiers au moins, et il existe des églises où le culte romain est célébré dans toute sa magnificence,—telles la Conception, Saint-André, une chapelle métropolitaine de style grec, l'église des jésuites, sans parler d'une basilique que l'on songe à élever sur un plan monumental au quartier de Thomas-street.
Enfin P'tit-Bonhomme et Bob atteignirent la rive droite de la Liffey.
«Que c'est beau! dit l'un.
—Jamais nous n'avons vu si beau!» répondit l'autre.
Et, de fait, à Limerick ou à Cork, sur le Shannon ou la Lee, on chercherait en vain cette admirable perspective de quais en granit, bordés d'habitations superbes,—à droite ceux d'Ushers, d'Aleschants, de Wood, d'Essex; à gauche, ceux d'Ellis, d'Aran, de King's Inn, et autres vers l'amont.
Ce n'est point en cette partie de la Liffey que viennent s'amarrer les navires. Leur forêt de mâts ne se montrait qu'en aval, dans une profonde entaille de la rive gauche, où la forêt semblait être plus épaisse encore.
«Ce sont les docks, sans doute?... dit P'tit-Bonhomme.
—Allons-y!» répondit Bob, dont ce mot «dock» piquait la curiosité.
Traverser la Liffey, rien de plus facile. Les deux quartiers de Dublin sont desservis par neuf ponts, et le dernier à l'est, Carlisle-bridge, le plus remarquable de tous, met en communication Westmoreland-street et Sackeville-street, citées parmi les plus belles rues de la capitale.
Les deux enfants ne prirent point Sackeville-street. Cela les eût éloignés des docks, où ce pêle-mêle de bâtiments les attirait. Mais, en premier lieu, ils examinèrent un à un les navires mouillés dansla Liffey, au-dessous de Carlisle-bridge. Peut-être leVulcanétait-il là sur ses ancres? Ils l'auraient reconnu entre mille, le steamer de Grip. On n'oublie pas un bâtiment que l'on a visité,—surtout lorsque Grip en est le premier chauffeur.
LeVulcann'était pas aux quais de la Liffey. Il se pouvait qu'il ne fût point de retour. Il se pouvait aussi qu'il eût été s'amarrer au milieu des docks ou même au bassin de radoub pour quelque opération de carénage.
P'tit-Bonhomme et Bob suivirent le quai en descendant la rive gauche. Peut-être l'un, tout à la pensée duVulcan, ne vit-il pas le Custom-house, la Douane, qui est pourtant un vaste édifice quadrangulaire, surmonté d'un dôme de cent pieds, que décore la statue de l'Espérance. Quant à l'autre, il s'arrêta un instant à le contempler. Aurait-il jamais des marchandises à lui, qui seraient soumises aux visites de cette douane?... Est-il rien de plus enviable que d'acquitter des droits pour les cargaisons rapportées des pays lointains?... Cette satisfaction lui serait-elle jamais donnée?...
On arriva aux docks Victoria. Dans ce bassin, cœur de la ville commerçante, dont les veines rayonnent sur l'immensité des mers, y en avait-il de ces navires, ceux-ci en chargement, ceux-là en déchargement!
Un cri échappa à Bob.
«LeVulcan... là... là!...»
Il ne se trompait pas. LeVulcanétait à quai, embarquant des marchandises.
Quelques instants après, Grip, que nulle occupation ne retenait à bord, rejoignit ses deux amis.
«Enfin... vous v'là...» répétait-il en les serrant entre ses bras à les étouffer.
Tous les trois remontèrent le quai, et, désireux de causer plus à l'aise, gagnèrent la berge du Royal-Canal, à l'endroit où il débouche sur la Liffey.
Cet endroit était presque désert.
«Et d'puis quand qu' vous êtes à Dublin? demanda Grip, qui les tenait un sous chaque bras.
—Depuis hier au soir, répondit P'tit-Bonhomme.
—Seul'ment?... Je vois, mon boy, que t'as mis quèqu' façon à t' décider...
—Non, Grip, et, après ton départ, j'avais pris la résolution de quitter Cork.
—Bon... il y a d' çà trois mois déjà... et j'ai eu l' temps d'aller deux fois en Amérique et d'en r'venir. Chaqu' fois que je m' suis r'trouvé à Dublin, j'ai couru la ville, espérant t' rencontrer... Pas l' moind' P'tit-Bonhomme... pas l'ombre de c' mousse d' Bob ni d' cett' bonn' bête de Birk!... Alors j' t'ai écrit... T'as pas reçu ma lettre?...
—Non, Grip, et cela tient à ce que nous ne devions plus être à Cork quand elle est arrivée. Il y a deux mois que nous nous sommes mis en route.
—Deux mois! s'écria Grip. Ah çà! què train qu' vous avez donc pris pour v'nir?
—Quel train? répliqua Bob, en regardant le chauffeur d'un œil rayonnant de malice. Eh! le train de nos jambes.
—Vous avez fait tout' la route à pied?...
—A pied et par le grand tour.
—Deux mois d' voyage! s'écria Grip.
—Qui ne nous a rien coûté, dit Bob.
—Et qui nous a même rapporté une jolie somme!» ajouta P'tit-Bonhomme.
Il fallut faire à Grip le récit de cette fructueuse expédition, la charrette traînée par Birk, la vente des divers articles dans les villages et dans les fermes, la spéculation des oiseaux—une idée de Bob, s'il vous plaît...
Et les prunelles de monsieur Bob scintillaient comme deux pointes de braise.
Puis, ce fut la halte à Bray, la rencontre de l'héritier des Piborne, la mauvaise action du jeune comte, et ce qui s'en suivit.
«T'as cogné dur, au moins?... demanda Grip.
—Non, mais ce méchant Ashton était plus humilié d'être à terre sous mon genou que si je l'avais frappé!
—C't'égal... j'aurais cogné d'ssus, moi!» répondit le premier chauffeur duVulcan.
Pendant le narré de ces intéressantes aventures, le joyeux trio remontait la rive droite du canal. Grip demandait toujours de nouveaux détails. Il ne cachait point son admiration à l'égard de P'tit-Bonhomme. Quelle entente il possédait des choses du commerce... Quel génie, qui savait acheter et vendre, qui savait compter—à tout le moins aussi bien que M. O'Lobkins!... Et, lorsque P'tit-Bonhomme lui eut fait connaître l'importance du capital qu'il avait «en caisse», soit cent cinquante livres:
«Allons, dit-il, te v'là aussi riche que je l' suis, mon boy!... Seul'ment, j'ai mis six ans à gagner c' que t'as gagné en six mois!... J' te répète ce que j' t'ai dit à Cork... tu réussiras dans tes affaires... tu f'ras fortune...
—Où?... demanda P'tit-Bonhomme.
—Partout où qu' t'iras, répondit Grip avec l'accent de la plus absolue conviction. A Dublin, si t'y restes... ailleurs, si tu vas ailleurs!
—Et moi?... demanda Bob.
—Toi aussi, bambin, à c'te condition qui t' vienne souvent des idées comme l'idée des oiseaux.
—J'en aurai, Grip.
—Et d' ne rien faire sans consulter l' patron...
—Qui... le patron?...
—P'tit-Bonhomme!... Est-ce qu'il n' te fait pas l'effet d'en être un, d' patron?...
—Eh bien, dit celui-ci, causons de tout cela...
—Oui... mais après l' déjeuner, répondit Grip. J' suis libre d' ma journée. J' connais la ville comm' la chaufferie ou les soutes duVulcan... Il faut que j' te pilote, et qu' nous courions Dublin ensemble... Tu verras c' qui s'ra l' mieux à entreprendre...»
On déjeuna dans un cabaret de marins, sur le quai. On fit convenablement les choses, sans renouveler toutefois les magnificences de l'inoubliable festin de Cork. Grip raconta ses voyages, au grand plaisir de Bob. P'tit-Bonhomme écoutait, toujours pensif, supérieur à son âge par le développement de son intelligence, le sérieux de ses idées, la tension permanente de son esprit. On eût dit qu'il était né à vingt ans, et qu'il en avait maintenant trente!
Grip dirigea ses deux amis vers le centre de la ville, en se rapprochant de la Liffey. Là était le centre opulent. Violent contraste avec les milieux pauvres, car il n'y a point de transition en cette capitale de l'Irlande. La classe moyenne manque à Dublin. Luxe et pauvreté se coudoient et se rudoient. Le quartier du beau monde, après avoir enjambé la rivière, se développe jusqu'au Stephen's-square. Là habite cette haute bourgeoisie, que distingue une éducation aimable, une instruction cultivée, qui, par malheur, se divise sur les questions de religion et de politique.
Une rue splendide, Sackeville-street, bordée d'élégantes maisons en façade, avec des magasins somptueux, des appartements à larges fenêtres. Cette large artère est inondée de lumière, quand il fait beau, et d'air, quand elle s'emplit des âpres brises de l'est. Si elle s'appelle Sackeville-street officiellement, on la nomme O'Connell-street patriotiquement. C'est là que la Ligue nationale a fondé son comité central, dont l'enseigne éclate en lettres d'or.
Mais, dans cette belle rue, que de pauvres en guenilles, couchés sur les trottoirs, accroupis au pas des portes, accoudés aux piédestaux des statues! Tant de misères ne laissa pas d'impressionner P'tit-Bonhomme, si accoutumé qu'il y fût. En vérité, ce qui semblait presque acceptable dans le quartier de Saint-Patrick, détonnait à Sackeville-street.
Une particularité surprenante aussi, c'était le grand nombre d'enfants occupés à la vente des journaux, laGazette de Dublin, leDublin Express, laNational Press, leFreeman's Journal, les principaux organes catholiques et protestants, et bien d'autres.