HAUSSER LE TRAVE

A perte de vue, des ondulations basses de Taourira aux montagnes bleues des Beni-Haoua, la forêt de chênes-lièges moutonnait, sombre, marine, sous la caresse du vent.

Sur les dos arrondis des collines, dominant la houle verte d’en bas, c’était le maquis épais, la puissante brousse africaine : l’argent des lavandes et des absinthes amères dans le velours profond, presque noir, des lentisques nains, l’or pâle des jujubiers épineux sur le gris terne des oliviers sauvages, l’émeraude des myrtes dans le brun obscur des romarins, les éventails mordorés, tachés de rouille, des palmiersdoumau milieu des chevelures grisonnantes de l’alfa… et çà et là, des espaces nus, des lèpres crayeuses, coupées d’âpres falaises rouges, d’oueds desséchés, envahis de lauriers-roses, sur les galets blanchissant comme des ossements.

Sous l’ardente caresse du soleil, une senteur forte de vie et de fécondité montait de cette terre haletante de chaleur…

Au milieu d’une grande clairière, des gourbis, des baraques en troncs à peine équarris, des tentes blanches, une petite enceinte en terre : le camp des travaux publics, le détachement envoyé de l’atelier d’Orléansville aux chantiers de chêne-liège de Bissa.

Ils vivaient là, ragaillardis par le grand air, par le bon soleil déjà chaud du printemps qui effaçait leur pâleur morne de reclus. Des chants montaient de la forêt, aux heures de travail, même des éclats de rire… Et pourtant, les hommes à l’impassible visage de bronze, en veste bleue, ceinturés et coiffés d’écarlate qui circulaient alentour, inexorables, le fusil chargé sur l’épaule, et le revolver des chaouchs hargneux, demeuraient une double menace perpétuelle.

**  *

Jean Hausser, la forte tête du détachement, avait encore treize ans à tirer. Un soir defièvre tafiatique, à Bel-Abbès, légionnaire, il avait insulté et menacé le sergent de sa section… Grand, les muscles saillants sur sa robuste charpente, l’œil gris et vif sous la longue visière, Hausser était très fier des tatouages qui illustraient son corps : scènes de l’histoire de France, portraits de personnages illustres, inscriptions patriotiques[19].

[19]D’une autre version :Depuis deux ans, Hausser ditPied de bœuf, trimait, aux travaux publics, à l’atelier d’Orléansville.A Bel-Abbès, légionnaire,Pied de bœufavait, en un moment d’impatience, insulté un sergent : dix ans de travaux.Maintenant, c’était le printemps, et tout à coup, une nouvelle se répandit parmi lesTraves, joyeuse : on allait en envoyer une partie aux chantiers de liège, dans les environs de Ténès.Tout l’espoir des détenus se résume en ceci : changer d’atelier, si l’évasion n’est pas possible.Et ce fut la joie au cœur, en chantant, que lesTravesse mirent en route, un matin, pour la grande forêt de Sinfita.Pied de bœufen était.Mornes, les autres, ceux qui restaient, suivirent des yeux le détachement qui partait, encadré de gendarmes à cheval et de tirailleurs…

[19]D’une autre version :

Depuis deux ans, Hausser ditPied de bœuf, trimait, aux travaux publics, à l’atelier d’Orléansville.

A Bel-Abbès, légionnaire,Pied de bœufavait, en un moment d’impatience, insulté un sergent : dix ans de travaux.

Maintenant, c’était le printemps, et tout à coup, une nouvelle se répandit parmi lesTraves, joyeuse : on allait en envoyer une partie aux chantiers de liège, dans les environs de Ténès.

Tout l’espoir des détenus se résume en ceci : changer d’atelier, si l’évasion n’est pas possible.

Et ce fut la joie au cœur, en chantant, que lesTravesse mirent en route, un matin, pour la grande forêt de Sinfita.Pied de bœufen était.

Mornes, les autres, ceux qui restaient, suivirent des yeux le détachement qui partait, encadré de gendarmes à cheval et de tirailleurs…

Après s’être, selon son expression, faitbouillir le cuirpendant deux ans dans l’ardente plaine du Chélif, il avait été envoyé à Bissa. Malgré la déveine qui l’avait fait passer au tourniquet, il était donc quand même né sous une heureuse étoile. En effet, si on trimait toujours ferme, et si les chaouchs n’étaient pas devenus meilleurs, il y avait au moins de l’air et aussi, dans tous les cœurs, un espoir plus vivace d’évasion possible. Et puis, pour le détenu, tout changement, parfois même aggravant son sort, est une chance.

Hausser dédaignait ses camarades. Il n’avait trouvé, parmi eux, aucun qui fût digne de devenir sonfrangin. Il trimait en silence, tout seul, et, tout seul aussi, s’enivrait.

… C’était décidé, cela, dès l’arrivée du détachement au chantier. Hausser avait tout calculé d’avance, tout pesé. Et, après, calme, sans hâte, il attendait l’occasion.

Elle vint. Un soir, le sergent l’envoya remplir des bidons à la source d’Aïn-Taïba, en dehors du camp. Un seul homme l’accompagnait, un bleu. Hausser causa au soldat, plaisanta. L’autre, tout jeune, naïf encore et indécis en son redoutable métier de geôlier en plein air, répondit, souriant. Hausser fit mine de se pencher sur le réservoir où coulait l’eau de la source.

— Tiens, dit-il, qu’est-ce qu’il y a là au fond. Le tirailleur se pencha à son tour… Il fut saisi à la gorge, terrassé, bâillonné avec un chiffon mouillé, préparé d’avance.

Ligoté avec sa propre ceinture, le soldat resta couché près de son fusil inutile. Hausser le fouilla, lui prenant monnaie et tabac, puis, il fila dans la forêt, changea de direction, gagnant la brousse ; il n’avait pas voulu faire son affaire au tirailleur. On ne savait jamais, on risquait d’être repris, et, alors, ça faisait une sale affaire.

Hausser, étendu dans la brousse, à quelques kilomètres du camp, attendait la tombée de la nuit : il avait son idée, qui le faisait sourire d’aise.

Quand il fut presque nuit, il descendit dans un oued, à l’orée de la chênaie. Il entassa des feuilles sèches de palmier-nain contre la broussaille résineuse. Il y mit le feu : comme cela, ça couverait longtemps, car le doum est comme de l’amadou, et il aurait le temps de s’éloigner. « V’là de l’ouvrage pour les hirondelles de potence ! Plus souvent qu’y vont me courir après… à présent ! »

Et il s’en alla vers l’est, alerte et dispos, tandis que, derrière lui, une aube rouge montait, envahissant bientôt la moitié du ciel. Le vent fraîchissant roulait une houle de flammes sur la forêt et sur la brousse.

**  *

Après des jours de fringale, au fond des oueds, et des nuits de marche, Hausser, épuisé, arriva dans les environs de Cherchell.

Enfin, une lessive hasardeusement étendue sur une haie vive lui fournit une blouse, un pantalon, une chemise.

Une casquette hors d’usage ramassée sur un tas d’ordures compléta sa « tenue civile ». Quant aux vêtements detrave, il les jeta au fond d’un oued embroussaillé de ronces : ni vu, ni connu !

Alors, joyeux, Hausser gagna Cherchell : maintenant, il était libre, définitivement.

**  *

Pendant des mois, Hausser travailla chez des colons, en une quiétude parfaite. Il en arriva peu à peu à oublier presque ses treize années de bagne qui lui restaient à subir, et qui le guettaient à chaque instant. Barbu, redevenu fort et souple, se faisant appeler Pierre Godard, qui le reconnaîtrait ?

Hausser s’enhardit même jusqu’à accepter une place de charretier à Duperré… bien près, pourtant, d’Orléansville.

Et là, très vite, un de ces hasards bêtes et meurtriers, qui brisent tout à coup les vies, perdit Hausser.

C’était à l’époque du tapage et des beuveries, à l’occasion des élections municipales. Le patron de Hausser se présentait comme conseiller. Il paya à boire, largement.

Et Hausser, qui ne pouvait même pas voter, vivant sous un faux nom, se mêla aveuglement à ces choses, il but ; il se mêla à des groupes, il pérora… Le soir, dans l’ivresse plus ardente, il y eut une bagarre. Hausser, avec ses poings de géant, tapa, blessant du monde… Puis, comme une masse, ivre et à moitié assommé, on le porta à la geôle.

Le réveil fut sombre. Maintenant, s’il s’en tirait, ce serait bien par un miracle !

Devant le commissaire, Hausser voulut lutter jusqu’à la fin. Il s’appelait Godard, il avait perdu ses papiers, il était honorablement connu en ville… Oui, mais où avait-il fait son service militaire ? Il répondit, sans se troubler, qu’il avait été réformé ayant les poumons malades… Alors, une autre question vint, plus redoutable ; où avait-il passé son conseil de révision ? Hausser pâlit un peu. A Lorient…

C’était loin… Pourtant, il y avait le télégraphe, on pourrait savoir… Que faire ?

Depuis un instant dans le jour gris et terne tamisé par les croisées sales, le commissaire feuilletait les vieux signalements des individus recherchés. Un silence lourd régnait dans la laideur pauvre du bureau de police. Dehors, un enfant arabe chantait.

Le commissaire releva la tête, considéra Hausser. Puis, tout à coup, il se tourna vers le planton.

— Défrusque-moi cet homme-là.

Et le commissaire sourit… C’était fini.

Alors, crânement, Hausser se déshabilla lui-même.

— Mon garçon, lui dit le commissaire, quand on a treize ans à tirer aux travaux et surtout quand on est ornementé dans votre style, on ne fait pas de politique… C’est malsain !

Hausser resta calme. Il se consolait, songeant qu’il avait quand même su s’évader et vivre en liberté pendant près d’un an. Et puis, on ne le renverrait plus à Orléansville : évasion avec violence sur le factionnaire, incendie, c’étaient les travaux forcés, cette fois.

Il se redressa, goguenard. — Ben quoi, m’sieu le commissaire ? Oui, c’est vrai, c’est moi que je suis Hausser. Et pis ? C’est y qu’y en a beaucoup de comme moi ? Pt’ête ben que vous-même, que vous êtes galonné et tout, et que vous vous f… du public, à c’te heure, vous seriez pas fichu d’faire ce que j’ai fait. Pis, dites-le vous bien, si ç’avait pas été qu’on s’a soûlé, c’est pas encore vous, ben sûr, que vous m’auriez pigé !

— Taisez-vous ! Allez avec l’agent, qui vous mènera à la gendarmerie. En avant !

— C’est bon… c’est bon ! On y va. Comme c’est pour longtemps, pas b’soin d’se presser.


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