NOMADES

Le jour d’hiver se levait, pâle, grisâtre sur la hammada pierreuse. A l’horizon oriental, au-dessus des dunes fauves de la Zousfana, une lueur sulfureuse pâlissait les lourdes buées grises. Les arêtes sèches, les murailles abruptes des montagnes se détachaient en teintes neutres sur l’opacité du ciel morne.

La palmeraie de Beni-Ounif, transie, aux têtes échevelées, s’emplissait de poussière blafarde, et les vieilles maisons en toub du ksar émergeaient, jaunâtres, de l’ombre lourde de la vallée, au delà des grands cimetières désolés.

Une tristesse immense planait sur le désert, terne, dépouillé de sa parure splendide de lumière.

Dans la vallée, autour des chevaux entravés couverts de vieilles couvertures en loques, des chameaux couchés, goumiers etsokhars’éveillaient. Un murmure montait des tas de burnous terreux, roulés sur le sol, parmi les bissacs noirs et blancs, les « tellis » en laine et toute la confusion des pauvres bagages nomades. Le rauquement plaintif des chameaux bousculés couvrait ces voix humaines, au réveil maussade.

En silence, sans entrain, des hommes se levaient pour allumer les feux. Dans l’humidité froide, lesdjeridsecs fumaient, sans la gaîté des flammes.

Depuis des mois, abandonnant leurs douars, les nomades marchaient ainsi dans le désert, avec les convois et les colonnes, poussant leurs chameaux maigres dans la continuelle insécurité du pays sillonné dedjiouchaffamés, de bandes faméliques de coupeurs de routes, terrés comme des chacals guetteurs dans les défilés arides de la montagne.

Depuis des mois, ils avaient oublié la somnolente quiétude de leur existence de jadis, sans autre souci que leur maigre pitance, et les éternelles querelles de tribu à tribu, que vidaient quelques coups de fusil, sans écho…

Maintenant, c’était l’hiver, le froid glacial, les nuits sans abri, près des brasiers fumeux, dans l’attente et l’incertitude d’un nouveau départ.

Avec la grande résignation de leur race, ils s’étaient faits à cette vie, la subissaient, parce que, comme tout ici-bas, elle venait de Dieu.

Des voisinages de hasard, des amitiés étaient nées, de ces rapides fraternités d’armes, écloses un jour, et sans lendemain.

Et c’étaient des petits groupes d’hommes qui attachaient leurs chevaux ensemble, ou qui poussaient leurs chameaux vers le même coin du camp, qui mangeaient dans la même grande écuelle de bois, et mettaient en commun les intérêts peu compliqués de leur vie : achats de denrées, soins des bêtes — leur seule fortune — et, le soir, longues veillées autour du feu, passées à chanter les cantilènes monotones du bled natal, souvent lointain, et à jouer du petitdjouaken roseau. Les uns étaient desAmourd’Aïn-Sefra, d’autres desHamyande Méchéria, desTrafide Géryville. Quelques-uns, poètes instinctifs et illettrés, improvisaient des mélopées sur les événements récents, disant la tristesse de l’exil, les dangers sans cesse renaissants, l’âpreté dupays de la poudre, les escarmouches si nombreuses qu’elles ne surprenaient ni n’inquiétaient plus personne, devenant chose accoutumée…

Et il y avait, au fond de tous ces chants, l’immense insouciance de tout, qui était latente en leurs cœurs simples, et qui les rendait braves.

Parfois, desnefraéclataient entre gens de tribus ou même de tentes différentes… Alors, souvent, le sang coulait.

… Le vent glacé balaya brusquement le camp des « Trafi », soulevant des tourbillons de poussière et de fumée, faisant claquer la toile tendue dumaraboutblanc du chef de goum, ornée d’un fanion tricolore.

La silhouette de l’officier français passa… Placide, les mains fourrées dans les poches de son pantalon de toile bleue, la pipe à la bouche, il inspectait hommes et bêtes, distraitement.

Autour d’un feu, trois goumiers et unsokharHamyani parlaient avec véhémence, quoique bas. Leurs visages de gerfaut aux yeux d’ombre et aux dents de nacre se penchaient, attentivement, et la colère agitait leurs bras maigres : la veille au soir, l’un deux, Abdallah ben Cheikh s’était pris de querelle avec un chamelier marocain des « Doui-Ménia » campés sur la hauteur, près du village.

Hammou Hassine, un très vieux dont une barbe neigeuse couvrait le masque brûlé et maigre, murmura :

— Abdallah… les nuits sont noires et sans lune. De nos jours la poudre parle souvent toute seule… On ne sait jamais.

Tout de suite, l’excitation des nomades tomba. Des sourires à dents blanches illuminèrent l’obscurité de leurs visages.

Ils achevèrent de boire le café, puis ils se levèrent, secouant la terre qui alourdissait leurs burnous. Lentement, paresseusement, ils vaquèrent aux menus soins du camp ; ils suspendirent les vieilles musettes de laine rouge au cou des chevaux, ils étendirent de la menue paille fraîche devant leurs bêtes, firent un pansage sommaire au cheval gris de l’officier. Quelques-uns commencèrent des reprises aux harnachements, à leurs burnous. D’autres montèrent au village, pour d’interminables marchandages chez les juifs, et de longues beuveries de thé marocain dans les salles frustes des cafés maures.

Ils n’éprouvaient pas d’ennui, dans leur inaction forcée. Des chameaux grognèrent et se mordirent, un cheval se détacha et galopa furieusement à travers le camp. Deux hommes se disputèrent pour quelques brassées de paille…

Et ce fut tout, comme tous les jours, dans la monotonie des heures vides.

Abdallah ben Cheikh et lesokharAbdeldjebbar ould Hada s’en allèrent lentement, la main dans la main, vers le lit desséché de l’oued.

Assis derrière une touffe de lauriers-roses, ils parlèrent bas, s’entendant pour la vengeance. Abdallah et Abdeldjebbar étaient devenus des amis inséparables. Très jeunes tous deux, très audacieux, ils avaient déjà poursuivi ensemble des aventures périlleuses d’amour, au douar du Makhzen, ou chez les bellesAmouriatde Zenaga.

Ils demeurèrent ensemble le restant de la journée, inspectant soigneusement, sans en avoir l’air, le camp des « Doui-Ménia ».

Après un crépuscule de sang trouble, sous la voûte tout de suite noire des nuages, la nuit tomba, lourde, opaque. Le vent s’était calmé et ce fut bientôt le silence dans l’immensité vide d’alentour.

Dans les camps, on chantait encore, autour des feux qui s’éteignaient, jetant parfois leurs dernières lueurs roses sur les nomades couchés, roulés dans leurs burnous noirs ou blancs.

Puis, tout se tut. Les chiens seuls grognaient de temps en temps, comme pour se tenir éveillés.

Un coup de feu déchira le silence. Ce fut un grand tumulte, desdjeridsqui s’enflammaient, agités à bras tendus : on trouva le « Méniaï », près de ses chameaux, roulé à terre, la poitrine traversée.

Au camp des « Trafi », Abdallah ben Cheikh joignait ses questions à celles de ses camarades, tandis que, dans l’ombre, Abdeldjebbar regagnait les chameaux de son père, entassés les uns près des autres, autour du brasier éteint.

L’enquête n’aboutit à rien. On enterra le « Méniaï » dans le sable roux, et on amoncela quelques pierres noires sur le tertre bas, que le vent rasa en quelques jours.

Le siroco avait cessé de souffler et, dans les jardins, la fraîcheur humide des nuits faisait naître comme un pâle printemps, des herbes très vertes sous les dattiers dépouillés de leur moire de poussière grise.

Un grand mouvement régnait dans les camps et au village : l’ordre de partir était arrivé. Les goumiers « Trafi » et les « Amour » s’en allaient à Béchar, avec une colonne. Lessokhardescendaient vers le Sud, avec le convoi de Beni-Abbès.

Accroupis en cercle dans les rues du village, parmi les matériaux de construction et les plâtras, les « mokhazni » en burnous bleus, les spahis rouges et les nomades aux voiles fauves partageaient tumultueusement des vivres et de l’argent avant de se séparer : ils liquidaient les vies communes, provisoires.

Lessokharet leursbach-hammarpoussaient les chameaux dans l’espace nu qui sépare la gare du chemin de fer des murailles grises de la redoute et du bureau arabe.

Parfois, un cavalier passait au galop, jetant l’épouvante et le désordre dans le groupe compact de chameaux dont la grande voix rauque et sauvage dominait tous les bruits.

Les nomades s’appelaient, se parlant de très loin, par longs cris chantants, par gestes échevelés.

Et c’était un chaos de chameaux, de chevaux sellés, d’arabas grinçantes, de sacs, de caisses, de burnous claquant au vent, dans la poussière d’or tourbillonnant au soleil radieux…

Puis, le goum des « Trafi », avec ses petits fanions tricolores flottant au-dessus des cavaliers, tourna la redoute et s’en alla vers l’ouest.

Pendant un instant, on le vit, baigné de lumière, sur le fond sombre de la montagne… Puis, il disparut.

Lentement les chameaux chargés descendirent dans la plaine, en longue file noire, poussés par lessokhar.

Une compagnie de tirailleurs fila sur la gauche avec un piétinement confus, piquant le rouge des chéchiya et des ceintures sur la teinte bise de la tenue de campagne.

Les derniers chameaux disparurent dans la brume rose, sur la route de Djenan-ed-Dar, vers le Sud. Dans sa vallée aride, Beni-Ounif retomba au silence somnolent.

Les Nomades étaient partis, sans un regard de regret pour ce coin de pays où ils avaient vécu quelques semaines.

Sur l’emplacement désert des campements, des tas de cendre grise et des monceaux d’ordures attestaient seuls le séjour de tous ces hommes qui, après avoir dormi, mangé, aimé, ri et tué ensemble, s’étaient séparés, le cœur léger peut-être pour toujours.

Beni-Ouni, novembre 1903.


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