II

La réponse du canonnier Panouille avait été si agressive que le lieutenant ne put pas feindre de ne pas l’avoir entendue. La suite, on la devine : observation du lieutenant, maladroites excuses de Panouille, remontrances, attitude plus maladroite du coupable, annonce d’une punition, réplique inutile, mines sournoisement réjouies des camarades témoins de la scène, départ enfin du lieutenant, et le classique juron, bref et sonore, exhalé par Panouille.

Le dénommé Panouille n’était pourtant pas une des fortes têtes de la batterie. Loin de là. On le connaissait plutôt comme un des canonniers les plus inoffensifs. On se contait les farces dont il avait été la victime. Il n’avait qu’un tort : il se fâchait quand il croyait qu’on se moquait de lui. Et il le croyait souvent parce que, natif de Passenans (Jura), enfant trouvé, paysan dénué de toute instruction au point qu’il ne savait pas lire en arrivant au régiment, il souffrait d’être en quotidien contact avec des citadins, parisiens pour la plupart. Eux, sans méchanceté, s’amusaient de lui, le taquinaient. Lui, n’entendait pas la plaisanterie, se méfiait, et, n’usant jamais de sa force afin de châtier les rieurs, il se contentait de les injurier. Il n’avait à sa disposition qu’un vocabulaire restreint, mais il l’épuisait à tout propos. A fréquenter les Parisiens de sa pièce, il l’avait enrichi de quelques grossièretés d’argot que, brave garçon, il employait sans malice. Il ne pensait ainsi qu’à mater les rieurs avec leurs propres armes. Il n’excitait que davantage leur joie.

Pauvre Panouille ! Dès les premiers jours, au régiment, il s’était senti perdu. Les autres, camarades ou chefs, avaient vite compris qu’il était sans défense, malgré sa taille d’hercule et ses mains formidables de valet de ferme. Renonçant à lui faire retenir la nomenclature du revolver d’ordonnance, les chefs n’avaient pas abusé de sa simplicité : on lui confiait les corvées pénibles, dont il s’acquittait avec zèle. Plus souvent qu’à son tour, il était de balayage ou garde d’écurie. Mais il devait surtout ces charges à la ruse de ses camarades, qui en profitaient sans remords. Et, s’il essayait de protester quand il voyait qu’on exagérait, les plaisanteries des uns, s’ajoutant aux ordres des autres, l’obligeaient à plier en silence après de gros mots lancés comme des pavés dans la discussion.

Un seul des hommes de sa chambre devinait que la patience de Panouille finirait par éclater. C’était Rechin, son voisin de lit, habile entre les habiles, qui savait se débrouiller pour filer en permission à Paris tous les dimanches.

Rechin évitait de blesser Panouille, comme il évitait de se heurter de front à tout le monde. Forte tête, cependant, lui, difficile à duper, s’avouant en particulier antimilitariste et pacifiste, mais correct, voire obséquieux en face du moindre gradé, il affectait de ne pas se moquer ouvertement de Panouille. Il en tirait aux yeux de Panouille une espèce de supériorité que Panouille respectait. Et le brave Panouille ne démêlait pas dans les propos de Rechin ce qu’ils avaient d’astucieux.

C’était, on s’en souvient, l’apostrophe de Rechin qui avait suscité la malencontreuse réponse de Panouille en présence du lieutenant, et la punition qui s’ensuivit. Mais Panouille tout aussitôt l’oublia ; car, à peine le lieutenant disparaissait-il, Rechin murmurait de durs reproches à l’adresse de cette brute à galons ; seulement, il s’arrangea pour que nul autre ne pût les entendre ; ce qui n’empêcha point que Panouille, au milieu des rires de la chambre, se crut moins abandonné.

Panouille avait jeté sur son lit son paquet de brides. Il jeta rageusement son calot sur le tout. Et il accompagna le geste d’un juron bref et sonore.

— Ça va, ça va, fit à mi-voix le brigadier, qui craignait le retour du lieutenant.

Panouille eut un sursaut.

— Vous trouvez que ça va ?

Et il renouvela son juron.

Déjà les hommes, gouailleurs, pressentant l’orage, se rassemblaient. Le brigadier, brigadier depuis huit jours, vit son prestige en péril. Il répéta :

— Oui, je vous dis que ça va. Et que ça suffise, hein !

Il était devant Panouille, les mains dans les poches, fier de son autorité et redoutant de la perdre.

Panouille aurait peut-être répondu. Par malheur, ce que craignait le brigadier se produisit : le lieutenant Calorgne revenait sur ses pas. Il avait entendu les dernières paroles du brigadier. Il s’arrêta.

Panouille, confus et ulcéré, n’eut pas le temps de se ressaisir. Sans comprendre ce qu’il disait, il répéta machinalement son juron.

— Insulte à un supérieur ! exclama le lieutenant. Votre affaire est claire, mon ami.

Panouille ne dit plus rien. Ses lèvres remuèrent. Il serrait les poings.

— Misère ! murmura dans un souffle Rechin, derrière lui.

Alors, poings dressés, Panouille s’élança.

— En prison ! cria le lieutenant qui brandit sa cravache.

Mais deux hommes déjà tenaient Panouille.

— En prison tout de suite ! ordonna le lieutenant.


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