Quand le brigadier de garde, jugulaire au menton, ouvrit la porte du cachot, Panouille leva la tête.
— Voilà ta soupe, lui annonça Rechin, qui se hâta d’entrer.
Panouille sourit tristement à son voisin de lit.
— T’es un bon pote, dit-il.
— C’est bien le moins. Les autres n’y pensaient même pas, à ta soupe. J’ai dû le rappeler au cabot.
— Allons, allons ! commanda le brigadier. Pas de discours ! Défense de communiquer avec les prisonniers.
Rechin protesta.
— Tu fais du zèle ?
— Ne me tutoie pas, répondit le brigadier, et dépêche-toi de sortir. Tu ne vois pas que l’adjudant de semaine nous regarde ?
— Bon, bon, je sors. T’avais qu’à le dire.
Rechin sortit du cachot.
— Quel métier ! murmura-t-il. Si c’est pas une honte de traiter des hommes comme ça, pire que des forçats qui ont commis un crime ! Ah ! vivement la classe !
— Cent quinze demain matin, acheva le brigadier en soupirant.
Mais il se ressaisit, et, élevant la voix :
— Dites donc ! Faudrait dire à votre maréchal des logis de semaine que cet homme-là n’a pas de couverture, et puis qu’on ne l’a pas fouillé. C’est la consigne. Vous le direz à votre maréchal des logis : je tiens à ma perme de dimanche, moi.
— Le copain n’ira pas, lui, lança Rechin, la bouche amère.
— Ce n’est pas une raison pour que je n’y aille pas, répliqua le brigadier.
— T’as rien à cacher de tes affaires ? demanda Rechin à Panouille qui mangeait machinalement.
— Allons ! allons ! répéta le brigadier. Que ça finisse !
— Je m’en vais, je m’en vais.
Et Rechin s’éloigna, sans hâte.
La gamelle entre les genoux, Panouille mangeait. Debout devant la porte, le brigadier attendait, le trousseau de clefs à la main.
— Qu’est-ce que c’est que vous avez fait ? dit-il d’une voix indifférente.
Panouille en laissa la cuiller à mi-chemin de sa bouche, puis, la reposant dans la gamelle :
— Des bêtises, dit-il sourdement. Ils m’avaient mis à ressaut.
— Qui ça ?
— Le logis de semaine.
— Je croyais que c’était le lieutenant Calorgne.
— Lui aussi, mais après, parce que j’étais à ressaut. Le lieutenant, c’est une charogne, sûr et certain, tu parles ! Mais le maréchal des logis, ah !…
Et derechef il lâcha le juron qui, dans la chambre, une heure plus tôt, avait déchaîné sur lui l’orage.
— Comprenez, brigadier, poursuivit-il, ne mangeant plus. Il m’en veut, celui-là. Ça fait le troisième dimanche que je suis garde d’écurie. C’est-il juste ?
— Évidemment, trois dimanches…
— Sûr et certain. Et puis, vous savez, c’est pas mon tour. J’ai calculé, c’est pas mon tour, je devais avoir ma perme. Ça fait deux mois que j’en ai pas demandé. Il a rien voulu savoir : ça m’a mis à ressaut, comprenez.
— Je comprends. C’est pas drôle.
— La petite m’avait écrit.
— Vous êtes fiancé ?
— C’est pas ça. C’est parce qu’elle avait des ennuis dans sa place avec le gars qu’ils ont pris après moi.
— Je comprends.
— Comprenez, qu’est-ce que ça va devenir maintenant ? J’en aurai bien pour trente jours par le général.
Le brigadier, moins indifférent, hocha la tête.
— C’est un cas de conseil, prononça-t-il lentement.
Panouille blêmit.
— Un cas de conseil !
— Probable. Voies de fait contre un supérieur à l’occasion du service.
— Voies de fait ?
— T’as pas l’air de comprendre. As-tu frappé le lieutenant, oui ou non ?
— Je l’ai pas frappé.
— Tu es sûr ?
— Je l’ai pas frappé. C’est lui qui voulait me foutre sur la gueule avec sa cravache.
— Alors, je ne sais plus.
— Ça peut pas être un cas de conseil. J’ai jamais fait de mal à personne.
— Mange toujours, tu as le temps d’y penser. Grouille-toi, voilà l’adjudant qui rapplique.
— J’ai pas faim.
— Faut manger.
Panouille n’avait plus faim. La crainte du conseil de guerre, éveillée en lui par le brigadier, l’écrasait tout à coup. Il essayait de se débattre contre l’obsession prochaine. Il en demeurait stupide. Il répéta :
— Ça peut pas être un cas de conseil.
— Vous ne voulez plus manger ?
Le brigadier prit la gamelle à moitié pleine que Panouille lui abandonnait, et la posa devant la porte.
— Dites, brigadier !
Les yeux de Panouille imploraient.
— Dites ! ça peut pas être un cas de conseil ? J’ai pas frappé le lieutenant.
— Je ne sais pas, moi.
Le brigadier cherchait parmi les clefs du trousseau la clef nécessaire.
— Il ne peut pas dire que je l’ai frappé. Je l’ai pas frappé.
— Dans ce cas, vous n’avez rien à craindre.
Il poussait la clef dans la serrure.
— Vous croyez, brigadier ?
— On ne sait jamais.
Il tira la porte à lui.
La porte fermée, Panouille disait encore :
— Je l’ai pas frappé. Ça peut pas être un cas de conseil.