Arrivé au troisième étage du bâtiment B, Rechin, sans souffler, enfila rapidement le couloir de gauche et, à la septième porte, frappa trois coups, en détachant le dernier par un léger temps d’arrêt.
La porte s’ouvrit. Rapidement, Rechin entra dans une petite chambre qui avait pour meuble une table placée devant la fenêtre, deux façons d’armoires fixées au mur de chaque côté de la table, deux chaises et deux lits, pareils à ceux des chambres d’hommes, allongés contre le mur de chaque côté de la porte. La porte se referma, découvrant le maréchal des logis Faituel, qui s’était effacé derrière le battant pour laisser entrer le canonnier Rechin.
— C’est toi ? fit simplement le maréchal des logis. Je t’avais recommandé de ne plus venir. Faut se méfier, et vaut mieux qu’on se retrouve à ma carrée en ville.
— Oui, mais il y a urgence.
— Tu as du nouveau ?
— Et du bon !
Rechin se frottait les mains en clignant de l’œil, d’un air mystérieux et satisfait.
— Alors dépêche-toi, j’ai à me raser.
— Oh ! tu peux te raser. Je te conterai l’histoire pendant.
— Doucement donc ! Ne crie pas comme ça : le fourrier est dans sa chambre, à côté.
Le maréchal des logis Faituel, sans vareuse, les manches de sa chemise à carreaux relevées au-dessus du coude et le col déboutonné, avait la joue droite toute blanche de mousse de savon. Il se ficha devant le minuscule miroir à trois faces qui était accroché à son armoire, et continua de se savonner le visage.
— Vas-y, dit-il. Je t’écoute.
Rechin se planta près de lui.
— Je t’apporte de quoi faire un article de première.
Et il conta son histoire.
C’était celle du canonnier Panouille, mais arrangée par Rechin, et quelque peu augmentée.
— Quel nom que tu dis ?
— Panouille.
— Ça sonne mal.
— Pas plus que Badina. Et puis quoi ? Si c’est son nom, à ce garçon ? Tout le monde peut pas s’appeler Marty.
— Alors, comme ça, tu dis qu’il a refusé d’être volontaire ? Et au lieutenant ?
— Tu parles qu’il a refusé ! Même qu’il a répondu… Sais-tu ce qu’il a répondu ?
— Non.
— Il a répondu : « Du flan. »
— Ça, c’est riche. Et alors, ils se sont battus ?
— Je peux pas t’assurer qu’ils se sont battus. Dans ces machins-là, ça va toujours trop vite, on ne voit pas bien. En tout cas, le lieutenant gueulait comme un veau.
— Le lieutenant Calorgne, que tu m’as dit ?
— Oui, l’ancien juteux.
— Attends une seconde. Comment que ça s’écrit, Panouille ?
Le maréchal des logis Faituel s’était dirigé vers sa vareuse et fouillait dans la poche intérieure. Il en tira un calepin, sur lequel il inscrivit quelques mots.
— Ta batterie, demanda-t-il, c’est la 5e, n’est-ce pas ?
— Oui. Capitaine Joussert.
— Avec un t ou un d ?
— Je crois un t.
— Bon, ça va. Tu sais qu’à ma batterie il n’y a pas un seul volontaire ?
— A la mienne, je ne sais pas encore. Ils sont tous après l’affaire de Panouille, tu comprends ? Mais c’est du hasard s’il y a des volontaires. On s’en ressent pas pour leur guerre du Sud-Algérien.
— Il paraît que, chez les biffins, le colonel a fait un grand discours de propagande dans la cour du quartier. Mais ça n’a presque pas rendu. Chez nous, avec cette histoire de ton Panouille et le raffut que le parti peut faire autour, faut espérer que ça ne rendra pas non plus beaucoup. Mais dis donc, comment qu’il est, ton Panouille ? Il est intelligent ?
— Ça, mon vieux, non. Pour tout dire, une vraie gourde, un ballot pur jus. Et vaut mieux pas insister de ce côté.
— C’est embêtant. Et il n’est pas avec nous, naturellement ?
— Oh ! tu sais, il ne connaît pas très bien le parti. Je te dis, il ne connaît pas grand’chose à rien.
— C’est embêtant. Il est vrai que le refus d’un imbécile peut être d’un meilleur exemple.
— Faut que je te dise en tout cas : les fourriers ont trouvé dans son paquetagel’Humanitéd’hier.
— Oh ! ça, c’est excellent. Il lisaitl’Humanité, ton Panouille ?
— A toi j’aime mieux te le dire : non. J’ai essayé, mais c’est tout juste s’il peut lire un petit bout d’article. Après, il déclare que ça le fatigue et que c’est pas fait pour lui.
— Alors, ce journal d’hier ?
Rechin sourit finement.
— Nous sommes voisins de lit, avoua-t-il. A l’heure qu’il est, il ne sait peut-être pas qu’on a trouvé ça dans son paquetage.
— Je comprends. Tu es un homme utile. Il faudrait un homme comme toi dans chaque batterie.
— C’est àl’Humanitéque tu enverras ta lettre ?
— Al’Humanitéet àl’Ami du Peuple, aux deux. Il faut marquer le coup.
— Je vois d’ici la tête du colonel.
— Bon, ça suffit. J’ai assez vu la tienne. Décanille en vitesse, que j’écrive mes lettres avant la reprise. J’ai à peine le temps, et il y a un type qui part pour Paname ce soir à 6 heures.
— Rendez-vous à ta carrée ?
— A six et demie. Mais pas d’imprudence, hein !
— Sois tranquille.
— Et merci.
— Tu veux rire !
Les deux camarades se serrèrent la main, et le maréchal des logis poussa dehors le canonnier.