VIII

Depuis quinze mois déjà, Panouille était en prison, au régime des détenus politiques, ce qui lui faisait paraître moins longs ces quinze mois d’attente. Il s’accoutumait aux égards qu’on avait pour lui. N’avait-il pas été condamné injustement ? Et ne méritait-il pas quelques faveurs ?

— Ne parle pas de faveurs, lui disait son avocat. Tu es, de par la volonté du prolétariat indigné, conseiller municipal de deux arrondissements de Paris et de trois villes de province, et tu es en outre député de quatre circonscriptions. On te doit…

— Mais, objectait Panouille, puisque ça ne compte pas !

— Ça ne compte pas ?

Maître Pigace bondissait.

— Ça ne compte pas ? Ça ne compte pas aux yeux de ces bourgeois et de ces embourgeoisés qui tremblent pour leurs coupons de rente, mais la volonté du peuple est formelle. Si les lois sont idiotes, nous abrogerons les lois. Ça ne compte pas ? Attends un peu. Que soit votée enfin cette amnistie que nous réclamons tous, et tu verras si l’on osera t’empêcher de siéger à la Chambre et à l’Hôtel de Ville.

— J’attends, répliquait Panouille. Même que ça fait une paye que j’attends. Quinze mois !

En réalité, Panouille exagérait. Après tant d’années de labeur où les jours de repos qu’il goûtait étaient rares, il menait depuis quinze mois une existence de repos. Quand il s’interrogeait, il ne se plaignait pas. Il souffrait pourtant d’avoir été séparé de sa Marguerite. Sans ce souci, il eût avoué qu’il n’était pas malheureux. Mais de vieilles pudeurs de paysan l’empêchaient d’être sincère. Devant son avocat, qu’il regardait toujours comme un homme supérieur, il gardait sa timidité des premiers jours. Et il hésitait à le questionner ou à lui demander ce que devenait Marguerite.

— Sois raisonnable, lui disait Maître Pigace. Que l’amnistie…

— Pourquoi que vous la votez pas ?

— Ils ne la votent pas à cause de toi. Ils savent que nous la désirons surtout pour toi. Songes-y ! Nous avons eu les mutineries de la marine, et nous avons maintenant la tienne : la mutinerie du soldat, en pleine guerre coloniale. Mieux : le communisme libérateur a trouvé de nombreux adeptes dans le prolétariat ouvrier, et les grandes villes sont nôtres ; avec toi, c’est la campagne qui vient à nous, c’est la révolte du prolétariat agricole qui se prépare. Et tu penses bien que ce parlement de polichinelles n’a pas envie d’être balayé par la révolution.

— Oui, concluait Panouille.

Mais là non plus il ne comprenait pas, et son air le prouvait.

— Panouille en liberté, décrétait Maître Pigace, c’est l’immense soulèvement rural dont nous avons besoin pour que la révolution réussisse.

— Oui, je comprends.

— Et tu comprends qu’ils ne te lâcheront pas sans rechigner.

— Sûr et certain.

Ces visites de Maître Pigace réconfortaient Panouille. Il en restait mieux convaincu de l’importance qu’il avait prise, et il y puisait un peu de patience. Et sans doute n’avait-il pas tort de croire qu’il était devenu un personnage d’importance, car les égards qu’on avait pour lui dans cette prison, s’il les trouva d’abord étonnants, il s’habitua sans peine à les trouver légitimes. N’était-il pas, en effet, quatre fois député et cinq fois conseiller municipal ?

— Songe, lui disait Maître Pigace.

Panouille songeait au jour où il sortirait de sa prison. Il imaginait les scènes de triomphe que le parti lui réservait. On viendrait le chercher en cortège. Il sortirait, vêtu d’un complet-veston neuf et coiffé d’un chapeau de feutre, comme Maître Pigace. Il prononcerait un discours. On l’emmènerait en automobile. On le conduirait à la Chambre des députés. Là aussi, il prononcerait un discours.

Et Marguerite ?

Il aurait préféré revoir Marguerite au moment où il sortirait de prison. Il serait passé près d’elle sans la regarder, pour la punir de sa trahison. Mais Marguerite, mariée à Passenans, n’assisterait pas au triomphe de Panouille. Saurait-elle même que Panouille était devenu un grand personnage ? Le savait-elle ? Elle ne lisait jamais les journaux, autrefois.

Panouille irait donc à Passenans, non plus en soldat libéré qui veut reprendre sa place de valet à la ferme où il travaillait avant son service, mais en représentant du peuple que tout le monde salue.

— Monsieur le député, lui dirait-on.

Ses anciens maîtres se cacheraient de honte, ou bien ils salueraient très bas leur ancien valet devenu député. Et c’est lui qui leur parlerait en maître.

— De par la volonté du prolétariat.

L’avocat de Panouille s’exprimait à merveille. De par la volonté du prolétariat, Panouille, député et représentant du peuple, prononcerait à Passenans un discours. Il avait eu le temps d’apprendre par cœur, dans sa prison, les articles que publiaient sous son nom les journaux du parti. Ah ! il leur dirait des choses dures, aux exploiteurs du prolétariat paysan. Les fermiers baisseraient la tête. Il les désignerait à son auditoire pour les représailles proches.

Et Marguerite ?

Panouille emporté s’arrêtait. Comment verrait-il Marguerite ? La verrait-il ? Devenu un grand personnage dont l’arrivée au pays susciterait la curiosité de tous, il ne pourrait pas voir Marguerite en secret, comme il aurait voulu la voir, pour lui reprocher sa trahison.

Si fier de la vengeance que le sort lui offrait, Panouille commençait à regretter cette gloire qui l’empêcherait de rentrer dans son village sans être remarqué.


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