Tous les hôteliers de Paris n’attachent pas la même importance aux opinions politiques de leurs clients et ne subordonnent pas leur intérêt à l’intérêt national. Tous non plus n’exigent pas que leurs clients d’une nuit remplissent rigoureusement la fiche d’identité que la police exige : ce leur est une façon supplémentaire d’échapper au Fisc avide. Panouille échoua sans difficulté dans une chambre qui sentait le parfum à bon marché, le moisi et la vieille pipe.
Il trouva moins facilement le sommeil : la soirée lui avait apporté trop de déceptions imprévues. Un nuage s’allongeait devant son soleil.
— Cette Zaza, tout de même !
La regrettait-il ? Aurait-il pu vivre longtemps avec cette femme qui tutoyait tous les hommes et qui avait, un an plus tôt, en pleine avenue de l’Opéra, tué de deux coups de revolver un général et un des chefs du parti royaliste ? Elle effrayait un peu Panouille, qui n’était pas méchant. Et, s’il la regretta, ne fût-ce que pendant cinq minutes, dans cette chambre d’hôtel où il avait échoué, supposons que ce fut parce que, dans la chambre voisine, un couple s’oubliait sans scrupule, malgré l’heure et la fragilité des cloisons.
Un grain de sable s’était glissé dans la machine. Un rien. Ce rien toutefois inquiétait Panouille.
— Faudrait voir !
Panouille pensait le plus simplement du monde. Somme toute, où en était-il de ses affaires ? Au même point que lorsqu’il sortit de prison. Il avait serré des mains nombreuses et reçu des hommages flatteurs.
— Et puis après ?
Il avait été l’amant d’une des femmes les plus célèbres du parti révolutionnaire. Il ne l’était plus.
— Et après ?
Que ferait-il le lendemain ?
Il songea, délivré de Zaza qui en riait, à son camarade Rechin, ouvrier de Paris, et au maréchal des logis Faituel. Celui-ci ou celui-là, celui-là surtout, eût été, dans la circonstance, de bon conseil. Mais où et comment les atteindre ?
— Faut une solution. Alors ?
Panouille pensa qu’une visite aux chefs du parti s’imposait. Ne lui avait-on pas promis aide, protection, fraternité, revanche et triomphe ? Son avocat, le Camarade Maître Pigace le jurait sur tous les tons, quand Panouille espérait l’amnistie.
— Alors, faut pas s’en faire.
Zaza n’était qu’une grognasse après tout ; le garçon de café qui ne connaissait point Panouille, un veau ; et l’hôtelier qui avait expulsé Panouille de son hôtel, un sale bourgeois que la peur des reprises imminentes exaspérait. Pour le reste…
— Faut pas s’en faire.
Et Panouille finit par s’endormir, persuadé que le lendemain lui rendrait sa joie.
Vers onze heures du matin, ayant tiré à pile ou face avec un jeton de cinquante centimes pour savoir s’il irait d’abord aux bureaux de l’Humanité, ou à ceux de l’Ami du Peuple, il héla un taxi.
— A l’Ami du Peuple.
Les deux journaux communistes ont leur siège dans la même rue, l’un près de l’autre, non loin de l’endroit où Jean Jaurès fut assassiné en 1914. Panouille monta les deux étages, poussa la porte qu’on était prié de pousser sans frapper, et entra dans l’antichambre dont des rayons chargés de piles de brochures garnissaient les murs. Zaza l’avait déjà conduit àl’Ami du Peuple: il fut moins timide.
— Le camarade Chipline, dit-il au camarade huissier qui s’avançait vers lui.
— Il ne vient jamais le matin, répondit le camarade huissier. Et il ne reçoit que sur rendez-vous, entre quatre et cinq. Si vous voulez lui écrire…
— C’est pour Panouille…
— Eh bien ! Dites à Panouille qu’il écrive ou qu’il vienne entre quatre et cinq. Lui, Panouille, peut-être qu’il sera reçu.
— C’est moi, fit Panouille.
— Eh bien ! venez entre quatre et cinq.
— Bon.
D’un geste large, Panouille tendit la main au camarade huissier qui la serra sans rien ajouter.
Cette fois, en redescendant, il souriait.
— Tu parles d’un frère ! se disait-il.
Il n’était pas vexé que l’huissier ne l’eût pas reconnu. Lui-même n’avait pas reconnu l’huissier, qui n’était sans doute pas de service quand Panouille avait suivi Zaza, la première fois, àl’Ami du Peuple. Et il souriait, convaincu que le camarade huissier devait se morfondre de sa maladresse ou de son ignorance.
Le soir, il est vrai, Panouille fut reconnu. On l’introduisit tout de suite dans une grande salle aux murs garnis de rayons où s’empilaient des brochures et des livres. Une table énorme, couverte de journaux, accaparait presque toute la salle.
— Un instant ! annonça l’huissier qui revenait par la porte à double tambour capitonné du fond. Le camarade Chipline est en conférence.
— Bon ! dit Panouille. J’attendrai.
Il prit un journal au hasard sur la table : c’étaitLa Libertéde la veille, qu’il attaqua de confiance, présumant, à l’aspect du titre, que ce journal fût des amis du parti.
Tandis qu’il lisait, des hommes et des femmes allaient et venaient devant lui, entrant dans le bureau du camarade directeur ou en sortant. Certains s’arrêtaient, qui reconnaissaient Panouille, eux, et lui serraient la main et échangeaient avec lui quelques paroles sans importance. D’autres ne le remarquaient pas, et filaient, prompts, affairés.
Chaque fois que la porte capitonnée du bureau directorial s’ouvrait, Panouille entendait deux ou trois mots dont le double tambour, en se refermant, étouffait la suite. Ainsi Panouille perçut peu à peu :
— Sud-Algérien…
— Maroc…
— Syrie et Tunisie…
— Cent mille hommes…
L’instant d’attente que le camarade huissier avait demandé à Panouille, durait. Panouille prit, sur la table aux journaux,l’Intransigeant, qui a un titre mystérieux, du moins pour Panouille.
Des mots toujours s’échappaient du bureau de Chipline. C’étaient :
— Abd El Kracine…
— … Krim… (ou : Crime ; plutôt Crime, selon Panouille.)
— Mais il n’est pas prêt !
Toute une petite phrase que le double tambour n’avait pas coupée assez vite. Mais Panouille ne comprenait pas. Et il ne cherchait d’ailleurs pas à comprendre.
Deux hommes s’arrêtèrent devant Panouille. Ils avaient l’air content.
— Vous faites école, mon vieux, lui dit l’un.
— Oui, précisa l’autre. Trois soldats, en Auvergne, ont fichu une tournée à leur capitaine, pour protester contre l’insuffisance de l’ordinaire.
— Vous avez donné l’exemple.
— C’est excellent.
— Vous verrez ça demain dans les journaux : trois soldats d’un coup !
— C’est excellent.
Panouille souriait, modestement, comme s’il était le héros de ce dernier exploit. Il aurait voulu obtenir de nouveaux détails ; mais les deux camarades journalistes, pressés, le quittaient.
Il attendit encore.
A 6 heures 20, le camarade huissier, revenant une fois de plus du bureau directorial, annonça :
— Chipline est désolé de ne pas vous recevoir. Il a rendez-vous à la Chambre avec les députés du parti, à 6 heures. Si vous voulez revenir demain…
Panouille semblait ne pas comprendre.
— Demain, ou après-demain, dit l’huissier. Quand vous voudrez…
— Bon, répondit Panouille.
Il s’en alla, doutant s’il devait s’attrister.
— C’est embêtant, se dit-il simplement.
Mais il se servit d’un mot plus gros.