XI

Hommage unanime et bouleversant. Le refrain avait été chanté avec ferveur par tous les manifestants debout. Qui fût entré à ce moment dans la salle, eût pu se croire entré dans quelque église d’un culte nouveau à l’heure d’une cérémonie exceptionnelle. Mais l’estrade réservée aux orateurs n’était pas un autel : elle avait des airs de théâtre. Et c’est de l’estrade qu’une voix, celle de Maître Pigace, lança le début du couplet :

Debout, les damnés de la terre !Debout, les forçats de la faim !La raison tonne en son cratère :C’est l’éruption de la fin.

Debout, les damnés de la terre !Debout, les forçats de la faim !La raison tonne en son cratère :C’est l’éruption de la fin.

Debout, les damnés de la terre !

Debout, les forçats de la faim !

La raison tonne en son cratère :

C’est l’éruption de la fin.

Le couplet était moins assuré que le refrain. Moins de bouches le chantaient.

Panouille, immobile, son chapeau pendant au bout du bras, demeurait interdit.

— Chante donc ! lui conseilla Maître Pigace.

Bouche close, Panouille n’osa pas répondre qu’il ne connaissait pas l’Internationale.

La salle chantait, s’exaltant :

Du passé faisons table rase.Foule esclave, debout, debout !Le monde va changer de base :Nous ne sommes rien, soyons tout !

Du passé faisons table rase.Foule esclave, debout, debout !Le monde va changer de base :Nous ne sommes rien, soyons tout !

Du passé faisons table rase.

Foule esclave, debout, debout !

Le monde va changer de base :

Nous ne sommes rien, soyons tout !

Et de nouveau, puissant, nourri, plus houleux, plus tragique, le refrain :

C’est la lutte finale !

C’est la lutte finale !

C’est la lutte finale !

Quand l’émotion se fut un peu calmée, le camarade député Fesselard, content du succès qu’il avait créé, n’éprouva pas le besoin de reprendre son discours au point où l’arrivée de Panouille l’avait interrompu. Mais il avait la parole, et, dans un dernier effort pour se faire entendre, il clama :

— Camarades, je passe la parole au martyr du prolétariat ouvrier et paysan ; je passe la parole au camarade Panouille.

De longs applaudissements, mêlés de « Vive Panouille ! » l’approuvèrent et le remercièrent. Il s’assit.

Panouille, debout au bord de l’estrade, eut l’impression que le plancher vacillait sous ses pieds.

Pour lui, le silence s’établit, plus prompt, plus complet. Après le tumulte qui avait salué son arrivée, Panouille se sentit moins ferme encore devant le silence et la curiosité de la salle surpeuplée.

— Camarades !

Il avait cru que sa bouche ne s’ouvrirait pas. Elle s’était tout à coup desséchée.

— Camarades !

— Vas-y, lui intima MePigace.

— Camarades, j’ai qu’une chose à vous dire.

Il regarda autour de lui, puis, brandissant son chapeau :

— A bas la guerre ! cria-t-il.

Et il s’assit brusquement dans le fauteuil qui était derrière lui.

La salle applaudit à toutes mains.

— Vive Panouille !

— A bas la guerre !

— Vive Panouille !

— Vive Panouille !

Elle désirait peut-être un discours. Elle accepta que le camarade Pigace le prononçât à la place de Panouille.

Maître Pigace s’était levé en hâte. Il prit la salle à témoin de la pâleur de Panouille, de l’énergie de Panouille qui, après deux années de réclusion, — deux années ! — et tout ébloui de la lumière qu’il revoyait enfin, avait eu le courage et la volonté de venir remercier sans délai le prolétariat qui l’avait tiré de son cachot.

La voix du camarade Pigace, avocat, portait loin. Il en jouait comme un virtuose joue de son violoncelle.

— Voilà, dit-il, l’homme qui, pendant deux années, a effrayé la bourgeoisie et le gouvernement. Voilà l’homme qu’on refusait d’amnistier parce qu’on le supposait trop dangereux. Voilà l’homme en effet qu’on n’avait pas à amnistier, car il n’était pas coupable. Son crime ? Quel était son crime ? C’était d’avoir, un jour, craché au visage des suppôts du militarisme et de la réaction sa haine du massacre, sa haine de la guerre, sa haine de la haine.

Maître Pigace parlait avec aisance. Il parla pendant vingt minutes. Et sa péroraison enflammée dressa toute la salle comme l’avait dressée l’arrivée de Panouille.

Panouille était émerveillé. Il écoutait attentivement, mais il ne saisissait pas le sens de bien des phrases de son avocat. Et il admirait que la foule qui emplissait la salle pût le saisir.

Mais le métigne touchait à sa fin. Le président lut un ordre du jour qu’on n’entendit pas, déclara que l’ordre du jour était voté à l’unanimité par les quinze mille prolétaires présents, et annonça :

— La séance est levée.

Pour arracher Panouille à l’enthousiasme de la foule, Maître Pigace le fit sortir de la salle par une porte de service. Panouille fut cependant accompagné par une vingtaine de fidèles, mais qui étaient de l’état-major du parti communiste. On l’installa dans un taxi, à côté d’une femme et en face de Maître Pigace et d’un gros littérateur qui s’étaient contentés des strapontins. Maître Pigace se dispensa de nommer Panouille à sa compagne et à son compagnon, mais il lui nomma Romaine Vacaza et Gaston Pelle, tous deux journalistes.

Les cinq taxis du cortège de Panouille gagnèrent Montmartre. Un souper fut commandé.

Assis sur la banquette du fond, entre Romaine Vacaza et Maître Pigace, Panouille, intimidé, gauche, silencieux, effaré par les événements de cette journée qui s’achevait, mangeait et buvait comme jamais de sa vie il n’avait bu et mangé.

Peu à peu, il s’échauffa. Romaine Vacaza lui versait à boire. Il s’enhardit. Ce fut pour conter des histoires de caserne et des souvenirs de prison qui ne prenaient de couleur que sous les termes d’argot, presque toujours orduriers, dont il les agrémentait.

— Quel type ! disait Romaine Vacaza en lui versant à boire.

Et Panouille lui souriait béatement : il n’avait jamais vu de si près une aussi jolie femme, et elle lui plaisait, car, comme lui, elle agrémentait ses propos d’ordures banales.

Quand il s’aperçut qu’il était seul à côté d’elle, sur la banquette du fond, devant une table chargée de bouteilles vides que leurs compagnons avaient quittée, il ne trouva même pas que son bonheur fût excessif.

Il était entré de plain-pied dans le beau royaume de la gloire.


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