Son numéro del’Écho de Parissous le bras, sa cravache et ses gants dans la même main, le lieutenant Calorgne, qui portait toujours la tenue noire d’avant la guerre, rentra chez lui d’un air soucieux. De toute la matinée, il n’avait pas pu arracher trois phrases au capitaine Joussert.
— Tu vois ? dit-il à sa femme, on ne sait jamais sur quel pied danser avec cet homme-là. Il a voulu faire le malin. Total : il donne sa démission. Je te demande un peu si c’est raisonnable !
Il attendit. Sa femme se contenta de hocher la tête. Il continua :
— Avant-hier, il colle quatre jours de prison à Panouille. Hier, il le traduit en conseil de guerre. Ce matin, tu ne sais pas ce qu’il a fait ?
— Non.
— Il a fait l’inventaire du magasin d’habillement.
— Puisqu’il a donné sa démission, il s’apprête.
— Le colonel nous a prescrit, ce matin, de nous montrer le moins possible en uniforme dans les rues, pour éviter de créer des incidents.
— Il a peut-être raison ?
— Il a raison, il a raison… En tout cas, avant la guerre, on ne baissait point pavillon comme ça devant les anarchistes. Rappelle-toi, au printemps, quand il y avait retraite militaire, le samedi soir, tout le peuple suivait. Et même, les conseillers municipaux des faubourgs ont réclamé, parce que les retraites ne passaient point par les faubourgs. Ainsi, tu vois !
— Nous ne sommes plus avant la guerre.
— Foutre non !
— Édouard !
Madame Calorgne se permettait quelquefois de relever les écarts de langage de son mari. Il n’avait que trop souvent tendance à parler comme il parlait avant la guerre, quand il était sous-officier. Et le lieutenant Calorgne tolérait ces reproches de sa femme.
Il s’était assis à table et dépliait sa serviette.
— Revue d’armes tantôt, dit-il. Ça va barder.
— Le capitaine est de mauvaise humeur ?
— Non, pas du tout. C’est moi qui passe la revue. Avant la guerre, c’était le lieutenant en premier qui passait la revue d’armes. Quand j’étais bleu…
Il s’arrêta.
— Écoute ! fit-il.
Ils écoutèrent.
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle le regardait.
—L’Internationale. Tu n’entends pas ?
Il alla vers la fenêtre et l’ouvrit.
Un cortège d’hommes et de femmes, chantant l’hymne révolutionnaire, débouchait du pont.
— Ils vont du côté du quartier, dit le lieutenant Calorgne.
— Que c’est bête ! murmura sa femme.
Le cortège défila sous leurs fenêtres. Des femmes sans chapeau et des hommes à casquette marchaient au pas, quatre par quatre, derrière un drapeau rouge.
— Que c’est bête ! répéta madame Calorgne.
— Ils se prétendent antimilitaristes, et vois-les ! Ils marchent au pas, hommes et femmes, mieux que nos servants. Ils vont sûrement au quartier. C’est le 1ergroupe qui est de service.
— Mais qu’est-ce qu’ils veulent ?
Madame Calorgne était inquiète. Comme la plupart des femmes, elle tremblait à la pensée de la révolution dont tous les journaux signalaient, vantaient, ou déploraient, depuis l’armistice, les progrès certains.
— Oh ! dit le lieutenant Calorgne. Beaucoup de bruit, peu de danger. Ils agitent leur drapeau rouge comme un épouvantail à moineaux. Mais, qu’on me donne seulement un peloton de chasseurs, et tous leurs épouvantails s’évanouiront.
— Tu crois ?
— Viens manger. Laisse-les chanter leurInternationale: ça distraira nos canonniers, qui sont consignés à cause de ces braillards. Eux, ils s’en fichent : avec leur semaine anglaise, ils ont toute cette après-midi et toute la journée de demain pour se promener ; ils s’en moquent bien, que nos soldats ne se promènent pas ! Mais ça ne les empêchera pas de crier : « Vivent les petits soldats ! A bas l’armée ! »
— Je ferme la fenêtre ?
— Si tu veux. Tiens ! les côtelettes sont froides maintenant.
— Mets de la moutarde.
— C’est de la neuve ?
— Oui.
— De la coopérative ?
— Oui : vingt-sept sous. La même qu’on paye un quatre-vingt-quinze chez tous les épiciers.
— Tu m’as acheté du papier ?
— Trois mains. Il a augmenté de deux sous par main.
— Elle est un peu douce, la moutarde.
— Oh ! toi, il te faut du sinapisme !
— Tu exagères.