Le cortège qui chantaitl’Internationale, le capitaine Joussert l’avait vu passer, lui aussi, de la terrasse du Café des Sports où il était attablé en compagnie d’un camarade, ingénieur de l’une des usines dont la ville tenait à la fois sa richesse et son air lourd de fumées.
— Pauvres gens ! murmura-t-il.
Mais il n’avait dans la voix aucun mépris.
— Pauvres gens qu’animait jadis une foi religieuse propre à les consoler de leur vie si dure, et qu’anime à présent une autre foi, mais basse, et sans issue ! Tels qu’ils marchent vers ils ne savent trop quoi, ils marchaient vers l’ennemi, le jour de la bataille de Guise. Il suffit d’exalter en eux cet instinct d’abnégation et de dévouement qui dort au cœur de tous nos compatriotes, pour les emmener n’importe où. C’est un beau peuple, ami, que le peuple de France.
— Tu ne les vois pas à l’atelier, toi, répondit l’ami. Ce sont les premiers ouvriers du monde, tant par leur intelligence personnelle que par leur application. Mais, Français, ils aiment à se critiquer et à critiquer leurs patrons ; et les chefs communistes sont impardonnables, qui méprisent ces ouvriers au point de les vouloir ravaler tous au niveau de simples manœuvres égaux.
— Impardonnables ? répliqua le capitaine Joussert. Ineptes, plutôt, les uns parce que, sincères dans leur conviction, ils n’ont les yeux fixés que sur leur idéal, et les autres parce que, véritables exploiteurs de la misère populaire, ils n’ont pour les troupes qui les suivent que le dédain le plus écœurant. Ni les uns ni les autres de ces chefs ne sont de vrais chefs : intellectuels ratés dans la plupart des cas, ils manquent ou d’esprit pratique ou de conscience. Ils perdront leurs troupes, non sans les faire d’abord décimer par la guerre civile et sans les précipiter dans une misère plus grande. Une révolution, comme une guerre, ne profite qu’à une minorité de sacripants. Le peuple n’en fait que les frais.
L’ingénieur posa la main sur le bras du capitaine.
— Comme te voilà triste !
— J’ai donné ma démission.
— Toi ?
— Tu ne sais pas ce qu’est devenue notre prodigieuse armée de la guerre, cette élite de la nation. Elle est devenue ce que la nation redevient peu à peu, tandis que les anciens combattants, fatigués, s’engourdissent : la proie des anciens embusqués, des anciens lâches, la proie des partisans de toutes les compromissions.
— Allons ! dit l’ingénieur, avoue-le : tu t’aperçois que tes doctrines sont en train de faire faillite.
— Non.
— Mais tu n’y crois plus.
— J’y crois plus que jamais. Plus que jamais, je crois que la France a besoin d’une monarchie.
— Le peuple, qui vote, n’en veut pas.
— Le peuple ne sait pas. Dès l’école, on le trompe ; on lui enseigne que les rois mangeaient son pain et buvaient sa sueur ; mais on ne lui enseigne pas qu’il ne faut pas imputer aux rois ce qui est imputable à la noblesse, et on se garde bien de lui enseigner que les rois étaient toujours en lutte contre la noblesse et que c’est contre la noblesse, avec le peuple et pour le peuple, que les rois ont créé le royaume de France. On ne lui enseigne pas que cette noblesse d’autrefois n’était que ce que sont les banquiers, les agioteurs, les accapareurs, les sociétés anonymes d’aujourd’hui. On ne lui enseigne pas que les rois étaient moins dangereux pour le peuple que ne le sont aujourd’hui ces Normaliens défroqués et ces avocats sans clientèle qui composent les trois quarts du parlement tout-puissant. Si le peuple savait…
— Veux-tu faire de la politique ?
— Faire de la politique ? Car c’est un métier, n’est-ce pas ? C’est la France qu’il faut faire, mon ami.
— Toujours des guerres ?
— Où as-tu lu ton Histoire ? Louis XIII et Louis XIV avaient fait la France intérieure, mon ami. Il faut refaire cette France. Il ne s’agit pas de la refaire contre un étranger quelconque, il s’agit de la refaire contre ceux qui la désagrègent intérieurement. La démagogie, qui penche vers l’internationalisme, étrangle un pays et le met à la merci des autres. Que m’importe que la Russie et l’Allemagne soient fortes et prospères, si ma France est prospère et forte aussi ? Je ne souhaite la mort et la ruine ni de l’Allemagne qui voulait nous conquérir, et nous l’avons vaincue, ni de la Russie, qui rêve de détruire le monde entier. Il me suffit que ma France ne meure pas. Et ces gens qui chantentl’Internationale, je suis sûr qu’ils ne sont pas plus assoiffés de paix que moi-même.
— Alors, pourquoi quittes-tu l’armée ?
— Une altercation avec mon colonel. C’est un peureux autoritaire. Je n’aime pas ce genre d’hommes, surtout quand ils prétendent me faire agir contre ma conscience. Je suis au service de mon pays, je ne suis pas au service d’un colonel. Au reste, de nous deux, il n’aura pas le dernier mot. As-tu entendu parler de l’affaire Panouille ? Tu ne lis nil’Humanité, nil’Ami du Peuple?
— Non.
— Tu en entendras parler. Ces gens qui chantaientl’Internationalevont certainement la chanter devant notre quartier. Si le colonel fait un geste maladroit, nous aurons peut-être du vilain. Le tout, à cause d’un pauvre diable auquel j’ai dû infliger quatre jours de prison. Mais tout s’est embrouillé. Je t’expliquerai plus tard. C’est assez curieux. Je rentre au quartier : le ministre n’a pas encore accepté ma démission.
— A demain ?
— A demain.