XX

Dans son étroite et sombre cellule, Panouille se réveilla en sursaut.

— Alerte !

Il avait entendu crier alerte à l’instant même où il se réveillait. Il se frotta les yeux.

Il avait eu peur. Il sourit.

— C’est samedi, songea-t-il. C’est manœuvre de la pompe.

Et il songea que, dans deux heures, les permissionnaires à destination de Paris se rassembleraient dans la cour, devant la salle des services, et que, ceux-là partis, se rassembleraient ceux de la direction de Besançon, de Dôle et de Lons-le-Saunier, et donc ceux de Passenans.

Ceux de Passenans ? Ils n’étaient guère que deux au régiment : le fils d’un fermier de Darbonnay, qui allait chez lui presque tous les dimanches, et lui, Panouille, qui n’allait chez ses maîtres que tous les deux mois, ou à peu près. Encore n’y allait-il qu’à cause de Marguerite.

Panouille se frotta les yeux. Il avait dormi, lourdement dormi. Pendant combien de temps ? Deux heures ? Trois heures ? Les camarades désignés pour la manœuvre de la pompe à incendie l’avaient, en criant alerte, tiré de son sommeil. Il dormait si bien !

— J’aurais pas dû rien répondre au brigadier, songea-t-il, ni à Rechin, ni à personne.

Sans cette sotte réponse lancée à Rechin, sans ce juron exhalé à la face du brigadier de chambrée, Panouille, à cette heure, brosserait sa culotte et sa veste numéro 2 pour aller en permission, en permission à Passenans, voir la Marguerite qui avait besoin de lui, la Marguerite qui l’attendrait peut-être à la descente du train.

— Ah !

Panouille, une fois de plus, exhala son morne juron, cause de son malheur.

Il avait dormi. Avait-il rêvé ? Tant de pensées contradictoires lui montaient en même temps à la tête ! Comment les débrouiller ?

Qu’était-ce que cette histoire de ce maréchal des logis de garde, qu’il ne se rappelait pas avoir jamais vu, et qui parlait d’une voix douce en baissant le front, de telle sorte que l’on n’eût pas pu dire de quelle couleur étaient ses yeux, et qui conseillait à Panouille d’espérer ?

Espérer ? Espérer quoi, puisque Panouille n’allait pas en permission ?

Panouille se frotta les veux.

Aller en permission ? Voilà trois jours qu’il était prisonnier, et il était prisonnier en prévention de conseil de guerre. Conseil de guerre ? On l’accusait d’avoir jeté sa gamelle à la figure de l’adjudant de semaine. On l’accusait aussi d’avoir frappé son lieutenant, le lieutenant Calorgne. On l’accusait encore d’avoir insulté son brigadier de chambrée. Et on l’accusait enfin de cacher dans son paquetage des journaux qu’on ne doit pas lire au quartier. C’était, selon le colonel, le grief le plus grand. Mais Panouille n’avait jamais ni le temps ni le goût de lire un journal. Ses camarades lui racontaient la politique et les faits divers, et les conférences de la paix où participaient les ministres de tous les pays, et la guerre du Sud-Algérien, et les mutineries des marins de la Mer Noire. Et Panouille ne savait pas si la Mer Noire est une mer de Chine et il ne se souciait pas de ces balivernes. Il avait assez à faire d’astiquer les bricoles de ses deux chevaux pour la corvée du lendemain. Que lui reprochait-on de lire des journaux ?

Du reste, ce maréchal des logis de garde n’avait pas l’air d’estimer que Panouille fût coupable. Il lui annonçait qu’un avocat le défendrait devant le conseil de guerre et que le peuple le ferait acquitter. Certes, ce maréchal des logis si bienveillant, bienveillant comme le capitaine Joussert, avait raison : Panouille était du peuple. Mais tout le monde n’est-il pas du peuple ? Les riches ne sont pas nombreux. A Passenans, il n’y en a guère. Et ils ne sont ni farauds, ni méchants. Les fermiers sont de beaucoup plus avares et difficiles que les propriétaires. Mais il y a plus de valets de ferme que de fermiers. Le maréchal des logis pensait-il que les valets de ferme de Passenans enverraient une pétition en faveur de Panouille, qui allait être traduit devant le conseil de guerre ? Mais tous ne savent pas écrire, ou même signer leur nom seulement, et tous ne sont pas Français. Et les autres n’aiment pas être mêlés à des affaires de justice et de tribunaux.

Panouille avait-il rêvé ?

Il concevait mal que son cas ne fût pas grave. Puisque le colonel l’avait fait comparaître devant lui, le cas certainement était grave. Le colonel ne fait pas comparaître devant lui tous les canonniers qui lâchent de gros mots. Et d’autres que Panouille lisaient ces maudits journaux qu’on l’accusait de lire, quand il ne les lisait pas. Et ces autres, tels que Rechin, ils ne passaient pas en conseil de guerre.

Le maréchal des logis de garde, qui baissait le front, parlait d’une voix trop douce. Panouille ne douta pas d’avoir rêvé. Ah ! que n’avait-il aussi bien rêvé de Marguerite, de sa Marguerite qu’il ne verrait pas, puisqu’il n’irait pas en permission à Passenans ?

En permission… Marguerite…

Cent treize demain matin… Passenans… Marguerite… Libération… Retour au pays… Les chevaux à la charrue… Marguerite…

Marguerite…

Panouille dormait.


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