IICourte Conversation avec un grand Peintre

C’était au temps où l’on venait d’exposer, au salon desIndépendantsun paysage sublime, admiré comme il convient par les vrais amateurs, et qu’un âne avait peint avec sa queue…

… A la porte de mon appartement, il y a un cordon de sonnette, non pas un bouton électrique, parce que ma maison est une vieille maison. On tira le cordon de la sonnette, on le tira même assez fort. Et je pensai : « On vient me voir, quel bonheur ! » Car j’étais en train de travailler.

Il n’y a rien qui me soit plus désagréable que d’être dérangé quand je ne fais rien. J’aime au contraire les visiteurs quand je compose. Ils m’apportent un prétexte à m’interrompre.

Mais j’éprouvai une certaine stupeur à constater que c’était un âne qui avait monté mes deux étages. Toutefois, c’était une bonne figure d’âne, à la fois vicieuse et naïve, paresseuse et importante. Et puis, en temps d’élections, on est habitué à recevoir toutes sortes de monde. Je ne m’étonnai donc pas.

— Entrez donc, lui dis-je, un peu protecteur, entrez donc ! Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?

— Monsieur, me dit-il d’un air solennel, je m’appelle Boronali.

Ma figure changea. Je me sentis pénétré d’un profond respect.

— Cher maître, m’écriai-je, c’est vous qui avez peint, avec votre queue, rien qu’avec votre queue, — et les suggestions de votre génie, bien entendu, — ce magnifique tableau qui est exposé auxIndépendants:Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique !Je suis heureux de faire la connaissance d’un artiste tel que vous ; votre talent a toute la magnifique imprécision de l’immensité.

— N’est-ce pas ? dit-il simplement.

J’ai déjà rencontré tellement d’artistes que je le trouvai modeste. D’autres m’en auraient dit davantage.

— J’ai pensé, continua-t-il, que vous ne seriez pas fâché d’obtenir de moi un petit bout d’interview, et je suis prêt à condescendre à ce désir.

— Merci, cher maître, lui dis-je, merci ! Vous réalisez en effet mon souhait le plus cher. Désirez-vous, tandis que je recueillerai vos paroles, prendre quelque chose ?

— Non, répondit-il, non. Laissez-moi seulement me frotter le dos de temps en temps contre vos meubles. C’est une habitude que j’ai.

— Faites, lui dis-je, ne vous gênez pas. Les tics sont une des caractéristiques les plus fréquentes du génie, tout le monde le sait. Vous n’avez pas affaire à un bourgeois.

— Mais si, me répondit-il, mais si ! Et c’est bien là-dessus que je compte. On a calomnié les bourgeois. Auparavant, ils condamnaient sans recours tout ce qu’ils ne comprenaient pas. Mais maintenant ils ont bien changé : ils ressemblent aux jurés de cours d’assises.

— Je n’y suis pas tout à fait, avouais-je.

— C’est que vous n’êtes pas un artiste, répliqua-t-il dédaigneusement. Nous autres artistes, nous avons un esprit fulminant qui découvre sans peine des rapports entre les objets en apparence les plus différents : les jurés français acquittent toujours les auteurs des crimes les plus monstrueux, à condition que les motifs de ces crimes demeurent incompréhensibles. Il en est de même des bourgeois en matière de beaux-arts. Quand ils ne comprennent pas, et surtout quand ils sont choqués, ils admirent. Cet état d’âme mérite d’être loué ; il fait notre fortune… Mais ne perdons pas notre temps. Sur quoi désirez-vous m’interroger ?

— Livrez-moi, dis-je, quelques détails biographiques : le public en est toujours friand. Vous me donnerez ensuite un aperçu de vos théories esthétiques.

— Avec plaisir, fit-il, avec plaisir. La transition de l’un à l’autre sujet est d’ailleurs facile, et comme nécessaire.

Il se gratta le dos voluptueusement contre ma bibliothèque, et commença :

— Mon enfance a été celle de tous les vrais génies. Je passais pour complètement idiot. Mes parents disaient : « Il est maladroit, même pour un âne ! » Voilà pourquoi ils discutèrent la question de savoir s’ils devaient faire de moi un littérateur, un peintre ou un musicien. Ils ne tardèrent pas cependant à repousser pour moi résolument la profession des lettres.

— Elle est en effet, fis-je remarquer tristement, peu lucrative.

— Vous avez raison, mon pauvre monsieur, dit-il en me considérant d’un air de pitié condescendante. Mais là ne fut point la cause unique de leur décision. La vérité est qu’ils s’étaient aperçus que les Français ont encore, sur la littérature, des principes certains et même étrangement étroits. Malgré l’affaiblissement des études classiques, ils tiennent à leur langue, ils en ont le goût, ils veulent qu’on la respecte jusque dans les plus petites choses. Voyez plutôt la formidable opposition que rencontrent les tentatives les plus timides pour la réforme de l’orthographe ! Et ils ont souci de la composition, de la séparation des genres, d’une espèce de simplicité, malgré tout, dans l’expression des idées ; ils veulent comprendre, enfin, c’est le seul domaine esthétique où ils s’obstinent à vouloir comprendre, et où ils sont vexés quand ils ne comprennent pas. L’échec de l’école symboliste vint de là ; il y avait des traditions, des traditions vieilles de plusieurs siècles, et qu’on ne pouvait détruire. Littérairement, ils ont besoin de logique, de clarté, de rapidité, autant que de pain. Les joies du livre et du théâtre sont chez eux sincères, profondes, populaires, nationales, tandis que celles de la peinture et de la musique demeurent superficielles. Au fond, ils y sont très peu sensibles. Heureuse insensibilité ! On peut leur faire accepter tout ce qu’on veut. Ils ne distinguent pas le vrai du faux, le fond de l’apparence, la hardiesse consciencieuse de la mystification. Mais c’est que précisément tout leur est parfaitement égal. Que ce soit bon ou mauvais, ils n’en sont pas intimement touchés. Si donc on leur dit que c’est bon, ils finissent par répondre : « Ma foi, puisque vous me le dites ! » Imaginez qu’on vous présente un nègre toucouleur et qu’il vous fasse un discours en langue toucouleure. Si quelqu’un vous affirme qu’il a dit des choses étonnantes, vous n’aurez aucun motif pour le nier. Vous serez même disposé à le croire. Et si l’on ajoute, en citant des précédents historiques, que dans quelques années les Toucouleurs se vendront très chers, vous achèterez un Toucouleur. Autant celui-là qu’un autre, puisque vous n’avez pas d’opinion.

» Voilà pourquoi mes sages et bon parents me destinèrent à la peinture toucouleure, si je l’ose ainsi nommer. Dans les premiers temps je réussis assez mal : l’essentiel est en effet d’acquérir une manière dont on puisse prétendre qu’elle est personnelle, et je n’arrivais pas à détacher mon talent d’une plate imitation de la réalité. Je regardais la nature, ce qui est fort dangereux, car j’étais porté à ne la voir qu’à travers des réminiscences ; par elle-même elle ne me disait rien. Mais j’eus tout à coup, un beau jour, la révélation de mon tempérament : mon tempérament est de tourner le dos à la nature. Voilà pourquoi je me suis mis à peindre avec ma queue.

— Et vous êtes chef d’école ! m’écriai-je, enthousiasmé.

— Je suis chef d’école, en effet, approuva-t-il avec douceur. Dans les commencements, j’avais quelque crainte de l’opinion des critiques. Mais, je me hâte de le dire, ils ont été charmants : je n’ai jamais reçu d’eux que des éloges. L’expérience les a formés : ayant été jadis blâmés pour avoir trouvé mal des choses dont plus tard on découvrit qu’elles étaient bien, ils ont pris le parti de dire désormais du bien de tout ce qui leur paraît déconcertant. C’est ainsi qu’ils se montrent les guides légitimes du goût public. Ah ! les braves gens !

— Mais il y a eu cependant, fis-je observer avec un peu d’hésitation, une époque où les Français osaient manifester leur goût véritable. Ils aimaient le père Ingres, Prudhon et les opéras comiques.

— Ils les aiment encore, répondit mon interlocuteur, mais ils n’oseraient pas le dire si Ingres, Prudhon et les opéras comiques ressuscitaient : parce que, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, ni la peinture ni la musique ne les intéressent profondément. Quand il s’agit des arts du langage, c’est différent, bien différent : ayant aimé Voltaire, ils ont reconnu Anatole France. Tandis que, je vous assure, ils ne reconnaîtraient pas le père Ingres. C’est ce qui fait notre force !

Il poussa un magnifique braiement de joie.

— Allons, conclut-il, je vous ai assez vu. Il faut que j’aille encore chez quelques-uns de vos confrères pour soigner ma gloire.

Je le reconduisis, plein de déférence. Subitement une idée me frappa.

— J’ai bien saisi, lui dis-je, en écoutant vos explications, pourquoi vous n’avez pas adopté la carrière des lettres. Mais pourquoi ne vous êtes-vous pas tourné vers la musique ?

— Ma voix m’y portait, fit-il ; mais j’ai un peu trop d’oreille.


Back to IndexNext