Paraboles

C’est pour l’esprit humain, en même temps qu’une dangereuse cause d’orgueil, une grande inquiétude que de ne pas savoir pourquoi la création s’est arrêtée à l’homme. Car après tout il n’y avait pas de raison pour que Dieu, ayant travaillé six jours, se reposât le septième. Il aurait pu tout aussi bien continuer toute une décade, et même plus longtemps encore. Il aurait pu, dans ces jours subséquents, perfectionner nos premiers parents, leur donner des ailes, par exemple, ou leur permettre de vivre dans l’eau à l’aide de branchies ; il aurait pu les doter d’un appareil moral tel qu’ils n’eussent jamais succombé aux ruses du démon ; ou les faire beaucoup plus intelligents, de telle façon qu’ayant distingué ces ruses, ils eussent été encore plus coupables de s’y laisser prendre. Il aurait pu aussi inventer un surhomme, en laissant l’homme à l’état de simple ébauche ou d’essai, comme l’ornithorynque ou le ptérodactyle. Mais il ne le fit point. Étant toute raison, il devait avoir une raison, mais jusqu’à ce jour on ignorait celle-ci.

Toutefois le Pogge avait découvert à Constance, à moins que ce ne soit en Angleterre, on n’est pas bien fixé là-dessus, un manuscrit qui prétendait jeter quelques lueurs sur ce problème. Mais comme il n’avait guère souci que des ouvrages de l’antiquité classique, il n’y prêta aucune attention. Égaré une seconde fois, ce manuscrit n’a été retrouvé que de nos jours chez un notaire italien qui en avait détaché les feuillets de parchemin pour en faire des chemises de dossier ; et j’avoue qu’il existe encore des doutes sur la date exacte de sa composition. Selon certains épigraphistes, il serait dû au Pogge lui-même, qui se plaisait, on le sait, à ces supercheries littéraires.

Quoi qu’il en soit, l’auteur admet comme point de départ, que Satan, lorsque le Seigneur commença de créer le monde, en fut profondément affligé. La plupart des péchés capitaux, dont il est le père, mais dont il souffre cependant, l’envie, la colère, la paresse surtout, le rongèrent avec fureur. Car non seulement il n’aimait pas que son vainqueur manifestât sa puissance, mais encore il prévoyait que le monde une fois créé, il serait obligé d’y répandre le mal, et que cela le fatiguerait. Son grand souci fut donc d’arrêter Dieu, de l’arrêter le plus vite possible. Directement, il ne pouvait rien contre lui : il fallait que la décision de ne plus créer vînt du Créateur même. C’est alors que Satan inventa la critique. Le genre n’en fut point, à cette époque, divisé en espèces. La critique de Satan fut donc littéraire, artistique et dramatique. Ou plutôt elle prit tour à tour ces trois aspects. Toutefois, il fut étonné du peu d’effet qu’elle produisit d’abord. C’est qu’il ne savait pas encore bien son métier.

Car lorsque le Seigneur eut séparé la lumière d’avec les ténèbres, Satan fit graver par un diable de ses cohortes, en lettres de feu écarlates sur une tablette sulfureuse, son premier compte-rendu : « Cela est fort bien, disait-il en substance Nous remarquons dans cet ouvrage une certaine grandeur. L’honnêteté nous force pourtant d’y noter aussi quelque monotonie et de la confusion. »

Mais le Créateur ne s’inquiéta point de ces observations. Il avait fait comme il voulait faire, et la franchise du démon ne lui fut point désagréable. Il étendit donc sur le globe la face claire des eaux marines. Elles brillaient doucement, grises, bleues, vertes, selon leur profondeur et la couleur du ciel pur ou nué ; et voyant que cela était bon, il flottait au-dessus, immense et satisfait.

Satan écrivit, et tous les esprits du mal et du bien purent lire :

« Rien n’est plus intéressant. L’auteur des eaux est bien le même que celui de la lumière. Nous reconnaissons sa manière, ses grands effets un peu vagues, sa négligence perpétuelle et froide du détail, qui ne va pas sans causer une impression d’ennui. Mais tout porte à croire que cette négligence est voulue. Belle œuvre, bien qu’elle ne soit pas faite pour plaire à un public nombreux. »

Dieu ne se fatigua cependant point de créer. Il créa la diversité magnifique des herbes et des plantes ; avec le vent du soir il passa dans les feuillages, et il caressait ces fleurs nées sans semence, dans l’air ineffablement jeune où nulle bête n’avait encore respiré. Satan écrivit :

« Encore une tentative, et assez curieuse. Évidemment, l’auteur était bien davantage maître de son premier procédé, et l’on distingue ici des erreurs et des faiblesses. Quoi qu’il en soit, c’est un renouvellement, bien que l’on puisse craindre que ceux qui aimaient la première manière ne goûtent pas celle-ci. »

Mais il fut déconcerté, car le Seigneur ne montra nulle tristesse. Il avait joie de sa création, telle qu’elle était, et connaissait pourquoi il avait fait ainsi. Et quand Satan vit qu’il se disposait à continuer, son cœur fut rempli d’une rage très amère.

— Que faut-il donc imaginer, songea-t-il avant le quatrième matin, que faut-il donc imaginer pour qu’il se décourage ?

Le Seigneur créa le soleil, la lune, le manteau somptueux des étoiles, qui la nuit tourne lentement dans le ciel. Maintenant, il y avait de la beauté dans tout son infini, et il souriait en songeant : « Satan va dire une sottise ! »

Mais Satan sourit à son tour, car un dessein malicieux lui était apparu ; et il écrivit seulement : « Il y a progrès ! »

Et Dieu fut touché. Il eut presque envie de pardonner à Satan, de lui laisser une meilleure place dans son univers, il faillit oublier qu’il est l’esprit qui dit toujours non, même quand il a l’air de dire oui. Toutefois, remettant ce projet à plus tard, par une contraction de son être immatériel et sans bornes il créa les grands poissons et tous les animaux vivants qui peuplent le sein noir des ondes. Il créa aussi les oiseaux, il jeta des ailes parmi les arbres et les monts, et au plus haut des airs, et il criait : « Multipliez, multipliez ! » Il pensait aussi : « Qu’est-ce que l’autre va dire ? »

Satan écrivit seulement : « Il y a progrès ! »

Alors le Seigneur, pour la première fois, eut un mouvement de stupeur et d’embarras. Un progrès ! Quel progrès ? C’était une autre expression de son besoin de créer qu’il manifestait, et elle ne signifiait rien, la parole de Satan ! Pourtant il se reprit et créa les bêtes qui vivent sur la terre. Toutes les bêtes. Elles bondissaient, bêlaient, mugissaient, rugissaient ; ou bien silencieuses, s’en allaient par grandes bandes pacifiques, la tête baissée sur l’herbe nourrissante.

Satan ricana, et dit encore : « Il y a progrès ! »

Et Dieu fit l’homme et la femme avec leurs âmes vivantes, et les mit dans le jardin d’Éden, près du pays de Havila, où se trouvent l’or, le bdellion et l’onyx. Mais Satan répéta encore :

« Il y a progrès ! »

Et à cet instant, Dieu s’écria :

« J’en ai assez ! Chaque œuvre que j’ai ouvrée, entre l’aurore et la nuit, l’obscurité et la lumière, je l’ai faite pour qu’elle soit ce qu’elle est, et belle en elle-même. Qu’est-ce qu’il veut dire, avec son progrès ? Si je continuais, on parlerait donc toujours de progrès, sans jamais regarder la chose en elle-même, sans en jouir ? J’en ai assez, j’en ai assez ! »

C’est ainsi que Satan parvint à arrêter la création au sixième jour.

Tel est, en résumé, le texte de ce manuscrit curieux. Mais décidément, la latinité en étant assez basse, je ne pense pas qu’on puisse l’attribuer au Pogge, savant homme et bon cicéronien.


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