D’un grand vol droit, sublime et sans ailes, comme aspiré par l’infini, sa longue tunique blanche plaquée par-devant sur ses épaules et ses reins, en arrière tout agitée de plis larges et changeants, la poitrine gonflée par l’air froid des cieux très hauts, splendide, pur, lumineux, éternellement jeune, l’ange qu’on avait envoyé ce jour-là pour surveiller la terre remonta jusqu’au trône de Dieu. Et il s’abattit les mains en avant, la tête relevée, pour dire :
— Seigneur, don Juan est mort !
Or, dans le Paradis, personne qui ne connût Don Juan. La fureur de ses vices, son affreux mépris des lois et des douleurs, le délire de ses cruautés, enfin tous ses crimes, de ses victimes avaient fait au ciel autant d’élues. Aucune n’était pourtant parfaitement pure, entièrement sans péché, mais il les avait tant fait souffrir ! Sans leur imposer d’autre expiation Dieu les avait appelées à lui. Elles étaient toutes là, Elvire, Anna, Mathurine et les mille autres. Il était là, le commandeur, il était là lui-même, le misérable M. Dimanche ! Il n’y avait que le pauvre Sganarelle qui demeurât en purgatoire parce que de toute sa vie, il n’avait su être bon, ni méchant. C’était donc un lâche : un lâche, c’est celui qui n’a pas su se décider !
Mais aucune ne manquait, de celles dont jadis il avait changé la vie terrestre en un grand et irréparable malheur, et les autres habitants du Paradis s’étonnaient. « Quel est donc disaient-ils, ce méchant prédestiné à faire des saintes ? » Voici maintenant qu’il était mort ; ils se demandaient seulement dans quel cercle infernal le jugement suprême allait l’envoyer. Et don Juan se le demandait aussi, mais il n’avait pas peur, n’ayant jamais eu peur de rien. Sa damnation éternelle lui apparaissait comme inévitable et nécessaire. Bien plus, il la désirait comme si l’Enfer dût être sa vraie patrie, presque son empire, et Lucifer non pas un maître et un bourreau, mais un complice digne de le comprendre.
Quand on l’amena devant le tribunal terrible, son âme superbe, dure, cuirassée par l’admiration qu’elle avait d’elle-même et de ses crimes, n’eut pas un instant de faiblesse. Juan faisait plus que désespérer de la miséricorde divine, ce qui est déjà, on le sait, le péché contre le Saint-Esprit, le seul qui ne puisse être pardonné ; il la méprisait, il n’en voulait pas, il ne pliait pas ! Il y eut dans le Paradis, devant cette attitude, un grand murmure. Tous, sauf précisément ceux qui avaient connu don Juan, et qu’un sentiment étrange, qui n’était pas de la haine, pénétrait sans qu’ils voulussent l’avouer, pensaient : « Comme il va être précipité ! » Et ils attendaient la foudre.
Mais Dieu sortit de sa méditation éternelle. Il considéra longuement l’âme insolente de don Juan, secoua la tête, et prononça dans sa sagesse redoutable et profonde :
— Don Juan Tenorio, reste ici !
Nul ne crut avoir bien entendu. Sainte Élisabeth de Hongrie, et la douce Claire, et la vierge Priscilla murmuraient : « Lui, parmi nous ! » Don Juan lui-même ne bougea pas, croyant à une espèce de feinte horrible de la toute-puissance. Ne s’amusait-elle point, avant de le jeter aux flammes, à lui donner une lueur d’espoir, de telle sorte qu’ensuite il souffrît davantage ? Et il riait intérieurement de cette ruse, parce que, vivant, il eût été capable de l’imaginer. Mais la voix divine, contre laquelle nul ne peut s’élever, parla de nouveau :
— Juan Tenorio, tu resteras ici !
Pour la première fois don Juan se sentit inquiet et désarmé devant l’événement. Il ne comprenait pas : pour une âme telle que la sienne, ne pas comprendre était une humiliation inconnue jusque là. Lui, au ciel pour l’éternité ! Voulait-on l’y laisser par pitié ? Mais il savait que la justice divine ne peut se manquer à elle-même : il ne méritait pas de pitié. Indomptable, il voulut donc interroger Dieu, mais le silence de la divinité est par essence impénétrable. Ce qu’elle veut cacher reste caché. Nul n’avait pu discerner les motifs de cette décision sans appel, qui semblaient d’une indulgence inexplicable et même monstrueuse. Don Juan n’obtint pas un mot, pas même un regard, un rayon, une étincelle. Il était dans le Paradis, voilà tout, ainsi qu’un étranger dans un pays dont il ne sait pas la langue. Et que lui importent alors les édifices, les fontaines, les beautés du ciel et des arbres ? Il s’ennuie. Don Juan commença de s’ennuyer affreusement. Il ne parvenait même pas à se rendre compte de la sorte du bonheur que peuvent éprouver les élus du bonheur éternel ; et il les en détestait davantage, tout en continuant à les mépriser. Il souffrait aussi amèrement, étant de toutes parts entouré de beauté, de ne pouvoir abuser de cette beauté pour la détruire : et il était éternel, il ne pouvait plus mourir ! Il en éprouvait une épouvantable rage. Cependant Elvire s’approcha. « Heureusement, songea-t-il, je vais pouvoir jouir de la haine qu’elle a maintenant pour moi. Car elle est vraiment une élue, tandis que moi… il n’est pas possible que je ne sois pas un damné ! Je ne suis ici que par une erreur qui va se dissiper. »
Mais Elvire lui dit très doucement :
— Juan, mon époux…
Il avait oublié les promesses qu’il avait faites à Elvire. Ces promesses comptaient pourtant, et voilà qu’Elvire s’en réclamait ! Il s’écria :
— Allons, Elvire, vous me haïssez !
— Moi, fit-elle.
Elle ne pouvait plus concevoir à cette heure éternelle la signification de ce mot, et peut-être même sur terre ne l’avait-elle jamais compris. Son âme délicieuse et simple ne connaissait qu’une chose : c’est que Juan Tenorio, qui avait juré d’être son époux, se trouvait réuni à elle en un lieu où tout serment terrestre doit enfin porter ses conséquences.
— Mais je t’ai outragée, malheureuse, fit don Juan. Je t’ai abusée, maltraitée, dédaignée, tu t’en souviens ?
— Je ne me souviens, dit-elle, que d’une chose, c’est que je vous aimais. Je ne puis me souvenir que de cela, puisqu’ici toute mémoire s’efface de ce qui fut une douleur. Vous étiez charmant, don Juan, ajouta-t-elle avec un sourire.
— Mais, dit-il, je ne vous aime plus. Je n’aime aucune des autres que j’ai connues jadis et qui sont là, derrière vous, et qui vont, j’en suis sûr, me tenir les mêmes discours.
Il regardait ce troupeau jadis gémissant, maintenant si paisible. Il s’en exhalait une voix unanime, qui disait :
— Nous vous aimons toutes, don Juan, et nous le pouvons sans péché. Ici, nul ne peut plus pécher.
Nul ne pouvait pécher ! Dans cet empire des idées pures et des sentiments, don Juan ne pouvait plus inspirer un seul désir ! Il avait souhaité sa damnation pour continuer à voir souffrir, pour continuer à jouir, fût-ce au prix de sa propre souffrance, des fureurs et des larmes de ceux qui l’entouraient, — et il était condamné à vivre jusqu’à la consommation des siècles, dans la détestable contemplation de cette joie sans inquiétude, de cette bienveillance totale, fastidieuse, insupportable ! Lui, don Juan !
Son orgueil s’abattit enfin. Il poussa un si grand gémissement que tout le ciel en fut ébranlé. Il criait :
— Toi qui es le juge, toi dont on prétend — mais je vois bien qu’on se trompe ! — que tu sais punir aussi bien que récompenser, que tu es sans faiblesse, tu dois bien le savoir : j’ai menti, j’ai volé, non pas seulement les riches, mais de pauvres diables ; j’ai tué, non pas seulement le commandeur, mais dans l’ombre, aux coins des rues, en cent occasions, et pour satisfaire un caprice aussitôt dédaigné. J’ai trahi toutes les femmes, tous les hommes, et mon roi, simplement pour ne pas obéir. Et tu m’as admis parmi tes élus ! Ce n’était donc rien, ce que j’ai fait ? Il fallait donc autre chose pour mériter l’enfer ?
Un vague sourire apparut sur la bouche céleste, mais elle ne s’ouvrit pas.
Et Juan, humilié, plein de rage, soupçonnant enfin que l’homme, que tous les hommes, même lui, sont si peu de chose que leurs actions sont nulles, s’écria :
— Alors, alors… il y a donc des péchés que je ne connais pas !
Mais encore cette fois, il ne reçut point de réponse, et telle est la punition que la justice divine a trouvée pour don Juan. Durant toute l’éternité il se posera cette question qui ronge son orgueil, et jamais ne sera résolue. Et c’est peut-être vrai, après tout, que l’homme est si peu de chose qu’il ne peut rien, même pécher…