XIVLes Revenants

Se regarder dans la glace, et voir un autre, une autre figure que celle qu’on connaît, un autre être humain que soi-même, le soi-même à qui on s’était habitué : il y a plus de cent contes sur ce sujet, sans doute, dans toutes les langues, dans toutes les littératures, et l’effet en est assuré, un effet d’épouvante. Tout homme se dit : « Comme j’aurais peur, comme j’aurais peur, si cela m’arrivait ! J’aimerais mieux errer dans un souterrain noir, où je ne retrouverais pas ma route ; dans un pays sauvage où les paroles n’auraient pas de sens pour moi. » On ne se fait pas cette réflexion, si simple, que si l’on était un autre on penserait différemment, et voilà tout, que c’est son moi actuel qu’on ne reconnaîtrait pas, qui étonnerait, scandaliserait ; tant il est vrai qu’on ne peut sortir de sa personne, qu’on se figure que si on en sortait il en resteraitquelque chosetout de même : l’ancien corps avec un nouvel esprit, ou l’ancien esprit dans un nouveau corps ; et qu’ainsi les distances, les couleurs, les rapports des choses seraient changés, qu’on serait comme un infirme, un malheureux pour qui tout est égarement, désordre, impossibilité d’agir. Alors on frissonne, et puis l’on songe : « Par bonheur ce n’est là qu’une fiction, une imagination de poète ou de fou. Ça ne peut pas arriver, on est toujours soi, on ne peut pas devenir un autre. »

On ne se doute pas que vieillir, c’est précisément devenir un autre.

Je ne parle pas de ces lentes altérations, de ces déchéances physiques qui font qu’en se regardant un jour dans le terrible miroir, on s’aperçoit qu’on a changé. On s’y attendait ; on se résigne ou on ne se résigne pas ; on pleure sa jeunesse ou l’on se console de la voir partir. C’est affaire de tempérament, ou de vigueur d’esprit, ou d’insouciance ; et enfin on sait qu’il y a là une loi ; la sagesse des siècles, les exemples qui vous entourent vous ont annoncé votre destin. Le mystère est autre, il est certain, et je ne crois pas pourtant qu’on l’ait jamais signalé.

Toute la première partie de son existence, on l’a passée à s’affirmer comme quelqu’un de nouveau sur la face du monde, de différent, presque en révolte. On était issu d’une souche, on croit n’avoir rien de commun avec elle. Les dernières années de l’adolescence, et toute la jeunesse, on les use à se dégager de ses traditions, de sa direction, même physiquement. On rit des gens qui demandent : « A qui ressemble-t-il ? » On n’est pareil à personne, on en est sûr, on en est fier. On n’a pas la même carrière, les mêmes costumes, les mêmes mœurs, eton ne voudrait pas! On est si convaincu de sa personnalité qu’à la fin c’est une affaire qui paraît liquidée, une question qui ne se pose plus. Il y avait si peu de ressemblance entre vous et celui qui avait la barbe blanche et les yeux pâles, ou celle qui terminait ses jours au coin du feu ; même avec les aînés qui vous ont précédé sur la route ! Ah ! certes, l’univers a changé, mais c’est le mien. Et il n’a plus rien de pareil avec celui où ils vivaient. C’est le mien, le mien ! Qu’ils gardent le leur, qui va disparaître avec eux !

Les années coulent. Brusquement il se produit un petit fait, quotidien, banal, habituel. Il faut prendre pourtant une décision, donner un avis, agir. On prononce des paroles, on donne un ordre, on fait un geste ; et ce n’est plus soi qu’on entend, qui décide et qui bouge : on a dit les mêmes choses que ceux qui ne sont plus, on a fait comme ils auraient fait. Et la voix, même la voix ! Comme elle est semblable à l’une de celles qui jadis ont frappé vos oreilles ! Voilà qu’on est arrivé à l’âge où l’on a commencé de les connaître, où l’on peut se rappeler les avoir connus ; et l’on n’est plus que leur écho, leur prolongation presque identique, le vivant de l’ombre qu’ils sont à cette heure, une ombre toute-puissante et plus réelle que vous-même, puisque c’est elle qui vous mène et vous traîne. Ce sont eux qu’on retrouve et ce n’est plus soi — celui qu’on croyait être.

Impression redoutable et presque décourageante. On se demande : « Où est le progrès, alors, où est l’autonomie de mon être, ma liberté, ma force ? Ce n’est pas vrai, cette emprise, cette domination, cette résurrection qui me tue ! » On regarde ses mains, et on aperçoit les veines des vieux, à la même place : les veines, ce premier secret du corps intérieur qu’avait caché la pulpe de la jeunesse. Son visage ? Maintenant, ce n’est plus le vôtre, c’est celui de l’ancêtre qui apparaît, parfois directement, sans intermédiaire, comme s’il s’était emparé de vous : parfois à l’image évoquée d’un de ses fils qui vous avait précédé dans la vie, et dont vous aviez songé : « Lui, on ne peut pas le nier ! Ce n’est pas comme moi : il lui ressemble. » Mais il n’y avait pas que lui… Votre orgueil s’exaltait sur un mensonge.

On veut réagir, on proteste : « Je le savais, ou plutôt je m’en doutais. Je suis de ma race, et le même sang me refait les mêmes os et les mêmes chairs. Mais il y a ma pensée. Elle est à moi, ma pensée ! » On revient sur tous les actes de son existence, sur le mal, sur le bien, sur les œuvres, les rêves, les ambitions. Et d’abord on respire. Ah ! il vous appartient en propre ce domaine, il ne venait de personne, il n’ira à personne ! Ici, je suis chez moi. Tout à coup un souvenir d’enfance, un de ces souvenirs qu’on aimait, précieux et puissant, s’évoque et s’impose. Que de choses sont sorties de lui, comme il était fécond, comme il a prolifié ! Mais de qui l’ai-je reçu ? Cette sensation forte et souveraine, pourquoi l’ai-je éprouvée ? Je n’étais rien, je me laissais vivre. Ce sont eux qui m’ont guidé, qui m’ont conduit. J’étais dans le lieu qui leur plaisait, j’ai lu les livres qu’ils m’ont laissé lire, j’ai marché derrière leurs pas. Et il ne faut pas que je mente : cette façon que j’ai de regarder la terre, c’est l’homme de qui je descends qui me l’apprit, je me le rappelle bien. J’ai fait attention aux lieux mêmes où il faisait attention, de la même manière. Et jamais, j’en ai conscience, je ne jugerai les femmes autrement que lui et celle qui m’a enfantée ; je les considère à travers eux.

Mais après ce désarroi, on se reprend, puisqu’on ne saurait vivre sans s’imaginer en avoir de bonnes raisons. On veut que puisqu’il en est ainsi, il doive en être ainsi. Seulement, on ne fait que changer d’inquiétude. C’est tout ce qu’on ne retrouve pas de soi dans les ancêtres qui trouble et déconcerte. On contemple de vieux portraits d’ascendants qu’on n’a jamais vus de ses yeux, on fouille de vieux papiers, on relit de vieilles lettres, on est presque indigné quand on n’y trouve pas la preuve qu’on cherche de cette sorte d’immortalitéavant, de réincarnation de ce qui n’est plus. Peine perdue : le fil qui vous guide à travers les générations mortes se brise bientôt ; un siècle, et la trace écrite qu’ont laissée les caractères s’efface ; deux siècles, et on ne découvre plus que de rares portraits, avec une liste de noms, de professions parfois. Ensuite plus rien… On sort de cette masse anonyme et émouvante qui s’appelle une province et une patrie : c’est tout ce qu’on sait. On rêve vaguement que tous les disparus qu’on enferme en soi ont vu telles guerres, subi telles lois, souffert telles misères, mais on ne les voit pas. Lequel suis-je ? Quel est celui qui parle en moi ? Ils n’ont plus de figures que par la mienne ; s’ils ont gardé une âme individuelle, ils peuvent se mirer en moi ; et moi, je ne les apercevrai point.

A ce degré de presque insupportable méditation, ce n’est plus seulement la conscience de ma propre personne qui s’anéantit. Il me semble que la foule qui m’enveloppe et me heurte dans cette ville énorme n’est pas elle-même, telle qu’elle me paraît, mais la somme, le total de tous les humains d’où elle est née, et qu’elle les recompose, exactement, complètement, à cause de la variété possible de combinaisons que lui permet le nombre immense de ses molécules individuelles. Je me sens porté par elle, non pas devant le temps, dans le futur, mais en arrière. J’ai envie d’aborder les gens pour leur demander de qui en vérité ils sont l’image, et pourquoi ils ne choquent pas leur front contre une muraille neuve, qui tient la place de la rue abolie, où ils vivaient… Il n’y a plus au monde que le passé.

FIN


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