The Project Gutenberg eBook ofParis AnecdoteThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Paris AnecdoteAuthor: A. Privat d'AnglemontEditor: Charles MonseletIllustrator: José BelonRelease date: May 12, 2019 [eBook #59327]Most recently updated: January 24, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/American Libraries.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS ANECDOTE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Paris AnecdoteAuthor: A. Privat d'AnglemontEditor: Charles MonseletIllustrator: José BelonRelease date: May 12, 2019 [eBook #59327]Most recently updated: January 24, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/American Libraries.)
Title: Paris Anecdote
Author: A. Privat d'AnglemontEditor: Charles MonseletIllustrator: José Belon
Author: A. Privat d'Anglemont
Editor: Charles Monselet
Illustrator: José Belon
Release date: May 12, 2019 [eBook #59327]Most recently updated: January 24, 2021
Language: French
Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/American Libraries.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PARIS ANECDOTE ***
PARIS ANECDOTEIl a été tiré 50 exemplaires numérotés sur papier du Japon.
[Image non disponible.]AL. PRIVAT D’ANGLEMONT.Imp. A. Clément. Paris.
AL. PRIVAT D’ANGLEMONT.Imp. A. Clément. Paris.
AL. PRIVAT D’ANGLEMONT.
Imp. A. Clément. Paris.
A. PRIVAT D’ANGLEMONT
AVEC UNE PRÉFACE ET DES NOTESPARCHARLES MONSELETÉDITION ILLUSTRÉE DE CINQUANTE DESSINS A LA PLUMEPAR J. BELONET D’UN PORTRAIT DE PRIVAT D’ANGLEMONTGRAVÉ A L’EAU-FORTE PAR R. DE LOS RIOS[Image non disponible.]PARISP. ROUQUETTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR55-57, Passage Choiseul, 55-57——M DCCC LXXXV
Je l’ai beaucoup connu. On le voyait dans les cafés, dans les cabarets et plus encore dans les rues. C’était un grand diable de créole, la tête couverte d’une chevelure épaisse et laineuse à la façon d’Alexandre Dumas, avec lequel les gens du peuple lui trouvaient une sorte de ressemblance; vêtu en toute saison d’un paletot qui n’appartenait à aucune couleur ni à aucune mode, gai en tant que la chasse perpétuelle à la pièce de cent sous comporte la gaieté, hâbleur autant que M. de Crac et le baron de Münchhausen à la fois.
On le disait homme de lettres, et en cela on avait un peu raison; il s’était frotté aux jeunes gens de son époque, particulièrement à ceux dont il avait été le condisciple au collège Henri IV, mais la littérature n’a jamais été sa principale occupation, excepté dans les années qui précédèrent sa mort. Sa principale occupation a été de vaguer par les rues et de s’attabler, comme a dit son camarade Delvau, à la table d’hôte du hasard; puis encore d’être le plus parfait noctambule qu’on ait vu florir sous le dôme étoilé de Paris.
Il existe plusieurs variétés de noctambules: d’abord, les noctambulesde profession, tels que les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson; ensuite, les noctambules par nécessité, c’est-à-dire ceux qui n’ont ni feu ni lieu; enfin, les noctambules par goût, par distraction, par plaisir. C’est à ce dernier ordre qu’appartenait Privat d’Anglemont, et naturellement, comme tous les noctambules, il avait établi son quartier général aux Halles, et principalement dans cette partie souverainement pittoresque qu’on appelle leCarreau des Halles,où s’élève la fontaine des Innocents, toute éclairée dans la nuit de mille lueurs tremblotantes. Certes, comme tout le monde, Privat consentait à vivre dans le jour et à supporter le contact des humains, mais il était gauche et décontenancé sous les rayons du soleil, surtout du soleil du boulevard. Il ne commençait réellement à vivre qu’aux premiers becs de gaz; alors seulement il s’animait, et, comme par une force inconnue, il se trouvait tout à coup transporté au beau milieu des Halles, roi dans son royaume comme un autre duc de Beaufort ou, plus modestement, comme un petit-fils de Vadé.
Il connaissait tous les cabaretiers par leurs noms, depuis le premier jusqu’au dernier, et tous les cabaretiers l’aimaient et prêtaient l’oreille à ses sornettes, surtout les cabaretières. Il obtenait d’eux ou d’elles un bouillon à force d’éloquence ou par quelques-uns de ces expédients inoffensifs qui remontent à Saint-Amant. Un de ses grands moyens de séduction était les billets de spectacle qu’il se procurait auprès des secrétaires de théâtre. Je l’ai vu décrocher un souper avec une loge d’Opéra-Comique.
On s’étonne qu’un homme né à la Martinique ait pu se créer cette vie factice.
Et ce n’était pas une heure ou deux qu’il passait à la Halle,c’était la nuit tout entière, et toutes les nuits. Et, lorsqu’il avait fouillé tous les cabarets depuis Paul Niquet jusqu’au vieux Rince-bec, il lui arrivait encore de rabattre sur la mère Pierre.
Mᵐᵉ Pierre n’était rien moins que la fameuse concierge de l’hôtel Colbert, rue du Croissant. Sa loge était surtout fréquentée par les ouvriers typographes duSiècle,duCharivari,etc., etc. Mᵐᵉ Pierre, ou plutôt la mère Pierre, comme on l’appelait généralement, avait été amenée, par la bonté et la sociabilité de son caractère, à faire un petit commerce de vin et d’aliments, où l’on était assuré de trouver à toute heure de la nuit soit une tranche de jambon, soit une salade d’œufs durs, soit le classique triangle de fromage de Brie. Quelquefois même, la mère Pierre gardait pour son Benjamin Privat un restant de ragoût ou de foie aux carottes, car la fascination de Privat s’exerçait même sur la mère Pierre; aussi trônait-il dans cette loge, et avait-il fini par y entraîner quelques écrivains, d’ailleurs assez faciles à entraîner, comme Émile de la Bédollière, Guichardet, Lherminier, Fernand Desnoyers, etc.
Est-ce à dire que Privat d’Anglemont fût gourmand ou ivrogne? Loin de là. S’il vivait de la sorte, c’était uniquement pour ne pas rentrer chez lui. Avec cette existence, on comprend qu’il ait fini par conquérir une notoriété presque universelle. On demandait à voir Privat, on se le montrait chez Baratte ou chez Bordier.
Une nuit, comme il se promenait dans la plaine de Montrouge, il fut arrêté par des voleurs. «Mais, leur dit-il en éclatant de rire, je suis Privat!» En entendant ce nom célèbre comme synonyme de misère, les voleurs se mirent à rire aussifort que lui, et, vu l’heure avancée, crurent pouvoir inviter le bohème à souper avec eux. Privat trouva bizarre d’accepter. Les quatre filous, parmi lesquels était une femme habillée en homme, comme Rosalinde, le conduisirent près d’une cahute abandonnée, où ils avaient mis leurs provisions. On but du champagne sous les astres, on fuma longuement; et, en contant ses belles histoires, Privat enchanta ses hôtes de rencontre. Ils voulaient même le revoir et prendre rendez-vous avec lui, mais il leur répondit spirituellement: «N’engageons pas l’avenir![A]»
A la fin, il vint un moment où il sentit qu’il pouvait tirer parti des choses bizarres qu’il avait vues et des milieux étranges qu’il avait traversés, et de ses observations il fit quelques articles de journaux qui eurent un certain succès. Il les réunit plus tard en un volume dont nous publions aujourd’hui une édition définitive, après l’avoir revu avec soin.
Privat n’avait qu’un volume dans le ventre, mais ce volume lui survivra; il a déjà la valeur des chapitres de Saint-Foix et de Mercier, car la plupart des quartiers et des mœurs qu’il décrit ont disparu.
Nous aurions voulu y ajouter quelques-uns des vers qu’il a publiés dans sa jeunesse; voici un sonnet sur Mᵐᵉ Du Barry qu’il a reproduit à satiété:
Vous étiez du bon temps des robes à paniers,Des manchons, des bichons, des abbés, des rocailles,Des gens spirituels, polis et cavaliers,Des filles, des soupers, des marquis, des ripailles.Moutons poudrés à blanc, poètes familiers,Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles,Amours dodus, pompons de rubans printaniers,Meubles de bois de rose et caprices d’écailles,Le peuple a tout broyé dans sa rude fureur.Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur,Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse.Les autres souriaient sur les noirs tombereaux,Et tués sans colère ils mouraient sans faiblesse.Mais vous seule étiez femme en ce temps de héros.
Vous étiez du bon temps des robes à paniers,Des manchons, des bichons, des abbés, des rocailles,Des gens spirituels, polis et cavaliers,Des filles, des soupers, des marquis, des ripailles.Moutons poudrés à blanc, poètes familiers,Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles,Amours dodus, pompons de rubans printaniers,Meubles de bois de rose et caprices d’écailles,Le peuple a tout broyé dans sa rude fureur.Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur,Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse.Les autres souriaient sur les noirs tombereaux,Et tués sans colère ils mouraient sans faiblesse.Mais vous seule étiez femme en ce temps de héros.
Vous étiez du bon temps des robes à paniers,Des manchons, des bichons, des abbés, des rocailles,Des gens spirituels, polis et cavaliers,Des filles, des soupers, des marquis, des ripailles.
Moutons poudrés à blanc, poètes familiers,Vieux Sèvres et biscuits, charmantes antiquailles,Amours dodus, pompons de rubans printaniers,Meubles de bois de rose et caprices d’écailles,
Le peuple a tout broyé dans sa rude fureur.Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur,Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse.
Les autres souriaient sur les noirs tombereaux,Et tués sans colère ils mouraient sans faiblesse.Mais vous seule étiez femme en ce temps de héros.
Ce sonnet est d’une belle allure, mais j’en ai entendu contester la paternité à Privat. Je souligne à ce sujet une note très précise duParnasse satirique du XIXᵉ siècle: «M. A. Privat d’Anglemont n’a guère plus fait ses vers qu’Églé, belle et poète, ne faisait les siens. Il était doué d’une excessive sensibilité littéraire qui le poussait à produire sous son nom celles des poésies de ses amis dont le succès pouvait être douteux. On a de lui des vers de M. Baudelaire, des vers de M. de Banville et des vers de M. Gérard de Nerval.»
Cette note, comme toutes celles duParnasse satirique,est de feu Poulet-Malassis, le libraire le plus érudit que j’aie connu et dont la véracité ne saurait être suspectée, car il a vécu pendant plusieurs années de la vie de Privat et de ses compagnons. Cette vie appartient à la tradition parlée plus qu’à la tradition écrite, c’est-à-dire qu’on a beaucoup raconté Privat et qu’on l’a très peu biographié. Théodore de Banville s’est cependant chargé de cette besogne l’an dernier, mais on connaît les procédés de Banville et son invincible besoin d’idéalisation. Il a fait de Privat quelque chose comme un grand d’Espagne, fabuleusement beau, riche et prodigue, étincelant d’esprit, intarissable de verve, héroïque, presque un demi-dieu, et il a allumé des feux de Bengale dans le fond de son pantalon troué.
Eh bien! non, Privat n’était pas ce que l’éblouissante imagination de Théodore de Banville voudrait nous montrer: c’était un bohème, le type le plus complet du bohème, tel que le comprend la foule. Les anecdotes pullulent sur son compte; il y en a de charmantes, celle entre autres de Pothey, qui est bien près d’être un chef-d’œuvre:
«Un matin, en passant dans la rue Saint-André-des-Arts, l’envie me prit de monter chez Alexandre Privat d’Anglemont. Je le trouvai achevant sa toilette et prêt à sortir.
«Comment vas-tu, mon vieil ami?
—Peuh! je m’embête!
—Quoi! m’écriai-je tout effrayé, tu es malade?
—Non, mais je m’embête...
—Allons donc! il faut chasser cela; je ne te quitte pas. Viens avec moi, et nous essayerons de dissiper ce vilain mal.»
Nous descendîmes. Devant le passage du Commerce, j’aperçus Méry qui s’en allait tout emmitouflé sous les plis de son vaste manteau, malgré les ardeurs du soleil de juillet.
«Joseph! mon bon Joseph!
—Qu’est-ce que c’est?
—Une aventure bien extraordinaire, mon cher Joseph! Privat s’embête.
—Privat?... C’est impossible... Est-ce vrai, Privat?
—C’est vrai.
—Alors, mes enfants, je vais avec vous, et nous chercherons quelque distraction.»
Le chapeau sur les yeux, les mains dans les poches de sa longue redingote, une cravate tortillée autour du cou, les jambes passées dans un pantalon à pied qui se perdait dans d’énormes souliers, Balzac arpentait la rue Dauphine.
«Honoré! s’écria Méry.
—Bonjour, amis, je vais chez la duchesse...
—Pas du tout; tu vas à l’Odéon faire répéter ta pièce; mais il te faut rester avec nous.
—Et pourquoi cela? demanda Balzac.
—Parce que Privat s’embête, et qu’il est impossible de le laisser dans cet état.
—Privat s’embête?... Mais alors je vous accompagne, et j’abandonne ma répétition.»
En ce moment, une bonne grosse figure réjouie passa par la portière d’un fiacre, et une voix s’exclama:
«Je vous y prends, ingrats! Vous flânez dans les rues et vous m’oubliez. Avez-vous donc juré de ne plus franchir mon seuil? Je vous attends tous à dîner demain soir. C’est convenu, n’est-ce pas? Au revoir, à demain!
—Écoute, mon cher Dumas, écoute donc!
—Non, je suis pressé; à demain, sans faute!
—Mais, mon bon Alexandre, tu ne sais pas la triste nouvelle?
—Quelle nouvelle?
—Privat s’embête, et nous sommes tous désespérés.
—Si Privat s’embête, répondit Dumas redevenu sérieux, laissez-moi payer ma voiture, et je suis des vôtres.»
Au coin du Pont-Neuf, nous rencontrâmes Alfred de Musset qui causait avec Eugène Delacroix. En quelques mots, nous les mîmes au courant de cette invraisemblable histoire.
«Mais moi aussi je m’embête, murmura le doux poète.
—Vous, mon cher Alfred, ce n’est pas la même chose, dit Delacroix avec vivacité; vous en avez l’habitude. Mais pour Privat, c’est bien différent.
—Allons donc», fit Musset avec résignation.
En marchant à l’aventure, nous avions traversé le pont et gagné la place des Trois-Maries, quand Dumas nous arrêta en étendant ses deux grands bras.
«Attention! dit-il, nous sommes sauvés: j’aperçois Eugène Sue qui mange des prunes chez la mère Moreau.»
Ganté de frais, vêtu avec l’élégance la plus correcte, Eugène consommait coup sur coup les noix, les prunes et autres fruits confits.
«J’étudie», fit-il avec un fin sourire en nous voyant envahir son refuge.
Le chinois qu’il portait à sa bouche lui échappa des doigts quand il connut le but de notre visite. Il semblait atterré, et longtemps il réfléchit en silence.
«Je crois avoir trouvé, dit-il enfin; pour moi, je ne puis rien faire, mais je pense que Bouchot peut nous tirer d’embarras.
—C’est vrai! s’exclama l’assemblée avec unisson; allons trouver Bouchot.»
L’artiste terminait son chef-d’œuvre, lesFunérailles de Marceau.Absorbé par son travail, il était vivement surexcité, et il n’aimait point qu’on le dérangeât. Perché en haut de sa double échelle, il peignait avec une contention la plus extrême quand toute la bande fit invasion dans son atelier. Sa fureur devint sans bornes.
«Allez-vous bien vite sortir d’ici, sacripants! Voulez-vous tourner les talons et déguerpir immédiatement?
—Mon bon Bouchot..., fit Méry.
—A la porte!
—Mon cher François..., dit Balzac.
—File! file!
—Mais saperlote! reprit Delacroix d’un ton sec, vous ne savez donc pas que Privat s’embête?»
La colère du peintre s’éteignit subitement. Il déposa sa palette et ses brosses, et descendit quatre à quatre les degrés de son échelle, en répétant:
«Eh quoi! Privat s’embête?»
Et, de sa plus douce voix, Bouchot ajouta:
«Mes chers amis, cela ne peut durer plus longtemps... J’ai gagné 14,000 francs, je les prends, et nous allons essayer de distraire notre pauvre camarade.»
Le lendemain matin, les 14,000 francs étaient dépensés. Privat ne s’embêtait plus, et tout le monde était content.»
Quand bien même cette historiette ne servirait qu’à démontrer la sympathie qui entourait Privat, nous ne devions pas oublier de la mentionner ici.
Cependant il n’était pas non plus à l’abri de la moquerie; j’en citerai un exemple tiré d’un petit livre oublié:
«L’hiver dernier, un soir, M. Privat d’Anglemont faisait le whist de l’ambassadeur d’Angleterre. La gracieuse duchesse de B..., dont les incroyables cheveux d’or sont la gloire du faubourg Saint-Germain, s’était approchée du fauteuil de notre élégant écrivain. «On dit que vous faites de très jolis vers, Monsieur d’Anglemont...» murmura-t-elle de sa voix la plusblonde. Le whist terminé, plusieurs autres charmantes femmes, parmi lesquelles nous citerons la jeune princesse Lugdanoff, se joignirent à la duchesse de B... pour engager M. Privat d’Anglemont à réciter quelqu’un de ses délicieux sonnets, auxquels son organe musical ajoute un charme de plus. Après s’être fait un peu prier, mais pas plus qu’il ne faut pour rester dans les traditions, le poète s’accouda contre la cheminée, et, passant légèrement ses doigts dans les boucles parfumées qui gênaient son front, il commença:
Pauvre Dupuy, marchand d’vin malheureux,Que de gouapeurs trompèr’nt ta confiance!Tu n’avais pas assez de méfiance,Ils t’ont fait voir le tour comme des gueux! etc., etc.
Pauvre Dupuy, marchand d’vin malheureux,Que de gouapeurs trompèr’nt ta confiance!Tu n’avais pas assez de méfiance,Ils t’ont fait voir le tour comme des gueux! etc., etc.
Pauvre Dupuy, marchand d’vin malheureux,Que de gouapeurs trompèr’nt ta confiance!Tu n’avais pas assez de méfiance,Ils t’ont fait voir le tour comme des gueux! etc., etc.
«Cette ballade, qui n’a pas moins de cent soixante vers, enleva tous les suffrages. La petite marquise de C..., femme de notre consul à Lisbonne, pinça bien un peu les lèvres, mais cette moue passa inaperçue au milieu de l’enthousiasme général[B].»
Comment finit Privat? Par l’hôpital, par les hôpitaux. C’était prévu.
Dans son livre desDerniers Bohèmes,M. Firmin Maillard raconte un trait touchant à propos des obsèques de Privat. «Il mourut, dit-il, en pleine connaissance de lui-même, et je me rappelle encore la tête ébouriffée de Michel Masson nous apprenant avec douleur que nous n’irions pas à l’église, la volonté de Privat ayant été expresse sur ce point. Et quand le convoi futarrivé au boulevard extérieur, je vis avec stupeur Baptiste, le garçon de la brasserie des Martyrs, nu-tête, en petite veste, souliers décolletés et tablier relevé à la ceinture, se glisser dans le cortège. «Vous m’excuserez, me dit-il en arrivant au cimetière, si je suis venu en costume, mais le patron n’a pas voulu me donner de permission, et j’ai dû m’échapper... J’aurais mieux aimé perdre ma place que de ne pas accompagner jusqu’au bout un homme comme celui-là!»
Charles Monselet.
[Image non disponible.]
NE vous est-il point arrivé, en vous promenant dans Paris, un jour de fête, par exemple, de vous demander comment toute cette population peut faire pour vivre? Puis, vous livrant mentalement aux douceurs de la statistique, cette science si chère aux flâneurs et aux savants, si vous avez calculé combien la grande cité contient de maçons, de rentiers, de charcutiers, d’avocats, de charpentiers, de médecins, de bijoutiers, de forts de la halle, de banquiers, en un mot d’hommes exerçant au grand jour, par devant la société et la loi, des professions avouées et inscrites dans le Dictionnaire de l’Académie, n’avez-vous pas toujours trouvé des masses énormes de gens auxquels vous ne pouviez assigner aucun état, aucun emploi, aucune industrie?
Eh bien! tous ces gens-là composent la grande famille des existences problématiques, que, suivant les statisticiens patentés, MM. Parent-Duchatelet, Moreau Jonnès, Frégier, on évalue à soixante-dix mille; c’est-à-dire que chaque matin il y a à Paris soixante-dix mille personnes de tout âge qui ne savent ni comment elles mangeront, ni où elles se coucheront. Et cependant tout ce monde-là finit par manger, ou à peu près. Comment font-elles? C’est leur secret, secret souvent terrible, que divulguent les tribunaux.
Mais nous n’avons rien à dire des classes dangereuses; nous laissons aux hommes sérieux le soin d’en parler dans de gros livres que personne ne lit, mais que l’Académie couronne. Nous ne voulons que vous donner une idée de l’esprit ingénieux du Parisien, en passant en revue la race pauvre, laborieuse, intelligente, qui a su se créer une industrie honnête répondant aux divers besoins du public.
Dans nos excursions à travers le douzième arrondissement, nous avons vu des choses si surprenantes que nous n’avons pu résister au désir de les livrer à la curiosité des lecteurs. Ils verront que bien des gens entreprennent de longs voyages, des courses périlleuses, pour trouver des choses extraordinaires, lorsque, à leur porte, à une course d’omnibus de leur foyer, le nouveau, le bizarre, l’extraordinaire, se rencontrent à chaque pas.
Les mœurs patriarcales de l’âge d’or, la finesse du sauvage, la naïveté du nègre de la côte de Guinée, sont des choses communes. Levaillant, le capitaine Cook, René Caillié, n’ont rien observé de plus curieux dans leurs voyages aux pays sans nom que ce que nous avons vu dans certains quartiers de Paris.
Il existe derrière le Collège de France, entre la bibliothèque Sainte-Geneviève, les bâtiments de l’ancienne École normale, le collège Sainte-Barbe et la rue Saint-Jean-de-Latran, tout un gros pâté de maisons connu sous le nom de Mont-Saint-Hilaire. Ce quartier ressemble beaucoup à un gigantesque échiquier: il est tout emmêlé de petites rues sales et étroites, qui se coupent à angle droit et forment de tout petits carrés de maisons adossées les unes aux autres. Dans cet îlot, long d’une centaine de mètres sur quarante de largeur, on trouve une dizaine de rues toutes vieilles, noires et tortueuses. Le Mont-Saint-Hilaire est le point culminant de ce qu’on est convenu d’appeler le quartier Latin; c’est l’extrême limite du pays de la science et de la Montagne-Sainte-Geneviève, dont il est séparé par une rue et quelques maisons.
Mais quelle différence de mœurs, de population et d’industries! Car Paris a cela de merveilleux que les habitudes de la population d’une rue ne ressemblent pas plus à celles des habitants de la rue voisine que les mœurs du Lapon ne ressemblent à celles des peuples de l’Amérique du Sud. Vous tournez un coin de rue, et l’aspect change, la population aussi. Les goûts, la manière d’être, les travaux, les industries, rien ne se ressemble. Les habitants de la rue Meslay sont aussi différents de ceux de la rue Saint-Martin que les mœurs douces despetits rentiers de la rue Copeau[C]diffèrent des coutumes bruyantes de leurs voisins de la rue Mouffetard.
Un étranger qui aurait passé un jour dans la rue du Croissant sans en sortir, qu’on enfermerait dans une voiture pour lui faire faire un long détour et le déposer dans la rue du Sentier, ne croirait jamais que ces deux rues correspondent ensemble.
C’est ce qui fait l’incomparable supériorité de Paris sur toutes les villes du monde. C’est cette physionomie multiple qui captive tous les gens qui ont vu notre bonne ville. C’est ce kaléidoscope continuel qui charme tant l’observateur et met un si profond regret au cœur de tous ceux que leurs affaires forcent à quitter notre vieille cité.
Faisons un tour sur les hauteurs de l’Université, et nous y trouverons deux quartiers jumeaux, les monts Sainte-Geneviève et Saint-Hilaire. Autant la Montagne-Sainte-Geneviève est bruyante, criarde, tapageuse, flâneuse, déguenillée, autant son voisin, le Mont-Saint-Hilaire, est calme, tranquille, laborieux et propre. Les maisons sont aussi vieilles, aussi tremblotantes d’un côté que de l’autre; mais celles du Mont-Saint-Hilaire ont un aspect vénérable qui leur donne l’air de bons vieillards, tandis que les autres font l’effet de vieilles femmes ivrognesses titubant sur leurs jambes amaigries. Les derniers reflets de la truanderie s’aperçoivent encore à la Montagne-Sainte-Geneviève. Les ombres sévères des vieux scolastiques semblent planer incessamment sur le Mont-Saint-Hilaire, à l’ombre des grands murs de tous les établissements scientifiques accumulés dans ce petit coin de Paris.
L’enfant de la première prendra une hotte de chiffonnier pour contenter ses goûts de bohème et vaguer constamment dans les rues, ou bien il choisira un métier bruyant pour chanter en chœur, se disputer et faire le lundi en nombreuse compagnie. Celui du second choisira une profession tranquille, sans marteau, qu’il pourra exercer enchambre. L’un sera débardeur, porteur aux halles, garçon marchand de vin, servant de maçon; l’autre sera relieur, cordonnier, fabricant de boîtes et de menus objets en carton. En un mot, ce sont presque deux peuples de race et de nature différentes.
Le Mont-Saint-Hilaire appartient tout entier à ces petites industries inconnues qui, en le faisant vivre, donnent à l’ouvrier la liberté et l’indépendance. L’esprit ingénieux et libre de l’enfant de Paris s’y est développé sous toutes ses faces. La petite fabrique y a pris des développements excessifs. Toutes les maisons renferment des inventeurs auxquels il ne manque qu’un plus grand théâtre pour devenir célèbres. C’est le véritable microcosme du humain. Le fondateur des boutiques de galette sur le boulevard, le précurseur du brillant pâtissier du Gymnase, le fameux M.Coupe-Toujours, qui a laissé de si solides souvenirs à tous les estomacs sexagénaires, l’homme qui durant vingt ans a occupé toutes les bouches de la République, du premier Empire et de la Restauration, était originaire du Mont-Saint-Hilaire. Il a fait une immense fortune à vendre des parts de galette à un sou sur le boulevard Saint-Martin. Aujourd’hui l’astre du Gymnase a fait pâlir son étoile. Il n’y a plus guère que quelques familles du Marais qui se souviennent de cette gloire déchue, et qui font encore venir, aux grands jours de gala, les jours de cidre et demarrons, le gâteau, si cher aux enfants de Paris, de la modeste boutique de cette ancienne renommée. Les gamins et les grisettes de notre temps dédaignent sa pâte feuilletée. M. Napoléon Richard, l’inventeur du café avec petit verre à deux sous la demi-tasse, vulgairement connu sous le nom d’Estaminet des pieds humides, était également un enfant de ce quartier. M.Coupe-Toujoursavait fait ses études au fameuxPuits-Certain, au coin de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, une des plus vieilles maisons de pâtisserie du monde, car sa renommée remonte au XIVᵉ siècle, et ses pâtés chauds sont encore aujourd’hui aussi en vogue qu’au beau temps de nos aïeux. Jamais les propriétaires n’y passent plus de dix années pour faire fortune. Jugez, d’après cela, de la prodigieuse quantité de pâtés au veau et au jambon que doivent consommer les estomacs parisiens.
Lorsqu’un homme d’une ville de province a fait fortune à Paris en vendant n’importe quoi, en exerçant n’importe quelle profession, tous ses compatriotes s’empressent de l’imiter; ils embrassent cette profession ou vendent ce n’importe quoi. Le premier Auvergnat qu’a vu Paris y a dû ramasser des écus en vendant de la vieille ferraille, et le premier Normand en achetant des vieux habits, vieux galons. Depuis ce temps, temps immémorial, tous les Auvergnats sont marchands de ferraille et tous les Normands brocantent de vieux habits.
La grande révolution de 1789, en changeant la population du Mont-Saint-Hilaire, qui était alors occupé par les étudiants des diverses Facultés, y a porté des ouvriers. L’un d’eux a fait ses affaires, comme on dit aujourd’hui, en inventant un petit commerce de détail. Depuis ce temps, tous lesenfants du quartier veulent aussi inventer quelque chose pour faire leurs affaires, comme les inventeurs de la galette et du café à deux sous.
Cela se comprend: l’homme, en apparence, n’est qu’un singe perfectionné, beaucoup plus méchant, plus traître, plus laid, mais infiniment moins malin que le singe, quoi qu’en dise Buffon, et même Boileau.
Après avoir visité la Montagne-Sainte-Geneviève en tous sens, quelques membres de la commission du douzième et moi, nous nous promenions dans ces rues calmes, mais affreuses, comme dans une oasis. Nous éprouvions ce bien-être que doit éprouver tout voyageur, après avoir été aveuglé, étouffé, presque englouti par les sables du désert, en arrivant à la fontaine, sous un bosquet d’arbres parfumés, verdoyants, plein d’ombre, de silence et de fraîcheur. Nous nous sentions heureux, nos poitrines étaient moins oppressées, la vie revenait; nous retrouvions enfin les hommes, la civilisation, l’existence.
Notre tâche n’était pas remplie: nous devions visiter encore quelques-uns de ces logements, voir les habitants, les interroger. A la première maison, nous remarquons cette enseigne:
Mᵐᵉ Lecœur, loueuse de voitures a bras.Les prend en remise.
Une remise de voitures à bras! c’était assez curieux pour des touristes! nous entrâmes.
Figurez-vous une grande cour entourée de hangars, encombrée de roues, de boîtes, d’essieux, de bâches. Ces boîtes, longues de 1 mètre 40 centimètres, étaient les voitures. Mᵐᵉ Lecœur est une femme de trente ans, grande, grasse, brune, tout à fait désirable, qui rit plus souvent qu’à son tour, pour montrer des dents éblouissantes. Elle a de jolies mains, de jolis pieds, de beaux yeux, des bras superbes, qu’elle fait voir avec une complaisance à nulle autre pareille. Elle aime à causer, surtout avec lesmessieurs bien. En moins d’un quart d’heure elle nous avait confié tous les secrets de son industrie.
Elle loue les charrettes pour déménagements cinq sous l’heure, et les charrettes desquatre saisonsdix sous la journée. Ainsi il est très rare que les petits marchands passants, criant les légumes dans la rue, soient propriétaires des petites voitures qu’ils poussent devant eux; généralement ils les louent. Lorsque par hasard ils ont assez d’avances pour se procurer un numéro, ils remisent la nuit chez labelleMᵐᵉ Lecœur. Cette location se fait à forfait. Si le marchand sort à trois ou quatre heures du matin pour aller à la halle, il paye un sou de plus par jour; s’il ne vient qu’après le soleil levé, il ne paye que deux francs vingt-cinq centimes par mois, ou six liards par jour.
Comme nous nous récriions sur ce prix exorbitant de cinq sous l’heure, Mᵐᵉ Lecœur, qui, quoique riant toujours à belles dents, a cependant réponse à tout, nous dit:
«Comment! cinq sous l’heure, c’est trop cher! Ah bien! mais c’est dans l’intérêt des Savoyards: ça les empêche de flâner, et ça contente les pratiques.
—C’est très bien pour des bourgeois; mais ces pauvresrevendeurs, leur faire payer dix sous par jour une chose qui vous coûte peut-être vingt francs une fois confectionnée!
—Oui! mais vous ne comptez pas les patentes, les numéros et les fourrières. Et puis ces marchands-là font lespanés(pauvres); mais il ne faut pas les croire: il n’y en a pas un qui ne mette de côté au moins une pièce de trente sous tous les jours!»
Comme nous voulions calculer à peu près ses bénéfices journaliers, elle nous dit:
«Oh! je n’y vais pas par quatre chemins: le remisage des autres me paye mes frais au bout de l’année. Quant à mes cinquante voitures, elles rapportent chaque soir à la maison leurs petites trois pistoles et demie, comme disent lescharabias. Quand j’en aurai une centaine, et cela arrivera avec du temps et de l’économie, je pourrai marier mes filles, s’il m’en vient jamais.»
Comme nous nous étonnions des bénéfices énormes de Mᵐᵉ Lecœur:
«Qu’est-ce que c’est que cela, nous dit-elle, auprès de ce que gagne la mère Brichard! Vous vous étonnez de ce qu’une femme seule gagne sa vie! La mère Brichard a son mari, ses garçons, qui, loin de l’aider, lui coûtent les yeux de la tête. Malgré ça, elle gagne de l’or, et sa fille Annette est un bon parti: elle pourrait la marier avec un avocat; mais elle aime mieux la faire travailler, et lui acheter une bonne place à la halle le jour qu’elle la mariera à quelque bon ouvrier, qui de ce jour-là se croira rentier et se fera nourrir par sa femme.»
Il est à remarquer, en effet, que dans cette classe la majeure partie des hommes mariés à des marchandes ou à de bonnesouvrières ne font rien ou presque rien. C’est à peine s’ils aident leur femme dans ses travaux; ils passent leur journée au cabaret, à godailler, se grisent, rentrent chez eux toujours entre deux vins. Les malheureuses femmes se trouvent encore heureuses lorsque, sur une observation, ces hommes brutaux ne répondent pas par des voies de fait, qui finissent presque toujours à la police correctionnelle ou sur les bancs de la cour d’assises. Pour les femmes, le prototype de l’élégance, de la distinction, de l’esprit, est l’avocat, soit à cause de la cravate blanche inhérente à cette classe de citoyens, soit à cause de la robe noire et de la parole à l’heure, qui ont encore beaucoup de prestige sur ces imaginations. Cependant l’influence du barreau est contre-balancée par celle du pharmacien, qui est lenec plus ultrade la science et du savoir; il leur apparaît dans son officine, entouré de bocaux verts, rouges et bleus, comme une espèce de magicien, de mire du moyen âge.
Mᵐᵉ Lecœur voulut bien s’offrir pour nous conduire chez la mère Brichard, sa voisine.
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EN sortant de sa maison, nous rencontrâmes un vieillard rouge en couleur, une véritabletrogne du père Trinquefort, un amant de la dive bouteille, comme on disait jadis; un ami de la treille, comme disent encore les guinguettiers. Mᵐᵉ Lecœur le salua légèrement de la main. Le père Salin, c’est son nom, répondit à ce signe amical par la plus profonde révérence. Nous avons su depuis qu’il était son locataire, car Mᵐᵉ Lecœur estprincipalede la maison dont sa remise occupe la cour. Elle a, comme on voit, plusieurs cordes à son arc; aussi emploie-t-elle une femme de ménage à six francs par mois.
«Que fait M. Salin? demanda M...
—Oh! il n’est pas au bureau de l’Assistance publique! (Être au bureau est une honte pour un homme, dans cesquartiers de travailleurs.) C’est un homme qui gagnejolimentsa vie: il estFabricant d’asticots.»
Nous avouons que nous ne nous y attendions pas. Cette industrie nous parut exorbitante. Le fabricant d’asticots dépassait de cent coudées notre imagination. Nous craignions de n’avoir pas bien entendu, mais certainement nous ne comprenions pas. Il nous fallait une explication.
«Fabricant d’asticots! dis-je avec surprise.
—Mais oui... Vous savez bien ces petits vers qui servent à pêcher.
—Je sais. Mais comment les fabrique-t-il?
—Ah voilà! Ce n’est peut-être pas trop propre, cet état-là, mais on y gagne sa vie. Il y a à Paris plus de deux mille pêcheurs à la ligne: beaucoup de gamins et pas mal de bons bourgeois établis ou retirés des affaires. Le père Salin a fait connaissance avec ceux-ci sur le bord de l’eau. Il leur fait des asticots pour amorcer toute l’année. Pour cela il a loué tout le haut de la maison, un ancien pigeonnier. Il y met macérer des charognes de chiens et de chats que lui fournissent les chiffonniers. Quand c’est en putréfaction, les vers s’y mettent; le père Salin les recueille dans des boîtes de fer-blanc qu’on nommecalottées, et il les vend jusqu’à quarante sous la calottée. Vous voyez que ce n’est pas bien malin à fabriquer. Mais dame! il faut un fier odorat pour faire ce métier-là! Tout le monde ne le pourrait pas. Aussi ses journées sont-elles très bonnes au commencement de la saison: il ne gagne jamais moins de dix à quinze francs par jour, et tout le reste de l’année sept à huit francs. Mais ça n’a pas d’ordre, ça aime trop àlever le coude(boire).
—Cependant, lorsque les eaux sont hautes, on ne pêche guère; il doit souvent chômer pendant l’hiver?
—Au contraire, c’est son meilleur temps, parce qu’alors il élève des vers pour les rossignols, ce qui est un excellent métier, dont il a presque le monopole. C’est propre, c’est facile, cela rapporte beaucoup. Il suffit de prendre de la recoupe (petit son), qu’on mêle avec de la farine et de vieux morceaux de bouchons; on les laisse couver dans de vieux bas de laine, et lesasticots rougesnaissent tout seuls. Cela se vend dix sous le cent. Généralement les amateurs de rossignols sont de vieilles femmes riches et des bourgeois qui ont des métiers tranquilles: les bouquinistes, les relieurs, les tailleurs à façon. Tous ces gens-là payent bien et comptant: il suffit donc d’avoir une dizaine de pratiques possédant chacune trois ou quatre oiseaux pour vivre bien à son aise et payer une femme de ménage. S’il n’aimait pas tant la boisson, le père Salin pourrait être propriétaire tout comme un autre; mais il mourra à l’hôpital, il est tropartiste.»
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UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.—LA CUISEUSE DE LÉGUMES.—UN RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.—LE TZIGAN MUSICIEN.
UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.—LA CUISEUSE DE LÉGUMES.—UN RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.—LE TZIGAN MUSICIEN.
Nous vous avons conduit dans un monde étrange, que vous ne connaissez pas, dont vous comprenez à peine le langage, car ce monde-là a un lexique à lui, des mots qui lui appartiennent en propre, et nous vous en devons l’explication toutes les fois qu’ils se présenteront sous notre plume.
«Il est trop artiste!» a dit Mᵐᵉ Lecœur. Être artiste veut dire ici: jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser à tort et à travers sans compter, boire de ci et de là, courir la fillette, chanter, rire toujours, en un mot être un gai boute-en-train,un enfant de la joie, un Roger-Bontemps. En effet, dans ces quartiers, on ne connaît, en fait d’artistes, que les peintres en décors de boutiques et les musiciens d’orchestres de barrières, gens engendrant le moins qu’ils peuvent la mélancolie et ne crachant pas du tout sur le jus de la treille. Ils gagnent facilement leur vie, ils travaillent le moins possible, ils sont passablement payés! aussi dépensent-ils leur argent beaucoup plus vivement qu’ils ne le gagnent.
Braves gens au demeurant, cœurs loyaux, toujours prêts à rendre service à tout le monde indistinctement; bons, charitables, mais flâneurs, paresseux avec délices; ne refusant jamais une partie de plaisir, en proposant toujours, ils ont le mot pour rire et ils chantent agréablement la romance égrillarde et la chanson bachique.
Ils sont très aimés du peuple, parce qu’ils sont bons drilles et passent pour des farceurs qui n’ont pas froid aux yeux. La plus belle partie du genre humain les estime fort, car, après tout, ils forment la haute aristocratie des classes laborieuses. Ils ne sont pas encore bourgeois, ils ne sont déjà plus ouvriers; ils se trouvent sur l’extrême limite, et servent pour ainsi dire de chaînon pour relier les deux castes. Ils sont indépendants, libres et fiers; ils n’ont ni patrons ni bourgeois, ce qui est beaucoup.
Nous avons rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante et quelques années; c’est un petit vieillard, au visage triste et réfléchi, plein de résignation. L’œil est doux et intelligent, on voit que cet homme pense etqu’il est bon. Il est toujours vêtu de noir; ses habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. Il fait peu de gestes, il parle bas et semble écouter avec plaisir son interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une politesse méticuleuse; il a plutôt l’air d’un homme de chiffres et de calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie; il se nomme Brosset. Il partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher fortune à Paris; il était avec son frère. Ils jouaient de la vielle, en demandant un petit sou, le long de la route. Après un voyage qui dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort devait changer, car, à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta à leurs yeux était un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux; retirés dans un coin, ils l’examinèrent: elle contenait dix beaux mille francs en billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change, billets à ordre, etc., etc., et toute la série des papiers timbrés paraphés de noms solvables. «Ah! mon Dieu! s’écria Brosset aussitôt qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien malheureux celui qui a perdu un pareil trésor! Il faut le retrouver et lui rendre son bien.»
Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussent trouvé le propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant. Ce beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit faire des études, apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut pas que ce fait demeurât inconnu;il le fit raconter dans tous les journaux du temps, en citant l’âge et les noms des deux frères. Brosset depuis lors eut bien des succès, car il est excellent musicien; il a couru le monde d’un bout à l’autre, mais il a toujours conservé le journal qui relate ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son bienfaiteur. Malheureusement, le nom de ce dernier nous échappe; nous ne pouvons l’accoler ici à celui de l’obligé.
Ainsi le père Salin est artiste par la seule raison que, sans boutique, sans patente, sans frais, il gagne sa vie sans avoir besoin de personne, et qu’il vit tout à fait à sa guise, se renfermant dans sa spécialité.
Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments; une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts. La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse, ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie, rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille, Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.
Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, lamère Brichard, grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire. Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.
Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des pommes cuites pour les détaillants.
«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?
—Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie, il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage, entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»
Au commencement du printemps, elle fait des œufs rougeset entreprend par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants, parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.
Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles, de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure d’unecuite, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi, celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur second déjeuner.
La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire. C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à sa fille Annette que de faire deux sous d’œil(crédit).
«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours avoir l’argent à la poche?
—Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce quartier M...Vautour, un braveAuverpin(Auvergnat), qui a fait ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?
—Oui, mais à quelles conditions?
—Oh! c’est un bien brave homme, allez! Il aime à obliger le pauvre monde. Il leur donne cinq francs tous lesmatins, et elles lui rapportent cent cinq sous tous lessoirs.
—Cinq sous d’intérêt pour cinq francs et pour douze heures! Mais c’est exorbitant!
—Il leur rend service!
—Ah! vous appelez cela un service! Si M...Vautourprête aux mêmes conditions à celles qui travaillent pendant la nuit, c’est-à-dire cinq francs à six heures du soir pour avoir cinq francs cinq sous à six heures du matin, un écu lui rapportecent quatre-vingt-deux francs cinquante centimespar an, et chacune de ces pauvres marchandes lui donne par an quatre-vingt-onze francs vingt-cinq centimes d’intérêt, ce qui fait que son argent est prêté àdix-huit cent vingt-cinqpour cent.
—Diantre! fit Mᵐᵉ Lecœur, mais c’est assez bien placer sa monnaie.
—Mais oui, c’est un assez bon métier, dit la mère Brichard; ça vaut mieux que de se brûler le tempérament à faire bouillir un tas de choses.
—Savez-vous qu’avec cent francs ainsi placés, c’est-à-dire vingt pièces de cent sous, cet homme si bienfaisant, ce protecteur des pauvres, se feraitdix-huit cent deuxfrancs de revenu par an?
—Bon Dieu! le vieux coquin!» s’écrièrent toutes les femmes.
Puis on n’y pensa plus. Mais nous autres nous y pensions et nous disions: En supposant que cet honnête philanthrope, cet homme honoré, respecté, vénéré dans son quartier, soit un homme d’ordre, un homme qui travaille, un homme venu à Paris, comme la plupart de ses compatriotes, pour s’amasser un petitboursicaut, afin d’acheter un morceau de terre dans la Limagne; si cet ami de l’humanité ne dépense pas ses cinq francs et leurs intérêts, que devient alors le célèbre calcul des grains de blé multipliés sur les cases de l’échiquier? Tous les quatre jours il a un franc. Il prête généreusement à toutes les femmes qui lui sont recommandées et dont répondent ses pratiques, et Dieu sait combien il y a dans notre ville de gens qui accepteraient ces conditions pour avoir le droit de travailler! En faisant le calcul des intérêts composés, au bout de l’année il se trouve avoir gagné avecune pièce de cinq francs3,900,000 francs, ou 780,000 pièces de cinq francs.
Faisons maintenant un calcul plus facile, pour ceux qui n’auraient pas le temps d’additionner jour par jour pendant la durée d’une année de 365 jours.
Cinq francs, avons-nous dit, à cinq sols (25 centimes) d’intérêt par jour, rapportent 91 francs 25 centimes par année. Si dans l’année suivante on se sert de la sommegagnéepour ce même commerce, aux mêmes conditions, on obtient 1665 fr. 31 cent., plus une fraction. La troisième année lui rapportera une somme de 30,391 fr. 90 centimes, plus une fraction. La quatrième année le trouvera à la tête de 654,652 fr. 17 centimes, plus fraction. Enfin la cinquième année donnera la somme énorme de 11,947,402 fr. 10 cent. et fraction. A la septième année, le capital accumulé surpasserait considérablement la totalité de la monnaie circulant en France[E].
Et l’on parle de l’usure qui ronge nos campagnes, du paysan saigné à blanc, ruiné! Hélas! voilà ce qui se fait à Paris, au centre de la ville, dans tous les quartiers populeux. Abordez, dans la rue, n’importe quelle petite marchande criant ses légumes: si vous savez lui inspirer de la confiance, en lui parlant son langage, elle vous donnera l’adresse d’un de ces vampires qui s’attachent à l’existence du pauvre et sucent son sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C’est très bien: il n’est rien au monde que nous respections à l’égal de la charité, c’est une vertu toute divine.
Mais est-ce assez que de donner?
Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail?
Ne serait-ce pas une grande et belle œuvre que celle qui délivrerait de l’usure ces malheureux travailleurs?
Et pour cela il ne faudrait qu’une simple mise de fonds de quelques centaines de francs: car jamais, de mémoire de marchande, ces misérables usuriers n’ont perdu une seule pièce de cinq francs. Celle qui ne leur rapporterait pas, le soir, lasomme prêtée le matin, serait montrée au doigt et vilipendée dans tout le quartier.
Nous prions M. l’abbé Mullois, dont nous avons lu avec intérêt les livres sur la charité, de prendre notre idée en considération.
Vous concevez qu’après avoir découvert des choses si extraordinaires: une loueuse de voitures à bras qui se faisait 12 à 15,000 livres de rentes; une cuiseuse de légumes des quatre saisons qui bénéficiait de 25 à 30,000 francs par an; un philosophe élevant des vers pour les rossignols et des asticots pour la pêche qui gagnait autant qu’un chef de division et beaucoup plus que de célèbres feuilletonistes; enfin un monsieur auprès duquel nos plus illustres banquiers n’étaient que des philanthropes, nous ne pouvions nous arrêter dans nos pérégrinations: nous avions rencontré l’incroyable, nous voulions de l’impossible.
Nous avions rencontré les musiciens errants, les joueurs d’orgue, les montreurs de singes et d’animaux vivants;—il y a là des maisons qui sont de véritables ménageries,—les impresarii de marionnettes y établissent leurs quartiers généraux. Ceux-ci ont importé toute une industrie dans la rue du Clos-Bruneau. Ils y font vivre toute une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste, qui rappelle de loin certains personnages desContes fantastiquesd’Hoffmann. Elle est toute employée à la fabrication des fantoccini. Il y a d’abord le sculpteur en bois qui fait les têtes. Il est à la fois peintre et perruquier; il travaille dans le commun et dans lesoigné. Il vend ses têtes jeunes, dans lesoigné, de 2 à 4 francs; celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de10 à 15 francs; une perruque simple, 12 sous; avec agréments et frisure, pour femme ou pour chevalier Louis XIII, 2 francs. A côté de lui se trouve l’habilleuse qui fait les costumes; on lui fournit les étoffes; lorsqu’elle travaille pour un spectacle bien établi, comme celui de M. Morin, rue Saint-Jean-de-Beauvais[F], elle gagne 2 francs par jour,sans se donner trop de mal. Puis viennent les cordonnières, celles qui font les souliers de satin pour les marionnettes danseuses et les bottes chamois pour les chevaliers. Les souliers se vendent 4 sous la paire, les bottes 15 sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui quiensecrèteles bouisbouis.Ensecréter un bouisbouisconsiste à lui attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le théâtre: c’est ce qui doit compléter l’illusion. Il faut une certaine science pour bien ensecréter, car celui qui est chargé de faire danser la marionnette doit ne jamais pouvoir se tromper et ne prendre jamais un fil pour un autre, faire remuer un bras pour une jambe; la disposition de l’ensecrètement doit être telle qu’en voyant les fils détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices doit dire: «Celui-ci sert aux bras, celui-là aux jambes.»
Dans vos promenades d’été à travers les bois, vous êtes-vous quelquefois arrêté sous la tonnelle, dans un de ces délicieux cabarets des environs de Paris, où les clématites, les volubilis, les capucines et les gobéas semblent se disputer à qui vous donnera l’ombre la plus fraîche et le parfum le plus suave; où la brise arrive douce et parfumée; où les oiseaux, se piquantd’amour-propre, vous chantent à qui mieux mieux leurs plus délicieuses cavatines? Et là, avez-vous été tout à coup réveillé par des chants barbares qui ont fait s’envoler à la fois les rêves et les oiseaux?
Vous avez rencontré devant vos yeux un vieillard, au teint basané, à l’œil fauve, aux haillons picaresques, raclant avec un morceau de plume sur une mandoline bizarre, une manière de guzzla, quelque chose rappelant l’origine de la musique, une espèce d’écaille de tortue, comme devait être la lyre du poète Orphée.
C’est un tzigan de la Valachie, un bohémien comme nous disons; un Zingari, un Gypsy, comme disent les autres. Cet homme a une histoire. Il est né à Bucharest; il était serf au service d’un boyard quelconque. Ce seigneur avait fait ses études à Paris; il retourna dans son pays avec les idées françaises. Son premier soin, en rentrant sur ses propriétés, fut de faire brûler, devant les paysans, tous les instruments de supplices, knout, batogues (baguettes), cordes, nerfs de bœuf. Les paysans, voyant cet autodafé, ne comprirent qu’une chose, c’est que leur jeune seigneur les faisait libres, c’est qu’il abolissait le travail obligé. Car qu’est-ce que la liberté pour un tzigan de Valachie ou un nègre de l’Amérique, si ce n’est le droit de ne rien faire? On se mit à se promener, à jouer de la guzzla, à danser toute la journée. Les premiers jours, le Valaque crut qu’on lui faisait fête, que chacun célébrait à sa manière l’avènement des idées progressives. Mais bientôt il s’aperçut de l’erreur de tous ces braves gens; et, pour les réintégrer dans les saines idées des amis de l’ordre, il leur donna à chacun un petit morceau de papier, enles priant de le porter au chef de la police de Bucharest.
Ces morceaux de papier étaient autant de bons pour cinquante coups de knout à se faire administrer par les valets de ville.
Le moyen était dur; mais il paraît qu’il était bon, car, dès le lendemain, chacun se remit au travail, et, pendant un mois, personne n’eut un reproche à subir: les travaux étaient exécutés avec une exactitude merveilleuse. Mais, le mois suivant, on commença à se relâcher: les dos étaient cicatrisés; on oubliait le terrible exemple du mois précédent; on baguenaudait; chacun en prenait à son aise. Il fallut revenir aux petits morceaux de papier, aux bons de knout. L’ordre rentra dans l’atelier. Notre jeune homme, reconnaissant l’excellence de son invention, ne trouva rien de mieux que d’assembler tous les premiers du mois ses serfs, et, de même qu’ici on fait la paye, on leur remettait à chacun un de ces terribles petits bons; qu’il fût content ou non, qu’on eût travaillé ou flâné, qu’on eût bien ou mal fait, c’était une affaire réglée, le premier du mois on recevait son petit morceau de papier.
Notre homme, qui était plus avancé que les autres, se fatigua de ce régime. Un jour, il prit sa guzzla sous son bras, tout ce qu’il put enlever sur son dos, et il partit à la grâce de Dieu, ne sachant où il allait. Mais, étant chez son maître, il avait entendu parler de Paris. Paris! Qu’est-ce que cela pouvait être? N’était-ce pas le pays où s’allume le soleil? N’était-ce pas la terre promise par les prophètes aux bienheureux de toutes religions? C’était la ville des plaisirs, du bon vin, des arts et de la liberté: que fallait-il de plus à notre maugrabin?Il aimait toutes ces belles choses-là. Il partit pour la patrie de ces beaux rêves.
Vous dire comment il fit les six cents lieues qui séparent Paris de la Valachie, cela serait toute une odyssée. Il eut quelques bonnes veines et beaucoup de misères. Il rencontra une troupe de bohémiens, il courut avec eux les foires d’Allemagne en qualité de musicien. Enfin ils arrivèrent sur les bords du Rhin; il contemplait déjà cette terre de France tant désirée, il s’y voyait arpentant les grandes routes. Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose.
Il comptait sans la gendarmerie, cette noble institution qui existe partout, même en Allemagne; ses compagnons, qui ne laissaient jamais rien traîner, avaient trop emprunté aux bons Germains pendant leur lourd sommeil de bière. On s’était fâché, la troupe fut appréhendée au corps. Ce qu’on lui reprocha, on n’en saura jamais rien. Toujours est-il que notre tzigan ne revit le Rhin et la terre française que six longues et sans doute bien tristes années après sa première contemplation.
Tant qu’il fut en Alsace, tout allait pour le mieux; il avait appris la langue allemande pendant son long séjour en Saxe. Mais, dès qu’il eut quitté ces contrées, il se trouva dans une position identique à celle de la Sarrasine de la légende, la mère de saint Thomas Becket, nous croyons, qui partit de son beau pays d’Orient pour venir en Angleterre chercher un amant volage, en ne sachant que deux mots de la langue d’Occident, Londres et Becket. Le tzigan avait un désavantage sur elle encore: il n’en savait qu’un, Paris!
Enfin, à force de demander, il arriva. Le soir de son entrée, se croyant encore dans les plaines de la Roumanie, il se coucha sans souper sur le premier banc qui se présenta. Une patrouille passa; on l’interrogea, lui et sa compagne de voyage, une jeune et belle gypsy qu’il avait ramenée d’Allemagne. Ils répondirent en allemand, on les conduisit à la préfecture. L’interprète du lieu leur dit que, s’ils demandaient une médaille de chanteurs des rues, on pourrait les rendre à la liberté.
Le lendemain, ils commencèrent donc leur nouvel état. La femme était jeune et jolie, elle faisait la quête. On est toujours généreux avec une jolie femme. L’homme amusait par ses grimaces et son instrument inconnu. Dans la journée ils posaient chez les peintres pour augmenter leur revenu. Il y a de cela quarante ans. L’homme chante toujours et joue toujours de la guzzla. La femme s’est faite tireuse de cartes; elle vend des noix et des coquilles dorées dans lesquelles sont enfermés les arrêts du destin. Vous devez l’avoir vue aux Champs-Élysées. C’est une vieille femme au teint bistré, à l’œil noir, édentée, refrognée, ridée comme une pomme de l’année dernière. Paris leur a porté bonheur, ils sont aujourd’hui propriétaires!
Oui, propriétaires! et de deux maisons encore! Deux maisons sises à Paris, dans le quartier de Lourcine, deux maisonslouées à la semaine, rapportant deux mille huit cents francs.
Louées à la semaine! Nous avons souligné ces mots, parce que beaucoup de nos lecteurs ne savent peut-être pas que cette mode anglaise est encore un emprunt fait aux vieilles coutumes de la France, coutume barbare, qui s’est perpétuée dans les quartiers pauvres, comme tout ce qui est laid et cruel.Le dimanche, les propriétaires viennent faire la ronde chez tous leurs locataires, recevoir leur argent ou donner congé dans les vingt-quatre heures. De cette façon, les mois n’ont que vingt-huit jours pour eux; ils ont inventé des années de treize mois. C’est ingénieux et productif.
Notre tzigan est sans pitié pour les mauvais payeurs. Que si on lui parle de l’état qu’il continue d’exercer: «Qu’appelez-vous demander l’aumône? dit notre homme en se drapant dans ses haillons. Je suis musicien, on paye mon talent; est-ce que Paganini demandait l’aumône quand il donnait un concert?»