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FABRIQUE DE CAFÉ A DEUX SOUS LA TASSE.—MANUFACTURE DE PIPES CULOTTÉES.—LE DEVINEUR DE RÉBUS.—L’ÉLEVEUR DE FOURMIS.—L’EXTERMINATEUR DE CHATS.—LE FABRICANT DE CRÊTES DE COQ.—LE PÊCHEUR DE BUISSONS.—LA LOUEUSE DE SANGSUES.—LES SOURIS BLANCHES ET LES RATS BLANCS.
FABRIQUE DE CAFÉ A DEUX SOUS LA TASSE.—MANUFACTURE DE PIPES CULOTTÉES.—LE DEVINEUR DE RÉBUS.—L’ÉLEVEUR DE FOURMIS.—L’EXTERMINATEUR DE CHATS.—LE FABRICANT DE CRÊTES DE COQ.—LE PÊCHEUR DE BUISSONS.—LA LOUEUSE DE SANGSUES.—LES SOURIS BLANCHES ET LES RATS BLANCS.
Voulez-vousfaire fortune? Oui, n’est-ce pas? Eh bien, ayez une spécialité, soyezspécialiste.
M. Demerville est spécialiste. En 1846, il sortait de l’armée, où il avait été sous-officier instructeur de cavalerie. Il rentrait dans Paris comme Gil Blas, léger d’argent et plein d’espérance, regardant de quel côté venait le vent, voulant travailler, mais ne sachant que faire. Tandis qu’il s’orientait, ses économies s’épuisaient, et les araignées allaient tisser leur fil aufond de sa cassette, lorsque l’idée lui vint de s’établircafetier. Il n’avait plus que 500 francs.
Il loua dans la rue des Anglais, près de la place Maubert, une boutique de 200 francs par an, qu’il meubla de quelques planches recouvertes de zinc, en forme de comptoir, d’un petit poêle de fonte, d’un brûloir, d’un moulin, d’une vingtaine de tasses, d’autant de cuillers, et le matériel fut complet. Là, en tacticien habile, il livra, moyennant deux sous la tasse, un café excellent. Les amateurs firent queue à la porte de son établissement. Aujourd’hui M. Demerville est propriétaire; il demeure chez lui, rue Ménilmontant; il a des succursales dans tous les quartiers de Paris, il en établit à toutes les barrières, mais tout se fabrique à la rue Ménilmontant, d’où chaque jour il part 3,000 litres de café qui sont distribués dans toutes les annexes. C’est une chose très curieuse à voir que cet office central. Les chaudières, les filtres et les récipients tiennent tout un corps de bâtiment. On cacherait facilement trois grenadiers dans une seule de ces cafetières. Les ustensiles qui servent à transporter le café de la fabrique aux succursales sont grands comme des tonneaux de cognac. La cheminée de l’établissement joute avec les obélisques de briques des fabriques d’alentour. C’est une activité, un va-et-vient effrayant. Quant au débit, figurez-vous une boutique de 12 mètres de long, partagée en deux par une immense table; d’un côté sont les servants, de l’autre les consommateurs. Les tasses sont rangées en bataille sur le marbre de la table; dans chacune est placé un morceau de sucre blanc, pesant 15 grammes. La pratique n’a qu’à commander pour être servie à l’instant même. Le dimanche, lorsque le temps est beau, il se vend quelque chosecomme 5 à 6,000 tasses. Les Auvergnats, entre autres, sont d’excellentes pratiques: ils y vont ordinairement par troupes, et ils n’en sortent qu’après que chacun a payé sa tournée, de façon que chacun absorbe jusqu’à 10 et 15 demi-tasses. Il faut des estomacs d’Auvergne pour résister à de pareilles libations.
M. Demerville est un homme essentiellement probe. Il fonde des établissements propres et convenables, en confie la gérance à ses ouvriers et leur donne une part énorme dans le bénéfice, puisqu’il ne leur compte le litre de café que dix-huit centimes, mais il garde l’établissement à son nom pour, en cas de sophistication, pouvoir en disposer à son gré.
Nous ne quitterons pas les bords du canal sans signaler laManufacture de pipes culottées. Ce sont deux commerçants, presque des érudits, qui, par une invention très ingénieuse, pourraient fournir en quelques heures des pipes culottées à toute l’armée d’Orient. Encore desspécialistes.
Le culottage des pipes en grand vient de donner le coup de mort à toute une classe de petits industriels, les culotteurs de pipes en détail. En vous promenant le long des quais, vous rencontriez une légion de bohémiens se prélassant gravement au soleil en aspirant la fumée de leur pipe. Vous vous demandiez alors comment tous ces lazzaroni de Paris, sales, déguenillés, pouvaient passer leur temps à fumer, sans rien faire. C’est que leur occupation consistait précisément à fumer. Ils recevaient d’un entrepreneur, en échange d’une pipe bien culottée, noircie sans suif, sans matière étrangère et sans procédé,vingt centimes de tabac, une pipe neuve et vingt centimes en monnaie. Ils pouvaient exécuter ainsi deux de ces chefs-d’œuvre par jour. Produit net, 40 centimes, qu’ils employaient ainsi:
On ne peut pas réduire la vie matérielle à de plus minimes proportions. Eh bien! aujourd’hui, c’est un métier mort: l’industrie l’a tué. On fumera dans des pipes culottées par un procédé chimique, lequel consiste à les tremper dans une décoction de tabac après les avoir légèrement fait chauffer.
Les pipes de ce genre sont aussiparfuméesque les anciennes, et l’emportent en élégance, en régularité, en propreté surtout. Cette étrange manufacture occupe dix ouvriers gagnant cinq francs et vingt ouvrières payées à raison de trois francs. Elle expédie chaque jour cinq à six caisses de mille pipes en province, et Paris en garde autant pour lui seul.
Mais voici venir unspécialistebien autrement curieux. Nous voulons parler de celui qui gagne sa vie à deviner les rébus, les charades et les logogriphes que certains journaux proposent à l’intellect de leurs abonnés. Dans les quartiers de Paris habités par les petits rentiers, il y a des cafés, des estaminets et des pensions bourgeoises où, quand ces problèmes ont paru dans la feuille du matin, il règne une agitation extraordinaire. Chacun croit avoir deviné.
On pérore, on crie, on parie, on s’échauffe, on dispute même, et l’on finit par en appeler aux lumières du maître de l’établissement. Qu’on juge de son embarras s’il ne peut trancher la difficulté par une explication positive. Heureusement notre industriel, qui connaît son Paris, qui a remarqué ce goût effréné du petit rentier pour le rébus, a imaginé d’en vivre. Il s’est donc constitué l’Œdipe universel. Les jours de rébus, il fait sa tournée de grand matin, il visite tous les endroits de ce genre, donne secrètement, par écrit, au maître de la maison, l’explication qui doit mettre tous les habitués d’accord, et reçoit cinq sous pour prix de cette pacifique mission. Sa clientèle, qui prit naissance au Marais, a gagné peu à peu les quartiers circonvoisins. Maintenant il est obligé d’employer un homme pour distribuer ses explications. Il se fait ainsi une cinquantaine de francs par rébus. Or, il y en a trois par semaine, ce qui lui procure une somme de six cents francs par mois.
Le talent divinatoire de ce spécialiste eût été fort utile, il y a quelques années, aux voisins d’une maison de la rue Bichat. Tous ces voisins étaient littéralement dévorés, ils ne cessaient de se gratter, ils en perdaient l’épiderme et le derme: la lèpre semblait s’être abattue dans le quartier. Une enquête eut lieu, et l’on découvrit enfin que ladite maison était occupée entièrement par Mˡˡᵉ Rose,éleveuse de fourmis.
Mˡˡᵉ Rose est une femme de quarante-deux ans; elle a l’aspect terrible; sa figure et ses mains sont tannées comme si elles avaient été préparées par un habile ouvrier en peau de chagrin; elle porte des brassards, elle est vêtue de buffle, comme les archers de la ballade, et, malgré cette armure, elle est rongée elle-même par ses élèves; les ingrats! Mais elle est arrivée àun tel état d’insensibilité, son cuir est tellement durci, racorni, qu’elle a son lit au milieu de ses sacs de marchandise, et que leur morsure n’a plus aucun effet sur elle. Aussi, lorsque la police visita son établissement, elle parut très étonnée et dit:
«Comment peut-on se plaindre de ces petites bêtes? Voyez, je vis au milieu d’elles, et je ne m’en sens pas plus mal. Il faut que l’on m’en veuille. Le monde est si méchant!»
Elle fut néanmoins obligée de transporter son étrange pensionnat dans une maison parfaitement isolée, située hors barrière.
Mˡˡᵉ Rose entretient des correspondants dans les départements où il y a de grandes forêts; elle donne à chacun de ses employés 2 francs par jour. Elle en a jusqu’en Alsace, et ne reçoit jamais moins, par jour, de dix sacs, grands comme des sacs à farine.
Nous avons causé avec Mˡˡᵉ Rose. Elle est fière de son industrie.
«Je suis, dit-elle, la seule personne qui l’exerce convenablement, car je suis la seule qui ait étudié les mœurs et les habitudes des fourmis. Je sais les faire pondre à volonté, leur faire produire dix fois plus qu’elles ne produisent dans l’état de nature. Pour cela, je les place dans une chambre où j’entretiens continuellement un poêle de fonte chauffé à rouge, et je les laisse faire leur nid où elles veulent. Il ne faut pas les contrarier. Elles demandent beaucoup de soins. Plus vous les comblez de procédés, plus elles vous rapportent.
—Mais que diable faites-vous de tous les œufs que vous récoltez avec tant de soin?
—Je les vends aux pharmaciens; j’en fournis le Jardin desPlantes et en général la plupart des faisanderies des environs de Paris. Les jeunes faisans sont très friands de cette nourriture.
—Et que gagnez-vous à cela?
—Dame! Monsieur, à présent encore, je ne donnerais pas mes journées pour trente francs, bénéfice net. Mais ce commerce est bien tombé! Du temps desnobles, quand feu ma mère, à qui j’ai succédé, l’exerçait, c’était un bien meilleur métier. Mais que voulez-vous gagner avec les bourgeois d’à présent? Est-ce que ça sait faire la différence entre le faisan et le coq de basse-cour? Ah! ne me parlez pas des révolutions!»
Le père Matagatos est tout le contraire de Mˡˡᵉ Rose: c’est un véritable docteur Pangloss, pour lequel tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Il est gai, bon vivant, insoucieux et rieur. C’est un Pyrénéen venu à Paris par curiosité, et qui a pris la grande ville en amour. Mais à Paris, comme partout, il faut travailler pour vivre. Le père Matagatos, qui aime la vie libre, les longues flâneries et les clairs de lune, s’est fait chiffonnier, mais uniquement pour se donner uneposition socialeet pour avoir le droit de porter une hotte: il dédaigne le chiffon. Sa véritable industrie consiste à exterminer les chats, comme le dit son surnom, qui est composé de deux mots catalans. Vous l’avez certainement rencontré, pour peu qu’il vous soit arrivé de flâner la nuit dans les rues de Paris. C’est un homme grand, fort, à la barbe noire et touffue, aux cheveux coupés à la malcontent, qui chantonne toujours et porte fièrement son crochet. Il est constamment suivi de deux petits terriers anglais de la plus belle espèce. Ce sont ses approvisionneurs. Ils ont été instruits à happer tous les chats noctambules qui se trouvent sur leur passage. JamaisRalph ne rapporte sa proie vivante. Sobrono est plus généreux: il n’ensanglante pas sa victoire; il rapporte à son maître l’animal vaincu, et c’est Ralph qui l’achève sans pitié.
«Le chat a cela de particulier, dit le père Matagatos, que tout en est bon. La peau se vend aux fourreurs, qui en font de la martre zibeline, fourrure très à la mode en ce temps de manchonomanie, où depuis la grande dame jusqu’à la grisette tout le monde veut avoir un manchon. Il n’a de concurrent sérieux sur l’article fourrure que le lapin blanc, qui depuis quelques années a été baptisé du nom d’hermine. Quant à la chair, j’en ai le placement; je connais les bons endroits. Mais il faut des précautions: les vaudevillistes ont rendu le peuple des barrières excessivement méfiant à l’endroit de la gibelotte. Il en est arrivé à ce point de scepticisme qu’il lui faut toujours voir les têtes pour en prendre sa portion de six sous.
—Cette exigence doit porter une grave atteinte à votre marchandise, car rien ne ressemble moins à une tête de lapin qu’une tête de chat.
—C’était là un inconvénient, je n’en disconviens pas, mais on a su y remédier. Ah! il vous faut des têtes pour manger des lapins qui vous sont livrés cuits et gibelottés au prix de 2 fr. 50 c., et que, moi, je vends 20 sous? Eh bien! mes enfants, vous en aurez, des têtes, et plus que vous n’en voudrez. J’ai donc entrepris le commerce des peaux de lapin à domicile, je me suis entendu avec toutes les cuisinières du rayon dans lequel j’exerce ostensiblement mon métier de chiffonnier, je leur prends toutes leurs peaux, à une seule condition, c’est qu’elles me livreront la tête avec la dépouille. Vous comprenez l’usage que j’en fais. Chaque livraison de chat estaccompagnée d’une tête de lapin. De là la parfaite confiance que les pratiques de certains gargotiers composant ma clientèle accordent aux gibelottes dont on les régale. Que de gens mangent ainsi de ma chasse sans s’en douter! Ce n’est pas ma faute: j’étais né chasseur. Dans mon pays je poursuivais l’ours et l’isard. A Paris il n’y a pas de tout ça. Je chasse à ma manière. Ici Ralph, ici Sobrono, mes bons amis! vous faites vivre votre maître, vous lui rapportez une quinzaine de francs chaque matin. Mais tenez, puisque vous vous intéressez à ces choses-là, je vais vous présenter un de mes amis; venez jusqu’à la cité Saint-Maur, vous verrez son établissement.»
L’ami de l’exterminateur de la race féline, le père Lecoq, est un spécialiste qui n’a pas craint de se faire le rival de la nature. Il fabrique tout bonnement descrêtes de coq! Encore est-ce par modestie qu’il se dit rival de la nature; c’est tout simplement pour ne pas humilier cette bonne mère, car elle est loin de travailler aussi proprement que lui. Ses œuvres, à elle, sont pleines d’incorrections, tandis que le père Lecoq fait de l’art, «et l’art, dit-il, c’est la nature perfectionnée par le génie de l’homme. La nature fait du marbre, l’homme fait la statue; la nature produit une femme, l’homme produit la Vénus de Milo, l’idéal, ce qui n’existera jamais. Visitez toutes les basses-cours de l’Anjou et du Maine; regardez tous les coqs, examinez leurs crêtes: pas une ne ressemble aux autres; elles sont toutes plus ou moins entachées de défauts impardonnables, qui feraient rire au nez de l’artiste qui les copierait. Voyez les miennes, au contraire: si les coqs pouvaient les admirer, ils mourraient tous de chagrin de n’en avoirpas d’aussi belles. Voyez comme c’est dentelé, taillé, coupé, proportionné, parfait!»
Le père Lecoq (il a adopté ce sobriquet) habite une maison qui semble faite à souhait pour son industrie. Après l’avoir visitée, on ne sait lequel est le plus original, de l’homme ou du domicile. C’est une de ces grandes villes en abrégé qu’on rencontre dans les quartiers industrieux, et qu’on nommecours. Il y en a une quinzaine de semblables dans le faubourg du Temple. Cescoursrenferment toute une population. On dirait d’une ruche humaine. Celle qu’a choisie le père Lecoq est une des plus curieuses. Le propriétaire, qui est un grand fabricant, y a établi une machine à vapeur pour son usine; mais, voulant y attirer de petits fabricants, il a fait traverser tous ses rez-de-chaussée, c’est-à-dire une longueur de cent et quelques mètres, par l’arbre de sa machine, de sorte qu’il loue à chacun de ses locataires, avec le logement, une courroie à laquelle ils peuvent adapter une machine. M. Lecoq a donc une courroie à sa disposition. Il nous en a détaillé tout le mécanisme.
«J’avais trente ans, nous dit-il; je revenais de mes voyages dans les Cordillères, j’avais visité et parcouru le Japon, j’avais mangé à peu près tout ce que les hommes peuvent manger. Lorsque j’arrivai en France, je fus humilié de la pauvreté de la cuisine de mon pays auprès de celle des contrées que nous traitons orgueilleusement de barbares. En effet, sauf nos rares gibiers et les huit ou dix espèces d’animaux domestiques, nous voilà réduits à nos fades poissons de rivière, à notre piètre marée, aux œufs et aux légumes, comme des nonnettes. Qu’est-ce que nos tables les plus somptueuses auprès d’un repaschinois, japonais ou indien, où vous voyez figurer toute l’échelle zoologique, depuis les pattes d’éléphants jusqu’aux œufs d’oiseaux-mouches, depuis les grillades de baleine jusqu’à la friture de goujon et les beignets de pisquettes? Pouvons-nous seulement comparer notre art culinaire à celui des Romains, où il fallait dix mille poulets pour faire un vol-au-vent convenable dans un dîner de cinquante patriciens? On ne se servait que des crêtes; on engraissait les esclaves avec le reste, en attendant qu’on les envoyât à leur tour engraisser les murènes. Apicius, Lucullus, à la bonne heure! voilà des hommes qui savaient manger! il fallait à leur appétit fatigué des ragoûts de cervelles de paon, et d’énormes pâtés de haricots de coq.
«Je résolus donc de rendre à mes concitoyens toutes ces choses dont la description nous paraît aujourd’hui fantastique. Je me mis à penser. Une demi-heure après, je pouvais, moi aussi, m’écrier, comme Archimède:Eurèka.
«Je fis faire ma machine, je dessinai mes emporte-pièce, et deux jours après j’étais établi où vous me voyez. Il y a trente-neuf ans de cela. Ma fortune est faite; je n’ai plus rien à désirer. Je pourrais, comme les autres, vivre grassement de mes revenus, me faire servir des repas comme j’en ai tant fait faire aux autres dans ma vie. Mais non, j’ai consacré mon existence au bonheur de mes concitoyens, je poursuivrai jusqu’au bout.»
Ainsi parla M. Lecoq. Or, voici comment il entend le bonheur de ses concitoyens. Il a calculé que chaque matin il n’entre dans Paris que vingt-cinq à trente mille poulets. Dix mille au moins de ces tristes victimes sont servies sur les tables bourgeoises, et les quinze autres mille deviennent la proie des restaurateurs, pâtissiers, rôtisseurs, etc. Ces poulets n’offrentguère que douze mille crêtes qui puissent servir aux ragoûts. Tous ceux qui sont servis dans les repas de famille possèdent cet ornement naturel, et cependant, commandez n’importe où une coquille de crêtes de coq et un vol-au-vent, on vous les fournira. Comment cela se fait-il? Même en supposant que tous les poulets arrivant à Paris soient à l’instant mêmedécrétés, cela ne suffirait pas encore à la consommation. Il en est de même de ce qu’on nomme en termes culinaires le haricot de coq.
C’est là le secret du père Lecoq, c’est là que commence son rôle de bienfaiteur de l’humanité.
Il a inventé la crête et le haricot de coq artificiels.
Il prend un palais de bœuf, de mouton ou de veau, mais il préfère le bœuf. Après l’avoir blanchi à l’eau bouillante, il le fait macérer pendant quarante-huit heures, puis il détache la chair de la voûte palatine, de façon à ne rien endommager. Cette chair est ensuite portée sous un balancier, et, au moyen d’un emporte-pièce, il fait ses crêtes de coq, plus parfaites en effet que celles de la nature. Les connaisseurs se trompent eux-mêmes aux produits de M. Lecoq; et cependant il est un moyen de les reconnaître: la crête de coq pour de bon, celle de la maladroite nature, a des papilles sur les deux faces, tandis que celle de l’art n’en présente que d’un côté.
Cela se vend 15 centimes la douzaine aux pâtissiers, restaurateurs, revendeurs, etc., et 20 c. aux cuisinières bourgeoises.
Pour ce qui est du haricot de coq, ce mets se fabrique de la même façon, à l’emporte-pièce. C’est le ris de veau et la cervelle de mouton qui servent de matière première.
M. Lecoq est étonné qu’on ne lui ait pas encore élevé unestatue, mais il se résigne au sort des inventeurs de génie, qui ne sont véritablement appréciés qu’après leur mort.
M. Deshaies est un spécialiste non moins remarquable que les précédents. Né à Paris, qu’il n’a jamais quitté, il estcharmeurde serpents, comme un Birman, un Malais ou un nègre de Mozambique. Quand on lui demande comment il a acquis ce talent, il répond modestement: «Dans les livres.»
Le père Deshaies a chez lui une collection complète de tous les reptiles des forêts de France; il forme commerce d’amitié avec eux, il les nourrit, les soigne, les choie, les dorlote; il leur a fabriqué de petits nids bien chauds, bien commodes, afin de leur procurer toutes leurs aises. C’est là son industrie. Il vend desanguilles de buissons, comme on dit en langage populaire, à certains gargotiers qui en font d’excellentes matelotes.
«Une fois écorchée, dit-il, l’anguille de buissons vaut les meilleures anguilles de rivière.»
Le père Deshaies passe donc toute la belle saison à courir les bois comme un trappeur. Il a d’ailleurs les mœurs et l’allure d’un personnage de Cooper. Il rit silencieusement, il ne parle jamais qu’à voix basse, comme s’il avait peur de faire fuir sa proie. Sa marche est légère, ses bras surtout semblent toujours écarter les branches avec précaution; son œil est fin, perçant et lumineux. Tous ses sens sont excessivement développés: il rendrait des points à Bas-de-Cuir lui-même pour l’ouïe et l’odorat; son instinct est prodigieux: il devine le voisinage d’une couleuvre. Il n’est pas jusqu’à son costume qui ne semble copié sur les œuvres du romancier américain. Il porte de hautes guêtres de cuir, une culotte de velours couleur vert-bouteille, une espèce de sarrau en peau de bique, et sa petitetête de fouine est recouverte d’un chapeau à larges bords. Il a toujours à sa ceinture une serpe, qui est sa seule arme.
«Votre métier doit être bien fatigant? lui disions-nous.
—Pas plus que la chasse, Monsieur, qui est un plaisir pour beaucoup de gens. Quant à moi, je trouve de l’agrément à exercer ma profession; j’étais né pour cela; c’est une âme d’Ogibéwas, égarée à Paris, qui s’est logée dans mon corps. J’aime les bois, la solitude; je passe ma nuit aussi commodément couché au pied d’un chêne, sur le gazon, que dans le meilleur lit du monde.
—Et gagnez-vous beaucoup à cela?
—Il y a dans Paris cinq cents marchands d’anguilles de rivière qui vivent tous bien ou à peu près. Je leur fais concurrence avec mes anguilles de buissons. Je n’ai point à me plaindre de la Providence: le serpent n’est jamais ce qui manque ici-bas.
—C’est peu rassurant pour les gourmets.
—Eh! Monsieur, si vous ne voulez pas être trompé, il faut vous résigner à vivre de côtelettes de mouton. Deux de vos savants, MM. Payen et Chevalier, ont publié de gros volumes sur la sophistication des matières alimentaires, et ils n’ont pas dit la moitié de ce qui existe.»
Dans un de nos précédents articles, nous avons parlé du fabricant de pain d’épice, qui, bien avant les savants, avait inventé la glucose ou sucre de pain, dont il se sert pour fabriquer sa marchandise, sans que la betterave ou la canne aient rien à y voir. Aujourd’hui, nous avons visité Mᵐᵉ Badeuil,qui, elle aussi, a devancé la science d’une vingtaine d’années. Tandis que l’Assistance publique établit des bassins pour faire dégorger les sangsues, tandis qu’on publie de tous côtés des mémoires plus ou moins illisibles sur ce sujet, Mᵐᵉ Badeuil, une simple garde-malade, en a fait une industrie des plus productives.
Elle est loueuse de sangsues.
Mᵐᵉ Badeuil a le cœur sensible; elle aime les bêtes et les gens, elle est la providence des chiens abandonnés et des personnes malades. Elle ne peut pas voir souffrir un être animé. C’est pour cela qu’elle a fait quelque chose pour les sangsues, ces pauvres petites bêtes qui font tant de bien à l’homme et qui en sont si mal récompensées!
«Monsieur, me dit-elle, si les sangsues font du bien aux riches, elles ne peuvent pas faire du mal au petit monde, à moins que les riches ne s’en posent par luxe, pour s’amuser. Je me suis donc dit qu’il fallait que tout le monde pût jouir de sangsues. Aussi, au lieu de jeter à la borne celles que j’avais posées à mes malades, je les gardais en cachette, je les soignais, je les faisais dégorger. J’en possède beaucoup maintenant, et je les loue; elles ne font de mal à personne, et voilà.
—Oui. Mais comment les faites-vous dégorger pour qu’elles ne soient pas insalubres?
—C’est mon secret. Mais je vais vous le dire tout de même. Je prends une bonne poignée de sel de cuisine, et je la leur jette sur le dos; je les laisse se débarbouiller un instant dedans; elles se dégonflent; alors je les mets dans une cuvette qui est percée d’un petit trou au fond, et que je recouvre d’un tamis; je place tout ça sous une fontaine, et je laisse couler pendantune heure, jusqu’à ce qu’elles ne jettent plus de sang; mais voilà le vrai moment: je prends de la cendre de bois tiède, je les roule dedans entre deux linges, jusqu’à ce qu’elles ne tachent plus du tout, et je recommence le bain à l’eau courante; c’est fini, je suis certaine qu’elles sont à jeun quand, une heure après, je les remets dans leur bocal.
—Et vous vous en servez dès le lendemain?
—Oh! que nenni! il faut leur faire suivre un traitement. Trois jours après, je prends un pain de terre glaise, je le pétris bien, j’en fais une boule creuse, et j’y enferme ces petites bêtes. J’y pratique une quantité de petits trous, et j’enveloppe le tout d’un linge mouillé pour que la terre ne durcisse pas. Mes sangsues voient le jour, elles veulent y courir, elles font des efforts, elles s’allongent pour passer par les minces ouvertures, et elles finissent ainsi par se dégorger complètement elles-mêmes. Quand je les retrouve sur mon linge, elles sont saines et vides comme si elles venaient de naître. On peut les appliquer à n’importe qui sans danger. Mais moi, comme je ne veux pas les fatiguer, je les mets dans un bocal particulier; j’inscris la date dessus, et chacune ne sert qu’à son tour. Il n’y a pas de passe-droit ici. Vous voyez: j’en ai plus de deux mille. Il y en a qui sont ici depuis plus de dix ans; elles sont aussi bonnes que le premier jour. Mes sangsues de rencontre en valent de toutes neuves.
—Combien faites-vous payer la location?
—Presque rien: je ne demande que trente sous pour quinze sangsues et la pose. Vous pensez bien que je ne les confie à personne, ces pauvres petites bêtes. Mes sangsues ne vont pas en ville sans leur maîtresse.»
Il paraît que l’expérience a donné raison aux savants, qui soutiennent que le dégorgement des sangsues est praticable. Le conseil des hôpitaux a fait abattre les magnifiques mûriers du jardin des Miramionnes pour y faire construire des bassins. Nous avons lu cinq ou six rapports faits sur ce sujet; nous ne savons quel est le système qui est adopté. En tout cas nous recommandons celui de Mᵐᵉ Badeuil, qui nous semble bon et mérite quelque considération, si toutefois un succès de vingt-neuf années peut avoir quelque valeur aux yeux des savants.
M. Patry est un bon vieillard qui vit tranquille, cultivant, rue Mouffetard, un petit coin de jardin, au fond de trois ou quatre cours. Là vous verrez six grandes tonnes doublées de zinc et huit ou dix boîtes grillées. Les unes servent de logement aux rats blancs, les autres aux souris blanches. Ces petites familles sont bien élevées, bien dressées. Le père Patry vous vend les individus apprivoisés, instruits, ou bien à l’état de nature, si vous voulez vous donner le plaisir de faire leur éducation. Il ne s’en sépare qu’avec douleur; il vous recommande d’en avoir bien soin; il vous donne des instructions sur la manière de les soigner, de leur former le caractère, de développer leur intelligence, et il ne les livre qu’à bon escient. Il prendrait presque des renseignements sur votre moralité et vos moyens d’existence avant que de lâcher un de ses élèves.
C’est que le père Patry est un homme d’ordre; il fut électeur bien avant l’abolition du cens. Il descend d’une famille d’éleveurs; ses ancêtres ont eu l’honneur de fournir des souris blanches à S. M. Marie-Antoinette et à Mesdames, tantes du roi. Encore une victime des révolutions! Aujourd’hui, hélas!les marchands de savon à détacher et les Savoyards qui chantent laCatarinacomposent la majeure partie de sa clientèle.
La race des destructeurs est fort nombreuse à Paris. Voyez les murailles, ce ne sont qu’affiches menaçantes:Destruction des punaises.—Mort aux rats.—Plus de fourmis.—Plus d’insectes.—Breuvages contre les mouches, etc. Mais la race zoophile est pour le moins aussi nombreuse: les éleveurs pullulent. Nous avons l’éleveur de pigeons; l’éducateur de hannetons; l’instructeur de serins, de hiboux, de chouettes; le professeur de langue pour les perroquets, les pies, les sansonnets; le professeur de musique à l’usage de la gent ailée, pinsons, chardonnerets, rossignols; l’amateur de fauvettes, de bengalis, etc., etc. Tous ces gens-là vivent plus ou moins mal de leur état, mais enfin ils vivent, ils se logent, mangent, sans avoir recours à l’Assistance publique.
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LE PROFESSEUR D’OISEAUX.—LA BOUILLIE POUR LES CHATS.—LA FAMILLE MEURT-DE-SOIF.—LA MÈRE MOSKOW.—LES RIBOUIS ET LES DIX-HUIT.—LA ZESTEUSE.—UN DERNIER MOT SUR LE BERGER EN CHAMBRE.—LE FABRICANT D’OS DE JAMBONNEAUX.—LE MARCHAND DE FUMÉE.—ALLUMETTES CHIMIQUES DEUXIÈME QUALITÉ.—LE CANARDIER.—LE FABRICANT DE CODES.—UN POÈTE LYRIQUE VIVANT DE SON ÉTAT.
LE PROFESSEUR D’OISEAUX.—LA BOUILLIE POUR LES CHATS.—LA FAMILLE MEURT-DE-SOIF.—LA MÈRE MOSKOW.—LES RIBOUIS ET LES DIX-HUIT.—LA ZESTEUSE.—UN DERNIER MOT SUR LE BERGER EN CHAMBRE.—LE FABRICANT D’OS DE JAMBONNEAUX.—LE MARCHAND DE FUMÉE.—ALLUMETTES CHIMIQUES DEUXIÈME QUALITÉ.—LE CANARDIER.—LE FABRICANT DE CODES.—UN POÈTE LYRIQUE VIVANT DE SON ÉTAT.
MonsieurBeaufils est un vieillard presque infirme, qui ne parle que rarement, mais qui siffle presque sans cesse. Son établissement est une immense volière; on n’y voit de tous côtés que rossignols, canaris et sansonnets. Les cages se pressent contre les murailles; il y en a sur tous les meubles; d’autres sont appendues au plafond, et les fenêtres en sontencombrées; il y en a partout; c’est un ramage étourdissant, assourdissant.
Au milieu de la pièce est un dais sous lequel se place M. le professeur Beaufils pour procéder à sa leçon musicale. Il prend une petite serinette sur ses genoux, et, avec un sérieux imperturbable, il régale ses élèves duCarillon de Dunkerque, dePortrait charmant, deIl pleut, il pleut, bergère, etc.
Un serin ordinaire coûte 30 sols. Le serin hollandais vaut jusqu’à 3 francs; mais, lorsqu’il a passé par les mains de M. Beaufils, qui a perfectionné son éducation, son prix s’élève au quadruple pour les amateurs.
M. Beaufils prend des pensionnaires et fait des éducations particulières en ville. A cet effet, il loue des serins parfaitement stylés que la pratique enferme avec l’élève qu’il s’agit d’éduquer. Les classes d’un serin intelligent durent six semaines ou deux mois. Après ce temps, il chante convenablement deux ou trois airs; il est passé ténor ou soprano dans son espèce. Pour faire ainsi des Roger ou des Alboni et des Frezzolini, M. Beaufils traite à forfait, moyennant 5 francs pour une éducation complète, ou bien 10 sous par semaine pour la location du professeur.
La pension de M. Beaufils est située dans une des rues qui avoisinent le Temple; il a choisi ce quartier parce que les dames du marché et toutes les ouvrières qui travaillent pour elles sont folles d’oiseaux depuis qu’Eugène Sue, avec sa Rigolette, a mis les serins à la mode.
Du reste, on ne saurait croire combien, les chevaux exceptés, les animaux sont choyés par la population ouvrière de Paris. Il y a des gens qui s’imposent des privations pour mieuxnourrir un chien, un chat, un perroquet, une pie, etc. De là certaines industries spéciales. Nous savons une famille nombreuse dont tous les membres sont ramasseurs et reconducteurs d’animaux. Chaque jour des affiches promettent vingt-cinq, cinquante et même cent francs de récompense pour des King-Charles, des perruches et des épagneuls perdus. Combien d’hommes et de femmes se perdraient pour lesquels on ne promettrait pas cent sous!
La nourriture seule des chats dans les quartiers populeux est une branche de petit commerce. Elle fait vivre, entre autres, Bernier et sa jeune famille. Bernier est ce qu’on nomme un homme intéressant; il fait de labouillie pour les chatsdans la véritable acception du mot. C’est un enfant de l’Auvergne. Il était charbonnier; un accident l’a obligé de quitter cette position sociale pour celle que nous venons de dire.
Il est établi dans un bon quartier de travailleurs; chaque maison ayant ses chiens et ses chats, il se mit à fabriquer de la bouillie pour les uns, de la pâtée pour les autres, en y joignant un petit commerce de mou de veau. Sa réputation s’établit bientôt dans l’arrondissement sur des bases solides; la vogue était venue frapper à sa porte. Maintenant, dans les environs du Temple, un chat ou un chien favori passerait pour être maltraité si son dîner ne venait de chez Bernier, le Véfour du genre. Bernier fait même des envois dans les quartiers les plus éloignés, et plus d’un angora de comtesse et d’un bichon de marquise envoient chaque matin leurs valets faire emplette de pâture à sa modeste boutique. Elle a pour enseigne:A l’ancienne et véritable renommée de la nourrituredes animaux.Car, il faut le dire, bien des gens ont essayé de faire concurrence à ce Brillat-Savarin de la gent quadrupède. Son enseigne est une protestation contre le plagiat.
Puisque nous sommes dans le quartier du Temple, disons quelques mots de la dernière incarnation de l’habit noir, du gilet de soie et de la botte vernie. C’est là que, de chute en chute, ils arrivent où vont toutes choses, au pays de l’inconnu.
Lorsqu’un habit a descendu tous les degrés de la toilette, que du tailleur il a passé au client, puis à son valet ou à son portier, puis au marchand de vieux habits, puis à quelque fashionable de barrière, il arrive au Temple, cette nécropole du costume parisien. Là on le retourne, on le rapièce, on le refait; mais il lui reste une phase à parcourir avant d’être vendu aux fabriques des environs de Paris qui font l’engrais de laine. Cette dernière phase, c’est aux frères Meurt-de-Soif qu’il la doit.
Ce nom de Meurt-de-Soif n’est pas, comme on pourrait le croire, un nom inventé par la plaisanterie parisienne. La famille Meurt-de-Soif existe réellement; elle a son domicile dans le sixième arrondissement; sa spécialité est l’achat des vieux habits au lot, presque au poids, le rapiéçage et la revente aux barrières.
A la bonne heure! voilà l’extrême limite du bon marché. La vente des frères Meurt-de-Soif se fait à la criée, au rabais, sur une table, le soir, à la lueur des torches. Là vous avez un véritable habit des ateliers d’Humann, un véritable gilet de chez Blanc, un véritable pantalon coupé par Morbach, en unmot, un véritable habillement de fashionable; pour combien? pour trois francs le tout! Et, par-dessus le marché, l’esprit et l’érudition des Meurt-de-Soif. Rien de plus drolatique que leurboniment. En voici un échantillon:
«Regardez, Messieurs: cet habit a appartenu à un prince russe et lui a valu la conquête d’une danseuse de la Grande-Chaumière. Il a fait ensuite l’admiration de tous les habitués de la Closerie-des-Lilas, sur le dos d’un artiste pédicure très connu. C’est aussi avec cet habit que le valet de chambre d’un milord a enlevé une figurante des Délassements, qui le prenait pour son maître. Il nous est arrivé parce que ce dernier s’est ruiné à payer des chinois à sa dulcinée. Eh bien! moi, malgré tous ces glorieux souvenirs, malgré toutes ces conquêtes qui lui sont dues, je vous le donne pour trois francs. Trois francs! Avis aux hommes à bonnes fortunes!»
L’habit est mis à prix trois francs, mais après descend peu à peu jusqu’à trente sous. Le pantalon se vend ensuite un franc, et le gilet cinquante centimes.
Au surplus, les clients de la famille Meurt-de-Soif sont aussi souvent les vendeurs que les acheteurs. Quand ilsse nippent, ce n’est généralement que pour quelques jours. Ils se défont volontiers le lundi de ce qu’ils ont acquis le dimanche. Les vêtements en question font souvent la navette: ils retournent souvent de l’acheteur aux marchands, des marchands aux acheteurs, et toujours ainsi,usque ad, etc. Il en est qui sont revenus vingt fois chez ces derniers, et sur lesquels ils ont toujours fait des bénéfices.
La mère Moskow est le complément habituel des frères Meurt-de-Soif. C’est une ancienne vivandière de la grandearmée, qui loue du linge blanc, ou à peu près. Elle loue une chemise par semaine pour vingt centimes, pourvu qu’on rende celle qui a été portée. Si on veut avoir son lingeà soi, on paye cinquante centimes, et l’on en devient légitime propriétaire.
La mère Moskow court particulièrement les ventes de vieux linge, et c’est avec les vieux draps qu’elle compose les incroyables sacs qu’elle prête ou vend sous la qualification de chemises neuves. De même que la famille Meurt-de-Soif, la mère Moskow a un atelier où elle emploie une vingtaine de femmes qui représentent à elles toutes l’âge du monde moderne. Elles sont occupées à coudre, à tailler, à rapiécer, à assembler. Jamais les habits d’Arlequin n’ont été composés de plus de pièces et de morceaux.
La mère Moskow entreprend aussi les fournitures de layettes et de trousseaux dans le même genre.
A la suite des deux industries précédentes, il convient de ranger celle du fabricant dedix-huit. On nomme ainsi leriboui. Leribouin’est pas tout à fait un savetier, c’est plus et moins; de même que le dix-huit n’est pas un soulier remonté ou ressemelé, c’est plutôt un soulier redevenu neuf: de là vient son nom grotesque de dix-huit, ou deux fois neuf. Le dix-huit se fait avec les vieilles empeignes et les vieilles tiges de bottes, qu’on remet sur de vieilles semelles retournées, assorties, et qui, au moyen de beaucoup de gros clous, finissent par figurer tant bien que mal une chaussure. Cela se vend sans aucune garantie, à la grâce de Dieu. La durée est généralement de huit jours. Quant au prix, il varie de quinze à vingt sols. C’est fort cher, eu égard au résultat, et les économistes ne manqueront pas de conseiller de préférence de belleset bonnes chaussures de vingt à trente francs. Ce conseil ressemble à l’ordonnance de ce médecin qui, ayant à traiter un malheureux épuisé par la misère et la faim, lui prescrivait, au dire de l’auteur desBéotiens[H], de boire du vin de Bordeaux, de manger des viandes succulentes et d’aller chaque jour se promener au bois de Boulogne à cheval.
Si maintenant nous voulons entrer dans les arts d’agrément, dans l’article fantaisie, dans l’utile dulci, comme disaient les Latins, nous ferons une visite à Mᵐᵉ Vanard, qui a su réunir ces deux choses si difficiles dans une seule industrie. Mᵐᵉ Vanard estzesteuse.
C’est une touchante histoire que celle de cette jeune et jolie femme restée veuve et sans fortune à dix-huit ans. Son mari s’est tué à la besogne pour donner à sa femme le bien-être et le luxe. Il avait établi une petite distillerie où il travaillait à condition pour les parfumeurs et les confiseurs.
Pendant le peu de jours heureux que ces deux époux passèrent ensemble, Mᵐᵉ Vanard, à force de voir travailler son mari, avait fini par surprendre quelques-uns des secrets de la science chimique; elle pouvait le remplacer près de ses alambics pendant ses absences. Aussi voulut-elle, quoique inconsolable, continuer son commerce. Elle se souvint que celui qu’elle regrettait, lorsqu’ils se permettaient, le dimanche, le petit dîner chez le traiteur, lui avait dit à propos de citron: «Un homme intelligent, avec ce qui se jette à Paris de pareilles écorces, pourrait faire sa fortune.»
Mᵐᵉ Vanard avait de l’intelligence; elle prit un panier à son bras et s’en alla rôder dans la rue Montorgueil, cette patrie des huîtres. Quand les chiffonniers avaient passé et retourné tous les tas de détritus pour y chercher leur récolte, elle commençait la sienne. Les garçons limonadiers et restaurateurs, voyant une jolie femme qui venait chaque matin butiner où tant d’autres avaient passé avant elle, s’inquiétèrent de ce qu’elle cherchait si attentivement et promirent de lui mettre de côté les précieuses écorces. Après les limonadiers vint le tour des balayeurs de théâtres.
Bref, Mᵐᵉ Vanard finit par fonder un atelier et prit à sa solde desramasseurset desramasseuses. C’est cet atelier que nous avons visité. Figurez-vous une pièce immense, toute tapissée de claies en osier du sol au plafond, et sur ces claies des myriades d’écorces d’oranges, des monceaux de pelures de citrons. Au milieu de cette pièce, autour d’une longue table, une vingtaine de jeunes ouvrières, chantant, babillant, sont occupées àzesterces écorces. Elles les empilent dans des sacs, dans des boîtes, dans de grandes caisses. Ainsi préparée, la pelure change de nom et devient zeste. Cette matière est pesée, empaquetée, expédiée dans tout Paris, dans toute la France, et même jusqu’à l’étranger, où elle se transforme encore, change de nom et devient curaçao de Hollande, sirop de limon, orangeade, citronnade, limonade, essence de citron, etc. Telle est l’industrie qui a fait la fortune d’une femme charmante, aimant les arts et la littérature, ayant maintenant sa loge aux Français, aux Italiens et à l’Opéra une fois par semaine.
Voici une autre veuve, moins jeune, moins jolie, moins élégante, moins intelligente aussi, qui a trouvé moyen de faireune belle fortune là où personne n’avait vu que de grossières vétilles. Mᵐᵉ veuve Thibaudeau s’est établiefermière de balayage. Vous tous, excellents citadins, vous payez pour faire balayer vos escaliers; Mᵐᵉ Thibaudeau paye au contraire pour balayer ceux des autres.
Certes, Mᵐᵉ Thibaudeau n’est pas née avec un goût tout particulier pour le balayage, comme on dit que les poètes naissent avec la passion des vers, et les rôtisseurs avec celle de la broche. Non, c’est par raison qu’elle s’y est adonnée.
Mᵐᵉ Thibaudeau exerçait la modeste profession de concierge. Elle tirait le cordon d’une maison sise à Paris, rue du Temple. Cette maison était occupée tout entière par deux fabricants, tous deux bijoutiers. Or, par un hiver très rude, elle eut l’idée économique de brûler, dans un vieux chaudron qui lui servait d’âtre, tous les détritus que lui fournirait son balai. L’idée était doublement bonne. Elle s’aperçut que ce qu’elle avait regardé jusque-là comme une vile poussière devenait, mêlé avec des mottes et du charbon de terre, un excellent combustible. Puis, les beaux jours étant venus, Mᵐᵉ Thibaudeau voulut faire la toilette d’été à son ménage. Elle prit son vieux chaudron et le débarrassa de ses cendres. Mais jugez de sa surprise, lorsqu’au lieu d’une cendre ordinaire, s’envolant au vent, elle trouva quelque chose de résistant qui semblait soudé au fond de l’ustensile, et qui, de temps en temps, jetait des reflets jaunes. Elle fit examiner ce résidu: c’était de l’or. Mᵐᵉ Thibaudeau avait découvert la pierre philosophale; elle avait retrouvé la science des Nicolas Flamel, des Paracelse et des Balsamo.
Elle prit dès lors à ferme le balayage des escaliers dans lesmaisons habitées par des bijoutiers en or, tant et si bien qu’avec les bénéfices qu’elle en retira elle put entreprendre concurremment une autre industrie non moins lucrative: elle achète d’immenses terrains aux environs de Paris et y fait construire des villages suisses. Elle en revend ensuite les chalets à des marchands de la rue Saint-Denis qui peuvent y chanter tous les dimanches:Arrêtons-nous ici, l’aspect de ces montagnes, etc.
Nous avons signalé dans un de nos précédents articles l’industrie singulièrement champêtre de M. Simon, qui mène paître ses troupeaux à Paris, dans les vertes prairies qu’il possède au cinquième étage d’une maison du faubourg Saint-Hilaire. M. Simon a réclamé contre la qualification deberger en chambreque nous lui avons donnée: c’estnourrisseurqu’il eût fallu dire. Soit! Nous profiterons de cette rectification pour ajouter quelques détails à ceux que nous vous avons donnés.
M. Simon s’habille en paysan; il porte des sabots et une blouse grise; il ressemble donc à Jean Guettré de Pierre Dupont plus qu’à un Colin d’opéra-comique. Nous n’avons pas remarqué la moindre houlette dans sabergerie, ou plutôt dans sanourrisserie. Mais, en revanche, sa conversation est fleurie comme un couplet de Dupaty; il parle rose et aurore; ses comparaisons sont florianesques et parfumées. Il a pris Némorin et Céladon au sérieux.
Lorsque nous entrâmes dans son étable, après avoir monté quatre-vingt-dix marches, nous nous arrêtâmes étonné: il nous semblait être dans une de ces belles fermes des montagnes d’Écosse, où tout est si bien rangé qu’on se croiraitplutôt dans une bibliothèque d’amateur que dans une écurie.
L’étable de M. Simon est composée de deux longues salles, partagées enboxes, comme disent lesgentlemen. Dans chacune de ces cages il se trouve une chèvre. Il y en a cinquante-deux. Au-dessus de la mangeoire, à l’endroit où sont ordinairement les râteliers à foin dans les écuries de chevaux, est placée une façon d’armoire en bois blanc, ciré, verni; c’est là que M. Simon enferme la nourriture de son élève. On lit en grosses lettres des inscriptions du genre de celles-ci:
Mélie Morvanguilotte.—Nourrie à la carotte pour Mᵐᵉ..., attaquée d’une maladie de foie.
Marie Noël, née à l’étable (1851), de Jeannette et de Marius.—Nourrie de foin ioduré pour le fils de M..., sang pauvre.
Puis viennent les observations. Nous ne vous citerons pas les noms des maladies que M. Simon traite par le lait de chèvre, ni les termes scientifiques qu’il emploie pour déguiser les médicaments qu’il fait avaler à ces pauvres bêtes pour les faire servir de pharmacie vivante à ses clients. Nous ne sommes ni médecin ni chimiste, nous ne pouvons donc rien dire de cette pratique; mais ce que nous pouvons affirmer, c’est que, si le sort, au lieu de jeter à Paris un berger en chambre au cinquième étage, eût placé M. Simon dans une bonne ferme du pays de Caux, il eût certainement disputé à M. Cornet l’honneur de fournir à Paris ses bœufs gras, et à M. Estancelin celui d’envoyer au concours des porcs de la grosseur des bœufs.
La température rigoureuse de cet hiver a fait naître deux petites industries nouvelles. Tous les soirs, pendant la gelée, des ouvriers maréchaux se tenaient avec une lanterne et leursoutils sur les quais, aux abords des ponts, sur les boulevards, et ferraient à glace, pour un prix minime, tous les chevaux des cochers qui ramenaient du monde des théâtres ou des soirées.
De leur côté, les charretiers de louage se portaient aux endroits difficiles de la ville, et, quand arrivait une voiture pesamment chargée, ils proposaient un cheval en aide pour quelques sous.
Mais voici venir M. Oscar Mithat, avec sa grande entreprise de fourniture d’os de jambonneaux. Celui-ci entre dans la carrière, mais il y entre à la façon des maîtres, en accaparant un genre de commerce.
Nous pourrions faire ici un savant travail de statistique, et prouver que le nombre des jambonneaux mangés à Paris dépasse des deux tiers au moins le nombre des porcs qui s’y consomment. Aussi, avant l’avènement de M. Oscar Mithat, lorsqu’on mangeait un jambonneau dans un atelier, on en laissait l’os au gamin qui allait faire l’acquisition; il le rapportait au charcutier, qui lui remettait deux sous en échange. Donc le jambonneau se fabrique; donc cette épaule est un prodige d’anatomie, unchef-d’œuvreque tout bon charcutier doit exécuter pour être reçu compagnon dans son art. Il y a à Paris des os qui servent depuis dix, vingt ans, qui chaque matin sortent garnis de la boutique, et y rentrent le soir absolument dénudés.
Eh bien! ces beaux jours sont passés pour le gamin et l’apprenti. M. Oscar Mithat se charge de fournir à dix sous la douzaine tous les os de jambonneaux dont on peut avoir besoin dans la consommation parisienne.
Le père Cotin, lui, vend de la fumée, autrement dit de lasuie tamisée. L’an dernier, il a fait pour cent mille francs d’affaires avec l’Amérique; seulement, et d’après ses livres, il a donné plus de vingt mille francs d’argent à sestamiseuseset trente mille francs aux Savoyards qui lui vendent sa matière première.
Près des magasins de M. Cotin, que les propriétaires ont relégué hors Paris, sous prétexte qu’il noircissait tout dans leurs maisons, nous avons vu une enseigne que nous livrons à la sagacité de nos lecteurs. La voici:
Berouley aîné, fabricant d’allumettes chimiquesDE DEUXIÈME QUALITÉ.Gros et détail.
Pourquoi de deuxième qualité? La réponse nous manque. M. Berouley serait-il, par hasard, l’inventeur des fameuses allumettes dont parle Arnal dans lesCabinets particuliers? Toujours est-il que son enseigne nous a plongé dans un océan de suppositions.
Place maintenant au célèbre Édouard, lecanardierpar excellence, le roi des crieurs publics.
Tout le monde connaît M. Édouard; tout Paris a admiré aux abords des théâtres un homme à l’allure athlétique, à la voix de stentor, à l’œil fin, au sourire gracieux, qui hurle pendant six heures consécutives: «Voilà ce qui vient de paraître!» et qui vous vend une petite brochure imprimée depuis plus d’un an. Mais n’est pas canardier qui veut. Il faut savoir allécher son public. M. Édouard n’a pas de rival. Il vend les petits livres de M. Émile Jaeglé, le Duranton du canard. Jusqu’à présent, les libraires du quartier Latin, malgré toute leur imagination, n’avaient pu trouver que trente-six Codes. M. Jaeglé en a trouvé un trente-septième: c’est leCode des portiers.
Voici comment M. Édouard le vend au peuple de Paris.
«LeCode des portiersou la tranquillité des locataires. Il faut voir ça, Messieurs, connaître ses droits. Si vous avez un mauvais portier, envoyez-le-moi: je suis le grand redresseur de torts, le Cabrion des Pipelets, la terreur de la loge; tous les cordons m’ont été envoyés par ces sultans de la porte cochère pour me pendre. Je les ai dédaignés, parce que je veux rendre service à mes concitoyens. Voyez cela, lisez; il y a là de quoi vous faire frémir. Prenez leCode des portiers, et, rien qu’en sachant que vous l’avez dans votre poche, le vôtre vous ouvrira au premier coup de marteau, même après minuit, etc., etc.»
Outre leCode des portiers, M. Jaeglé a publié toute une série de petits guides à un sou. Il y a leCode des gens mariés, leCode de l’ouvrier, leCode du domestique, leCode de la prévoyance, même leCode des morts. Sous une forme légère, il a eu l’idée, ingénieuse du reste, de répandre dans le peuple la connaissance des lois que chacun est censé connaître et que personne ne connaît.
Nous laisserons dormir en paix les morts, dont le Code ne nous a pas paru d’une utilité bien réelle, et celui des portiers, qui nous fait peur; mais nous dirons que celui de l’ouvrier est une œuvre sérieuse. Dans un petit traité clair et succinct, M. Jaeglé a su rappeler au travailleur tous ses droits et tous ses devoirs. Il lui enseigne à aimer la patrie, à respecter la loi, à protéger ses droits. Si l’on vendait à bon marché, dans les villes et les villages, de petits livres bien rédigés sur des sujets de morale, d’histoire, de science pratique, contenant, en outre, quelques notions usuelles de législation, d’agriculture, de jardinage, etc., ces livres exerceraient une favorable influence.
Si nous avons rencontré çà et là des industries qui nous ont étonné, celle de M. Mathieu Leblanc nous a véritablement stupéfié.
M. Mathieu Leblanc est poète lyrique, et il vit de son état!
M. Mathieu est un petit homme maigre, nerveux, chétif, toujours strictement vêtu de noir. Il marche courbé, fait des grimaces en parlant, et se regarde dans les glaces lorsqu’il lit ses vers, qu’il ne comprend pas toujours lui-même. Il est né à Alby. Il a dans ses cartons deux ou trois tragédies et vingt ou trente comédies. Il s’est fait le chantre de toutes les gloires, de tous les événements, de tous les avènements. Dès qu’un air réussit au théâtre, il en fait une chanson populaire. Il chante pour dîner, pour souper, pour boire et pour dormir. Il chante les mariages et les baptêmes, les établissements en vogue et les catastrophes.
Voici un échantillon de son savoir-faire en poésie. Mˡˡᵉ Déjazet a eu un grand succès en chantant leVin à quat’ sous; M. Mathieu Leblanc a fait sur le même air leRoi des Auverpins: