XVIILE BAL CHICARD

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Faut-ilnous écrier avec l’aigle de Meaux: «Le carnaval se meurt, Chicard est mort?

—Non, non, Chicard n’est pas mort, car il vit encore», nous répond tout un chœur de joyeux drilles; Chicard, le grand Chicard, l’homme-danse, l’époux, en pas mal de noces, de la Terpsichore faubourienne, le successeur direct des Jérôme Carré et des Cadet Buteux, ce digne écuyer de Vadé et de Désaugiers, l’amant chéri de Manon Giroux et de Fanchonnette, ne meurt pas ainsi. Petit bonhomme vit encore; seulement petit bonhomme est passé à l’état de personnage burlesque et légendaire. Il a laissé un nom, mais qui sait ce qu’il a fait? Quelques érudits à peine. On est obligé de chercher son histoire dans les livres, absolument comme s’il s’agissait de ce bon M. de La Palisse. Et Chicard vit encore!

Tout le monde sait du moins que M. de La Palisse est mort, qu’il est mort de maladie, et qu’un quart d’heure avant sa mort il était encore en vie.

Mais Chicard! où est Chicard? A-t-il eu un chantre de ses hauts faits, comme le vaillant guerrier du XIVᵉ siècle? Non, il n’a même pas eu l’honneur d’une complainte comme le sire de Framboisy. Et Chicard vit encore!

O ingratitude humaine! ô gloire! ô renommée! Allons, poètes, à vos étaux, aux établis, limez, rabotez un chant, une chanson, un poème, une ode, un sonnet, n’importe quoi; mais chantez Chicard! il a fait assez danser les autres, ceux de la saison dernière. Eh quoi! êtes-vous donc si dédaigneux de nos gloires que vous n’ayez pas encore songé à couler cette grande figure moderne dans l’or de votre poésie? Chicard est-il donc appelé à partager le sort des inventeurs? Chicard, l’inventeur du cancan, sera-t-il méconnu comme Quinquet, Salomon de Caus, l’inventeur de la canne-flûte et celui du gaz à brûler? N’aura-t-il jamais sa statue?

Mais, si Chicard n’est pas mort, son bal est bien mort et enterré. Si sa gloire a survécu, c’est grâce aux commis-voyageurs, et non aux poètes ingrats qui n’ont pas su le chanter.

Chicard qui est romantique, Chicard qui a inventé des mots proscrits de l’Institut! Ouvrez la dernière, la plus récente édition du dictionnaire, et cherchez; vous ne trouverez jamais.

«Chic, subs. masc., fém. (prononcezchick): beau, bien fait, élégant; on dit: Un homme a du chic quand il se met bien. Ce peintre a du chic (Coquille), il fait bien. On l’emploie quelquefois adjectivement; ainsi on dit: C’est une femme chiquée (Veuillot), c’est-à-dire pleine d’élégance, ballonnée de crinoline et peinte au pastel.»

Et l’adjectifchicardn’ayant pour superlatif quechicandard, et tous leurs dérivés, croyez-vous que vous les trouverez dans ce sempiternel lexique, toujours en arrière de cent ans de la langue qu’il doit enseigner?

C’est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Entrons dans ce bal, qui est devenu aujourd’hui un sujet curieux d’études archéologiques.

Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui a fait pâlir les nuits de Venise, et les orgies du XVIᵉ siècle, et toutes les réunions du temps de la Régence? Imaginez, inventez, accouplez des myriades de voix, des cris, des chants, des vociférations, des hurlements, de l’argot, des épithètes qui volent comme des flèches d’un bout de la salle à l’autre, des tapages à rendre sourds les habitués de tous les concerts du monde, des trépignements, des contorsions, unepantomime sans nom, un pandémonium continu de figures tour à tour rouges, blanches, violettes, tatouées, jaunes, vertes, bleues, des poses saugrenues, impossibles, des tours de force, des sauts de carpe à faire mourir d’envie tous les saltimbanques; l’un marche sur les mains, l’autre fait la cabriole, celui-ci exécute un saut périlleux; en voici un autre qui contrefait la grenouille; son vis-à-vis, exagérant sur lui, produit une roue irréprochable, tandis que le voisin se livre au grand écart; et les quadrilles où chatoient mille couleurs, des plumets, des casques, des flammes, des fleurs; c’est une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, un tohu-bohu, une sarabande que Dante et Milton n’ont point osé décrire dans leurs enfers; c’est surhumain, démoniaque, quelque chose comme une danse macabre, si jamais on a dansé cette danse apocryphe; c’est un tableau qu’il faut renoncer à peindre, dont rien ne pourrait donner une idée; à peine si la photographie pourrait saisir quelques-uns de ces aspects multiformes; mais reproduirait-elle ces masques animés par le vin de Champagne et ces physionomies rayonnantes au reflet du punch et de mille voluptés? Que vous dirai-je? C’est une ronde du sabbat qui commence, voilà le bal Chicard.

On rencontrait à ce bal le plus incroyable pêle-mêle de nuances sociales, le plus curieux méli-mélo, des têtes impossibles à accoupler ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. A côté de tout ce que la littérature produisait deplus fantaisiste, les ateliers de plus échevelé, l’art de plus abracadabrant, la jeunesse de plus gai, la bohème de plus insouciant et Paris de plus spirituel, on voyait des publicistes graves, des banquiers ennuyeux et des philosophes gourmés. Là, tout était nivelé, c’était le temple de l’égalité; on était fondu dans l’immense tourbillon de costumes et de quadrilles: le galop effaçait toutes les catégories, toutes les conditions, et rapprochait tous les ordres.

Plus d’un homme haut placé dans la politique venait en catimini assister à la saturnale. On cite un des hommes les mieux posés de France qui venait régulièrement chaque année faire son pèlerinage au bal Chicard. C’était pour lui un article de foi, une tradition irrésistible. Il venait s’y délasser de ses lourds travaux, en riant, chaque année, des nouvelles créations, des imbroglios imprévus, en étudiant ces physionomies inédites et toujours amusantes.

Des hommes éminents mendiaient la faveur de leurs secrétaires, des professeurs flattaient leurs élèves, des gens politiques faisaient la cour aux petits employés, des industriels renommés souriaient aux commis, les oncles pardonnaient à leurs neveux, pour obtenir, avec leur protection, une lettre demonsieurChicard plus gros que le bras. Tout le monde en voulait: l’Anglais passait la Manche, le Russe quittait l’Italie, l’Allemand oubliait le chemin de sa brasserie, pour accourir à Paris, et venir humblement présenter leurs hommages au grand homme, afin d’obtenir une de ses bienheureuses invitations.

Pendant deux mois on faisait à la rue Jean-Jacques-Rousseau un service spécial pourmonsieurChicard. Il lui arrivait de tous les coins du monde les lettres les plus flatteuses, les sollicitations les plus obséquieuses. Heureux celui qui pouvait lui dire: «Monsieur, je suis le cousin de votre apothicaire!»

Oh! si Chicard voulait nous laisser un jour fouiller dans sa collection d’autographes, quelle bonne fortune pour vous, chers amis lecteurs!

Si l’agiotage actuel avait été de mise dans ce temps-là, nul doute qu’on n’eût coté à la Bourse les invitations aux bals Chicard. Ces bals ont cessé à temps; ce n’est du moins pas l’ennui qui les a tués.

Mais les grands personnages, les étudiants rieurs, les publicistes graves, les rapins échevelés, les industriels enrichis, les commis joyeux, les étrangers ahuris, les littérateurs fantaisistes, les oncles indulgents et les clercs de notaire dansants, tout cela ne forme que la moitié du public d’un bal; l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre? Quelles sont les femmes assez grecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature?

Chicard, en grand éclectique qu’il était et qu’il est encore, sans doute, aujourd’hui, prenait ses danseuses partout et nulle part. Il les choisissait tantôt dans le magasin de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôt dans les coulisses des théâtres....

Dans les quartiers retirés on trouve encore quelques débris de ces nuits dantesques, qui conservent avec orgueil leurslettres et les montrent ainsi que des parchemins constatant qu’ils sont de race.

Après tout, le bal Chicard n’était qu’un bal de souscription, et encore un bal dans lesprix doux: il ne coûtait de bourse déliée que 10 francs d’entrée, le souper compris. Mais on n’y allait pas pour souper, on y allait pour cettechicoréeoù chacun prenait place vers le milieu de la nuit.

Ces 10 francs étaient le droit que l’on payait à l’organisateur pour avoir le droit de bourgeoisie, place au lustre et aux quadrilles. Le restaurateur n’y aurait pas fait ses frais, s’il n’avait pas su ce que pouvait entraîner à sa suite une pareille solennité carnavalesque; à peine s’il eût traité le monde baroque de ces nuits exhilarantes avec le respect qu’il témoignait aux bourgeois en goguette et aux noces de boutiquiers qui fréquentaient ses salons.

On se pressait, on se foulait dans ces vastes salons desVendanges de Bourgogne, surtout pour contempler à son aise l’Olympe grotesque qui se déroulait sous les yeux des spectateurs ébahis. En effet, c’est au bal Chicard que l’on doit d’avoir débarrassé le carnaval des pêcheurs napolitains, des arlequins, des turcs, des paillasses, des pierrots, des princes espagnols, des troubadours et des chevaliers abricots qui encombraient tous les bals. Ceci est un service rendu à la gaieté, au bon goût et à l’imagination française, qu’on ne doit pas oublier.

Au bal Chicard, tous ces costumes, ces oripeaux, ces paillettes, s’y trouvaient, mais réhabilités par l’imagination. Des adeptes avaient su renchérir encore sur la cocasserie des costumes traditionnels du mélodrame moyen âge. Ils avaient laissé bien loin derrière eux les inventions de M. d’Arlincourt, ils avaient dépassé leSolitairede cent coudées et enterré laGaule poétiquede cet excellent M. Marchangy à deux cents pieds sous terre. Cela tenait du prodige, mais cela était. Ils avaient tué le ridicule sous la parodie. N’est-ce pas un tour de force?

Gavarni a légué à la postérité, dans un admirable album de dessins comme lui seul en sait faire, toute cette parodie grotesque, mais spirituelle; depuis Chicard, coiffé de ce casque si attendrissant et si élégiaque qui avait coiffé M. Marty au temps glorieux duSolitaire, alors qu’avec une voix de tonnerre il pleurait son Élodie, la vierge du couvent, la colombe des ruines, l’ange d’Unterwald, jusqu’auÇovage sivilizé, cette création du genre, etFlouman, le banquier, et Balochard, ce type nouveau, et Silène, le servant de Bacchus, et Pétrin, en un mot toute la grande famille.

Nous renvoyons nos lecteurs à l’album du bal Chicard.

Nous avouons franchement n’avoir jamais été au bal Chicard; nous sommes donc obligé de faire ici un travail d’archéologue, c’est-à-dire de prendre le plus proprement possible à tous les écrivains qui en ont parlé leur meilleure description. Nous prendrons tant notre bien où nous le trouverons que le public finira peut-être par dire que nous empruntons unpeu celui des autres. Jules Janin, Léon Gozlan, Albéric Second, Taxile Delord, Altaroche, et vous tous qui avez parlé de ce bal, ne dites rien, ne réclamez pas, saluez seulement; c’est votre esprit qui va passer, reconnaissez-vous.

L’orchestre a donné le signal, c’est le moment le plus intéressant, et quel orchestre! Dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au premier coup de ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée: que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane, la gavotte, la farandole, la percheronne de nos pères? Est-ce le poème épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au lieu de chanter?

Certes, la chahut, comme on la dansait alors, était quelque chose de hideux, de monstrueux, mais c’était la mode, avant d’arriver aucancanparisien, c’est-à-dire à cette danse élégante, décemment lascive lorsqu’elle est bien dansée. Chicard, à vrai dire, n’a rien inventé, mais il a perfectionné, et, en parodiant la chahut, en l’exagérant, il en a montré toutes les faceshonteuses, il l’a tuée. Il ne fut, en un mot, qu’un précurseur, un démolisseur, le Voltaire de la vieille danse; mais le révolutionnaire, le fondateur devait arriver plus tard, et ce fut le célèbre Brididi. Aujourd’hui, le cancan en l’école moderne triomphe, la chahut n’est plus guère connue que des titis des Funambules.

Chicard a fait son temps, Brididi règne; lesVendangessont mortes, vive le bal Musard!

Cependant remontons un moment dans ces salons, le moment de se mettre à table est arrivé.

Ce n’est point le fin souper de la Régence, ce n’est pas non plus celui de Trimalcion; c’est là seulement qu’on pouvait rencontrer par hasard, égaré, nous ne savons comment, un tout petit brin de cet esprit national qui fait notre gloire. Mais la grosse charge, la bêtise exhilarante, y régnaient en maîtresses. Tout, même les mots, y était assaisonné au gros sel; cela faisait boire.

Alors venaient les chansons, la parole graveleuse, la charge chantée par les poètes et les troubadours du lieu. Mais le vin et la chanson ont volcanisé les têtes, le champagne produit son effet; c’est ici que commence la grande orgie de la Vénus pandémonie; filles, femmes, grisettes, veuves, dames galantes, tout se mêle, tout se confond, tout est en délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace entrent en scène; la morale est en péril: laissons parler un des écrivains spirituels de ce temps-ci, il décritde visu.

«... Quelques bergères faciles ont toléré les familiarités indiscrètes, quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques, d’autres sont sur le point defaire tableau. Une voix a crié d’éteindre les lustres, il ne resterait plus qu’à nous esquiver, si, à un coup d’œil de Chicard, la musique n’éclatait de nouveau.

. . . . . . . . . . . . .

«L’orchestre roule comme le tonnerre sur les flots soulevés, et, à chaque éclat de la foudre musicale, la tempête recommence plus ardente, plus furieuse, plus échevelée, jusqu’à ce que la voix de Dieu se fasse entendre par l’intermédiaire du cadran, et dise à ces vagues indomptées: «Vous n’irez pas plus loin.» Quelquefois, au milieu de cette frénésie, les fichus s’en vont, les corsages craquent, les jupons se déchirent; malheur à celle qui voudrait s’arrêter en chemin pour réparer le désordre de sa toilette, l’impitoyable galop passerait sur elle comme une trombe et la foulerait aux pieds. Qui songe, d’ailleurs, à sa toilette dans un pareil moment? Qu’importe ce que les périls de la danse pourront livrer aux regards d’appas inattendus, de trésors cachés? Un peu plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire; d’ailleurs, tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir; il n’y a guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses fassent encore quelque impression; et tout garde municipal qui se présenterait auxVendanges de Bourgogneserait immédiatement conduit au violon. Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient plus, ces bras dont nulle gaze ne cache les contours; on ne songe plus à toutes ces bagatelles. Demain seulement toutes ces femmes si belles, si fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur teint, la maigreur de leur bras; elles chercheront à savoir ce qui a pu les vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sontlivrées, pendant toute une nuit, à ce minotaure moderne qui s’appelle legalop Chicard.»

Vous le voyez, le bal Chicard n’avait pas été crééad usum Delphini, et, cependant, voilà ce qui pendant six ans fit tressaillir tous les provinciaux et tous les étrangers. Les mères le redoutaient pour leur fils à l’égal de l’enfer, et, lorsqu’on prononçait ce seul nom, Chicard, en province, les jeunes filles se voilaient.

Eh bien! autant que j’ai pu, d’après les livres et les renseignements fournis par des amis, je vous ai fait assister au bal Chicard, et vous savez à peu près ce qui s’y passait. Jugez et prononcez vous-mêmes; quant à moi, depuis longtemps, j’ai adopté pour principe de ne plus louer ni blâmer, abritant mon indulgence derrière ce vieil adage de la sagesse des nations:Chacun prend son plaisir où il le trouve.

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(Lord S.....)

Nousl’avons dit, c’était un temps où l’on voulait s’amuser, on ne pensait même qu’à cela. Les pères avaient trop fait la guerre, avaient trop travaillé, pour que les fils pensassent à gagner de l’argent. Ils savaient que les caisses paternelles étaient bien fournies; et puis, que leur importait de se ruiner! Une société nouvelle prenait possession de la France; elle avait besoin de s’étourdir, elle était encore ahurie de sa victoire, elle faisait du bruit pour que l’on parlât d’elle, elle voulait prouver qu’elle aussi savait bien faire les choses. Lesbourgeois d’alors jetaient leur argent avec autant d’insouciance que les grands seigneurs d’autrefois.O quantum mutatus!

Un homme de beaucoup d’esprit, un noble lord, un pair d’Angleterre, ou à peu près, s’était jeté au milieu de la foule; il était à lui seul plus excentrique, plus débraillé, plus ardent au plaisir, que tous nos Français nés malins à la fois; il avait les imaginations les plus amusantes. L’établissement qui avait le bonheur de le posséder parmi ses habitués était certain de faire fortune.

C’est qu’aussi tous les gens à sa suite, tous ceux qui n’ont aucune idée originale pour dépenser leur argent, étaient on ne peut plus heureux de s’accrocher d’une façon ou d’autre à ce poète de plaisir, qui avait des inventions à revendre. Puis, venaient derrière lui, en second ordre, tous ces bons garçons, gens d’esprit et de gaieté, inventeurs de mots et de drôleries, qui savent chanter, rire et boire, mais qui ont un malheur: ils n’ont pas le sol.

Milord, riche à millions de rentes, bon vivant, généreux comme un roi d’Espagne, ainsi que disait Bocage dansDon Juan de Marana, les adoptait. Il voulait une cour autour de lui, il avait eu l’immense bon sens de la composer jeune, gaie, amusante, folle, spirituelle, insouciante.

Avec lui, jamais d’ennuis, jamais un moment de tristesse; on était là pour s’amuser, il fallait s’amuser coûte que coûte; il suffisait d’avoir un esprit original, une gaieté à tous crins, pour avoir près de ce noble étranger droit au pain, au sel et au vin: aussi sa royauté était-elle rayonnante, pétillante, bruyante, riante et des plus tolérantes.

Il aimait la jeunesse et la vie, et le plus âgé de ses commensaux n’avait pas vingt-cinq ans; le moins spirituel pouvait être diplomate de la vieille roche, et descendait, de près ou de loin, de Talleyrand.

Depuis la cour du bon roi René de Provence, on n’avait jamais vu une telle réunion de gens amusants.

Dans les derniers jours de la Restauration et dans les premiers jours du gouvernement de Juillet, on vivait beaucoup pour vivre. Heureux temps!!! On faisait des farces, les mystifications étaient encore presque à la mode; on tenait à prouver hautement, ouvertement, qu’on avait de l’esprit. On chantait encore, on racontait l’historiette avec grâce, et, lorsqu’on ne savait ni conter ni chanter, on agissait, on faisait en action ce que les autres inventaient. Il y avait les gens d’esprit d’action, et les gens d’esprit d’imagination.

Milord réunissait les deux qualités.

C’était un homme accompli, jeune, gai, fort, spirituel et immensément riche; il avait donc toutes les qualités requises pour l’existence qu’il menait à grandes guides.

On conçoit donc facilement qu’un homme ainsi taillé devait engendrer des jaloux à chaque pas. En effet, c’est qu’il n’y avait pas moyen de lutter avec lui. Il écrasait ses rivaux par son luxe extraordinaire et par ses colossales excentricités; ses millions avaient bientôt raison de tous lesimprudents qui osaient se mesurer à sa colossale réputation.

Mais, cependant, une lutte devait nécessairement s’établir: la jeunesse parisienne était humiliée de se voir vaincue par un fils de la perfide Albion, car cette naïveté s’employait encore dans la conversation. LeConstitutionnelavait jeté cette locution dans notre langue. Aussi nos jeunes gens conspiraient sourdement contre cet étranger venu des bords brumeux de la Tamise.

La nécessité est mère du génie, dit-on; ils inventèrent alors l’association, quoique aucune des théories sociales qui ont depuis tant préconisé cette excellente idée n’existât encore à l’état populaire.

On vit partout se former des sociétés de plaisir; les jeunes gens se cotisaient pendant toute une année, ils formaient des tontines, créaient des tirelires, pour faire concurrence à milord l’Arsouille pendant les trois grandes journées du carnaval. Ils voulaient, ne fût-ce qu’un jour, lutter à armes égales avec cet étranger, et lui prouver que les écus de l’Angleterre ne pourront jamais abattre l’esprit et l’entrain français.

Les étudiants, qui n’ont jamais cédé à personne en fait de folies, formèrent la société desBadouillards[L].

Ah! c’étaient de rudes jouteurs que ceux-ci! On passait des examens pour être admis dans cette société, absolument comme pour se faire recevoir docteur en médecine ou licencié en droit; seulement, ces épreuves-là devaient être un peu plus dangereuses et fatigantes que celles qu’on subit aux facultés.

1º L’aspirant devait faire preuve de force et d’agilité, car il était alors convenu qu’il ne pouvait y avoir de bonne fête sans coups de poing et horions.

2º Il devait fréquenter assidûment les salles d’escrime, de boxe et chausson, canne, bâton, savate, tirs, etc., etc.

3º Il devait avoir prouvé authentiquement son courage dans une ou plusieurs rencontres.

4º A la Chaumière et aux bals de l’Odéon, on devait l’avoir distingué, entre tous, par ses grâces chorégraphiques et sa façon élégante d’engueulerle pékin.

5º Il jurait haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en fournissant un répertoire de chants et chansons politiques, érotiques et autres, à faire trembler toute une ville de province.

6º Il devait passer une nuit au bal.

On se préparait à cette épreuve, car c’était la grande, l’épreuve solennelle, la nuit d’armes, par un dîner des plus copieux, suivi de force libations de champagne, punch, café,pousse-café,rincettes,sur-rincettes, bière etpousse-le-tout. Cela durait jusqu’à minuit, puis on entrait au bal. Là, encore, il ne devait rien refuser, il était tenu de faire tout ce que faisaient les vieux initiés. Le lendemain au déjeuner, il était tenu d’engueuler tous ceux qui se présentaient devant lui.

Vous croyez peut-être que c’est fini, qu’après de tels exploits on n’a plus qu’à gagner son lit, à le faire bassiner et à se tenir cinq ou six jours à la tisane, à redouter une pleurésie ou une pneumonie? ah! bien oui!

L’impétrant passait la journée costumé, courant de cafés en cafés, jouant au billard, courtisant lesbelles, et, le soir, on recommençait la même vie que la veille. Il ne devait se coucher que la troisième nuit à minuit. Ainsi il avait passé deux jours et deux nuits à subir son épreuve. Lorsqu’il n’était pas tombé sous la table, qu’il ne s’était endormi sur aucune banquette de café, qu’il n’avait reculé devant aucune proposition faite par les vieux, alors, mais seulement alors, on prononçait ledignus est intrare.

Il était proclaméBadouillard.

Et il y en avait dix, vingt, de ces sociétés: on citait lesPur-sang, les Bousingots, les Infatigables, etc., et tant d’autres dont les noms nous échappent. Celles-ci étaient composées de fils de famille, d’artistes et même de négociants, car tout le monde avait alors les mêmes goûts; tout le monde se tuait en riant à gorge déployée.

C’était le temps où Eug. G...[M]rencontrait un de ses amis et lui disait:

«Ah! je suis fatigué, voilà cinq jours que je suis en malin, cela m’ennuie; je vais me mettre en bergère.»

Ces hommes-là étaient de fer; N. D. A...[N], un des grands noms du premier Empire, partit le jeudi gras de chez lui, déguisé en postillon. Il passa les trois premiers jours du carnaval monté sur le premier cheval d’une voiture à six chevaux, et ne rentra que le mercredi des cendres à trois heures, après avoir passé toutes les nuits à danser et toutes les journées à festoyer.

Vous dire ce que pouvait coûter une fête aussi prolongée, les usuriers seuls peuvent le savoir.

Cependant, plus on conspirait contre la prépondérance de milord l’Arsouille, plus il redoublait de soins pour se bien entourer. Il appelait à lui tous les viveurs connus. Dès qu’un homme se faisait une réputation, soit comme fort en gueule, soit comme buveur émérite ou danseur de premier ordre, il savait se l’accaparer. Il avait un talent exquis pour mettre chacun en sa lumière et le faire briller à son tour.

Lorsque sa voiture, attelée de six chevaux, accompagnée de piqueurs donnant de la trompe et de courriers enrubannés, montait le boulevard, c’était un grand hourra, comme aux jours de feu d’artifice, quand part des Tuileries la fusée-signal.On s’arrêtait, on se pressait, on se bousculait pour voir passer la mascarade modèle. Tous les gens de la suite, les cavaliers, les amazones, les cavalcades et les voitures de masques lui faisaient cortège; ils étaient glorieux de faire croire au bon public massé sur les trottoirs, aux femmes qui paradaient dans les calèches des deux files, et même aux municipaux, qu’ils faisaient partie de cette aristocratique saturnale. Et lui, calme et tranquille comme un dieu antique, il inondait de bonbons et de dragées tous ses obscurs admirateurs.

Les autres venaient bien après; ils avaient aussi des étendards frissonnants, des costumes superbes, des chevaux chamarrés, des orchestres entiers les accompagnaient, cent clairons et cornets à piston leur sonnaient des tintamarres; hélas! on les laissait passer, si on ne les huait.

Ce n’était pas milord l’Arsouille: lui seul était populaire, lui seul avait la vogue, lui seul savait captiver cette foule, parce que lui seul était original, lui seul était inventeur.

On cite un jeune homme très riche, une sorte de parvenu, qui est allé mourir en Italie de désespoir de n’avoir pu détrôner le grand monarque du carnaval. Les excentricités de milord l’Arsouille n’ont pas duré plus de trois ou quatre ans.

Le jeune enrichi qui se ruinait pour lutter avec lui, voyant que le grand maître se retirait volontairement de la lice, se dit:

«Il quitte la partie, son règne finit, le mien commence.»

Il ne savait pas, l’ambitieux, ce que coûte la gloire. Il ne savait pas combien il est difficile de persuader un peuple, combien il faut de temps pour le déshabituer d’un nom qui lui est familier. Certes, ni les excentricités ni les dépenses ne lui firent faute: il savait prendre toutes les précautions imaginables pour bien faire savoir que c’était bien lui et non pas un autre qui s’amusait. Dès le matin il exposait sa voiture devant son hôtel, ses amis se montraient à toutes les fenêtres en costume, ils buvaient du champagnecoram populo; leur déjeuner se faisait au bruit de douze trompes de chasse sonnant des fanfares.

Ah! bah! efforts superflus, précautions inutiles! à peine avait-il dépassé sa maison de dix pas, ses affidés, placés à tous les coins du boulevard, avaient beau dire: «C’est la voiture de M. un tel», on s’arrêtait, on admirait son luxe et tout le monde s’écriait:

«C’est milord l’Arsouille! Vive milord l’Arsouille!» exclamaient les gamins.

Arrivé au boulevard Poissonnière, Paris entier disait avoir vu milord l’Arsouille, et M. un tel demeurait toujours aussi inconnu le jour de sa folie que la veille. Il était écrasé par la grande renommée du fondateur, comme tous les généraux et maréchaux, quoique ayant gagné des batailles, sont englobés par le peuple dans la gloire impériale. C’est Napoléon qui a tout fait, qui a tout vaincu le même jour, en Autriche et en Espagne.

Enfin, dégoûté, ennuyé, se plaignant de l’ingratitude publique, le jeune homme se retira en Italie, où il est mort, rêvant encore à cette popularité qu’il n’avait pu atteindre. A la vallée de Josaphat, nous ne serions pas étonné d’entendre une voix clamant:

«Milord l’Arsouille, rends-moi ma gloire que tu as usurpée!!!» Et ce sera celle de M. un tel, qui ne sera pas encore consolé de ses déboires parisiens.

L’excentricité était à l’ordre du jour, parce que dans ce temps-là on était jeune pour de bon, sans arrière-pensée, sans calcul. Aussi comme on s’amusait de bon cœur! Les bals, il y en avait partout, et tous plus gais les uns que les autres.

Il suffisait qu’il y eût là une de ces bandes joyeuses pour leur donner un entrain que nous ne connaissons plus.

Les Variétés jouissaient d’une réputation immense, milord y avait son quartier général.

C’est là que s’est passée la fameuse histoire de l’Ève moderne.

C’étaient les plaisirs du temps. Cela fit sensation, il est vrai. On s’occupait tant d’art et de plastique à cette époque-là!

Après la vogue des Variétés, vint celle des bals du théâtre du Palais-Royal. Le Palais-Royal, avec ses galeries, ses nombreux restaurants, ses cafés, était bien fait pour donner asile à une société aussi viveuse. Là au moins on pouvait déjeuner tout un jour sans déranger personne. Dès longtemps les habitants du lieu étaient habitués à tous les dérèglements de la fantaisie parisienne. On sortait de table après boire pour courir se placer devant le tapis vert; et, si la chance était favorable, on venait reprendre ses places avant que le cabinet fût desservi par les garçons restaurateurs.

Un jour, une des bandes joyeuses déjeuna comme on savaitle faire dans ce bon temps des estomacs d’acier. On mangea tout le jour, on but une partie de la soirée, enfin on se rendit au trente et quarante.

Il y avait, parmi les plus spirituels convives, un jeune pair de France; celui-là était à sa quatrième nuit; il ronflait dans un coin à assourdir le bourdon de Notre-Dame. C’était vraiment conscience d’interrompre un si joli sommeil d’ivrogne: aussi fut-il décidé qu’on le laisserait dormir pendant que les autres iraient tenter le sort. Mais notre homme, qui ne dormait que bercé par le bruit des conversations de ses amis, fut bientôt réveillé dès qu’il n’entendit plus le murmure monotone des voix. Se voyant seul, il appelle, le garçon arrive.

«Où sont mes amis?

—Ces messieurs sont partis.

—Où ont-ils été?

—Ils ne l’ont pas dit.

—Alors, vite une voiture.

—Eh! Monsieur, nous n’en avons pas pu trouver une seule pour ramener ces dames. Il est trois heures du matin, c’est aujourd’hui mercredi des cendres; les cochers ne se sont pas couchés depuis cinq ou six jours, ils profitent de cette nuit pour se reposer.

—Ils ont, ma foi, raison; je vais en faire autant. Mon manteau, bonsoir.»

Arrivé dans la rue, notre gentilhomme se trouva les jambes raides; la fatigue l’empêchait de mettre un pied devant l’autre, lorsqu’il avisa un chiffonnier, qu’il héla ainsi:

«Hé! l’ami, veux-tu gagner vingt francs?

—Parbleu! que faut-il faire pour cela?

—Il faut me prendre dans ta hotte et me porter chez moi.

—Si ce n’est que cela, montez, et en route.»

Notre gentilhomme ne se le fit pas dire deux fois; à peine fut-il établi les pieds de ci, la tête de là, qu’il entonna d’une voix de stentor cette romance qui faisait fureur:

Entre dans ma tartane,Jeune Grecque à l’œil noir,Tu seras ma sultane,Mon bonheur, mon espoir.

Entre dans ma tartane,Jeune Grecque à l’œil noir,Tu seras ma sultane,Mon bonheur, mon espoir.

Entre dans ma tartane,Jeune Grecque à l’œil noir,Tu seras ma sultane,Mon bonheur, mon espoir.

Arrivé à l’hôtel, les domestiques attendaient monsieur le comte; mais, comme il fallait pousser l’excentricité jusqu’au bout, il fit monter le philosophe nocturne dans son appartement et se fit servir du punch par son valet de chambre. Porteur et porté en burent tant, tant, tant, que bientôt ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre en causant politique.

Et voilà comme il se fit que le jeudi matin du carême-prenant de l’an de grâce 1831, Mᵐᵉ la comtesse D..., voulant voir si son fils, qui était parti depuis huit jours, était rentré, le trouva couché sur un tapis dans les bras d’un frère et ami.

Maintenant, milord l’Arsouille n’est pas encore mort dans le souvenir du peuple, seulement il est passé à l’état légendaire. C’est pour la nouvelle génération un prince Rodolphe, une sorte de redresseur de torts, doué d’une force herculéenne, qui, dans son jeune temps, parcourait les cabarets en protégeant les faibles ou châtiant les méchants.

Quand un homme avait commis une lâcheté en abusant de sa force, milord arrivait, lui administrait une correction d’importance, et lui donnait de l’argent pour se faire soigner s’il était blessé. Quant à lui, il a abattu tous les forts et purgé la Courtille de tous les batailleurs, les monstres et les mangeurs de nez.

Nous ne serions pas étonné qu’un jour on ne confondît milord l’Arsouille avec Hercule, Thésée, Jason et tous les destructeurs de monstres de l’antiquité.

Ainsi, nous avons monté ensemble le faubourg du Temple; j’ai sans doute oublié beaucoup de choses dans cette esquisse; mais j’ai voulu vous amuser un seul moment, cher lecteur. Si j’y ai réussi, je dois en remercier mes bons amis Boutin et Marchand, ces spirituels artistes que vous avez applaudis tant de fois à la Porte-Saint-Martin, et qui ont bien voulu me conter à peu près toutes les choses amusantes que contiennent ces articles. Encore merci aux écrivains dont les spirituels articles m’ont guidé.

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Ilexiste un fait curieux et qu’il est bon de constater par ce temps destatisticomanieoù nous vivons. La misère hideuse, sale, crasseuse, fainéante, vicieuse, se cache dans les bas-fonds de Paris, dans les rues humides, noires, encaissées dans la Cité, au faubourg Saint-Marceau, sur les bords de la Bièvre, autour de l’Hôtel de ville, dans l’enchevêtrement inextricable de petites rues tortueuses que le marteau de l’édilité vient heureusement de faire disparaître; tandis que la misère remuante, honnête, travailleuse, artiste, si nous pouvons nous exprimer ainsi, cherche l’air, les plateaux élevés, les sommets des montagnesqui encaissent la ville. La montagne Sainte-Geneviève, la butte Saint-Claude, les Deux-Moulins, sont occupés par les chiffonniers, les ravageurs, les gens qui exercent les mille petites industries de la fantaisie parisienne. Les abords de la place Maubert, les rues du bas de la rue Saint-Jacques, sont habités par cette race patibulaire, hâve, sombre, rachitique, qui fait la désolation de toute capitale, et qu’on est convenu d’appeler, nous ne savons pas pourquoi, les bons pauvres. Autant le chiffonnier est gai, gouailleur, chanteur, insouciant, autant le bon pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux. L’un boit, rit, plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs; l’autre se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette, malingre, hypocrite; le peuple, qui est bon juge, dit du chiffonnier: «C’est un bonzig, il peut faire ce qu’il veut de son argent: il lui coûte assez cher à gagner.» De l’autre, il vous dira: «C’est unfaignant, il ne se remue pas.» Ne pas se remuer, c’est lenec plus ultrade la fainéantise, car le contraire peut se traduire par cette maxime de La Fontaine:

Travaillez, prenez de la peine,C’est le fonds qui manque le moins.

Travaillez, prenez de la peine,C’est le fonds qui manque le moins.

Travaillez, prenez de la peine,C’est le fonds qui manque le moins.

En effet, s’il est un ouvrier qui se donne du mal, qui se remue, c’est bien le chiffonnier; il fait tout ce qu’il peut pour gagner honorablement sa vie par le travail; tandis que l’autre, confiant en la charité publique, laisse doucement couler sa vie, attendant nonchalamment les dons du bureau de l’administration de l’Assistance; intrépide au repos, il fait des efforts inouïs pour se rendre complètement inutile.

Nous avons eu souvent occasion, pour nos études particulières et pour des missions que nous confiaient des personnes charitables, de voir de près toutes les classes nécessiteuses que renferme Paris, et, nous ne pouvons nous le dissimuler, nous nous sentons une propension toute particulière pour le chiffonnier. C’est là, en effet, que nous avons rencontré le plus de probité, de courage, de volonté, de philosophie. Nous y avons trouvé des types uniques, des caractères à part qui semblent avoir adopté instinctivement pour devise ce précepte d’Horace:Sperat infestis, metuit secundis bene præparatum pectus.

Généralement le chiffonnier vit par bande; il n’est jamais seul, il aime la société parce qu’il est causeur, parleur, conteur. Dès que l’un d’eux a découvert une maison ou un terrain à louer, tous les autres le viennent visiter et finissent bientôt par former une colonie, un clan, une famille, une espèce de société de secours, où ils s’aident généreusement quand viennent les mauvais jours. C’est ce qui est arrivé pour la maison de la mère Marré.

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Al’extrémitéde la rue Grange-aux-Belles, sur la colline qui domine le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, à deux pas de nos splendides boulevards, au milieu des riches usines des faubourgs du Temple et Saint-Martin, au centre du quartier le plus peuplé et le plus travailleur de Paris, s’élève une grande bâtisse blanche de quatre étages ayant toutes les apparences, mais, hélas! rien que les apparences, du confort; son aspect est même, il faut le dire, guilleret et fort plaisant. En un mot, c’est une maison de celles qu’on nomme convenables. C’est la demeure de la mère Marré.

La mère Marré?That is the question.

Feu M. Marré, car il y a cinq ou six ans que ce digne citoyen est parti pour rendre ses comptes au Juge éternel,était un ancien militaire, un vieux de la vieille, un vrai dur à cuire. Il avait attiré autour de lui tous les débris de la vieille armée qui exerçaient à Paris les petites professions des abords des barrières, tels que marchands de gâteaux, d’allumettes chimiques, de radis noirs, de cahiers de chansons, de lacets, fils et aiguilles. Sa maison avait l’air d’une succursale de la caserne des vétérans; on n’y parlait que de guerres, de batailles, de marches forcées, de redoutes emportées, de batteries enlevées, de canons encloués. Les soirées du coin du feu y étaient des veillées d’armes. Assis autour du poêle de la chambre, plus d’un commensal s’y croyait au bivouac de la Bérésina ou de Leipzig. On y jugeait les généraux, les maréchaux, les brigades et les régiments. Chacun avait servi avec les plus braves, et le tout finissait par des disputes, des gros mots, des jurons, quelquefois des horions échangés en l’honneur d’un des corps de la grande armée.

Tout est bien changé maintenant. Les vieux ont suivi leur ancien au tribunal suprême; c’est à peine si, par-ci par-là, on y rencontre encore quelques débris de notre gloire. La mère Marré a pris le gouvernement de la maison, et tout n’en marche que mieux. Elle a la victoire en horreur; lessuccès, lesFrançais, lesguerriers, leslauriers, lui donnent des nausées. Elle a tant et tant entendu parler d’Eylau, Wagram, Austerlitz, Moskowa, qu’elle raconterait ces grandes pages de l’histoire impériale comme le ferait un écrivain stratégique bien renseigné.

La mère Marré a soixante-cinq ans; c’est une femme de petite taille, replète, alerte, à l’œil fin et narquois, à la voix nasillarde, toujours grognonnant, de mauvaise humeur, audemeurant la meilleure femme du monde, d’un cœur d’or, un véritable diamant au milieu d’un faisceau d’épines. Il s’agit de savoir la prendre, voilà tout. Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères poignantes qu’elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le malheur, comme tant d’autres ne sympathisent qu’avec la fortune et le bonheur.

La mère Marré est une femme d’une activité incroyable: à minuit, on la voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte cochère; à trois heures du matin, on la retrouve à son poste, l’œil au guet, surveillant ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère Marré, car ce n’est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable ménagerie, compliquée d’une volière: chiens, chats, serins, pinsons, tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas enrager leur maîtresse.


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