IV

«Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?—Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne.Il vous fautest fort bon, mon moulin est à moiTout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.»

«Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?—Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne.Il vous fautest fort bon, mon moulin est à moiTout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.»

On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-même le meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:

«Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...—Je suis le maître.—Vous, de prendre mon moulin?Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin.»

«Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...—Je suis le maître.—Vous, de prendre mon moulin?Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin.»

Le monarque est désarmé par ce mot. Que voilà un monarque débonnaire, malgré sa réputation farouche, et qu'on voit bien que l'expropriation pour cause d'utilité publique n'était pas encore inventée alors! Figurez-vous donc un bonnetier de la rue Saint-Denis parlant sur ce ton aujourd'hui à un sous-chef des bureaux de l'Hôtel de Ville!

L'expropriation, devenue reine et maîtresse, se passe des fantaisies de sultan blasé. Elle achète le terrain et le bâtiment, démolit celui-ci et revend celui-là, rachète, revend encore, permet, retire, se ravise, et joue à la maison comme l'enfant au château de cartes. On l'a vue, après avoir laissé construire des édifices gigantesques sur le sol déblayé par elle, changer tout à coup d'idée, et le racheter pour les détruire, au moment où l'on y mettait la toiture. L'histoire du rond-point des Champs-Élysées restera célèbre dans les fastes de l'expropriation. Homère, qui a consacré plusieurs chants à la toile de Pénélope, eût fait tout un poëme sur le rond-point des Champs-Élysées. Ces coûteuses inconséquences sont le châtiment des volontés trop promptes et qui se savent trop maîtresses d'elles-mêmes. Leur incertitude naît de la hâte de leurs décisions, que rien n'arrête et ne mûrit au passage. Elles affichent leur insuffisance dans leurs variations. À chaque instant, l'édilitéparisienne semble répéter le mot du médecin de la légende:Faciamus experimentum. Mais quand l'expérience est manquée, le patient en souffre plus que le médecin.

Un des plus curieux exemples de ces incertitudes dans l'absolu et de ces tergiversations après le fait accompli, est ce qui s'est passé, il y a quelques années, dans la cour intérieure du Louvre. Je cite ici ce détail, entre parenthèses, pour sa signification générale, et j'espère que les amateurs, qui suivent d'un regard philosophique lesgestesde l'administration parisienne, ne l'ont pas encore oublié. On essaya d'établir d'abord des jardins en losanges; puis on les mit en carrés, avec des bancs, puis on supprima les carrés et les bancs pour revenir à de maigres plates-bandes. J'en passe, et fais peut-être quelque erreur de détail, mais en atténuant plutôt qu'en exagérant. Au centre de la cour, ce fut bien mieux encore. On y vit d'abord une fontaine ou un jet d'eau, puis le jet d'eau disparut devant une statue équestre, puis la statue équestre fit place à un petit massif de gazon et de fleurs, puis le massif s'évanouit, et aujourd'hui il n'y a plus rien. C'est pour arriver à ce beau résultat qu'on a bouleversé la malheureuse cour pendant deux ou trois ans. Il eût été plus simple et plus économique de commencer par où on a fini, c'est-à-dire de ne pas commencer du tout.

Cet axiome pourrait s'appliquer plus justement encore à quelques-uns desembellissementsde Paris.

Quel chapitre instructif nous pourrions écrire en examinant par quels rapports étroits s'enchaînent ces abus de l'expropriation avec le mode de nomination de la municipalité parisienne, élue par le pouvoir qu'elle contrôle, et non par ceux qu'elle exproprie! Que de choses à dire aussi sur les conséquences économiques du système, sur ce mépris inouï de la dépense et cette insouciance magnifique pour la question d'argent, sur les proportions colossales de ce budget de Paris, qui, moins favorisé que celui de l'État, n'est pas même voté indirectement par le contribuable, qui a dévoré, par lui-même ou par ses annexes, près de six milliards depuis 1852, et, à l'heure qu'il est, dépasse des neuf dixièmes, c'est-à-dire de 180 millions, celui de la Suisse entière, et égale celui de l'Espagne!

Mais ce chapitre me mènerait trop loin, et sortirait de mon cadre. Je le laisse, avec bien d'autres, à ceux qui entreprendront l'histoire politique de ce temps.

Par quel miracle incessamment renouvelé la ville peut-elle subvenir à l'effroyable consommation de deniers que représentent ces travaux cyclopéens? C'est son affaire, mais c'est aussi un peu la nôtre. On assure qu'elle gagne sur la vente et l'achat des terrains; j'en suis enchanté pour elle, mais le mieux est de ne pas trop s'y fier. Elle a deux moyens plus infaillibles: l'emprunt, qui ne nous regarde pas, grâce à Dieu, et l'impôt, qui nous regarde beaucoup. Elle joue à merveille de ces deux instruments, dont elle a l'habitude; peut-être seulement en joue-t-elle un peu trop.

Cette grande orgie de boulevards a eu ses jours de fête et de triomphe, lors de l'inauguration solennelle des boulevards Malesherbes et du Prince-Eugène, du premier surtout. Ce jour-là, on avait renouvelé pour Sa Majesté l'attention galante du duc d'Antin pour Louis XIV, lorsqu'il fit scier dans la nuit et tomber à l'aube, comme d'un coup de baguette, sous les yeux du monarque, une forêt qui gênait le point de vue, et celle de Potemkin pour la czarine, à qui il montra des villages en toile peinte tout le long des déserts de l'Ukraine,—joli tour de prestidigitation en partie double qui se joue de temps en temps d'ailleurs sous les fenêtres de chaque Parisien.Le Constitutionnela rendu compte de la fête dans cette langue dont il a le secret, et il a trouvé pour la circonstance des accents qui n'appartiennent qu'à lui. Lorsque les invités eurent admiré à loisir «le bel aspect que présentait la ligne du boulevard,» suivant l'heureuse expression du respectable M. Boniface, le Pindare de toutes les inaugurations, on procéda à l'apothéose du système, et l'Expropriation pour cause d'utilité publiqueapparut dans la nue, au milieu des flammes du Bengale, affable, souriante, l'air tout à fait engageant, et le front couronné de roses. À cette vue, l'enthousiasme des maçons s'éleva jusqu'au lyrisme: ils se jetèrent avec ivresse dans les bras les uns des autres, et toutes les maisons se décorèrent, comme par enchantement, d'inscriptions lyriques où dominait, parmi des couronnes de verdure, cette phrase que la postérité recueillera:

À NAPOLÉON IIIles ouvriers du bâtiment reconnaissants!

C'est le véridiqueConstitutionnelqui le dit, et je le crois sans peine. Mais j'aime encore mieux le mot, identique au fond, plus coloré dans la forme, du représentant Nadaud à la Législative: «Quand le bâtiment va, tout va.»

Le triomphe de l'Expropriation fut complet: elle prouva, par une très-docte harangue, que tout est pour le mieux dans la meilleure des capitales, et que ceux qui se plaignent sont de grands enfants, qui ne savent pas tout le bien qu'on leur veut.

Nous avons eu récemment deux nouvelles éditions, revues et considérablement augmentées, de cette ingénieuse harangue; mais cette fois la chose s'est passée tout à fait en famille. Paris se rappellera longtemps le discours du trône prononcé, à l'ouverture de la dernière session municipale, par notre Grand-Édile. Il est impossible de boire à sa santé et de se porter un toast à soi-même avec plus de satisfaction naïve. Personne ne s'entend comme M. Haussmann à faire l'apologie de M. le préfet de la Seine, et nulle part on ne l'applaudit avec autant d'enthousiasme que dans le sein de sa commission: c'est pourquoi nous comprenons qu'il y tienne. L'accord est vraiment édifiant entre le chef et les membres du conseil de tutelle donné à cet éternel mineur qu'on appelle Paris. Le chef s'applaudit d'avoir choisi de si excellents membres, les membres s'applaudissent d'avoir été choisis par un si excellent chef. Les membres trouvent que le chef qui les a élus est le plus grand chef du monde, et le chef déclare à son tour qu'il est impossible de rêver de meilleurs membres que ceux qu'il a élus. Spectacle aimable, et bien propre à toucher quiconque a le sentiment de l'harmonie!

Seulement, dans ces discourspro domo suâ, pleins de vues si originales et si neuves, peut-être M. le préfet de la Seine abuse-t-il un peu de l'ironie, figure qui devient facilement monotone pour peu qu'elle se prolonge. Si les Parisiens actuels sont sinomadeset sivagabonds, est-il bien généreux à M. le préfet de les en railler avec une si cruelle persistance? J'ai un ami qui a changé dix fois de domicile depuis dix ans. Il demeurait d'abord, quand je l'ai connu, rue des Mathurins-Saint-Jacques; la rue des Écoles l'en a chassé. Il s'est réfugié rue de la Harpe; le boulevard de Sébastopol a jeté sa maison bas. Il a cherché un nouvel asile derrière l'Odéon; la rue de Médicis l'a forcé de fuir. En désespoir de cause, il a passé l'eau: le boulevard Magenta, le boulevard du Prince-Eugène et cinq ou six autres l'ont poursuivi, traqué, acculé. M. Haussmann lui reproche de déménager trop souvent: il a bien raison. Pourtant mon ami trouve que M. Haussmann a la plaisanterie lugubre.

Tout le long de ces rues et de ces boulevards nouveaux, nos architectes ont bâti des maisons dont il est temps de dire un mot. Il y a des quartiers où elles ressemblent à des palais: entrée monumentale, surmontée de rosaces et de bas-reliefs; du bronze et du marbre partout, de l'or au balcon, etc. J'ai examiné en détail un de ces palais dans la rue de Rivoli: il est habité au rez-de-chaussée par un marchand de vin et un charcutier; au premier par un tailleur; au second par une modiste; au troisième par un huissier. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. Je ne m'en plains pas: je voudrais que tout le monde, même les huissiers, logeât «sous des lambris dorés.» Mais ce bronze est du zinc, cet or est du badigeon. Il en est un peu de ces palais comme des décors de théâtre: il faut les voir à distance, sans chercher à les toucher du doigt.

Les vieilles maisons de Paris, comme on en trouve encore au Marais, avaient bien leur prix. Pour l'élégance elles font piètre mine à côté des maisons modernes, et nos dandys consentiraient tout au plus à y loger leurs chevaux. Les portes d'entrée rustiques conduisent à des appartements carrelés; mais l'escalier est large et monumental, les couloirs sont vastes, les dégagements faciles, les plafonds élevés. Une famille patriarcale tiendrait sans gêne dans ces grandes pièces, où l'on n'en était pas venu encore à mesurer l'espace à un centimètre près. Les palais nouveaux, sépulcres blanchis, faits de plâtras et de rognures de pierre, que le moindre coup de vent ébranle du haut en bas, sont divisés verticalement et horizontalement en tranches exiguës, dans chacune desquelles un ménage parisien étouffe, faute d'air, de lumière et d'espace, comme une fleur (je suis poli) entre deux pavés. Ce que l'administration a rendu d'air à la ville en élargissant les rues, les propriétaires le retirent, et au delà, en rétrécissant les appartements. Il le faut bien: l'espace de toutes parts est rogné par l'ampleur et la multiplicité des nouvelles voies, qui sur quelques points se touchent, pour ainsi dire, ne laissant pas même entre elles un espace suffisant pour que deux maisons adossées s'y puissent développer à l'aise. Le terrain est hors de prix, et on l'économise précieusement comme s'il était d'or pur. Ah! si les Parisiens pouvaient loger dans la rue, ils seraient trop heureux!

Des mouches même auraient peine à respirer en ces réduits étroits, encombrés des mille et un brimborions de la mode. On y a constaté des cas d'asphyxie d'oiseaux. Les maisons récentes rappellent, pour la plupart, ces boîtes à compartiments où les caricaturistes nous montrent les voyageurs contraints de se camper, au moment des expositions et des trains de plaisir. Ce sont moins des maisons que des malles à six étages. Le propriétaire économise dans l'escalier une niche pour le concierge, qui n'est pas toujours aussi bien logé qu'un chien de garde, et sous la partie supérieure du toit une rangée de chambres, où l'on ne peut se tenir debout qu'au centre. Les paliers sont larges d'un mètre carré, la cour est un entonnoir ténébreux, hanté par des exhalaisons pestilentielles qui y tiennent lieu d'atmosphère, et où j'ai vu plus d'une fois, gracieusement adossés, la pompe des locataires et... le cabinetintimedu portier.

Je demande pardon du détail, mais il complète le tableau. Ô bonnes gens de province, vous êtes bien vengés!

Tous cespalaissemblent jetés dans le même moule, et il est aisé de comprendre pourquoi: l'administration impose l'alignement et l'élévation; elle n'impose pas le nombre des étages, mais elle fixe unminimumde hauteur pour chacun d'eux, et unmaximumd'élévation pour la maison. Les propriétaires, qui n'aiment pas à perdre de place, au prix où sont les terrains, d'une part prennent généralement ceminimumpour règle et se gardent bien de le dépasser; de l'autre atteignent l'extrême limite de cemaximum, pour faire rendre au sol tout ce qu'il peut porter et compenser en élévation le peu d'étendue de la superficie. De là cette richesse et cette variété de coup d'œil qui, dès l'entrée d'une nouvelle rue, allonge dans une perspective d'une demi-lieue des rangées de maisons passées au même niveau, et offrant de la base au sommet le même nombre de fenêtres strictement rangées sur la même ligne.

Cent personnes vivent entassées les unes au-dessus des autres sur les différents échelons de ce perchoir. En montant sur une chaise, on peut toucher de la tête les pieds du voisin. Tous sont esclaves de tous, dans ces abominables cages parisiennes, où l'on est condamné à tous les bruits, à toutes les odeurs, à toutes les maladies de ses compagnons de chaînes. Bon gré mal gré, par les fenêtres vous recevrez les confidences olfactives de toutes les cuisines de la maison; par les portes, le piétinement de tout ce qui passe sur l'escalier; par les cheminées, des bribes de toutes les conversations et de toutes les disputes. Au-dessous, madame a la migraine: vous voilà condamné, par la galanterie et la compassion, à mettre des pantoufles et à marcher sur la pointe des pieds pendant huit jours; vis-à-vis, mademoiselle étudie son piano, et répète six mois de suite, du matin au soir, les exercices de Quidant: ce supplice est de ceux qui ne se décrivent pas. Des enfants qui jouent à la toupie dans l'appartement supérieur suffisent à vous rendre tout travail impossible. Le grincement d'une chaise ou de la porte d'une armoire vous donne des insomnies; un voisin qui se mouche au milieu de la nuit vous réveille en sursaut. Vous êtes bloqué et traqué par un essaim de bruits qu'il faut subir jusqu'au dernier. Et, pour comble, s'il prend fantaisie à votre concierge de manger de la soupe aux choux, il faudra bien aussi que, par l'escalier ou par la cour, ou des deux côtés à la fois, vous en avaliez toutes les exhalaisons une à une et jusqu'à la lie.

Je n'invente rien, je raconte ce que j'ai éprouvé moi-même,

Quæque ipse miserrima vidi,Et quorum pars magna fui.

Telle est la règle commune. Je sais bien qu'il y a des exceptions, en particulier dans les maisons bâties à l'usage des millionnaires; il est inutile de me les opposer. La plupart des propriétaires, gens sagaces, ont imaginé un moyen ingénieux d'éviter à leurs locataires tous ces petits désagréments, en les remplaçant par d'autres qui les compensent avec avantage. Le plus simple serait de supprimer la cause première; comme cela ne regarderait qu'eux, ils n'y pensent même pas: cette cause est passée à l'état de principe et d'axiome, et il ne s'agit plus pour ces messieurs de faire des maisons conformes aux besoins des locataires, mais de se faire des locataires conformes aux vices de leurs maisons. Ce sont des rois absolus qui trouvent plus commode de réformer leurs sujets que de se réformer eux-mêmes, et qui bâtissent tout un système d'ordonnances et de prohibitions sur leurs propres défauts. Par exemple, pour éviter les odeurs, ils interdiront au concierge de manger de la soupe aux choux, ce qui est attentatoire à la dignité d'un citoyen libre. Pour éviter le bruit, ils interdiront au locataire d'avoir des enfants, ce qui est attentatoire à la moralité publique: il est vrai que l'exiguïté de ses appartements suffirait à elle seule pour le lui interdire. Les chiens sont mis à l'index, les oiseaux à peine tolérés. On commence même à proscrire le piano, ce qui est dur,—au moins pour les personnes qui en touchent. Les locataires sont mille contre un, et ils se laissent imposer tout cela, au lieu d'imposer eux-mêmes au propriétaire des cours mieux aérées, des appartements plus hauts et des plafonds plus épais.

Que diriez-vous d'un tailleur qui, non content de vous donner de l'orléans pour de l'elbeuf, à l'entrée de l'hiver, voudrait encore vous faire payer les frais de sa malhonnêteté et de sa ladrerie, et ne vous livrerait sa redingote qu'à la condition expresse que vous ne sortirez pas de chez vous, de peur de vous enrhumer? Le propriétaire parisien ressemble à ce tailleur, et voilà le beau marché que nous signons tous les jours, en payant fort cher pour cela.

Car, il faut bien en revenir là, ces appartements, ou plutôt cescompartimentsmesquins, de si haute apparence et de si pauvre réalité, marbre au dehors et cendre au dedans, se cotent aux prix que vous savez, dix fois plus cher que ne se louaient autrefois ces grandes habitations dont je parlais tout à l'heure, quatre fois plus qu'elles ne se louent encore aujourd'hui. Il en est d'eux comme de ces restaurants splendides, où l'on mange de maigres biftecks, mais où l'on fait payer les dorures aux consommateurs. Toutes ces magnificences extérieures, commandées de plus en plus par la transformation et lesembellissementsde la ville, sont un leurre puissant à la vanité parisienne, qui de tout temps a mieux aimé et qui paye plus volontiers les apparences du luxe sans la réalité, qu'elle ne ferait de la réalité sans les apparences. Les propriétaires, aussi bien que les architectes, trouvent leur compte à ces goûts candides, et ils se rattrapent en dedans de leurs prodigalités du dehors, en économisant sur la solidité, l'espace et le confortable, ce qu'ils ont donné au plaisir des yeux. Vraie piperie, dont tous les Parisiens se rendent complices par l'empressement qu'ils montrent à se laisser duper.

Et puis, du moins dans les quartiers centraux, le remplacement des rues par des boulevards de trente mètres, l'élargissement prodigieux de toutes les voies nouvelles, ont singulièrement rétréci et par là même accru de valeur le domaine du sol habitable. Le terrain a décuplé et parfois presque centuplé de prix, en proportion des demandes, et pour bien d'autres motifs encore. Tel mètre carré, qui jadis valait vingt-cinq francs dans la rue de la Vieille-Harengerie, en vaut plus de mille aujourd'hui, au coin de la rue de Rivoli et du boulevard de Sébastopol. Les spéculateurs se sont jetés sur cette nouvelle proie. Tout ce que le Limousin renferme de maçons ne peut suffire à la tâche, et la multitude des bâtisses, comme on dit en style technique, a fait hausser la main-d'œuvre. Cela est naturel, et il est naturel aussi que les propriétaires profitent de toutes ces raisons, en les grossissant d'un bon nombre de prétextes, qui ne manquent pas davantage, pour élever le prix des loyers. Ils ne font qu'user de leur droit, même lorsqu'ils en abusent. Qu'on veuille bien croire que je ne réclame pas contre eux l'application dumaximum. Il est vrai qu'on taxe le pain, et qu'un logement est, comme le pain, un objet de première nécessité; mais je trouve que nous avons bien assez de réglementation pour notre bonheur, et je crois qu'il est prudent de ne pas trop demander à l'État un certain genre de services, où il s'empresse toujours de dépasser nos désirs.

De temps en temps, quand les gémissements des locataires, ce pauvre peuple taillable à merci, s'élèvent en chœur sur un ton plus lamentable que d'ordinaire, l'administration s'inquiète et avise. Elle fait un discours éloquent, elle publie une note catégorique et concluante, d'où il appert, de la façon la plus nette du monde, qu'elle ne démolit pas une maison sans en bâtir sept pour la remplacer, qu'il y a actuellement quinze ou vingt mille logements vacants à Paris, et que, par conséquent, la cherté des loyers est un fait transitoire et anormal, absolument indépendant des derniers travaux, contraire à la logique des choses, et qui ne peut manquer de cesser dans un avenir prochain; que les embellissements de Paris n'ont causé aucune aggravation de charges aux Parisiens, et que le dégrèvement des taxes locales en sera, au contraire, la conséquence infaillible.

Et les loyers montent toujours.

Mais du moins, comme les malades de Molière, on a la satisfaction de savoir que l'on meurt dans les règles. Et cela est agréable.

Donc les appartements parisiens réunissent l'extrême cherté à l'extrême incommodité. On n'y loge pas, on y perche, on y campe entre ciel et terre, soumis à toutes les servitudes imposées par le propriétaire, le concierge et les voisins, toujours pressé d'en sortir, soit pour aller chercher dans la rue un peu d'air, de calme et de repos,—oui, vraiment, de repos; soit pour varier son supplice en changeant de logement. A-t-on jamais bien réfléchi à l'influence que ce genre d'habitation doit nécessairement exercer sur le tempérament physique et moral des Parisiens? Croit-on que tout cela n'ait aucune action sur ce caractère inquiet, sur cette irritabilité nerveuse qui en fait le peuple le plus mobile et le plus capricieux du monde? Rien n'est doux, rafraîchissant, salutaire à l'esprit et au cœur, plus calmant et plus bénin que lechez-soi. Sans paradoxe, je suis convaincu que lehomeanglais, cet intérieur si paisible et si confortable, si isolé de tous les tumultes du dehors dans les tranquilles jouissances de la maison, joue un grand rôle dans les prospérités de l'histoire politique et sociale de la nation, aussi bien que dans la patriarcale fécondité de ses mariages. Où est lechez-soipossible à Paris? Allez donc vous rafraîchir et vous retremper dans nos appartements de carton, si transparents au bruit, et pénétrés de tous côtés par la pression du dehors! L'administration urbaine, dans les travaux du nouveau Paris, n'a supprimé que les moyens matériels des révolutions, en supprimant les pavés et les enchevêtrements de ruelles; elle en laissera subsister l'une des principales causes morales, tant que subsisteront ces logis-compartiments, voués à toutes les tyrannies tracassières; tant qu'elle n'aura pas transplanté lehomesur les bords de la Seine. Je sais bien qu'il est difficile de donner à chacun de nous, comme aux habitants de Londres, sa maison et son jardin. Il ne s'agirait de rien moins que de jeter bas toute la ville, et de reculer le mur d'enceinte de quelques lieues; mais M. Haussmann est-il homme à s'effrayer pour si peu!

Ô chère maison de province (ceci, lecteur, est presque une prosopopée), quel doux souvenir j'ai gardé de toi, et comme je te revois souvent, du fond de ces affreux appartements où l'on ne pénètre que par escalade, et d'où l'on ne sort qu'avec cette fatigue fébrile et cette espèce de courbature morale qui suivent un sommeil cent fois troublé par les bruits de la rue! Elle est bâtie au grand air, la maison de province, tout près de l'église, dont on voit le clocher de son lit, et à cinq cents pas du bois. Un tapis de gazon doux au pied la précède, un cep où pendent des raisins picorés par les moineaux la tapisse du haut en bas. On y entre sans grimper, et dès le seuil on est chez soi. Au rez-de-chaussée, la cuisine, grande comme un appartement parisien, la salle à manger, quelquefois un salon, ayant vue sur le bois; au premier étage, les chambres à coucher, et la chambre d'ami, cette bonne chambre que Paris ne connaît pas; au-dessus, le grenier; derrière, un jardin où babillent les oiseaux, où fleurissent les roses, où les pommiers et les groseilliers mûrissent; au bout, la rivière. Par la fenêtre, on voit des pêcheurs à la ligne, des bœufs qui passent et du linge bien blanc, étendu sur des cordes dans des prés tout verts; on entend les chansons des fillettes et les bons contes des lavandières entremêlés de vigoureux coups de battoir.

Elle est bâtie en briques rouges, la maison de province, et elle coûte dix mille francs! Pas d'œil dans votre vie, pas de pieds sur votre tête, pas de tête sous vos pieds, point de concierge, entendez-vous, point de concierge! On n'y vit pas sous la constante préoccupation du terme et sous la terreur du congé. Rien ne vous empêche d'y agir à votre gré et d'y dormir à votre aise quand il vous en prend envie. Vous êtes chez vous. Il n'y a qu'à fermer les volets pour s'isoler complètement du reste de la création. La famille y demeure depuis six générations; la mère y est morte, l'enfant y est né, vous y êtes né et vous y mourrez vous-même. Toute la maison déborde de traditions et de souvenirs; vous ne pouvez faire un pas, ni lever les yeux, sans qu'ils vous envahissent avec une irrésistible douceur par tous les objets qui vous entourent.

Et nous, pauvres victimes de la civilisation parisienne, campés sous des tentes nomades, réduits à chaque instant à emporter notre maison sous la plante de nos pieds, nous semons notre vie en détail à tous les coins de la grande ville, dans vingt logis banals dont aucun ne gardera notre trace et ne restera sacré pour nous par cette rêverie magique que chaque coup d'œil ramène à la pensée attendrie. Comme des grains de sable éparpillés sur la route, toutes les dates charmantes ou douloureuses de notre existence gisent oubliées çà et là. Hier, un étranger que je n'ai jamais vu habitait à cette place, qu'on vient de lui prendre pour me la donner, en attendant qu'on me la reprenne pour la passer à un autre, que je ne verrai jamais. Il me semble que j'ai succédé à un mort. La chambre d'auberge indifférente et glacée, le wagon toujours en mouvement, où, dès qu'un voyageur est descendu, un autre monte pour le remplacer, voilà l'image de la maison de Paris. Elle n'a pas de nom, elle ne porte que des numéros, comme ces cabanons de bagnes où l'homme lui-même devient un chiffre. On se rappelle vaguement, quand on a bonne mémoire, qu'on a perdu sa mère au numéro 24, qu'on s'est marié au numéro 15, qu'on a eu son premier enfant au numéro 36; c'est tout. Et on se demande à quel numéro l'on mourra.

Hier, une vision du passé s'était penchée sur mon cœur. Il faisait un doux soleil d'automne; le macadam avait la sérénité d'un ciel sans nuage, et le nouveau Paris lui-même me souriait d'un air tendre et tout à fait engageant. L'idée me prit de revoir encore une fois certaine maison que je sais. Je voulais seulement passer à pas lents sur le trottoir, lever les yeux à la hauteur du troisième étage et regarder l'endroit. Il y a ainsi des jours de soleil où l'on est heureux à bon compte. À peine arrivé, un grand serrement de cœur me prit. Il n'y avait plus rien; la rue même avait disparu, et sur l'emplacement de la maison démolie, des ouvriers étendaient une couche de bitume fumant, qui empestait l'air à cent pas.

Cruel Paris! Paris infâme! qu'il faut t'aimer follement pour te pardonner tout cela!

Maintenant, comme Télémaque sortant des Enfers pour entrer aux Champs-Élysées, je pousse un soupir de soulagement, en abordant enfin cette partie plus agréable de la description du nouveau Paris. Quoi qu'aient pu croire certains lecteurs en parcourant les précédents chapitres, la vérité est que j'ai faim et soif d'admirer, et que personne ne loue avec une satisfaction égale à la mienne, quand j'en puis trouver l'occasion. Je vais le prouver tout de suite.

L'administration parisienne, qui, par nature et par système, n'a pas souvent des idées riantes, a eu pourtant quelque chose qui en approche, le jour où elle s'est avisée d'ouvrir çà et là des squares, comme autant d'oasis dans ce grand désert de pierre où les lorettes et les vaudevillistes peuvent seuls respirer à l'aise. Elle nous devait bien ce petit dédommagement pour tant de plâtras, de moellons, d'asphalte et de becs de gaz. Grâce à cette innovation, le bourgeois de Paris, altéré d'ombre et de verdure, n'est plus condamné à les aller chercher au loin, jusqu'au Luxembourg ou au Jardin des Plantes: il a maintenant l'une et l'autre à quelques pas de sa porte, ou du moins il en a le semblant, et le Parisien n'en demande jamais davantage.

Dans l'histoire de l'édilité actuelle, c'est l'épisode des plantations que nous aimons le mieux. Il ne faudrait pas croire pourtant que cet épisode-là ne date que de nos jours. Les régimes précédents avaient bien fait quelque petite chose. Sous Henri IV, six mille pieds d'arbres furent plantés dans Paris par les soins et aux frais de Fr. Miron, lieutenant civil et prévôt des marchands, l'un des hommes qui ont le plus fait pour embellir Paris sans le bouleverser. Ce règne aussi et les deux suivants virent la création des jardins du Luxembourg, des Tuileries et du Palais-Royal (dont le public ne devait profiter que plus tard), du Jardin des Plantes, du Cours-la-Reine et d'une partie des Champs-Élysées. C'est là un ensemble respectable, et qui mérite qu'on en tienne compte, si l'on veut bien réfléchir surtout qu'on ne l'avait point fait payer par ces compensations désastreuses que nous verrons au chapitre suivant. Mais le passé est passé: revenons au présent.

Jusqu'aujourd'hui, on nous a donné une douzaine de squares, sans compter ceux des communes annexées. Il y en a sur la place Louvois, devant le Conservatoire des arts et métiers, sur l'emplacement du vieux Temple, à la tour Saint-Jacques, autour de la fontaine des Innocents, sur le terre-plein de Notre-Dame, sur la place du Carrousel, devant Sainte-Clotilde, derrière l'hôtel de Cluny, etc., sans parler des parterres qui s'étendent de chaque côté du Louvre, vis-à-vis le pont des Arts et l'église Saint-Germain-l'Auxerrois; sans compter aussi les massifs et les jardins anglais dont on a enrichi la maigre végétation des Champs-Élysées. Il y en a un rue Montholon, sur le prolongement de cette nouvelle rue Lafayette, qui va si heureusement poursuivre, mais non compléter, le réseau stratégique du Paris nouveau, en reliant l'une à l'autre les gares de l'Est et du Nord, et en coupant les faubourgs Poissonnière et Montmartre pour venir converger en plein boulevard, au confluent de cinq ou six autres larges voies sillonnant la ville dans tous les sens. Il y en aura aussi, dit-on, aux deux extrémités du nouveau pont Louis-Philippe. On en médite d'autres, dont la place est déjà marquée. Voilà ce qui s'appelle marier l'agréable à l'utile, et c'est proprement la perfection de l'art, suivant Horace et Boileau.

De plus, il est question de créer deux squares grandioses aux extrémités sud et nord de Paris: sur la butte Montmartre, un jardin anglais à triple étage, ayant le ciel pour horizon, la grande ville à ses pieds pour panorama, et dont les plateaux superposés communiqueraient les uns avec les autres par des escaliers monumentaux disposés en fer à cheval; à la Glacière, un parc de dix-huit hectares dont les pentes seraient disposées de telle façon que, de tous les endroits, on pût jouir du plus merveilleux point de vue, en particulier dumagiquecoup d'œil qu'offre la vallée de la Bièvre, dominée par une colline couverte de maisons et, dans le lointain, par les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce. Ce sont là jusqu'à présent des projets, pas autre chose, et de la coupe aux lèvres il y a loin, dit le proverbe. Mais ce proverbe-là est bien vieux, et ne paraît plus guère de saison. Autrefois, on eût pu répondre hardiment: C'est impossible; aujourd'hui il faut répondre modestement: C'est très-probable. Le premier mot a pour synonyme actuellement le second dans le dictionnaire de l'édilité parisienne.

L'établissement du jardin anglais à triple étage sur la butte Montmartre offrant surtout des difficultés particulières, qui exigeront d'énormes dépenses, on peut parier avec quelque chance en sa faveur. Déjà des légions d'ouvriers sont installées aux buttes Chaumont et sur les carrières du Centre, comblées et nivelées, pour y installer à grands frais une promenade pittoresque et grandiose[5]. Un tel projet devait sourire à l'imagination titanique de M. le préfet de la Seine, qui serait bien aise, d'ailleurs, de se mesurer de près avec la mémoire de la reine Sémiramis, et de lui rendre des points en fait de jardins suspendus. Il est évident que le souvenir de Babylone et des sept merveilles du monde, chantées sur tous les tons par les poëtes-badauds de l'antiquité, n'a pas été sans influence sur les embellissements de Paris, après toutefois certaines pensées stratégiques que nous avons essayé d'indiquer plus haut,—et qu'on a la noble émulation de détrôner les anciens,—ne fût-ce que pour venger la civilisation moderne du mépris systématique des archéologues, et pour leur montrer qu'on peut vaincre aisément ces prétendus prodiges, admirés jadis par des peuples enfants! Nous reprendrons quelque jour, en l'appliquant à un autre héros, le projet de ce sculpteur qui voulait tailler avec le mont Athos une colossale statue d'Alexandre. Pourquoi les merveilles de l'âge actuel ne remplaceraient-elles pas celles de l'époque mythologique, dans les tableaux de l'histoire et les déclamations des classes?

Les jardins suspendus de Babylone dépassés par les jardins anglais des buttes Montmartre et Chaumont, «admirable matière à mettre en vers latins,» pour un prochain grand concours!—Beau paragraphe à ajouter à une nouvelle édition du programme d'histoire contemporaine de M. Duruy!

Nous sommes loin,—quoiqu'il y ait à peine huit ou dix années de cela,—du temps où il n'existait d'un bout à l'autre de Paris qu'un seul square, celui de la place Royale.

On crée maintenant un jardin ou un parc pour le moins aussi vite qu'une maison. On fait pousser à merveille du gazon sur le bitume et des massifs de verdure sur les pavés; au besoin, on se passerait parfaitement de ce qu'on appelle la nature pour arriver à tous les résultats qu'elle produit. Ce n'est plus qu'à la campagne qu'on a encore la naïveté de croire à la nécessité de la nature pour avoir des fruits et des fleurs, comme à la nécessité du raisin pour faire du vin. À Paris, nous sommes plus avancés que cela.

Ceux de mes lecteurs qui sont assez favorisés des dieux pour posséder une maison des champs savent ce qu'il en coûte de temps et d'attente avant de jouir de l'arbre qu'ils ont planté eux-mêmes. C'est quelquefois l'affaire de plusieurs générations. En confiant unequenouilleà la terre, ils peuvent se dire, comme le vieillard de la Fontaine:

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage.

Il semble donc qu'il y eût là un obstacle quasi insurmontable pour la création des squares; mais l'administration parisienne, féconde en ressources, avait deux moyens pour un de s'en tirer. Le premier, c'était de ne pas mettre d'arbres dans ses squares, et elle a usé pour quelques-uns de ce stratagème aussi ingénieux que simple. Qui empêche de faire des squares sans feuillage, et, s'il le faut, sans verdure, à l'instar de cetimpresariode province qui donnaitla Dame blancheen supprimant la musique, et de ces grands cuisiniers parisiens qui font tous les jours du civet de lièvre sans lièvre? L'autre moyen n'est, par malheur, ni aussi simple, ni aussi économique. Il consiste à enlever du sol qui les a vus naître des arbres tout entiers, avec leurs racines et le terrain adhérent, pour les transporter ainsi partout où l'on veut, à l'aide d'un appareil ingénieux, mais dont l'emploi coûte fort cher[6]. De plus, lesujetn'échappe pas toujours aux dangers de cette opération chirurgicale, encore aggravés par ceux du voyage. La nature se venge de ceux qui la violentent. L'arbre transplanté dans un autre sol semble pris de nostalgie; il maigrit, il jaunit, il se courbe, il dépérit à vue d'œil sous les tassements du sol et la mortelle poussière du macadam. On avait un géant dans la forêt; on n'a plus dans le square qu'un nain rabougri et contrefait. Là-bas il se nourrissait d'air vif et pur; ici il ne boit plus que les miasmes du gaz et de l'eau de Seine non filtrée. C'est en vain qu'on le soigne avec une sollicitude toute maternelle, qu'on l'arrose de douches et d'injections savantes, qu'on prodigue à ses racines les tuyaux de drainage, qu'on l'entoure et le protège de tout un appareil disgracieux de maillots, de parasols en toile, palissades, entonnoirs, bains de pieds, qui le font ressembler à ces petits vieux emmitouflés de flanelle et de coton, soutenus par des béquilles, chauves, branlants, ridés, exhalant à dix pas une odeur de tisane et de lait de poule: on peut bien le préserver de la mort, mais on ne peut le rattacher à la vie. Ces pauvres arbres étiques font peine à voir; ils vivent de régime comme des poitrinaires, et, par les chaleurs de l'été, on aurait plus envie, en conscience, de leur donner de l'ombre que de leur en demander.

Les squares, de dimensions fort diverses, sont jetés à peu près dans le même moule. Autour du monument qui sert de centre,—presque toujours une fontaine,—s'arrondit une pelouse, couverte çà et là de petits massifs de fleurs, agréablement disposés. Le long des grilles s'étendent de larges plates-bandes de gazon, émaillés de fleurs aussi, et d'arbustes au feuillage toujours vert. Ma profonde ignorance en botanique ne me permet pas une description plus brillante et plus pittoresque. Dans les allées, des bancs à claire-voie, au dossier renversé, attendent les promeneurs. Les plus aristocratiques de ces parcs en miniature y joignent des chaises pour leurs habitués du grand ton.

Quelquefois le square se compose exclusivement de rangées d'arbres, sans pelouse, sans fleurs et sans gazon, ce qui est d'un aspect assez triste, dès que l'automne ramène la chute des feuilles. Plusieurs sont vraiment d'une sobriété de végétation et d'une maigreur de physionomie qui rappellent par trop certains sites des environs de Paris, les jardins de la Villette et de Pantin, par exemple. Dans la plupart on trouve moins de gazon que de bitume, de fleurs que de cailloux. Ce sont des oasis qui semblent faites en pierre et en carton peint, et où l'on sent l'architecte encore plus que le jardinier. Retranchez-en les trottoirs, les grilles, les larges allées et les bancs, vous verrez ce qui restera. Presque jamais on n'y peut oublier un moment qu'on est dans la patrie du gaz, de l'asphalte et du macadam. Passe encore pour ceux qui ont été créés de toutes pièces! Mais pourquoi, par exemple, avant de tracer le square du Temple, a-t-on commencé par raser les grands arbres du jardin qui en occupait l'emplacement, au lieu d'en faire profiter le public? L'administration se croirait-elle déshonorée de conserver de beaux arbres qui ne lui coûteraient rien, au lieu d'en planter de chétifs qui lui coûtent fort cher?

À vrai dire, ce n'est pas là un inconvénient réel pour le vrai Parisien, le Parisien pur sang, celui qui, même dans le paradis terrestre, regretterait son petit ruisseau de la rue du Bac. Malgré l'amour effréné qu'il affiche pour la villégiature, au retour de chaque printemps, il n'est pas d'homme au monde qui aime et comprenne moins la nature. La campagne n'est pour lui qu'une affaire de mode et degenre, une petite gloriole de citadin enrichi. Au fond, soyez sûr que, sans le respect humain, le géranium qu'il arrose dans un pot, sur son balcon, suffirait amplement à ses instincts champêtres. Il lui faut la nature des environs de Paris, les fritures d'Asnières, la poussière de Romainville, les mirlitons de Saint-Cloud, les chalets suisses d'Auteuil, et les arbres à trois étages de Robinson, où l'on mange du filet au madère et des meringues à la crème, au milieu du roucoulement des modistes de la rue Vivienne et du gazouillement ingénu des fleuristes du Palais-Royal. Ce qu'il trouve et ce qui lui plaît, dans ces campagnes étiolées de la banlieue, c'est un demi-Paris, avec des ombres d'arbres qui lui rappellent ceux de ses boulevards, des restaurants qui ressemblent à ceux de la rue Montmartre, des marchands de coco, des marchandes de plaisir, des montagnes russes, et la vue du dôme des Invalides à l'horizon. Son idéal est d'aller manger un melon sur l'herbe, au bois de Meudon, en nombreuse société. Il déteste lestrousoù l'on ne voit personne, où il n'y a pas d'estaminets, où l'on ne rencontre dans ses promenades que de l'eau, de l'herbe, des arbres, des fleurs et des nuées de petits insectes; où l'on ne sait que faire pour tuer le temps. S'il loue une villa, il a soin de la choisir dans un endroit à la mode, et à proximité du chemin de fer. Pour rien au monde, le vrai Parisien ne voudrait d'une maison de campagne d'où il n'entendrait pas le sifflet de la locomotive. En vous montrant son jardin, il vous dit avec orgueil:«Le chemin de fer passe à deux pas; j'entends tous les trains.» Son rêve serait qu'on pût bâtir les villes à la campagne, ou transporter la campagne à Paris. Les squares sont justement faits pour répondre à ce rêve. C'est bien ce qu'il fallait au Parisien. Si l'on y avait mis plus de verdure et d'ombrage, il se plaindrait amèrement que les arbres l'empêchent de voir passer les omnibus.

Et pourtant l'ingrat ne hante guère ces squares qu'il admire tant: il se contente presque toujours de les regarder à travers les grilles, ou de les traverser pour abréger son chemin, et il en laisse la libre possession aux bonnes d'enfants et aux nourrices, qui en forment la population la plus assidue, et à peu près la seule permanente. L'élément populaire domine dans presque tous les squares: la redingote ne fait qu'y passer, la blouse s'y installe et s'y prélasse. Çà et là, on voit poindre un schako conquérant derrière une nourrice, et des duos de troupiers non gradés, se tenant par le petit doigt, errer comme des ombres autour du beau sexe. De vieux rentiers sont assis au soleil sur un banc, causant politique et traçant sur le sable, avec leurs cannes, des lignes stratégiques, destinées à démontrer la prise de Sébastopol, ou à résumer le plan d'une invasion infaillible, en cas de guerre contre les Anglais. Heureusement, des légions de babys roses tourbillonnent au milieu de ces graves conciliabules, semant partout, comme des rayons de soleil, leurs frais éclats de rire et leur joyeux babil.

La mode n'a donc pas adopté les squares: il faut en prendre son parti. Elle a moins adopté encore la promenade créée à grands frais sur l'ancien parcours du canal Saint-Martin, depuis la rue de la Tour jusqu'à la Bastille. On rencontre beaucoup plus de brouettes, de haquets et de tapissières que d'équipages armoriés sur ce magnifique boulevard, qui avait rêvé des destinées plus hautes et qui semble tout attristé d'une telle chute. Figurez-vous les arènes de Nîmes ou le Colysée, bâtis tout exprès pour servir de théâtre à un vaudeville de Vadé! Telle est l'impression qu'on éprouve en voyant cette royale esplanade bordée de chantiers et de marchands de vin, et sillonnée en tous sens par des marquises coiffées de foulards et des dandys armés de crochets en guise de sticks. On a pu métamorphoser le canal d'un coup de baguette, mais on n'a pu changer le quartier. En eût-on fait cent fois plus encore, il était difficile d'attirer le beau monde dans ces parages, bornés à tous les points cardinaux par le faubourg du Temple, le bureau central des pompes funèbres, l'abattoir et l'hôpital Saint-Louis, ce champ d'asile de ce que la médecine appelle en termes gracieux «les maladies cutanées.»

Avez-vous souvenir de ce qu'était l'ancien canal Saint-Martin, surtout dans la partie qui a fait l'objet des nouveaux travaux? Celle qui reste intacte vous en donnera au besoin une idée, quoique bien insuffisante. Avec ses ponts tournants, ses écluses, ses bords escarpés, ses berges encombrées, le jour il était d'un aspect hideux, la nuit d'un aspect sinistre. D'un accès toujours difficile et souvent périlleux, le vieux canal aux eaux croupissantes avait, comme la forêt de Bondy, sa légende pitoyable, grossie à plaisir par la terreur quasi superstitieuse des citadins. C'était un des plus infatigables pourvoyeurs de la Morgue. La police elle-même n'a jamais su au juste le nombre des piétons avinés qui ont trébuché, au milieu d'une chanson bachique, dans ce ténébreux cours d'eau. Des bandes d'oiseaux de proie y guettaient à l'affût, cachés parmi les complaisantes épaves de la rive, le passant désarmé et sans défiance. La physionomie du lieu semblait inviter au suicide ou à l'assassinat. Chaque soir, les ombres des victimes du canal Saint-Martin revenaient errer sur le boulevard du Crime, et pousser leurs gémissements lugubres dans les pièces de M. Dennery. La transformation opérée a relégué toutes ces lamentables histoires dans le domaine des mélodrames de l'Ambigu. Mais il est vrai de dire néanmoins qu'elle a restreint le péril plutôt qu'elle ne l'a fait entièrement disparaître, puisqu'elle ne s'est attaquée qu'à une partie privilégiée du parcours, et que, de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'à la Villette, le vieux canal reste ce qu'il était jusqu'alors. Messieurs les voleurs auraient encore beau jeu dans toute l'étendue de l'enclos Saint-Laurent.

Ceci est une première restriction, qui pourra paraître naïve, à force d'être naturelle. En voici une seconde qui n'est peut-être pas tout à fait si naïve: c'est que les gigantesques travaux exécutés par M. Alphand n'ont pas à beaucoup près, dans leur ensemble, un caractère d'utilité publique qui puisse être mis en balance avec les frais énormes qu'ils ont coûtés. J'y vois, comme dans bien d'autres créations du nouveau Paris, un emploi de moyens tout à fait en disproportion avec le but, comme pour faire croire à la grandeur du résultat par celle de l'effort.

Cette remarque ressemble à une contradiction, après tout ce que je viens de dire, et pourtant ce n'en est pas une. Soit que l'on voulût simplement ouvrir une large voie à la circulation dans ces parages d'un abord jusque-là si rebutant, soit qu'on voulût détruire une cause permanente de périls, il suffisait de déblayer, d'égaliser et d'élargir les rives du canal. On ne voit pas où était la nécessité de l'enterrer lui-même sous un chemin couvert, sinon pour le plaisir d'exécuter une de ces œuvres difficiles et dispendieuses, qui saisissent l'esprit par leur grandiose inutilité. Notez bien, en effet, que la partie centrale de cette vaste esplanade, celle qui cache le canal, étant couverte de petits jardins qui servent à dissimuler les prises d'air, ne peut profiter en rien à la circulation. Je ne suppose pas que ce soit pour le plaisir pastoral et champêtre de faire ces petits jardins qu'on a pris la détermination de recouvrir le canal. Un tel motif accuserait, de la part de l'administration, des goûts bucoliques, dignes d'être chantés sur le pipeau par Théocrite et Virgile, mais que rien ne nous permet de lui attribuer. J'aime mieux croire, encore une fois, qu'elle a cédé derechef à l'instinct séduisant du grandiose, et au désir de s'illustrer par un de ces chefs-d'œuvre qui fournissent une si belle matière aux articles de journaux, aux discours des préfets, voire aux descriptions de l'histoire officielle, et font pousser des exclamations admiratives au bon peuple de Paris.

L'esplanade du canal Saint-Martin se développe sur une largeur d'environ quarante mètres, dans un parcours d'une demi-lieue de long. Dix-huit petits squares, clos de grilles, y sont ménagés de distance en distance: on peut les voir à son aise, mais on n'y entre pas, ce qui en diminue singulièrement le charme. Une fontaine jaillissante s'élève au milieu de chacun d'eux, et à l'extrémité se cachent dans des massifs verdoyants les soupiraux circulaires, destinés à donner de l'air et du jour au canal souterrain. De temps à autre, on voit tout à coup jaillir de ces soupiraux des panaches de fumée, qui dénoncent au promeneur le passage invisible d'un bateau à vapeur sous ses pieds.

Mais ce spectacle du dehors n'est rien auprès de celui du dedans. Les amateurs d'émotions neuves ne peuvent pas plus se dispenser maintenant d'une excursion sur le canal Saint-Martin que d'un voyage en ballon. La première sensation qu'on éprouve est étrange, à se voir glisser sous terre, entre les murs d'une voûte de quatre mètres de haut et de quinze de large, avec les bruits lointains de la ville dans les oreilles et des roulements de fiacre sur sa tête. Il semble qu'on soit entré dans le royaume des gnomes. Le soleil, pénétrant par les soupiraux, découpe sur la voûte une série de cercles étincelants, et la lumière intérieure est assez abondante pour éclairer tout le trajet. D'un bout à l'autre, on y peut lire son journal sans se fatiguer les yeux. Cette expédition est curieuse à faire une fois, mais à la longue elle manque de pittoresque, ou du moins le pittoresque en est trop uniforme et sent trop la main des ingénieurs.

Les nouveaux travaux du canal Saint-Martin constituent une sorte d'appendice fastueux au chapitre des égouts parisiens. Ils ferment, par un trait final qui dépasse tous les autres, ce hardi développement de la ville souterraine, qui embrasse, dans ses ramifications infinies, une étendue de plus de cent trente lieues. Qu'on nous parle encore de l'aqueduc d'Ancus Martius et ducloaquede Tarquin! Ce sont des jouets d'enfants, bons à reléguer dans l'histoire ancienne avec les sept merveilles du monde, et qui feraient sourire de pitié le moindre de nos conseillers municipaux. Les Romains sont dépassés, voilà qui est entendu, et si quelque stoïcien incorrigible osait encore n'être pas suffisamment fier de son pays et de son époque, il ne resterait qu'à le renvoyer au canal Saint-Martin ou au grand égout collecteur.

Lorsque Turenne eut été emporté par un boulet de canon, on créa huit maréchaux de France pour le remplacer, sur quoi la voix du peuple appela ces huit maréchauxla monnaie de M. de Turenne. Le mot me revient en mémoire comme tout à fait de circonstance, au moment où, après avoir parlé des nouveaux squares de Paris, je vais parler de ses anciens parcs et jardins. Assurément, c'est une heureuse innovation, je l'ai dit, que cette multitude de squares semés, comme autant d'îlots de verdure, sur toute la face de la ville; mais je les admirerais beaucoup plus, et sans arrière-pensée, si je pouvais y voir autre chose que la menue monnaie des grands parcs bouleversés et des grands bois réduits à la portion congrue.

Je ne veux rien exagérer: le boulet de canon de l'alignement, pointé par l'artillerie de l'utilité publique, n'a pas encore jeté bas ces beaux jardins qui faisaient l'orgueil et la joie de Paris; mais il les a rudement écornés et rognés au passage! Il n'y en a pas un qui n'ait plus ou moins senti les éclaboussures de cette terrible mitraille. Qui oserait se dire aujourd'hui complétement rassuré? Les habitués du Luxembourg, comme ces invités à la fête napolitaine donnée au Palais-Royal en 1850, sentent qu'ils se promènent sur un volcan. L'ombre de M. Haussmann, armé de sa baguette magique, les poursuit partout: ils appréhendent qu'une belle nuit la fantaisie ne lui prenne d'escamoter le jardin comme une muscade. Sous chaque marronnier et au détour de chaque allée, ils croient voir la silhouette menaçante d'un ingénieur armé de ses plans, le profil anguleux d'un architecte prenant ses mesures. C'est une obsession, c'est un cauchemar. Tant qu'on n'aura pas finid'embellirParis, ils sentiront l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête, et ne dormiront pas tranquilles.

Comment leur en vouloir? Le passé les instruit et les met en garde contre l'avenir. On a déjà pris sur leur jardin l'espace nécessaire pour élargir la rue de l'Est, en leur donnant une grille neuve pour toute compensation. L'administration actuelle aime beaucoup les grilles neuves: peut-être en abuse-t-elle un peu. En outre, la voie complétement inutile, qui relie la rue de Vaugirard, à partir du derrière de l'Odéon, à la rue Soufflot, a coupé un grand tiers de l'admirable grotte de Médicis et de la terrasse gauche du parterre. On se souvient de l'émotion produite par l'annonce de ce projet, qu'on avait lieu de croire définitivement enterré, après son rejet par la commission municipale de 1849. Une pétition, signée par de nombreux habitants du quartier, vint porter au Sénat des doléances et des protestations qu'il accueillit avec empressement, mais qui eurent le sort de toutes les doléances de ce monde. Le Sénat lui-même ne les sauva pas de leur inévitable destin en les reprenant pour son propre compte. On put croire un moment que l'art, le bon sens et le bon droit, souvent suspects comme révolutionnaires, triompheraient sous l'égide de cette auguste assemblée, qu'on eût difficilement soupçonnée d'un esprit d'indépendance malséante et de tendance à la rébellion. Vain espoir! M. Haussmann, seul contre tous, semblable au Neptune de Virgile, tint tête à l'orage, et fit rentrer dans le silence les flots irrités du Sénat. Ce fut un beau spectacle, et plein d'enseignements. Le grand corpsconservateurde l'empire français ne put même conserver son jardin: ce n'était pas encourageant pour un début dans la carrière de l'opposition. Espérons, en dépit de ce pronostic fâcheux, qu'il sera plus heureux pour la Constitution.

Et nunc erudimini, journalistes naïfs qui faites de l'opposition aux embellissements de Paris!

Il y a au monde un homme infaillible, et ce n'est pas le pape, ni le grand lama. Il y a en France un homme tout-puissant, et ce n'est pas l'empereur,—un homme du moins dont l'omnipotence dépasse celle même du chef de l'État, puisque celui-ci se croit tenu de rendre quelquefois compte de sa politique, et qu'il est contrôlé par un conseil législatif qu'il n'a pas élu lui-même. Cette omnipotence de M. le préfet est absolue, sans restriction, sans limites dans le cadre où elle s'exerce; elle a droit de vie et de mort sur la ville: Paris, c'est lui. M. Haussmann, avec son conseil de famille, marque l'idéal et l'apogée de la centralisation. Il l'avait prouvé déjà par tous ses actes, et il a pris soin de le déclarer tout récemment encore, dans un accès de condescendance superflue. Il marche dans sa toute-puissance, sans rien voir, sans rien entendre,les yeux fixés sur la postérité!Avec une sérénité hautaine et dédaigneuse, il dicte ses lois sans appel, comme un vainqueur à une ville prise d'assaut. Que le Sénat et les expropriés en prennent leur parti. Il ne reste plus, suivant la remarque de M. Guéroult, qu'à prier l'Esprit-Saint de répandre ses grâces sur l'esprit de M. Haussmann, d'illuminer sa volonté et d'inspirer ses décrets.

Depuis la mémorable séance du Sénat dont nous venons de parler, M. le préfet de la Seine a dû se répéter plus d'une fois, avec un légitime orgueil, le mot de la Médée de Corneille:

Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?—Moi.Moi, dis-je, et c'est assez.

Hélas! oui, c'est assez; c'est même beaucoup trop.

Donc, après quelque délai accordé aux convenances,—car on est homme du monde, et le Sénat, après tout, malgré le déplorable exemple qu'il avait donné aux vieux partis, méritait certains égards,—on vit les ouvriers revenir à l'œuvre interrompue. Les tranchées s'ouvrirent: d'ignobles barricades en planches se dressèrent au travers du noble jardin envahi par des hordes de maçons; on abattit les grands platanes et les marronniers centenaires, sous les yeux des badauds consternés, mais curieux,—sous les yeux du Sénat, si mal récompensé de cette initiative, qui n'était encore de sa part qu'un acte d'obéissance à une invitation souveraine. On démonta la fontaine, on numérota les pierres, comme font les commis soigneux pour les volets d'un magasin, et on transporta proprement le tout, sans rien casser, à une vingtaine de mètres en avant. Aujourd'hui, les monuments et les arbres sont des colis; on les ficelle, on les empaquette et on les fait voyager, quelquefois tout d'un bloc, comme la fontaine du Palmier, sur la place du Châtelet. Il ne faut point médire du progrès: qui sait si, quelque jour, on ne transportera pas ainsi Saint-Eustache ou Saint-Séverin, sous prétexte qu'ils contrarient l'alignement? Cela vaudra encore mieux que de les démolir.

Ainsi raccourcie, la magnifique allée de platanes de laGrotte de Médicisa perdu toute sa poésie, en perdant sa plantureuse pelouse, remplacée par un vulgaire bassin; la longue perspective de ces sombres ombrages qui semblaient verser lefrigus opacumchanté par Virgile, et le mystérieux lointain de sa fontaine, gâtée par l'adjonction d'un groupe blanchâtre qui choque comme une dissonance.

Joignez à ces pertes du jardin du Luxembourg celles qu'il avait déjà subies, sous le règne de Louis-Philippe, par l'agrandissement du palais à ses dépens, et vous aurez son bilan définitif,—définitif jusqu'à ce jour du moins. Il est temps de le clore, en vérité. Mais des bruits sinistres circulent depuis quelque temps au sujet de la Pépinière, ce délicieux réduit où le promeneur peut se croire à deux cents lieues de Paris, et respirer à pleins poumons, loin des becs de gaz et du roulement des fiacres, le parfum vivifiant des vignes et des rosiers en fleurs. En fait d'embellissements, tout est possible aujourd'hui, je le sais bien, surtout ce qui n'est pas probable; néanmoins je me refuse absolument à croire à celui-là, tant que je ne l'aurai pas vu de mes propres yeux. Je me refuse à croire, jusqu'à ce que le doute ne soit plus permis, qu'on puisse vendre le jardin Botanique à des entrepreneurs de bâtisses, et qu'on ait le courage de faire élever la nouvelle École polytechnique au beau milieu de la Pépinière. Le jardin des Tuileries a été un peu plus respecté. On s'est contenté d'abord de lui prendre çà et là quelques lopins de terre pour y construire un jeu de paume, et d'y tailler un jardin pour le château. Ce jardin, isolé par un fossé de deux mètres, a enlevé au public deux bassins sur trois. Je ne m'en plains pas, Dieu m'en garde! La nation et le souverain, c'est tout un. Mais le Parisien, qui a la mémoire tenace, n'a pu s'empêcher de se ressouvenir que, sous Charles X et Louis-Philippe, les Tuileries du prince avaient mieux respecté les Tuileries du bourgeois. Puis on a abattu le quinconce et les bosquets sur la terrasse du bord de l'eau, afin d'y élever une orangerie qui fait pendant au jeu de paume bâti du côté de la rue de Rivoli. L'orangerie se trouvait auparavant sous la galerie du Louvre; il paraît qu'on en a eu besoin pour une écurie. La terrasse a été ainsi dépouillée de son plus bel ornement; mais, pour diminuer les regrets du public, on l'a fermée à la circulation.

Les Champs-Élysées, en retour des coquets massifs de fleurs et des jolis petits parcs anglais dont on les a enrichis, n'ont guère perdu que le carré Marigny: c'est peu de chose. Il fallait bien que les saltimbanques supportassent leur part des embellissements de Paris: tous les citoyens sont égaux devant la loi! Mais je vous assure qu'on ne tardera pas à bâtir de belles maisons de chaque côté de l'allée centrale, comme il y en a plus haut, tout le long de l'avenue. Il est positif que tant de terrain perdu fait mal à voir. L'administration a là plusieurs millions sous la main, et chacun sait qu'elle n'aime point à laisser perdre les millions. Seulement, ce jour-là, elle nous donnera un beau square autour de l'Arc de Triomphe. Et d'ailleurs, ne nous a-t-elle pas déjà donné d'avance le bois de Boulogne, comme fiche de consolation?

Nous y voici donc enfin, à ce bois de Boulogne, l'une des merveilles de Paris nouveau! Parlons-en tout à notre aise. Mais, avant d'y entrer, arrêtons-nous en route, s'il vous plaît, dans cette petite cabane de fort piètre apparence, qui ne renferme pourtant rien moins qu'unparadis, d'après l'enseigne et les affiches apposées à la porte. Paradis artificiel, il est vrai, mais d'autant plus précieux, dans ce siècle d'industrie et de progrès! Ce jardin, fabriqué en entier par la main de l'homme[7], où tout est faux, depuis les feuilles des giroflées, des lilas et des géraniums, jusqu'aux boutons de rose et aux ceps de vigne; depuis les gouttes de rosée étincelant sur le gazon, jusqu'aux insectes buvant dans les corolles entr'ouvertes; depuis les lianes flexibles et grimpantes qui s'enroulent au plafond, jusqu'à la terre qui garnit les plates-bandes,—cet ingénieux jardin, travaillé bien mieux que nature, et où, pour comble de perfectionnement, on a supprimé le parfum des fleurs, qui ne sert qu'à donner des migraines, est tout bonnement un symbole, un mythe, et bien autre chose encore,—symbole du lieu et symbole du temps, où l'art remplace au besoin la nature et la supprimerait volontiers comme inutile et encombrante. Il donne à l'édilité une leçon utile, dont elle profitera, nous l'espérons: il lui enseigne discrètement l'art de créer à l'avenir, sur le premier point venu de l'asphalte, des squares et des parcs où l'on n'aura qu'à passer le plumeau chaque matin comme sur une étagère, et qui feront par leur propreté et le bon ordre de leur végétation l'admiration des amis d'une nature correcte, élégante et disciplinée, en harmonie avec les splendeurs égalitaires du nouveau Paris. En même temps, il est placé sur la route du bois de Boulogne, comme un avertissement et une préparation. C'est le prologue du poëme, le portique du temple.

Vous souvient-il du bois de Boulogne d'avant 1852? Une vraie forêt, un peu rachitique et malingre, sans doute, mais avec des arbres qui poussaient à tort et à travers, des sentiers qui allaient en zigzags, de la mousse, de grandes herbes qui vous gênaient les pieds, des mares, des fourrés sans queue ni tête,—untrouenfin! La nature s'y permettait çà et là, bien rarement pourtant, des caprices sauvages; la végétation s'en donnait à cœur joie. C'était intolérable. À la porte de Paris, du côté le plus aristocratique de la ville, jugez donc! Heureusement, on a mis fin à ce scandaleux désordre. Les ingénieurs ont passé là! Aujourd'hui le bois de Boulogne, convenablement décimé, est, en attendant mieux, le triomphe de la nature élégante, et, comme s'exprime le propriétaire duParadis artificieldans ses affiches, «un nouveau fleuron ajouté au laurier de l'industrie française.» On ne s'attendait guère à voir l'industrie en cette affaire.

Un architecte-paysagiste, M. Varé, et un ingénieur des ponts et chaussées, M. Alphand, ont donné leurs soins auplandu nouveau bois. Un architecte et un ingénieur, ô nature! Jamais forêt ne fut à pareille fête. L'architecte a arrangé les choses en paysage historique, à la manière de feu Bidault, avec desfabriquesdans le fond, des moulins d'opéra comique, des pigeonniers crénelés et des cascades à grand spectacle; l'ingénieur a jeté là-dessus le charme prestigieux des avenues larges de cent mètres, des allées bordées de trottoirs et des cantonniers en costume administratif[8]. Grâce à leurs efforts combinés, le bois de Boulogne a étéembelliabsolument de la même manière et avec le même succès que la ville de Paris, dont il est la digne succursale champêtre. On en a fait un pendant à la rue de Rivoli.

Sauf la terre et les arbres, tout est factice dans le nouveau bois de Boulogne: encore a-t-on pris soin, pour remédier autant que possible à cette fâcheuse exception, de peigner et d'émonder les arbres, de ratisser, d'égaliser le sol et de l'encaisser de bitume. Le reste a été fait de main d'homme: les lacs, les îles, la butte Mortemart, construite par l'accumulation des terres extraites du lit de la rivière, et couronnée d'un vieux cèdre qu'on a transporté au sommet, les sentiers, les rochers, les cascades et surtout la grande chute d'eau, avec sa grotte et ses stalactites,—tout jusqu'aux poissons des lacs, couvés par M. Coste et éclos par les procédés de la pisciculture. Il n'y manque que le canard mécanique de Vaucanson. C'est un prodigieux travail à mettre sous verre, ou à exposer sur un guéridon avec la classique étiquette: «Le public est prié de ne pas toucher.»

Rendons, du reste, cet hommage à l'artiste qu'il y a souvent très-bien imité la nature. C'est presque ressemblant, en particulier la grande cascade, qui a absorbé à elle seule deux cents mètres cubes de blocs de grès pris dans les carrières de Fontainebleau. Les guides vous expliquent cela au mètre et à la toise, comme pour les marmites des Invalides. On y rencontre des notaires posés en points d'exclamation, et des photographes qui prennent des vues. C'est de la vraie eau qui coule dans les lacs, à telles enseignes qu'elle y est charriée par la pompe à feu de Chaillot. Tout cela, en outre, est agrémenté de bateaux peints, de ponts coquets, de chalets, de kiosques, de cafés-restaurants, et autres objets que la nature ne produit pas. Au nord et au sud, on a mis des grilles!

En de certains endroits, par exemple du côté de la porte Maillot, M. l'architecte et M. l'ingénieur des ponts et chaussées ont laissé des coins de nature toute nue, qui semblent honteux et dépaysés dans un ensemble de si noble mine. Les esprits incultes peuvent encore, de loin en loin,—à lamare d'Auteuil, où il reste un saule pleureur, et aurond des Chênes, où il y a des arbres âgés de trois siècles,—trouver des réduits à demi sauvages, que les habitués de Longchamp regardent avec dédain, ou plutôt qu'ils n'ont jamais vus. Est-ce oubli de la part de l'architecte, est-ce amour de l'antithèse, est-ce condescendance pour les goûts vulgaires desarchéologuesde la nature, ou désir de faire mieux valoir par le contraste la toilette du nouveau bois?

Mais je n'ai garde de médire des travaux qui ont transformé—et rogné—le bois de Boulogne! Jamais œuvre ne fut mieux appropriée à sa destination. On l'a fabriqué tel qu'il le fallait pour les goûts et les besoins de ses habitués. La ville de Paris a interrogé le bois, avec une variante au proverbe: «Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai ce que tu dois être.» Lamare aux Bicheset leparc aux Daimssont faits à souhait pour les rêveries de ces messieurs et de ces dames; laroute du laccontient tout ce qu'il faut de nature pour les chevaux de notre jeunesse dorée, et les crinolines à la mode trouvent un théâtre digne d'elles dans lerond des Cascades. Longchamp, le Turf, le Pré Catelan, le parc de la Société d'acclimatation, l'Hippodrome, complètent les délices de ce jardin d'Armide, rendez-vous favori du jockey-club des deux sexes. On peut prévoir le moment où, grâce à cette mystérieuse loi de déplacement qui entraîne toutes les villes en les faisant glisser, comme des fleuves, d'orient en occident, c'est-à-dire dans un sens contradictoire au mouvement de rotation de la terre, le bois de Boulogne se trouvera en plein dans l'enceinte de Paris, et peut-être en deviendra le centre. Alors on le découpera en tranches, qu'on vendra fort cher, comme le parc des Princes, le domaine du Raincy ou le hameau de Saint-Cloud; et des hôtels se dresseront à tous les points pittoresques, pour exploiter la vue des lacs et de la grande cascade, comme ceux qu'on trouve au bord du Léman ou devant la chute du Rhin.

Le bois de Boulogne a son pendant à l'autre extrémité de Paris, dans le bois de Vincennes. À eux deux ils font, à l'orient et à l'occident de la grande ville, une ceinture d'arbres et de verdure, qui se complétera bientôt, au nord par les jardins suspendus de la butte Montmartre et les vastes promenades de la butte Chaumont, au midi par le grand parc de la Glacière. Vincennes est leBoisde l'est de Paris, l'Eldorado populaire des élégants dufaubourg Antoine. Les artilleurs y abondent, promenant à leurs bras conquérants, parmi les bourgeois couchés sur l'herbe, les grisettes endimanchées du bal d'Idalie, qui valent bien les lorettes à toutes voiles de Mabille et du Château des Fleurs. Le boulevard du Prince-Eugène abrège le chemin d'un kilomètre, pour les habitants des quartiers du Temple et de Saint-Martin.

Ce dernier bois n'a pas échappé lui-même aux transformations et aux améliorations. On a voulu que les travailleurs eussent une promenade comparable en splendeur à celle des opulents et des oisifs; mais hâtons-nous de dire que, grâce à Dieu, on n'y a pas tout à fait réussi, et que lesembellissementsdu bois de Vincennes ne l'ont pasenlaidiautant que ceux du bois de Boulogne.

Le lecteur me dispensera aisément de décrire les lacs, les rivières, les percées, les buttes factices, les villas jetées sur les flancs de la forêt, et tous les agréments ménagés dans le paysage. Ce qui me touche beaucoup plus que tout cela, c'est que, probablement à cause de sa destination plébéienne, on a bien voulu y laisser de l'herbe et de la mousse, et permettre aux arbres de pousser comme ils l'entendent. Vous savez, le peuple n'a pas les goûts raffinés du dandy: on a fait des concessions à ces natures simples. Le bois de Vincennes actuel, malgré sa physionomie un peu maigre et quelquefois étriquée, est dans son ensemble un fort joli morceau, qui a même des endroits tout à fait appétissants.

Mais, par un reste d'habitude, on a mis, devant presque tous ces endroits, des barrières en fil de fer, qui font vilain effet dans le paysage, et qui barrent désagréablement le chemin au promeneur toutes les fois qu'il a envie d'aller s'étendre à l'ombre. On voyage autour du bois plutôt qu'on n'y entre. C'est comme dans les expositions, où le public défile devant la pièce capitale, au cri sans cesse répété du gardien: «Circulez, messieurs, circulez!» L'administration a-t-elle peur qu'on ne lui use son herbe,—ou qu'on ne la mange?

J'allais oublier de dire que le bois de Vincennes a été diminué d'une bonne moitié par les empiétements successifs du génie militaire et du chemin de fer. On l'a refoulé par degrés pour bâtir, sur l'emplacement des vieux arbres séculaires, un polygone, une salle d'artifice, un corps de garde, une école de pyrotechnie, un fort et deux redoutes liées par une enceinte bastionnée, avec pont-levis, caserne voûtée à l'épreuve de la bombe et deux magasins à poudre. Si l'artillerie vient en aide aux architectes contre la nature, c'est trop, on en conviendra. Cela fait, on a coupé la partie comprise entre le château et le champ de manœuvre de Saint-Maur. Puis le chemin de fer est venu creuser ses tranchées et poser ses rails en pleine forêt. De quart d'heure en quart d'heure, le sifflet de la locomotive crie en passant aux promeneurs effarés: «Laissez passer l'expropriation pour cause d'utilité publique.»

J'ai gardé le parc de Monceaux pour la fin. Ici, je n'ai plus envie de rire, je vous jure. On en a fait une promenade publique, et on a bien fait, mais après l'avoir dépouillé, mutilé, après avoir abaissé au niveau d'un square vulgaire ce qui était le plus adorable jardin de France, l'idéal de la nature arrangée. Il y a des gens,—je les ai entendus, et ils paraissaient de bonne foi,—qui osent parler des embellissements du parc de Monceaux, et s'extasient sur les prodiges qu'y a opérés la baguette féerique de l'édilité parisienne. Ce serait à faire frémir le bon sens révolté, si l'on ne savait que les trois quarts de ces audacieux panégyristes n'avaient jamais vu l'ancien parc,—ce sont les seuls à qui l'on puisse pardonner,—et que le dernier quart se compose de personnages qui ont des motifs tout particuliers à leur admiration, de ces motifs qu'il est prudent de ne pas discuter. En dehors de ces deux catégories, nul homme doué de sentiment et de raison n'a le droit d'énoncer sérieusement une pareille ineptie.

Il faut le dire à haute et intelligible voix: le nouveau parc de Monceaux est le plus désastreux, le plus navrant échantillon du système suivi dans lesrestaurationsdes jardins publics. C'est encore M. Alphand qui a été ici l'exécuteur des hautes œuvres de la ville de Paris. Le bilan des améliorations est facile à dresser: un boulevard qui le coupe en deux, des routes carrossables,—pourquoi pas des chemins de fer?—qui le traversent de part en part; une grotte ridicule avec des stalactites et des stalagmites qui ressemblent à des joujoux en terre cuite, et qui sont gardés par un surveillant à demeure et par des écriteaux, de peur qu'on ne les casse; les ruisseaux restaurés, les cascades remises à neuf, un pont blanchi, les grands ombrages détruits, le silence et le mystère, qu'on y respirait partout autrefois, chassés pour toujours; un vernis banal de replâtrage et de rebadigeon jeté sur les ruines du vieux parc, et puis une grille encore,—voilà ce chef-d'œuvre en abrégé.

Il est bien entendu qu'on a profité de l'occasion pour le rogner en tous sens. On lui a pris de quoi faire je ne sais combien de grandes routes et bâtir je ne sais combien de maisons de plaisance. Oui, on a dépecé une partie du parc de Monceaux pour la vendre en lots aux amateurs, et l'on a choisi celle qui renfermait un délicieux parterre de fleurs et l'une des plus bellesruinesdu jardin. Sur la lisière du square actuel, non loin de la Naumachie, à travers ce qui reste d'arbres et d'ombrages, on voit se dresser un écriteau, et sur cet écriteau l'œil stupéfait lit ces motsTerrains à vendre!

Terrains à vendre! Ô les ingénieurs des ponts et chaussées! ô les barbares!

Ceux qui connaissaient l'ancien parc remportent du nouveau l'impression que leur ferait la vue du cadavre d'une personne aimée. Ils cherchent les points de vue pittoresques, les perspectives soudaines, les allées ombreuses, et ne les trouvent plus. Ce qu'on a respecté même semble avoir perdu son charme et son mystère. On a éclairci et régularisé partout. De tous les points, on aperçoit des boulevards, des grilles, du bitume, du macadam et des fiacres. L'ensemble est devenu monotone et glacial, comme tout ce que touche l'administration des travaux de Paris. Vous qui trouvez que cela est bien beau encore, vous avez raison peut-être; mais cela était divin autrefois! J'en appelle avec certitude à tous ceux qui ont gardé l'ineffaçable souvenir de l'ancien jardin, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont vu.

C'est là ce que leConstitutionnel, dans cet admirable article dont j'ai déjà parlé, appelle l'une des plus bellescréationsde M. Alphand: jugez de ce que doivent être les autres! Dumolard faisait des créations dans ce genre. Il dit encore, leConstitutionnel, qu'on arajeuni entièrementle parc de Monceaux.—Oui, comme ces barbiers qui vousrajeunissenten vous coupant un bout d'oreille et un tronçon de nez, et en vous balafrant tout le reste. Pour Dieu, qu'on se borne à rajeunir nos lois, et qu'on nerajeunisseplus nos jardins! Mais ce qu'on ne rajeunira pas, c'est le style et l'esprit duConstitutionnel.


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