XXXV

ÉPOUSE COUPABLE(Par Devéria) (Coll. J. B.)

ÉPOUSE COUPABLE(Par Devéria) (Coll. J. B.)

ÉPOUSE COUPABLE

(Par Devéria) (Coll. J. B.)

On ne saurait nier en effet que plus d’une femme de vertu douteuse, qui n’hésiterait pas à se montrer hardiment dans la société la plus distinguée, reculerait devant l’idéed’y rencontrer les dignitaires de l’église; et il est également certain que plus d’une donneuse de belles soirées, indiscrète, facile et insouciante, s’est privée de la satisfaction d’ajouter à l’éclat de son bal, en y invitant telle beauté célèbre, parce qu’elle s’est dit: «Il est impossible d’avoir milady A., ou mistress B., quand l’évêque et sa famille doivent venir...»

LES PETITS SOUPERS D’AUTREFOIS REMPLACÉS PAR LES GRANDS DINERS.—AGRÉMENTS DES PETITES SOIRÉES.—LES DINERS D’APPARAT.

Combien je regrette les soupers de Paris et combien peu les somptueux dîners que l’on donne aujourd’hui dédommagent de leur perte! Je n’ignore pas qu’il y a une infinité de gens qui, à la lettre, vivent pour manger, et je sais que pour eux le mot dedînerest le signal et le symbole de la plus pure et peut-être de la plus grande félicité qu’il y ait sur la terre; pour eux, la vapeur des mets, la longue et fatigante cérémonie d’un dîner à quatre services n’offrent rien que joie et que bonheur. Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne mangent que pour vivre.

Je ne connais pas de lieu où il se commette autant d’injustices et d’actes de tyrannie qu’à table; sur vingt personnes qui se trouvent à un grand dîner, il y en a peut-être seize qui donneraient tout au monde pour pouvoir ne manger que tout juste ce qui leur plaît. Mais l’amphitryon sait que, parmi ses convives, il y a quatre personnes lourdes, dont les âmes planent sur ses ragoûts, comme les harpies sur le festin de Phryné, et il ne faut pas les troubler, sans quoi des critiques, en place d’admiration, seront tout le fruit qu’il retirera de la dépense et de l’embarras que lui aura coûté le banquet...

La mode qui veut que l’on rassemble de nombreuses compagnies, au lieu d’en choisir de petites, fait le plus immense tort aux plaisirs de la société. C’est la vanité qui l’aura d’abord introduite. De belles dames auront désiré faire voir au monde qu’elles avaient cinq cents amis prêts à accourir à leur premier appel. Cependant comme tout le monde trouve cette mode insupportable, depuis Whitechapel jusqu’à Belgrave Square, et depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu au faubourg du Roule, il est probable qu’elle ne tarderait pas à changer, si une économie fort désagréable ne s’y opposait. «Une grande réunion abat, dit-on, tant d’oiseaux d’un seul coup.» J’ai entendu un jour une de mes amies, qui demandait à son mari la permission d’inonder d’invités, d’abord sa table, et puis son salon, dire qu’il n’y a rien de si coûteux que d’avoir une petite réunion. Or, cette observation est d’autant plus terrible qu’elle est vraie. Mais du moins ceux qui sont assez heureux pour avoir la richesse en partage pourraient, ce me semble, se donner la satisfaction de ne recevoir autour d’eux que le nombre d’amis qui leur convient; et, s’ils avaient l’extrême bonté de donner l’exemple, il est bien certain que la nouvelle mode ne tarderait pas, d’une façon ou d’une autre, à être si généralement adoptée, qu’il finirait par être du plus mauvais ton de rassembler chez soi plus de personnes que l’on n’a de chaises.

Maintenant que les délicieux petits comités, dont Molière nous présente le modèle dans saCritique de l’Ecole des femmes, ne se rassemblent plus à Paris, les réunions du soir les plus agréables sont celles qui ont lieu à la suite de l’annonce faite par MᵐᵉUne telle, à un cercle choisi, qu’elle sera chez elle tel jour de la semaine, de la quinzaine ou du mois pendant la saison des réceptions. Cela suffit, et les jours indiqués, des réunions peu nombreuses se forment sans cérémonie et se séparent sans contrainte. Il ne faut pas d’autres préparatifs que quelques bougies de plus, après quoi les albums et les portefeuilles dans un des salons, une harpe et un piano dans un autre, prêtent leur secours, s’il est nécessaire, à la conversation qui se poursuit dans tous deux. On présente des glaces, de l’eau sucrée, des sirops, et desgauffres: et il est rare que la réunion se prolonge plus tard que minuit...

Aux soupers que je voudrais donner, tout serait pur, rafraîchissant, parfumé; point de foule, mais de l’aisance, de l’intimité, et tout l’esprit que des Anglais

SOUPER(Par Devéria) (Bibl. nat.)

SOUPER(Par Devéria) (Bibl. nat.)

SOUPER

(Par Devéria) (Bibl. nat.)

nbsp;

et des Anglaises y pourraient mettre.

Tant que cette expérience tentée de bonne foi n’aura pas manqué, je n’avouerai jamais que les femmes anglaises soient incapables de soutenir une conversation. L’esprit de Mercure lui-même ne résisterait pas à trois longs et pompeux services; et je suis convaincue que pour soutenir les fatigantes cérémonies d’un grand dîner, il faudrait à une femme une humeur plus gaie que celle d’une péri.

A dire vrai, tout cet arrangement me paraît singulièrement fautif et mal imaginé. Quelque résolution qu’une dame anglaise ait prise d’obéir fidèlement à la mode, il est impossible qu’elle attende jusqu’à huit heures du soir sans prendre une nourriture plus substantielle que celle de son premier repas du matin: en conséquence, il est inutile d’en faire un mystère, mais le fait est que toutes dînent de la manière la moins équivoque vers deux ou trois heures: il y en a même plus d’une qui, lorsqu’elle vient rejoindre ses amis affamés a déjà pris son café et son thé. Le dîner n’est-il pas après cela une ennuyeuse et mauvaise plaisanterie?...

Si nous pouvions persuader à nos seigneurs et maîtres, au lieu de se ruiner la santé par le long jeûne qui maintenant précède leur dîner, et pendant lequel ils se promènent, causent, montent à cheval, conduisent des voitures, lisent, jouent au billard, bâillent, dorment même pour tuer le temps et pour accumuler un appétit extraordinaire: au lieu de cela, dis-je, s’ils voulaient, pendant six mois seulement, essayer de dîner à cinq heures, et se donner après cela un peu de peine pour être aimables dans le salon, ils trouveraient que leurs saillies seraient plus pétillantes que le champagne dans leurs verres, et en moins de quinze jours ils recevraient de leurs miroirs les compliments les plus flatteurs.

Mais, hélas! ce ne sont que de vaines spéculations: je ne suis point une grande dame, et je n’ai nul pouvoir pour changer de tristes dîners en de gais soupers, quelque désir que j’en puisse éprouver...

ENCORE LE PROCÈS MONSTRE.—LA SOCIÉTÉ DES DROITS DE L’HOMME.—ANECDOTE.

Depuis longtemps, je me suis permis de ne vous rien dire du grand procès, mais ne vous imaginez pas pour cela que l’on s’en occupe moins à Paris.

Il me paraît réellement, après tout, que ce procès monstre n’est monstrueux que parce que les accusés n’aiment pas qu’on les juge. Je ne dis pas qu’il n’y ait eu peut-être quelques incongruités légales dans la procédure, provenant principalement de la difficulté qu’il y a de savoir précisément ce que dit la loi dans un pays qui a subi tant de révolutions. J’avoue que je ne suis pas moi-même bien satisfaite sur le point de savoir si ces messieurs ont été dès l’origine accusés de haute trahison ou bien si toute la procédure ne repose pas sur ce que nous appelons en Angleterre une atteinte à la paix publique (Breach of the peace). Il est pourtant assez clair, Dieu sait, tant par les dépositions que par les aveux des accusés eux-mêmes, que s’ils n’ont pas été accusés de haute trahison, ils en étaient bien certainement coupables; et, attendu qu’ils ont répété à plusieurs reprises qu’ils voulaient être tous acquittés ou condamnés ensemble, je ne vois pas le grand mal qu’il peut y avoir à les traiter tous comme des traîtres.

Ce n’est que depuis vingt-quatre heures que j’ai appris quel était le véritable but de leurs soulèvements simultanés du mois d’avril 1834. La pièce que l’on vient de me montrer a paru, je crois, dans tous les journaux, où, sans doute, je l’ai vue dans le temps, mais mon œil aura glissé sur elle, comme il arrive si souvent, sans que la vue ait communiqué aucune idée distincte à mon esprit. Il est probable que vous avez été moins inattentive que moi et, en conséquence, je ne répéterai pas ici tous les arguments que cette pièce emploie pour démontrer que la Société des Droits de l’Homme a été le grand ressort qui a fait agir toute l’entreprise; mais dans le cas où les noms expressifs, donnés par le comité central de cette association à ses diverses sections, vous auraient échappé, je vais lestranscrire ici, ou plutôt une partie d’entre eux, car ils sont assez nombreux pour lasser votre patience et la mienne si je vous les citais tous. Or, voici ceux qui m’ont frappée, comme indiquant plus spécialement la tendance et les goûts des différentes bandes d’employés de cette Société:Section Marat,section Robespierre,section Quatre-vingt-treize,section des Jacobins,sections de Guerre aux châteaux,d’Abolition de la propriété,de Mort aux tyrans,des Piques,du Canon d’alarme,du Tocsin,de la Barricade Saint-Méri, et celui-ci, quand il fut donné, n’était que prophétique,section de l’Insurrection de Lyon. Voilà, je pense, une indication assez claire de l’espèce deréformeque ces hommes préparaient à la France, et il n’est guère possible de considérer comme un acte de tyrannie ou de monstruosité de faire le procès aux membres d’une pareille société, pris les armes en main et en état de rébellion ouverte contre le gouvernement existant.

La partie la plus monstrueuse de l’affaire est l’idée que la plupart d’entre les accusés se sont faite que, s’ils refusaient de se défendre ou, comme ils s’expriment,de prendreaucune part aux procédures, ce devait être une raison suffisante pour faire suspendre immédiatement ces mêmes procédures. Remarquez que ces hommes ont été pris les armes à la main, en flagrant délit d’excitation de leurs concitoyens à la révolte, et parce qu’il ne leur plaît pas de répondre lorsqu’on les interroge, la cour chargée de faire leur procès est stigmatisée par eux, comme composée de monstres et d’assassins pour ne pas les avoir renvoyés chez eux.

Si une pareille prétention pouvait réussir, nous verrions adopter partout, avec plus de promptitude que le plus joli chapeau de Leroy, la mode pour les assassins de refuser de se défendre, comme un moyen à la fois sûr et facile de conserver l’impunité...

A cette occasion, je vais vous raconter une petite anecdote au sujet du procès monstre. Un Anglais de nos amis assistait l’autre jour à la séance de la cour des pairs, quand l’accusé Lagrange devint si bruyant et si importun que l’on fut dans la nécessité absolue de l’éloigner. Il avait commencé à prononcer d’une voix éclatante, évidemment dans le but d’interrompre les travaux de la cour, une harangue emportée et inflammatoire qu’il accompagna de gestes très véhéments. Ses coaccusés l’écoutaient et le contemplaient avec les marques les moins équivoques d’étonnement et d’admiration, pendant que la cour s’efforçait en vain de rétablir l’ordre et le silence:

«Eloignez l’accusé Lagrange, dit à la fin le président, et les gardes s’apprêtent à obéir. Cependant, l’orateur se débattait avec violence et continuait toujours sa rapsodie.

—Oui, s’écriait-il, oui, concitoyens! nous sommes ici en sacrifice... Voici nos poitrines, tyrans!... Plongez dans notre cœur ces poignards assassins! nous sommes vos victimes... Condamnez-nous tous à la mort, nous sommes prêts; cinq cents poitrines françaises sont prêtes à...»

Sur ce, il s’arrêta tout à coup et, en même temps, il cessa de lutter contre les gendarmes, et pourquoi?... Parce qu’il avait laissé tomber sa casquette, cette casquette qui non seulement défendait sa patriotique tête, mais au fond de laquelle était encore cachée la copie manuscrite de son éloquence improvisée. Ce fut en vain qu’il la chercha sous les pieds de ses gardes. La foule l’avait déjà envoyée bien loin, et l’orateur, réduit au silence, se laissa emmener avec la douceur d’un agneau.

La personne de qui je tiens ces détails ajouta qu’elle en avait cherché le lendemain le récit dans plusieurs journaux et que, ne l’ayant pas trouvé, elle avait exprimé à un de ses amis, témoin comme elle de cette aventure, son étonnement de ce qu’aucune feuille publique n’en eût parlé.

UNE LECTURE DES MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND A L’ABBAYE-AUX-BOIS.

Lors de plusieurs visites que nous avons faites dernièrement à la délicieuse Abbaye-aux-Bois, la question s’est élevée de savoir s’il serait possible que j’assistasseaux lectures des mémoires de M. de Chateaubriand.

UNE LECTURE DESMémoires d’outre-tombeA L’ABBAYE-AUX-BOIS(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

UNE LECTURE DESMémoires d’outre-tombeA L’ABBAYE-AUX-BOIS(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

UNE LECTURE DESMémoires d’outre-tombeA L’ABBAYE-AUX-BOIS

(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

L’appartement que ma charmante amie et compatriote, miss Clarke, occupé dans cette même exquise abbaye, fut le théâtre de plusieurs de ces angoissantes consultations. A l’encontre de mon désir,—car je n’étais pas si hardie que d’avoir des espérances,—il y avait d’abord que ces lectures si jalousement privées, bien que si célèbres dans le public, étaient pour le moment suspendues: le lecteur lui-même n’était pas alors à Paris. Mais que ne peut le zèle de l’amitié! Mᵐᵉ Récamier prit ma cause en mains et un jour me fut désigné, ainsi qu’à mes filles, pour jouir de cette grande faveur...

La réunion assemblée chez Mᵐᵉ Récamier à cette occasion ne dépassait pas dix-sept personnes, compris Mᵐᵉ Récamier et M. de Chateaubriand eux-mêmes. Plusieurs des assistants avaient entendu les premières lectures. Les duchesses de La Rochefoucauld et de Noailles et une ou deux autres dames de la noblesse étaient présentes. En voyant entrer la petite-fille du général Lafayette, qui est mariée à un gentilhomme que l’on dit appartenir à l’extrême côté gauche, je compris que le génie n’est d’aucun parti car je remarquai qu’ils écoutaient tous deux avec autant d’intérêt que nous les détails émouvants de ce qu’on lisait. Et qui donc aurait pu faire autrement? Cette dame était assise sur un sofa entre Mᵐᵉ Récamier et moi; M. Ampère, le lecteur et M. de Chateaubriand avaient pris place sur un autre sofa, faisant angle droit avec le nôtre; de la sorte, j’eus le plaisir de contempler une des plus expressives physionomies que j’aie jamais vue cependant que l’on nous communiquait ce beau témoignage de sa tête et de son cœur. De l’autre côté de moi était un homme que je fus extrêmement heureuse de rencontrer, le célèbre Gérard, et j’eus le plaisir de causer avec lui avant que la lecture ne commençât. Il est de ceux dont l’aspect et les paroles ne déçoivent pas, quoi que

PLAN DE LA SALLE DU PROCÈS MONSTRE(Extr. duCharivari, 1835)

PLAN DE LA SALLE DU PROCÈS MONSTRE(Extr. duCharivari, 1835)

PLAN DE LA SALLE DU PROCÈS MONSTRE

(Extr. duCharivari, 1835)

laisse attendre sa haute réputation. Il n’y avait pas de cercle formé; les dames s’approchèrent du sofa placé aux pieds de Corinne et les messieurs se groupèrent derrière elles. Le soleil pénétrait délicatement dans la chambre à travers les rideaux de soie blanche; des fleurs délicieuses embaumaient l’air; les tranquilles jardins de l’Abbaye s’étendaient sous les fenêtres à une distance suffisante pour nous éviter tout le bruit de Paris; bref, l’ensemble était parfait. Serez-vous étonnée si je vous dis que j’ai été enchantée et si j’ai pensé que ces heures-là resteront l’un de mes plus doux souvenirs?...

UNE EXCURSION A MONTMORENCY.—LE PASSAGE DELORME.—LES CHEVAUX ET LES ANES.—SOUVENIRS DE ROUSSEAU.—«DINER SUR L’HERBE».—ACCIDENT.

Il y a plus de quinze jours, je crois, que nous fîmes, avec une très agréable société de vingt personnes, une longue promenade en voiture hors de Paris et un très gaidîner sur l’herbe. Il n’est pas aisé de trouver un jour qui permette à vingt personnes d’être libres à la fois et de pouvoir quitter Paris. Mais l’occasion fait surmonter bien des obstacles! Nous avions décidé que nous irions à Montmorency et nous sommes allés à Montmorency. Ce fut réellement une très joyeuse journée, bien qu’elle ne se soit point passée sans mésaventures. Nous en subîmes une au moment du départ qui pensa faire avorter notre projet tout entier. Nous nous étions fixé la galerie Delorme comme lieu de rendez-vous pour nous et nos paniers, et c’est là que les voitures, commandées par celui de nous qui s’en était chargé, devaient venir nous prendre. A dix heures précises, notre premier détachement fut déposé, avec ses bagages, à l’extrémité sud de la galerie; d’autres, puis d’autres suivirent, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes tous là. Les paniers étaient empilés les uns sur les autres et les passants lisaient notre histoire à la fois dans ces paniers et dans nos regards, dirigés avec anxiété vers le chemin par lequel les voitures devaient arriver.

Quel supplice!... Chaque minute, chaque seconde faisait retentir à nos oreilles des roulements de voitures, mais nous étions toujours désappointés: les roues continuaient à tourner, aucune voiture ne s’arrêtait pour nous, et nous restionsin statu quoà nous regarder nous et nos paniers!...

Enfin, les jeunes gens de l’assemblée, s’éveillant soudainement de leur indifférence, déclarèrent que lesdemoisellesne seraient pas désappointées; et, après avoir décidé le nombre et l’espèce de véhicules que chacun d’eux aurait laconsigned’aller chercher—et trouver au risque de perdre sa réputation,—ils s’élancèrent, nous laissant l’esprit et le cœur ranimés et capables de braver tous les regards des curieux.

Notre demi-douzaine d’aides de camprevint triomphalement au bout de quelques minutes, chacun dans sadeltaou dans sa citadine, et bientôt nous laissâmes la galerie Delorme loin derrière nous...

Arrivés au fameuxCheval blanc, à Montmorency (dont l’enseigne, rapporte l’histoire, fut peinte par la main de Gérard lui-même qui, dans sa jeunesse, ayant fait, avec son ami Isabey, un pèlerinage à ce lieu consacré au romanesque, se trouva sans autre moyen de payer sa dépense que de brosser une enseigne pour son hôte), nous quittâmes noscitadinesfatiguées et fatigantes, et nous mîmes en devoir de choisir parmi les nombreux chevaux et ânes qui stationnaient, sellés et bridés, à la porte de l’auberge, vingt bonnes montures, plus une ou deux bêtes de somme, pour porter nous et nos provisions vers la forêt.

Oh! le tumulte qui accompagna ce choix! Une multitude de vieilles femmes et de gamins nous assaillaient de tous côtés:

«Tenez, madame, voilà mon âne! Y a-t-il une autre bête comme la mienne?...

—Non, non, non, belles dames! Ne le croyez pas, c’est la mienne qu’il vous faut...

—Et vous, monsieur, c’est un cheval qui vous manque, n’est-ce pas? En voilà un superbe...»

L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)

L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)

L’ERMITAGE DE JEAN-JACQUES A MONTMORENCY

(Par A. Pollet) (Coll. J. B.)

Les vieilles voix rauques et les aigres jeunes voix, jointes à nos propres accents joyeux, produisirent un tapage qui attira autour de nous la moitié de la population de Montmorency; enfin, nous nous trouvâmes montés, et, ce qui était infiniment plus important et plus difficile, nos paniers le furent aussi.

Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occupés que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency? Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux...

A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel que Rousseau l’avait laissé.

MONTMORENCY(Par E. Lami) (Coll. J. B.)

MONTMORENCY(Par E. Lami) (Coll. J. B.)

MONTMORENCY

(Par E. Lami) (Coll. J. B.)

Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de:O Richard, ô mon roi!résonner à mes oreilles, tandis que je contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur lesquelles était son nom; mais lesRêveries du promeneur solitairevalent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites.

Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protectionle cœur de Grétry, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je n’ai pu le savoir...

Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi d’avance poursalle à manger, nous descendîmes de nos diversesmontures, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter, attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se rencontre que dans un pique-nique...

Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie, nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes furent sellés sur-le-champ, chacun reconnut le sien et se mit en selle; un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous auCheval blancdans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres. Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière possible.

La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en combattant aux côtés denotre grand Empereur, qui fut certainementle plus grand homme de la terre; pourtant, c’était un grand bonheur pour le pauvre peuple que d’avoir le pain àonze sous, et ce bonheur-là c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné.

Après notre halte, nous nous dirigeâmes vers la ville et poursuivions paisiblement notre délicieuse promenade sous les arbres, quand un: «Holà!» poussé derrière nous nous arrêta. C’était un des garçons de notre escorte qui, monté sur le cheval de l’un de nous, galopait à notre recherche. Il nous apprit une très désagréable nouvelle: un de nos compagnons avait été jeté à bas de son cheval et on l’avait cru mort; lui-même avait été envoyé pour nous rassembler et savoir ce qu’il fallait faire. Le monsieur qui était avec nous partit immédiatement avec ce garçon; mais comme le blessé m’était tout à fait étranger et qu’il était déjà entouré par beaucoup de personnes de la compagnie, moi et mes compagnons nous décidâmes de retourner à Montmorency et d’attendre auCheval blancl’arrivée des autres. Un médecin avait déjà été envoyé. Quand, à la fin, nous nous trouvâmes tous réunis, à l’exception du malheureux jeune homme et d’un ami qui resta avec lui, nous apprîmes que quatre d’entre nous avaient été jetés à bas de leurs chevaux ou de leurs ânes; mais, heureusement, trois de ces accidents n’avaient eu aucun fâcheux résultat. Le quatrième était beaucoup plus sérieux; heureusement, le rapport du chirurgien de Montmorency, que nous eûmes avant de quitter la ville, nous assura qu’aucun danger grave n’était à craindre...

Ainsi finit notre excursion à Montmorency qui, en dépit de nos nombreux désastres, fut déclarée par tous une journée très réussie.

LA CHALEUR.—LE BOULEVARD DES ITALIENS.—TORTONI.—LA GRACE DES FRANÇAISES.—BEAUTÉ DE LA MADELEINE AU CLAIR DE LUNE.

Tout le monde se plaint de la chaleur excessive qu’il fait ici. Le thermomètre monte jusqu’à... j’oublie, car leur échelle n’est pas la mienne; mais je sais que le soleil n’a pas cessé de briller toute cette dernière semaine, et que tout le monde se déclarait cuit. Or, de toutes les villes du monde, celle où il vaut le mieux être cuit, c’est Paris. Je lisais cette jolie histoire de George Sand, intituléeLavinia, et j’avais choisi pour salle de lecture l’ombre profonde du jardin des Tuileries. Si nous avions pu rester assis là tout le jour, nous n’aurions éprouvé aucun désagrément du soleil, mais, au contraire, nous l’aurions vu d’heure en heure caressant les fleurs, et s’efforçant en vain de faire pénétrer ses rayons dans le délicieux abri que nous avions choisi. Malheureusement nous avions des visites à faire et des engagements à tenir; et nous fûmes forcés de rentrer chez nous afin de nous apprêter pour assister à une grande soirée.

Nous trouvâmes plus joli que jamais le boulevard, que nous suivîmes pour rentrer chez nous. Des éventaires de fleurs délicieuses nous y tentaient à chaque pas: pour cinq sous, on pouvait avoir une rose et son bouton, deux branches de réséda et un brin de myrte, le tout arrangé si élégamment, que le petit bouquet en valait une douzaine faits avec moins de goût. Je n’avais jamais vu autant de gens assis l’après-midi; chacun semblait se reposer par nécessité, comme s’il s’était arrêté, trouvant impossible d’aller plus loin. En passant devant Tortoni, un groupe nous amusa:c’était une très jolie femme et un très joli homme, assis sur deux chaises rapprochées l’une de l’autre, qui fleuretaient apparemment à leur grande satisfaction, tandis que la troisième figure du groupe, un petit Savoyard, qui avait probablement commencé par demander la charité, semblait sous le charme, et restait les yeux fixés sur le couple élégant comme s’il étudiait une scène de cettegaie sciencedont la mandoline qu’il portait, semblait le faire un disciple. Nous nous amusâmes de la persévérante contemplation du petit ménestrel, comme de la complète indifférence des objets de son admiration.

(A. Hervieu del.) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

(A. Hervieu del.) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

(A. Hervieu del.) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

Quelques pas plus loin, nos yeux furent retenus à nouveau par la vue d’un élégant qui, ayant ôté son chapeau, peignait délibérément ses boucles noires, tout en se promenant. Il eût sans doute blâmé lui-même tant delaisser-allerchez tout autre dandy, mais il le jugeait propre, chez lui, à relever la beauté de son front et la grâce générale de ses mouvements. Je fus contente qu’aucune fontaine ou qu’aucun lac limpide ne s’étendît à ses pieds, car il eût inévitablement subi le sort de Narcisse.

Hier soir, nous avions l’intention de faire une visite d’adieux au théâtre Feydeau, ou plutôt à l’Opéra-Comique, mais heureusement nous n’avions pas retenu de loge, et nous gardions le droit de changer nos projets, droit toujours précieux, mais inestimable par cette température. Au lieu d’aller au théâtre, nous restâmes à la maison jusqu’à la tombée du crépuscule, plus frais de quelques degrés, mais non beaucoup moins étouffant. Puis, nous sortîmes pour aller prendre des glaces à Tortoni.Tout Paris semblait s’être assemblé sur le boulevard pour respirer: c’était comme un soir de foule au Vauxhall, et des centaines de chaises semblaient jaillir du sol pour les besoins du moment, car un double rang de gens assis occupait déjà chaque côté du trottoir.

BOULEVARD DES ITALIENS(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)

BOULEVARD DES ITALIENS(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)

BOULEVARD DES ITALIENS

(A. Provost del.) (Coll. J. Boulenger)

Les Françaises sont si jolies dans leurs robes de promenade du soir, que j’aime mieux les voir ainsi que très habillées. Un salon rempli de femmes élégamment vêtues est un spectacle auquel des yeux anglais sont accoutumés, mais la vérité m’oblige à confesser qu’il serait inutile de chercher dans aucune promenade, à Londres, une scène semblable à celle qu’offrait le boulevard des Italiens hier au soir. Qu’il en soit ainsi, c’est la plus étrange chose du monde, car il est certain que ni les chapeaux, ni les jolies figures qu’ils abritent ne sont inférieurs en Angleterre à tout ce que l’on peut voir ailleurs; mais les Françaises ont plus que nous l’habitude et l’art de paraître élégantes sans être en grande toilette. Il est impossible d’expliquer cela par le détail; peut-être une couturière ou une modiste saurait-elle le faire; et encore la plus habile en serait probablement bien embarrassée: pour moi, je ne puis que constater le fait qu’une promenade du soir dans Paris est plus élégante qu’a Londres.

Nous fûmes assez heureux pour prendre les places d’une nombreuse compagnie qui, au moment où nous entrions, quittait une fenêtre du premier étage à Tortoni. Là le spectacle est aussi totalement anti-anglais que celui des restaurants du Palais-Royal. Les pièces, en haut et en bas, sont remplies de gens gais, chaque groupe réuni autour d’une petite table de marbre supportant une grandecarafed’eau glacée, dont le glaçon ne fond qu’à mesure qu’on en désire et dont la vue seule, même si l’on ne boit pas de cette masse fondante, procure uneimpression de fraîcheur. Les pyramides de glaces colorées avec leur accompagnement de gaufres, que les garçons apportent incessamment, les brillantes lumières à l’intérieur, le murmure de la foule au dehors, la fraîcheur du mets délicat, et la gaieté que tout le monde semble partager à cette heure charmante d’oisiveté, tout cela est incontestablement français, et, plus incontestablement encore, n’est pas anglais.

TORTONI(Par E. Lami)

TORTONI(Par E. Lami)

TORTONI

(Par E. Lami)

Pendant que nous nous trouvions encore à notre fenêtre à nous récréer de tout ce qui se passait dedans et dehors, quelques brillants éclairs commencèrent à percer un épais nuage noir que j’admirais depuis quelque temps pour le magnifique contraste qu’il formait avec le vif éclat des lumières sur le boulevard. Comme aucune pluie ne tombait encore, je proposai une promenade vers la Madeleine, qui, à ce que je pensais, nous donnerait quelques beaux effets de lumière et d’ombre dans une soirée comme celle-ci. La proposition fut acceptée d’emblée, et nous nous éloignâmes, laissant derrière nous la foule et le gaz. Nous arrivâmes à l’extrémité de la rue Royale, et nous dirigeâmes lentement vers l’église. L’effet était plus beau qu’aucune chose que j’eusse jamais vue: la lune était depuis quelques jours dans son plein; et, même quand elle était cachée par les nuages épais qui s’amoncelaient de toutes parts dans le ciel, elle éclairait faiblement, toutefois encore assez pour nous permettre de discerner le vaste et superbe portique. On eut dit du pâle spectre d’un temple grec. D’un commun accord, nous nous arrêtâmes au point où ce spectacle était le plus beau et le plus parfait; et je vous assure qu’avec la lourde masse de nuages noirs devant et derrière, avec la douce lumière de «l’inconstante lune» par moment visible, et par moment cachée derrière un nuage, qui se reflétait sur les colonnes, c’est là le plus bel objet d’art que j’aie encore admiré...

UN «MOUVEMENT».—LES TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET AUX INNOCENTS.

Il faut aujourd’hui que je vous rende compte des aventures qui me sont arrivées pendant unecourse à piedque j’ai faite au marché des Innocents. Vous saurez qu’au coin de ce marché il y a une boutique, spécialement consacrée aux dames, où l’on débite tous ces objets impossibles à classer sous une dénomination quelconque, et que chez nous on appellehaberdashery, terme qui m’a été un jour expliqué par un célèbre étymologiste comme venant des deux mots françaisavoir d’acheter. Le magasin dont je parle,A la Mère de famille, marché des Innocents, mérite bien son nom, car il y a peu d’objets dont une femme puisse avoir besoin, qu’elle ne trouve à y acheter. Or je me rendais à ce lieu, où toutes les choses utiles se trouvent rassemblées, quand j’aperçus devant moi, et précisément sur le chemin que je devais suivre, une foule considérable que, dans le premier moment, je pris pour une émeute. Et, quoique plus tard ce rassemblement prit une apparence beaucoup moins inquiétante, comme j’étais seule, je me sentis plus disposée à retourner sur mes pas qu’à avancer. Je m’arrêtai un moment avant de prendre une résolution, et voyant unefemme debout devant une boutique, non loin du lieu du tumulte, je me risquai à lui demander la cause qui réunissait tant de monde dans un quartier si paisible. Malheureusement la phrase dont je me servis m’attira plus de railleries que les étrangers n’ont coutume d’en souffrir de la part des Parisiens, d’ordinaire si polis. Mes paroles furent, si je me les rappelle bien, celles-ci:

«Pourriez-vous me dire, madame, ce que signifie tout ce monde?... Est-ce qu ’il y a quelque mouvement?»

Ce malheureux mot demouvementl’amusa infiniment, car c’est celui dont on se sert en parlant des véritables émeutes politiques qui ont eu lieu, et dans cette occasion il était tout aussi ridicule de s’en servir que si, en voyant à Londres une cinquantaine de personnes rassemblées autour d’un filou qu’on vient d’arrêter ou d’une voiture versée, on allait demander s’il va y avoir une révolution.

«Un mouvement!répéta cette femme avec un sourire très expressif.Est-ce que madame est effrayée?... Mouvement?... oui, madame, il y a beaucoup de mouvement... mais cependant c’est sans mouvement... C’est tout bonnement le petit serin de la marchande de modes là-bas qui vient de s’envoler...

TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET

(Par A. Hervieu) (Extr. deParis and the Parisians, by Mrs. Trollope)

Je puis vous assurer de la chose, ajouta-t-elle,car je l’ai vu partir.

—Est-ce là tout? dis-je; est-il possible qu’un oiseau qui s’envole puisse rassembler tant de monde?

—Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissentun, je crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur monde.»

Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle m’avait donnés.

«Bonjour, madame, me dit-elle avec un sourire très mystifiant,bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement.»

Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont je m’étais servie.

Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de la fontaine le 29 juillet 1830...

Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. Lavictime de Juilletqui reposait sous cette tombe s’appelaitHapel. Elle était du département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830.

On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux desImmortels. Il y en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort.

Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de comédiens ambulants...


Back to IndexNext