ACTRICE ET GRANDE DAME
Et maintenant voulez-vous me permettre une histoire, parisienne entre toutes, ou je ne m'y connais pas.
Il y a cinq ou six ans, une jolie petite actrice d'un des plus gais théâtres de Paris, une pauvre jeune fille, faisait la joie des yeux, tant son visage était aimable, son sourire gai, ses yeux noirs et ses dents blanches.
Elle avait cela de particulier que, quoiqu'ayant déjà cassé le cinquième lustre, elle avait l'air d'une enfant.
Jeunesse éternelle qui donnait à la jeune femme un attrait de séduction tout à fait dangereux.
Hélas! elle ne valait pas mieux qu'une autre; elle avait ruiné bien des gens, elle avait fait couler bien des larmes à de pauvres mères et causé bien des insomnies à d'honnêtes femmes délaissées pour elle. En un mot, c'était un monstre.
Mais on les aime ainsi ces créatures, et aucune déclamation ne changera ce qui est.
Celle-ci, d'ailleurs, était intelligente, bien élevée, et avait eu dans sa vie quelques accès d'honnêteté.
Un jour, elle s'amouracha d'un camarade de théâtre, et, comme il faut qu'on soit puni tôt ou tard, elle l'aima réellement.
Ardente dans toutes ses actions, elle quitta son ancienne vie et se réfugia dans un petit appartement de la rue Bleue, où elle pensait que nul ne viendrait troubler ses élans vers la rédemption.
Jamais fille ne fut plus heureuse; mais, comme toujours, le bonheur fut de courte durée.
Cette jeune femme qui ne désirait plus rien, à qui tout souriait, devint malade. Elle lutta longtemps contre le mal. Les médecins lui ordonnèrent le climat de Nice. Elle ne voulut pas quitter son cher Paris.
Un matin, le bruit se répandit qu'elle était au plus bas. Le soir, on ne parlait que de la jolie comédienne; on en parla même chez la blonde madame de M..., qui pria sérieusement ses hôtes, et notamment Maurice de H..., de changer de conversation.
—Les filles nous envahissent, même après leur mort, dit-elle sèchement.
Puis comme elle remarqua sur le visage de Maurice une profonde émotion, elle l'entraîna dans un petit salon, où ils causèrent longtemps. La grande dame s'était fait raconter comment on aime une comédienne.
—Une seule chose me désole, dit Maurice, cette pauvre enfant va mourir, et, bien que je ne l'aie pas vue depuis deux ans, je ne voudrais pas qu'elle meure sans avoir accompli un de ses vœux.
—Lequel?
—Que sais-je? Quand on va mourir, on désire plus ardemment que jamais. Je serais heureux, si elle me devait son dernier sourire.
—Que n'allez-vous la voir?
—C'est impossible, la porte est fermée à tout le monde.
—Où demeure-t-elle?
—Rue Bleue.
—J'y vais.
—Vous?
—Moi.
Comment fit cette grande dame pour pénétrer jusqu'au chevet de la mourante, gardé par deux dragons en pleurs, je ne sais; ce qui est certain, c'est que non seulement elle s'approcha de la malade, mais encore qu'elle éloigna ceux qui veillaient auprès d'elle.
—Maurice m'envoie, dit-elle. Je suis la comtesse de M...
—Vous l'aimez? demanda la malade.
—Comme un frère. Il a pensé à vous; il croit qu'un grand plaisir hâterait votre guérison. Que voulez-vous? que désirez-vous? parlez vite.
—Je me sens m'en aller, je ne veux rien, je n'ai envie de rien.
—Cherchez bien.
—Je m'en vais, vous dis-je, je le sens bien; à peine en ai-je encore pour quelques heures.
—Vous vous trompez, on ne meurt pas à votre âge. Voyons, cherchez, parlez.
—Eh bien, je voudrais vos boucles d'oreilles.
La comtesse avait deux admirables diamants montés en goutte d'eau, elle les retira tranquillement et les mit dans la main décharnée de l'actrice.
—Je veux les mettre et me voir, fit la jeune femme, les yeux enfiévrés. Elle mit les boucles d'oreilles, mais elle ne se vit pas; en se soulevant pour se voir dans la glace, elle mourut.
—Elle était juive, dit mélancoliquement Maurice, à qui la comtesse racontait la scène.
Tout Paris a su l'histoire. Il y a des gens qui ont fort blâmé la conduite de la comtesse, d'autres l'ont approuvée; pour cette fois, tout le monde a eu raison.