GUERRE ENTRE LES DEUX FAUBOURGS
Il y a à l'heure qu'il est une très grave question dans l'air.
Une question, comment dirai-je? une question sociale, oui, sociale, c'est bien le mot.
La guerre vient d'éclater entre le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint-Honoré. C'est fort grave.
Pourquoi faut-il que notre malheureux pays soit sans cesse déchiré par des querelles intestines?
N'était-ce pas assez de la guerre, de la Commune, de la politique et des autres fléaux qui ont désolé la France depuis tantôt dix ans?
O tristesse! il avait fallu quatre-vingt-un ans, dix révolutions et des concessions sans nombre pour arriver à la conjonction des faubourgs, et voilà que tout se détraque; c'est terrible.
Il faut reconnaître que si les deux faubourgs s'étaient donné la main, le faubourg Saint-Germain avait avancé la sienne avec dignité, mais sans enthousiasme.
Las de bouder après 1830, il avait prêté l'oreille à certains jeunes novateurs qui, ayant un pied dans les deux camps, il y a de jolies femmes partout, avaient prêché la concorde.
«—La bouderie n'a plus de raison d'être, s'étaient-ils écriés; aujourd'hui la Chaussée d'Antin n'est plus le repaire exclusif de la finance, et vous n'êtes plus vous-même, tout noble faubourg que vous êtes, la terre absolument classique de l'aristocratie.
«Vous avez vos vieux hôtels, asiles héréditaires, c'est vrai; mais le prince de L..., le comte de M..., la baronne de M..., le vicomte de T..., habitent les Champs-Élysées.
«Le quartier François Ierest émaillé d'hôtels armoriés.
«De la Ville-Lévêque à la Trinité on trouverait autant de couronnes à perles et de tortils que de la rue de Babylone à l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
«Louis XIV a dit: «Il n'y a plus de Pyrénées.» Vous l'avez cru, et vous vous obstinez à prendre le pont Royal pour une frontière.
«C'est d'autant plus ridicule que, lorsque vous mariez vos filles, elles s'en vont tout droit par devers la Madeleine habiter un logis confortable, sans doute, mais où le suisse traditionnel serait une véritable curiosité.
«Cessez donc ces airs hautains qui ne sont plus desaison. Faubourg Saint-Germain, soyez bon garçon; le soleil ne se lève plus dans la rue du Bac.»
Le noble faubourg avait fini par fléchir; on s'était embrassé, et tout paraissait pour le mieux dans le meilleur des mondes, lorsqu'un événement insignifiant est venu allumer la guerre à nouveau.
Je traite cela légèrement, mais au fond il paraît que c'est très grave.
Jugez-en vous-même: il s'agit de la tenue qu'on doit avoir aux messes de mariage. Vous voyez que c'est sérieux.
Le faubourg Saint-Germain tient pour l'habit noir et la cravate blanche.
Le faubourg Saint-Honoré, lui, ne tient ni à la cravate blanche ni à l'habit noir. Il préfère tout à cela.
On a commencé par rire. De part et d'autre on se décochait de petits traits malins.
—Vous avez l'air d'aller à voire bureau, disait le faubourg Saint-Germain.
—Vous avez l'air d'aller à l'enterrement, répondait le faubourg Saint-Honoré.
C'était très spirituel, comme vous voyez. Aussi a-t-on fini par se fâcher.
Les deux camps se regardent et tiennent bon.
De Notre-Dame d'Auteuil où l'abbé Lamazou, un pseudo-martyr de la Commune, vient d'être nommécuré, jusqu'à Passy, de Passy à Saint-Philippe-du-Roule, de Saint-Philippe-du-Roule à la Madeleine et de la Madeleine à la Trinité, on va aux messes de mariage en redingote, en jaquette, en ce que l'on veut, et on complète ce laisser aller de cravates toutes plus fantaisistes les unes que les autres.
A Sainte-Clotilde, à Saint-Thomas d'Aquin, la tenue officielle; la cravate noire, cemezzodes faux-cols, y est prohibée.
Le faubourg Saint-Honoré dit en souriant:
—Que voulez-vous? nos amis se marient, nous voulons bien leur donner une preuve de sympathie en assistant à leur mariage; ce n'est pas gai un mariage, mais enfin on se dévoue parce qu'après tout chacun y arrive pour son compte tôt ou tard, mais ce n'est pas une raison pour être en habit dans les rues à onze heures du matin.
Le faubourg Saint-Germain dit sèchement:
—De la sympathie en cravate rose, nous n'en voulons pas.
Toujours cette diable d'histoire du drapeau.
Résultat: sur la rive droite, les églises sont pleines et les mariages ont un petit air de fête tout à fait en harmonie avec l'acte en question.
Au faubourg aristocratique, beaucoup moins de monde.
Des habits noirs comme au Marais, et on les compte. C'est d'un triste! cela ne ressemble plus aux belles messes d'antan. Ce n'est plus le faubourg Saint-Germain; on dirait le Cherche-Midi épousant la rue Plumet... en troisièmes noces.
Il y a pourtant une trêve.
Le marquis de S... avait voulu opérer la fusion, et avait fait la proposition suivante:
«—Puisque nous ne pouvons nous entendre, prenons pour médiatrice une puissance amie. L'aristocratie anglaise est esclave de l'étiquette, c'est un fait reconnu, eh bien! imitons-là et faisons ce qu'elle fera au premier mariage distingué qui aura lieu à la chapelle de l'ambassade.»
Cette proposition fut adoptée à l'unanimité, on attendit avec impatience un mariage aristocratique; après deux mois d'attente un membre duPeeragea enfin épousé une jeune lady dont les aïeux tutoyaient Guillaume le Conquérant.
Grande curiosité, mais aussi grande déception: en dehors des quatre témoins, tous les assistants étaient dans un négligé que la chaleur elle-même n'autorisait qu'à demi, à ce point qu'on aurait pris tous ces gentlemen pour des reporters, s'ils n'eussent été armés de parasols jaunes doublés de vert. Le faubourg Saint-Honoré triomphe, les dissidents sont dans la joie.