JULES JANIN

JULES JANIN

Un grand deuil est aussi venu affliger la famille des lettres. Il ne s'agit pas d'une mort, Dieu merci, mais tout simplement d'une retraite. Janin, Jules Janin, le prince des critiques et le roi des honnêtes lettrés, quitte le journalisme. Que ferons-nous de nos lundis?

Depuis plus de quarante ans, cet esprit aimable parmi les plus aimables, publiait dans lesDébatsun feuilleton qui faisait la joie des délicats et l'honneur des gens de notre profession.

Tout le monde connaît cette critique douce, fine, vivace, pleine d'aperçus savants, de bonté et de justice.

Tout le monde a apprécié cette forme originale du maître, forme élégante et bien à lui, musique adorable d'originalité et de grandeur.

Le maître se retire sous sa tente pour penser, tranquille; mais, plus heureux que Coriolan, il se relire vainqueur; il n'a voulu attendre ni l'accablement des ans, ni le voile qui obscurcit les meilleurs esprits; il part, sinondans la force de l'âge, du moins dans toute la force de l'esprit.

Janin est un de ces illustres à qui l'on ne peut dire au revoir, car ils ne s'en vont jamais. Quand l'heure suprême sonnera pour lui, il ne partira pas davantage. Il restera comme Montaigne et comme Rabelais, les deux plus grands hommes en l'art de penser et en l'art d'écrire.

L'œuvre de ce maître est immense. Sans compter plus de cent volumes, del'Ane mortjusqu'à sa traduction d'Horace, sans compter des milliers d'articles, de nouvelles, de contes et d'études, Janin a écrit sur le théâtre moderneDEUX MILLE DEUX CENT QUARANTEfeuilletons, soitVINGT-SIX MILLE HUIT CENT QUATRE-VINGTScolonnes, soitUN MILLION TROIS CENT QUARANTE MILLElignes; environ cent cinquante beaux volumes, c'est-à-dire quatre fois plus de matière que leDictionnaire de la conversation, dont Balzac et lui furent les deux plus brillants collaborateurs.

Eh bien, mon cher monsieur Prud'homme, qui ne voulez pas que M. votre fils soit homme de lettres, parce que c'est «un métier de paresseux», monsieur Prud'homme, que dites-vous de cela?

Et pendant ce demi-siècle il n'est sorti de cet immense labeur ni une injure, ni une vivacité même pouvant amener une passagère amertume dans le cœur de ceux dont il était le juge.

Sa plume était douce aux petits, loyale aux grands, juste pour tous.

Ses conseils ont fait de grands artistes, sa bonne grâce a fortifié bien des accablés, et ses biographes futurs n'auront qu'un seul embarras en racontant la noble carrière de cet écrivain extraordinaire à tant de titres, celui de savoir s'ils parleront tout d'abord de l'homme de lettres ou de l'homme de bien.


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