L'HOMME AU SOU
Un homme, un monsieur, un industriel vient d'avoir une bien vilaine idée. Il a collé sur les sous qui étaient dans sa boutique, une étiquette ronde sur laquelle il y a son nom et son adresse.
Ses confrères l'ont imité, et, à l'heure qu'il est, des milliers de sous sont transformés en cartes d'adresse.
Certes, nous admettons toutes les émulations honnêtes que peut enfanter la concurrence; mais, dans l'espèce, nous ne saurions trop blâmer.
Cette innovation puffiste présente de graves inconvénients.
Le premier, c'est que les sous que les marchands rendent avec leur adresse ne sont plus à eux et qu'ils n'ont pas le droit de s'en dessaisir.
Autre inconvénient: c'est qu'il est loisible à tout le monde de les refuser, ce qui fera naître des discussions et, probablement, des rixes.
Autre inconvénient: les sous sont surtout employés dans les marchés et dans les omnibus.
Vous verrez ça au premier jour de pluie.
Le gâchis sera effroyable. Vous figurez-vous les doigts mouillés de mesdames de la Halle et de messieurs les conducteurs d'omnibus et cochers tripotaillant ces sous étiquetés! La gomme et le papier détrempé formeront une pâte au vert de gris qui sera peut-être favorable aux empoisonnements, mais qui ne laissera pas que d'être désagréable pour les personnes qui auront des gants et surtout pour celles qui auront des mains.
Un chapelier célèbre se fit une assez bonne réclame.
Il imagina que les officiers russes portaient leur nom écrit dans leurs casques, et il fit mettre dans leFigaro, quelques jours après la prise de Sébastopol:
«En ramassant les schakos de nos braves officiers morts sur le champ de bataille, les Russes disaient:
«—C'est bien drôle! tous les Français se nomment X, et Ce, et demeurent tous rue Vivienne, no..., à Paris.»
Vous verrez un de ces jours la réclame suivante:
«On a remarqué que tous les sous qu'on donne aux pauvres sortent des grands magasins du Dauphin, 50 p. 100 de rabais!»
Il est probable que le marchand qui a inventé cettedésastreuse plaisanterie ne savait pas qu'il se mettait sous le coup de la loi. Il y a de par les codes un article qui punit ceux qui altèrent ou dénaturent les monnaies publiques.
Autrefois même cet article était des plus sévères, et le négociant eût été pendu haut et court. Ce qui était, après tout, une manière comme une autre d'élever la concurrence à sa dernière limite.