LE DUC DE BRUNSWICK

LE DUC DE BRUNSWICK

Un mort qui ne doit pas être bien content qu'on lui doive la vérité, c'est ce pauvre prince de Brunswick.

Le jour où il fit un procès à M. Dollingen rédacteur en chef de laGazette de Paris, il ne se doutait guère qu'il mettait des réclames à la caisse d'épargne, qui, après sa mort, seraient distribuées à ses héritiers qui s'en soucient bel et bien.

C'était, il faut bien le dire, l'homme le plus grotesque et le plus ridicule qui soit au monde, ce brave prince. Jamais, au grand jamais on ne vit un prince si cocasse.

En le voyant, on était épouvanté et l'on ne pouvait s'empêcher de rire à gorge déployée.

Tout Paris le connaissait, c'était ce grand homme aux grands yeux noirs, à la barbe noire, à la chevelure noire et brillante d'un éclat inouï. Ses joues, ah! ses joues étaient des joues sans pareilles, leur nuance tirait entre le coquelicot et le sang de bœuf.

Il ne fallait pas s'approcher bien près du personnagepour voir que ses yeux étaientfaitscomme ceux d'une fille, que sa barbe était vernie comme une paire de bottes, ses joues fardées comme la vérité dans un discours de démagogue, sa perruque en soie lisse.

Cet assemblage burlesque donnait froid dans le dos. On sentait que l'homme capable de se peinturlurer ainsi chaque jour avait perdu depuis longtemps tout sentiment de dignité.

Paris, qui a une affection particulière pour les excentriques, surtout quand ils sont étrangers, Paris, qui saluait lecolonel belge, qui souriait auvieux marquis, qui s'inclinait devant lePersande la Bibliothèque nationale, et qui considérait le Persan de l'Opéra-Comique, Paris exécrait le prince de Brunswick, et Paris avait raison, ce qui ne lui arrive pas tous les jours.

Souvent des nuées de gamins poursuivaient de leurs cris l'altesse maquillée, et. nul passant n'intervenait pour faire cesser ces agissements peu hospitaliers.

On a déjà raconté bien des choses sur ce prince gommé et dégommé: on en racontera encore d'autres, et l'on n'aura pas tout dit.

Il avait un hôtel rose, des chevaux jaunes et un fiacre chocolat.

L'hôtel rose était une forteresse; derrière les portes, peintes en vert céladon, se cachaient des ferrures fantastiquesdont l'acier poli et huilé évitait les grincements désagréables des portes de prisons de l'Ambigu.

A l'intérieur, des fleurs, des glaces, de la soie; on se serait cru dans le logis d'une merveilleuse, si un goût détestable et criard n'avait présidé à l'arrangement du lieu.

Les domestiques de ce palais avaient eux-mêmes quelque chose d'étrange.

C'étaient peut-être de fort braves gens, mais aucun d'eux n'était né sous le même ciel que ses compagnons, aucun ne parlait la même langue; on eût dit une de ces galères sans pavillon écumant les mers du Levant, commandée par un pirate sinistre et dont l'équipage est formé de hardis et douteux compagnons de tous les pays.

Seuls dans cet hôtel incompréhensible, les deux chevaux jaunes étaient intéressants: c'étaient deux chevaux du Quercy dont Louis XIV avait fait présent à l'électeur de la Hesse et dont la race avait été précieusement conservée.

Depuis trente-cinq ans, Paris voyait ces deux éternels chevaux, qui n'étaient ni Isabelle ni fleur de genêt, et Paris ne s'étonnait ni de leur couleur ni de leur longévité; il pensait que les chevaux étaient maquillés comme le duc leur maître et tout aussi vieux que lui. Il n'en était rien; les coursiers avaient leur couleurnaturelle, et ils avaient été renouvelés quatre fois.

Mais ces précieux spécimens vont disparaître comme bien d'autres choses, le prince, devenu poltron, ou sentant sa mort prochaine, avait privé le dernier étalon de son plus précieux ornement.

Quand je dis que les chevaux jaunes du duc vont disparaître, je me trompe, un peintre des plus distingués, T. John Lewis Brown, ayant regardé les deux animaux avec son œil artiste, fut frappé de leur tournure archaïque, c'était bien comme cela qu'il avait rêvé les chevaux du grand siècle; c'était bien les chevaux qu'il avait vus dans les tableaux du temps.

L'artiste se rendit à l'hôtel de Brunswick, pensant qu'il n'avait qu'à prononcer son nom, aimé et connu, pour que les portes s'ouvrissent à deux battants. Il se trompait. À peine eut-il prononcé son nom, que l'unique battant se referma à demi, et lorsqu'il eut expliqué qu'il désirait croquer les chevaux, le battant se referma tout à fait.

Enfin, après des mois, pendant lesquels l'artiste employa toutes les diplomaties de son esprit et tous les diplomates de sa connaissance, l'autorisation de copier d'après les chevaux jaunes lui fut accordée, et un palefrenier en cravate rose exhiba les chevaux qu'il avait ordre de ne pas quitter d'une seconde pendant le travail de l'artiste.

Ces chevaux, enchantés de voir un chrétien qui n'avait pas de cravate rose, firent mille amitiés au peintre et lui auraient raconté bien des choses s'ils avaient su parler.

A l'Exposition de 1870, je crois, M. Brown obtint un véritable succès. Ce qui prouve que tôt ou tard l'entêtement trouve sa récompense, surtout quand le mérite l'accompagne.

Une anecdote, que mes confrères ne raconteront pas, va trouver sa place ici; elle me fut racontée, il y a bien longtemps, par une aimable princesse russe qui la tenait de son mari, qui la tenait d'une actrice, qui la tenait de son cocher, qui la tenait de l'héroïne elle-même, qui n'était pas sa sœur.

C'était à l'époque où le duc de Brunswick se souciait encore de l'opinion publique.

Un jour, il demanda à son coiffeur:

—Que dit-on de moi dans Paris?

—Mais, répondit l'artiste capillaire, on dit que votre Altesse est toujours très bien coiffée.

—Ah! Et puis?

—Et puis que Monseigneur est un très bel homme.

—Et ensuite?

—Ensuite que Monseigneur a les plus beaux diamants qu'on puisse voir.

—Est-ce tout?

—A peu près.

—Que dit-on de mon hôtel?

—On le trouve superbe.

—On ne trouve pas qu'il y manque quelque chose?

—Ah si! Monseigneur.

—Quoi, qu'y manque-t-il? s'écria le prince furieux.

—Rien, rien, Monseigneur. Je me suis trompé, fit le pauvre merlan, qui ne s'attendait pas à soulever une pareille fureur.

—Tu as dit qu'il manquait quelque chose. Drôle, parle, ou je te chasse.

Le coiffeur, qui ne voulait pas perdre la pratique de ce duc qui portait plus de perruques qu'aucun homme de France, répliqua en tremblant:

—Pardon, Altesse, je n'ai pas dit qu'il manquait quelque chose, j'ai dit qu'on disait qu'il manquait quelque chose, ce qui est bien différent.

—C'est bon. Que manque-t-il?

—On dit que ça manque de femme.

Contre l'attente du coiffeur, le duc Charles se calma soudain et dit simplement:

—Tiens, c'est vrai, ça manque de femme; je vais aviser.

Un mois après, une jeune créature blonde, aux yeux bleus, d'une figure fort ordinaire, mais jeune et douée de la beauté du diable, venait égayer l'hôtel par sa présence.

On la loge dans les communs, au-dessus de l'écurie.

Elle buvait, mangeait et dormait comme une reine.

Quand Son Altesse sortait, la jeune personne montait en voiture et allait montrer ses toilettes tapageuses presque toujours ridicules aux badauds du boulevard.

Cette créature obtint pendant quelques jours un vrai succès de curiosité. Quand ce succès fut passé, le duc la congédia en la payant assez chichement.

Voici l'histoire de cette fille.

Lorsque le duc fut convaincu que son hôtel manquait de femme, il en demanda une à son intendant, qui lui répondit que rien n'était plus facile que de contenter Son Excellence; le bonhomme se trompait.

Par une de ces manies dont il avait seul le secret, le duc désirait que la personne qu'il demandait fût muette ou qu'elle ne sût point parler français. On lui présenta une muette, mais elle se faisait si bien comprendre avec ses yeux que le duc n'en voulut pas.

On lui présenta une anglaise, le duc n'en voulut pas, alléguant bien à tort qu'à Paris tout le monde entend l'anglais.

Une Allemande, il ne fallait pas y songer.

Une Italienne, c'était risqué, une Espagnole, c'était dangereux.

Enfin on était bien embarrassé dans l'hôtel rose.

Enfin le cocher eut une idée triomphante: il proposaune jeune fille du val d'Andore, pays où, disait-il, on parle une langue que personne ne comprend.

Le duc sauta sur la proposition et on lui amena une jeune fille vêtue comme Georgette, la reine des moissons. Vous savez, cette belle Georgette qui avait traversé l'opéra-comique d'Halévy sous les traits jeunes et radieux de madame Cabel, alors inconnue.

Le duc questionna la nouvelle venue dans toutes les langues venues, elle ne répondit pas un mot.

Le prince doutait encore; il lui dit:

—Si vous saviez parler français je vous donnerais deux billets de mille francs.

La jeune fille ne répondit pas, l'épreuve était décisive.

Quand cette jeune femme fut congédiée, il lui fut permis d'emporter ses toilettes et quelques rares bijoux et une somme de dix mille francs pour les dix mois qu'elle avait été emprisonnée.

—C'est donc fini? demanda-t-elle, ma foi tant mieux, je commençais à m'ennuyer.

—Elle parle! s'écria le duc.

—Quelle bêtise, fit la jeune fille, je suis de Joinville-le-Pont. Je suis venue gagner une dot pour me marier avec mon cousin Benoît.

Le duc se consola d'avoir été victime d'une supercherie, mais son cocher fut inconsolable.


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