LE JEU
Les hommes pariaient donc pour la casaque rouge.
Les femmes pour la casaque bleue.
Quelques jeunes gandins ruraux mettaient sur la casaque verte, et cependant la casaque noire avançait, touchait le but et tout le monde perdait; tant il est vrai que les couleurs ne signifient rien.
Un autre fait m'a frappé à ces courses. C'est la liberté laissée aux joueurs et surtout aux gens qui donnent à jouer.
Il faudrait cependant bien s'entendre. Un homme a le droit de mettre une somme considérable sur une casaque rouge ou noire qui galope, et ce même homme ne peut aventurer un louis sur une boule qui tourne dans un cylindre mécaniquement combiné; cela est excessif.
Voilà l'Allemagne qui, éclairée par une expérience désastreuse, va reprendre les jeux. La laissera-t-on faire tranquillement?
Bade est désert, Hombourg est mort, Wiesbaden agonise, Nauheim est enterré.
Quatre provinces tombent en ruine et le Rhin est désert.
Propriétaires, maîtres d'hôtel, marchands et ouvriers gémissent; leurs plaintes sont à ce point retentissantes qu'elles seraient parvenues jusqu'au trône.
Le trône aurait promis de réfléchir, et il ne faut pas l'avoir regardé deux fois pour savoir qu'il réfléchira vite, ce trône-là; il a toujours besoin d'argent et l'acier des canons est bien cher.
Après avoir donné cinq milliards, allons-nous laisser éparpiller nos louis dans le pays de la choucroûte? En vérité, ce serait maladroit.
Le jeu est immoral, va-t-on dire comme à l'ordinaire.
Eh bien, ce n'est point mon avis.
Je pense qu'il est plus moral d'établir un impôt sur le vice que d'en mettre un sur la vertu.
Est-il bien moral qu'un brave ouvrier, père de famille, ne puisse boire du vin et en faire boire à ses enfants?
Pourquoi y a-t-il un impôt de plus de vingt-cinq centimes par litre sur le vin?
Pourquoi le tabac a-t-il doublé de prix?
Pourquoi la viande paye-t-elle une entrée à l'octroi de Paris?
Que n'impose-t-on pas l'absinthe de trois francs par litre et les cigares de choix de cinquante francs par boîte? Ce serait plus moral.
Qui oserait se plaindre?
On se gardera bien de faire cette cote bien taillée. Plus nous irons et plus l'impôt sur les matières indispensables ira en augmentant.
Savez-vous pourquoi?
C'est que les économistes ont découvert cette vérité digne de la Palisse, à savoir que les impôts qui portent sur la masse sont les plus productifs.
Le peuple, qui n'est pas économiste, réfléchit beaucoup, et, après avoir considéré que le riche paye en réalité bien moins d'impôts que lui, il dit tout simplement:
—L'impôt est voté par les riches, cela n'a rien d'étonnant.
Le jour où le pauvre descend dans la rue, le riche ne comprend plus.
Il y a une société qui s'est fondée, je crois, au fond des Batignolles, et qui s'appelle la Société d'encouragement au bien. J'ignore quels résultats heureux elle a pu obtenir; elle en a obtenu, sans aucun doute, parce que ceux qui la dirigent sont des gens distingués qui mettent toute leur âme dans l'accomplissement du devoir; mais que ses résultats eussent été différents, si au lieude s'appeler Société d'encouragement au bien, elle se nommait la Société de découragement au mal!
Comme disait le caporal de Dumas: «Ce serait la même chose, mais ce serait le contraire.»
Le bien n'a nul besoin d'être encouragé, il va gaiement son chemin, et rien ne saurait le faire dévier. On ne peut sérieusement admettre qu'un homme sera plus vertueux parce que la Société des Batignolles lui aura alloué en séance publique une médaille de quinze francs.
Si cet homme a fait le bien dans l'ombre, il ne s'attendait pas à la médaille.
S'il s'y attendait, ce n'est pas un homme vertueux.
Reste la question des quinze francs, mais c'est bien peu de chose.
Avec quinze francs de plus, saint Vincent ne rachèterait pas un captif de plus; avec cent sous, on peut arrêter le bras d'un assassin.
Je sais bien qu'il est assez difficile de veiller à toute heure et de trouver un bandit juste au moment où il lève le bras pour lui dire:
—Tenez, mon brave homme, voilà cent sous; allez vous divertir un peu; ça vaudra mieux que de tuer votre prochain.
Mais ce qu'on pourrait faire facilement, ce serait de mettre le mal hors de la portée de tout le monde.
Les deux plus grands agents de perversité sont l'ivrognerie et le jeu. Il serait donc bon, en imposant ces deux vices outre mesure, de les rendre inaccessibles au peuple.
Cette pudeur à l'endroit des jeux publics, qui rapporteraient gros à l'État, semble assez puérile quand on voit le jeu installé partout.
On joue sur le turf.
On joue dans les cercles.
On joue dans les cafés.
On joue dans les fêtes de village.
On joue sur les places; dans les rues.
Là et là, pas le moindre contrôle.
Aux courses, pertes considérables, ainsi que dans les cercles. Dans les cafés, tout le monde sait que quelques grecs seuls ne perdent point.
Dans les fêtes publiques, sous prétexte de jeu du lapin ou des couteaux, des industriels ignobles dévalisent l'ouvrier.
Dans les rues, c'est mieux encore, on joue letruc.
Le truc est des plus simples; un vaurien a trois cartes en mains, deux noires et une rouge; il les mêle, et, en les posant par terre, il feint par maladresse de montrer la rouge; il va sans dire qu'il la file. Le passant, alléché, met son argent sur la carte qu'il croit rouge, et il est refait.
Les tribunaux correctionnels condamnent toutes les semaines quelques truqueurs. Ils feraient peut-être mieux de condamner le joueur, qui n'est devenu la dupe que parce qu'il croyait voler sûrement le... banquier.