LOUIS D'AVYL
La première fois que j'eus l'honneur de voir M. d'Avyl, il y a quelque vingt ans de cela, ce jeune gentleman portait un habit marron à boutons d'or; déjà, à cette époque, c'était assez étrange.
C'était un beau gaillard à l'œil franc et intelligent. Il passait alors pour étudier le droit, et délaissait volontiers l'école de la place du Panthéon pour les bureaux des petits journaux.
Un duel au fusil qu'il eut avec un autre de mes amis, Jules Vallès, et une plaisanterie faite à l'auteur de ses jours lui avaient constitué une certaine célébrité parmi nous.
Le duel avait fini par quelques trous dans la peau des deux adversaires devenus grands amis depuis. La plaisanterie paternelle s'était terminée par un immense éclat de rire.
Un matin, M. d'Avyl père, président de cour dans l'Ouest, arrive chez son fils au quartier Latin.
Le fils dormait et eut un fâcheux réveil; son père arrivait justement le lendemain d'une orgie, les bouteilles vides encombraient la table et jonchaient le sol.
—Hum! fit le président, qu'est cela?
—Des bouteilles.
—Je vois bien; mais quel désordre!
—Je travaille tant, que je ne veux pas perdre mon temps à ranger tout cela.
—Mon enfant, il est bon sans doute de travailler, mais il ne faut pas se tuer.
En faisant cette sage recommandation, les pieds du magistrat rencontrèrent un objet sans nom.
Cet objet, c'était une paire de bottes, si odieuses, si crottées, si trouées, que Privat d'Anglemont lui-même en eût rougi.
Le magistrat repoussa avec dégoût ces atroces bottes; mais il sentit une résistance.
—Qu'est-ce encore? fit-il.
—Des bottes.
—Je vois bien; mais il y a quelque chose dedans?
—Oui, papa: des pieds.
—A qui?
—Silence, mon père! N'éveillez pas le duc d'Olivarès que les malheurs de sa patrie empêchent de dormir depuis bien longtemps.
—Ça, un duc?
—Oui, c'est un duc.
—Impossible, fit le magistrat, en considérant l'horrible bohème déguenillé qui dormait les poings fermés.
—C'est tellement un duc, reprit le fils, que, pas plus tard qu'hier,—voici la lettre,—ses cousins, les Medina-Cœli, lui ont envoyé un demi-million de réaux, soit cent vingt-cinq mille francs, pour mettre de l'ordre dans ses petites affaires; mais le duc les a malheureusement refusés, ne voulant rien accepter d'une famille rivale qui a abandonné la cause du roi.
—Brave garçon, fit le vieux Breton, essuyant ses yeux. Grands cœurs, ces Olivarès!
Louis d'Avyl, appréhendant le réveil du duc, s'empressa de s'habiller, et, prétextant ne pouvoir manquer le cours, il s'éclipsa, laissant son père avec le dormeur.
Que se passa-t-il entre le duc et le président? Nul ne le sut jamais. Ce qui est certain, c'est que, vers les onze heures, le duc, splendidement vêtu de la tête aux pieds, sortait de la Belle-Jardinière, et allait déjeuner en compagnie du magistrat, son hôte, dans un restaurant du Palais-Royal.—On remarqua qu'il demanda dix-sept fois du pain.
Tromper un père, cultivateur à Beuvron, un marchand de cuirs à Privas, un propriétaire à Landernau, cela n'a rien de bien extraordinaire; mais mettre dedans un magistrat qui a été juge d'instruction, on avoueraque ce n'est pas chose facile; le quartier Latin poussa un éclat de rire qui fit trembler Paris.
Les petits journaux du temps racontèrent l'histoire, et le président, pas content du tout, lança l'anathème sur son fils.
Quelques amis conseillèrent à Louis d'Avyl de se mettre dans l'industrie, de devenir un homme sérieux, afin d'apaiser la colère paternelle. Il eut la faiblesse de suivre ce conseil.
La colère paternelle s'apaisa, l'industrie ne s'apaisa pas. Elle ne voulut jamais sourire à ce brave rêveur qui, n'ayant pu devenir ni homme de lettres, ni avocat, la prenait comme pis aller.
Après dix ans d'une lutte acharnée, d'Avyl jeta le grand-livre aux orties et s'en alla, dans la forêt de Fontainebleau, s'enfermer dans une petite maison ombragée de vignes et de lierre, en attendant la Muse.
La Muse vint. Peut-être le petit enfant du poète Charles Bataille, que d'Avyl avait recueilli à la mort de son père, ne fut-il pas étranger à cette visite.
Ah! comme elle fut choyée, la chère Muse insouciante! si choyée, qu'elle s'établit dans l'endroit.
En trois ans, Louis d'Avyl écrivit quatre pièces:Madame de Régis, qu'on jouera demain à la Renaissance,les Rebelles, empêchés par la catastrophe du Châtelet;Madeleine, un grand drame, et enfinle Dernier Gascon.
Entre chaque acte, d'Avyl, qui n'est pas millionnaire, envoyait à laRépublique Françaisedes articles fort remarqués, entre autres une série de portraits véritablement remarquables. Je me rappelle parmi plusieurs celui de M. Grégory Ganesco, qui débutait par un véritable éclat de rire.
Il débutait ainsi:
«M. Grégory Ganesco était un phanariote qui écumait le lac d'Enghien.»
Il faut savoir que M. Ganesco voulait être membre du conseil général et bien connaître les bords du lac d'Enghien, pour comprendre ce que ces deux lignes renferment de fine raillerie parisienne.
Pendant le siège de Paris, d'Avyl regarda sa pauvre maisonnette comme on regarde un ami qu'on ne doit plus revoir, et il rentra dans Paris.
Tous ses amis étaient au pouvoir; jamais occasion plus heureuse ne devait se présenter.
Doué d'une éloquence entraînante et d'un biceps respectable, d'Avyl, qui possède un courage éprouvé, pouvait prétendre à tout.
Persuadé de cette vérité, un beau matin, il prit le chemin de l'Hôtel-de-Ville, et il arriva tout droit à la tranchée, où il resta, le brave garçon, jusqu'à la fin du siège.
Ah! qu'ils sont tristes et amusants, ces récits de latranchée! Un jour peut-être, on racontera l'histoire de ces nuits si longues et si terribles passées sous la mitraille prussienne par un froid tel que lorsqu'un homme mourait, on ne savait s'il était mort d'un éclat d'obus, de froid ou de faim; il était mort, cela suffisait de reste.
Ne croyez pas pourtant qu'en dehors de la situation cela fût plus triste qu'autre chose; mon Dieu non, au contraire. Parfois même un formidable éclat de rire sortait des entrailles de la terre, et l'officier de ronde, habitué à cette musique qui couvrait quelquefois le bruit du canon, l'officier disait:
—Allons bon, voilà encore le citoyen Bénassit qui raconte une fable.
Le citoyen Bénassit est un peintre qui aurait infiniment de talent s'il n'avait pas tant d'esprit;—je ne suis pas fâché de lui jeter cette injure à la face.
Bénassit est de Bordeaux, né, je crois, d'une mère anglaise, si bien qu'il raconte un Lafontaine qu'il a arrangé à sa guise avec un accent, trempé dans la Garonne et dans la Tamise, de l'effet le plus pittoresque.
Ses fables ont un avantage sur celles du bonhomme, en ce sens qu'elles sont en prose.
En voici un échantillon:
«LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS«Autrefois le rat de ville»Invita le rat des champs»D'une façon fort civile»A des reliefs d'ortolans.
«LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS«Autrefois le rat de ville»Invita le rat des champs»D'une façon fort civile»A des reliefs d'ortolans.
«LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
«Autrefois le rat de ville
»Invita le rat des champs
»D'une façon fort civile
»A des reliefs d'ortolans.
«Il l'emmena chez Dinochau, où il n'y a pas de tapis de Turquie, mais enfin il y avait des jours où on n'était pas trop mal. Voilà mes gaillards qui venaient d'achever le gigot, quand Dinochau se mit à faire une scène au rat de ville à propos d'une ancienne note. Le rat des champs attrape la rampe et descend l'escalier avec la rapidité de la foudre:
»Le rat de ville lui criait:
»—Ce ne sera rien, remontez donc! l'affaire est arrangée! Ça ne sera rien, remontez donc!
»—Merci, fit le rat des champs, je ne suis qu'un paysan, moi, je n'aime pas ces machines-là; j'aime mieux m'en aller sans payer que d'avoir des histoires.»
Niaiserie, direz-vous;—mon Dieu, sans doute.—Mais il n'en est pas moins vrai que la manière d'apprécier le paysan rat ou le rat paysan est peut-être supérieure dans la fable de Bénassit à celle du grand fabuliste.