MADAME THIERRET
On a porté en terre, il y a quelques jours, en 1873, une artiste qui a eu le mérite de faire rire Paris depuis vingt ans. Elle s'appelait madame Thierret. Tout le monde l'a connue, et ceux qui ne la connaissaient pas ne pourront jamais se faire une idée passable de l'originalité bizarre de cette comédienne.
Je dis comédienne à dessein, car sa bouffonnerie cachait un véritable talent.
On a raconté bien des anecdotes sur madame Thierret; je ne sais pas si elles sont toutes vraies, mais elles pourraient l'être toutes, tout pouvait lui arriver.
Jugez-en plutôt par ceci:
Madame Thierret allait à Bade; la compagnie de l'Est l'avait favorisée d'une place de première, moyennant le prix d'une seconde.
À Kehl, madame Thierret entre dans un wagon de première classe. Un employé allemand lui demande son billet et lui fait une scène.
—Quandtucrieras deux heures, dit la brave femme, qu'est-ce que ça me fait, puisque je ne te comprends pas?
L'Allemand veut la prendre par le bras pour l'expulser. Une vénérable calotte l'envoie rouler à dix pas.
Un commissaire tout galonné survient et interpelle vivement la comédienne en assez bon français.
—Pourquoi j'ai frappétonemployé? répond la mère Thierret, parce qu'il était insolent; il m'a dit des sottises.
—Comment savez-vous ça, puisque vous prétendez ne pas comprendre l'allemand?
—Quelle bêtise! répondit la duègne, quand un chien veuttemordre,tule comprends bien, et cependant tu ne sais pas parler chien.
Je lui ai pardonné bien des choses à cause de ça, avoir calotté un Allemand.