PEPITA SANCHEZ
Disons la triste fin de la señora Pepita Sanchez, qui croyait coucher dans son lit et qui s'est endormie sur le trottoir.
Mademoiselle Sanchez était une petite personne fort jolie il y a quelques années; elle n'était plus de la première jeunesse; encore quelques jours, elle passait dans la vieille garde du demi-monde.
Sinon qu'elle était Espagnole, la señora Pepita Sanchez n'avait rien de bien particulier; elle avait fait dépenser beaucoup d'argent, là était toute sa gloire.
—Triste gloire! disent les gens vertueux.
—Hé! hé! répondent les philosophes pratiques ou les pratiques philosophes, ce qui n'est pas la même chose; hé! les créatures comme la Sanchez ont un grand poids dans le monde.
Et continuant leur proposition, ils ajoutent avec conviction qu'une fille qui a pris cinq ou six millions dans la poche d'autrui, et qui les a jetés par la fenêtre àtoutes sortes de gens qui tendaient les mains, est autrement utile, socialement parlant, que les personnes qui vont à la messe.
Il y a peut-être du vrai dans tout ceci; il est certain que c'est la vierge folle qui porte des fichus brodés, qui nourrit la vierge sage qui les brode.
Eh bien, oui; mais il y a bien des choses à dire.
En admettant que les étoiles du demi-monde soient une nécessité sociale, un mal nécessaire, comme dit Prudhomme, je trouve qu'on arrive à leur donner une importance tout à fait ridicule. Elles sont charmantes, je veux bien; mais elle tiennent trop de place.
Ainsi, depuis l'événement, tout Paris,—ceci n'est pas de l'exagération—tout Paris est anxieux; il voudrait être fixé sur un point:
La señora Sanchez s'est-elle suicidée par amour ou par dépit, ou bien est-elle tombée accidentellement de sa fenêtre en voulant appeler quelqu'un?
Eh bien! en bonne conscience, qu'est-ce que cela peut faire à tout Paris?
Pepita Sanchez a-t-elle, comme Aspasie, donné à la ville une statue d'or?
A-t-elle, comme Laïs, été lapidée par ses compagnes jalouses?
A-t-elle étonné le monde, comme Sophie Arnould, par la causticité de son esprit?
Comme Madeleine Guimard, a-t-elle fait bâtir aucoin de la Chaussée d'Antin un temple à Terpsichore avec l'argent de Vénus Vénale?
Ou bien encore... Mais non, elle n'a rien fait de tout cela.
Elle achetait des statuettes chez Susse, et il ne lui vint jamais dans l'esprit de les offrir au conseil municipal et elle fit bien. M. Marmotan ne les eût pas acceptées, et il aurait eu mille fois raison.
Ses compagnes ne l'ont point lapidée autrement qu'en paroles.
Son esprit, elle avait juste celui que Meilhac ne met pas dans ses pièces.
Elle n'a fait élever aucun temple pour l'habiter; elle demeurait boulevard Hausmann, au premier, au-dessus de l'entre-sol.
Alors, qu'importe qu'elle soit morte ainsi ou autrement? Dans trois jours, on n'y pensera plus.
Le plus fâcheux de tout ceci, c'est qu'il y a un jeune monsieur de bonne famille qui se trouve mêlé à cette mort.
Il accompagnait la dame, le soir.
Se sont-ils fâchés en route? et la Manola du boulevard Haussmann a-t-elle cédé au simple désir de rappeler un volage ou au lugubre dessein de mourir sous ses yeux?