PETITS BONHEURS DU DEUIL
Paris est rentré chez lui.
Dans huit jours les absents ne seront plus des retardataires mais bien des encroûtés.
Il est cependant certaines familles qui restent dans leurs terres jusqu'à la fin de novembre, sous prétexte de chasses: ces familles ont des dispenses octroyées par le faubourg Saint-Germain.
Au siècle dernier quand une famille titrée de lagénéralitéde Paris annonçait qu'elle passerait l'hiver dans ses terres, on savait que cela voulait dire: «Désordres et prodigalités à purger.»
A cette époque, plus gracieuse que raisonnable, tout le monde dépensait plus que ses revenus et il arrivait un moment où il fallait compter, sous péril d'arriver à la banqueroute, comme le prince de Guémenée, ou à la déconfiture comme beaucoup d'autres princes.
La Marquise prenait son parti en brave, elle allait soupirer dans le «vallon solitaire» passant ses jours àcontempler dans le miroir, dit un écrivain du temps, «ses oisifs appas».
Le marquis qui n'avait rien à contempler se contentait de se livrer à d'inutiles regrets.
Il regrettait son or laissé au tapis-vert ou sur le bonheur-du-jour de l'incomparable Rosette, la perle du ballet ou de la comédie.
Marquis et marquise se chamaillaient souvent et s'aimaient quelquefois, ne fût-ce que pour passer le temps.
La marquise baptisait des cloches et les marmots de ses fermiers, couronnait des rosières, le Chevalier venait exprès pour ces cérémonies. Le Marquis, lui, chassait et ne couronnait rien.
Le soir, en compagnie du curé du village et de l'aumônier du château, on jouait au boston ou à la bête hombrée, des pièces de douze sous qu'on défendait avec âpreté tout en devisant sur «l'inclémence de la saison».
Venait enfin le jour où l'intendant annonçait d'un air triomphant que la brèche était réparée, que les créanciers, jadis furieux et exigeants, devenaient souples et rampants, et la berline de l'émigré volontaire reprenait le chemin de la rue du Bac au magique ruisseau.
Aujourd'hui, une famille endettée ne pourrait pasaussi sagement réparer ses folies. On ne permet à personne d'être gêné.
Tout le monde est gêné, mais nul ne doit paraître dans la gêne, sous peine d'être rayé du grand livre du monde parisien.
Aussi l'on va, l'on va quand même, l'on va toujours; toujours, non, on va jusqu'à la ruine.
Un séjour plus ou moins long à la campagne ne saurait rien réparer, par cette bonne raison que la terre ne rapporte que 3 pour 100 au plus et que les gens qui possèdent un million en terre sont très rares, un ou deux par département, mettons-en trois et n'en parlons plus. Eh bien, comment se refaire, je vous prie, avec une rente de 30,000 fr.? C'est à peine ce qu'il faut pour manger à Orbec ou à Chinon.
Il y a les biens de ville, il y a encore les valeurs mobilières, je n'en disconviens pas; mais lorsqu'on songe à réparer la fameuse brèche déjà nommée, les biens sont hypothéqués et les valeurs mobilières légèrement entamées. Se refaire est donc de toute impossibilité. Le salut n'est possible que dans des entreprises hasardeuses, à moins que le hasard lui-même ne se charge de tout.
Au faubourg Saint-Germain, ce hasard s'appelle la Providence.
La Providence sauve tous les ans une vingtaine defamilles engagées dans le fatal engrenage de la gêne en leur envoyant un deuil.
Quand une famille ne sait plus à quel saint se vouer, elle se résigne et attend son deuil en souriant.
Ne croyez pas qu'ici le mot deuil signifie héritage, cela serait odieux. Un deuil, c'est un deuil, pas autre chose.
Une vieille demoiselle de Raseville, que personne ne connaît, que ses parents n'ont jamais vue, meurt dans un couvent du Poitou, sans laisser une obole. C'est un deuil pour tous les Raseville et leur parenté.
Un vieux M. de Clamont meurt en Dauphiné, laissant pour tout potage mille écus de revenus à sa gouvernante. C'est un deuil pour tous les Clamont et leurs alliés.
La mort de ces deux vieillards, qui ne laissent rien, sauve dix familles.
Ces dix familles Clamont et Raseville prennent le deuil et ferment leurs portes. Plus de dîners, plus de bals, plus de spectacles, plus de toilettes pour le monde, plus d'équipages pour les réunions publiques; soixante mille francs d'économies par famille. Si ça ne sauve pas, ça bouche toujours un trou.
Pour les familles patriciennes, une mort est, comme pour le bourgeois, un immense malheur; mais un simple deuil est souvent une bonne fortune.
On parlait un jour, dans le salon de la comtesse N..., des deux demoiselles de G..., dont la beauté est remarquable.
—Pourquoi ne se marient-elles pas? demandait quelqu'un.
—Comment voulez-vous qu'elles se marient, fit la maîtresse de la maison, elles sont adorables, mais les de G... sont en plein guignon, voilà plus de dix ans qu'ils n'ont pas eu le moindre deuil.
—C'est vrai, firent les intimes; on n'est pas plus malheureux.
Un profane, qui aurait entendu cela, aurait senti ses cheveux se dresser sur sa tête et se serait cru auprima serraà l'auberge des Adrets.
Et pourtant!...